M. de Mortagne continua:

--On me dit qu'à Londres M. de Lancry avait dépensé beaucoup d'argent,

et que, selon le bruit public, cet argent lui avait été prêté par

Lugarto. En rapprochant ceci de quelques autres circonstances, je

devinai facilement que votre mari se trouvait dans la dépendance de cet

homme, sans toutefois croire que cette dépendance fût rendue plus

absolue, plus dangereuse encore par l'acte que vous savez; j'engageai

donc Rochegune à patienter et à attendre mon rétablissement. Un homme

très-sûr qui me sert depuis vingt ans fit jaser quelques-uns des

domestiques de Lugarto. J'appris par eux qu'ils avaient souvent entendu

M. de Lancry, enfermé avec leur maître, supplier celui-ci de ne pas le

perdre. Ce rapport me prouva qu'il s'agissait d'autre chose que d'une

obligation d'argent; je voulus pénétrer à tout prix ce secret et vous

garantir des mauvais desseins de Lugarto. Il savait mon affection pour

vous. Je m'aperçus bientôt que j'étais suivi, car cet homme, à force

d'argent, s'est créé une sorte de police au moyen de laquelle il

découvre une foule de secrets dont il use et abuse dans l'occasion,

ainsi que vous l'avez vu à l'égard de madame de Ksernika et de madame de

Richeville. Pour détourner ses soupçons, je quittai Paris; ses espions

perdirent mes traces: c'était à peu près à l'époque de votre maladie...

Au bout de quelques jours je revins m'établir à Paris dans un quartier

éloigné: je n'en surveillais pas moins les démarches de M. Lugarto. Je

savais aussi bien que lui que les gueux sont corruptibles. Or, comme

presque tous ses gens sont complices de quelques-unes de ses méchantes

ou honteuses actions, il me fut possible d'acheter quelques-uns de ses

domestiques: j'appris ainsi que depuis quelque temps il avait loué et

fait meubler une maison isolée du côté de Chantilly... C'était celle où

nous sommes... Je vins m'assurer du fait par moi-même, et reconnaître la

position de cette demeure. Je savais que Lugarto contrefaisait les

écritures avec une détestable habileté. Craignant quelque ruse, je vous

fis dire par Rochegune de ne jamais quitter votre mari, supposant bien

que Lugarto choisirait le moment de son absence pour vous jouer quelque

tour infernal. La scène de Tortoni arriva, je n'en fus instruit que le

lendemain par Rochegune; j'envoyai chez vous, on me dit que vous veniez

de partir pour aller chez Ursule, et que M. de Lancry était aussi en

voyage: j'envoyai chez Lugarto; il était, dirent ses gens, retenu au

lit, blessé d'un coup d'épée... reçu le matin même... Je connaissais

l'homme, je ne crus pas à ce coup d'épée, je fus avant toute chose

frappé de votre isolement de Gontran; une heure de retard ou

d'hésitation pouvait tout perdre... si vous étiez véritablement allée

chez madame Sécherin, vous ne couriez aucun danger, nous n'avions donc

pas à nous occuper de cette hypothèse; à tout hasard nous nous décidâmes

à nous rendre ici. Nous allions vous atteindre à la descente de

Luzarches, lorsque ce diable d'homme nous fit culbuter dans un tas de

pavés: la chute fut terrible; je restai quelques minutes sans

connaissance...

--Mon ami... mon Dieu... et pour moi... toujours pour moi... tant de

périls déjà courus!

--Ces périls-là ne comptent, ma pauvre enfant, que lorsqu'ils me font

arriver trop tard... Cette fois, grâce au ciel, il n'en fut pas ainsi.

Après quelques moments d'étourdissement, je revins à moi... J'en étais

quitte, ainsi que Rochegune, pour quelques rudes contusions... Mais nos

chevaux étaient incapables de marcher, notre postillon avait la jambe

cassée, ma voiture était brisée... Nous comptions les secondes; à pied,

il nous fallait plus d'une heure pour nous rendre ici; nous nous mîmes

en marche... Heureusement, au bout d'un quart d'heure, nous rencontrâmes

les chevaux de retour qui vous avaient amenée ici. Aux détails que nous

donnèrent les postillons, il n'y avait plus de doute, c'était bien vous.

Nous prîmes, moi et Rochegune, les deux porteurs, et nous partîmes bride

abattue; en une demi-heure, nous étions à quelques pas de cette maison.

Pour ne pas éveiller les soupçons nous laissâmes nos montures assez

loin. Toutes les fenêtres étaient fermées, mais on voyait de la lumière

à travers les volets. Nous allions nous décider à frapper violemment à

la porte, lorsqu'une croisée du rez-de-chaussée s'ouvrit; c'était votre

femme de chambre qui sans doute voulait prendre l'air. Nous vîmes dans

une salle basse une vieille femme et Fritz; d'un saut nous entrâmes dans

cette salle, le pistolet à la main. Rochegune se mit à la porte, moi à

la fenêtre. Ces misérables tombèrent à genoux, saisis de frayeur.

--Il doit y avoir un bûcher, une cave,--leur dis-je;--conduisez-nous-y,

ou nous vous brûlons la cervelle.

--A droite, sous le vestibule, il y a la porte de la cave,--me dit la

vieille.

Cinq minutes après, Fritz et les deux femmes étaient renfermées. Nous

entrâmes dans la chambre qui précède le salon où vous étiez; nous

entendîmes parler; c'était Lugarto: il vous dévoilait toutes ses

horribles machinations. Ces révélations pouvaient nous servir; nous

attendîmes jusqu'au moment, pauvre femme, où vous vous êtes si

courageusement blessée...

--Noble et généreux ami,--dis-je à M. de Mortagne en serrant ses mains

dans les miennes...--toujours là... lorsqu'il s'agit de me secourir ou

de me sauver!

--Oui, sans doute, toujours là... Sans vous quel intérêt aurais-je dans

la vie? Mais dites-moi, mon enfant, il faut aujourd'hui même mettre à la

poste cette lettre pour votre mari; il la trouvera à son arrivée à

Londres; elle lui apportera ce malheureux faux et lui rendra sa liberté.

Pour déjouer les méchants propos de Lugarto et expliquer votre départ de

Paris, afin que votre mari n'ait aucun soupçon de ce qui s'est passé

cette nuit, vous allez partir pour la terre de madame Sécherin. Une fois

là, vous écrirez à votre mari que, ne voulant pas rester à Paris sans

lui, vous êtes allée passer chez Ursule le temps de son absence. Vous

adresserez votre lettre chez vous, à Paris; à son arrivée il la

trouvera.

--Mais, mon ami, pourquoi ne pas tout dire à Gontran?

--Pourquoi! pauvre enfant! parce que, du moment où votre mari vous saura

instruite de la bassesse qu'il a commise, il vous haïra... il aura à

rougir devant vous... et jamais il ne vous pardonnera sa faute.

--Ah! pouvez-vous croire?

--Écoutez, Mathilde... je ne veux pas récriminer, je ne veux voir dans

M. de Lancry que l'homme que vous aimez, votre noble et sainte affection

le sauvegarde à mes yeux; mais enfin... soyez juste, lorsqu'il vous

savait si malheureuse de cette hideuse intimité avec un homme qu'il

méprisait, qu'il haïssait autant que vous, a-t-il eu le courage de vous

faire ce fatal aveu? Non, il a préféré laisser s'accréditer sur vous les

bruits les plus infamants.

--Mais rompre ouvertement avec M. Lugarto, c'était se perdre.

--Mais c'était sauver votre réputation à vous, malheureuse femme,

innocente de toutes ces vilenies... Si votre mari n'avait pas été un

abominable égoïste, il aurait courageusement bravé les conséquences de

sa faute, au lieu de vous laisser avilir aux yeux du monde... Après

cette scène de Tortoni, qui révélait au moins de sa part une lueur de

généreuse indignation, n'a-t-il pas de nouveau souscrit à toutes les

exigences de Lugarto? Ne vous a-t-il pas, pour ainsi dire, lâchement

abandonnée à ses infâmes tentatives? Tenez, Mathilde, pauvre et chère

enfant! il faut tout le respect, toute l'admiration que m'inspire votre

dévouement pour m'empêcher de dire ce que je pense... je ne veux pas

vous attrister encore... Seulement, croyez-en mon expérience, ne dites

jamais à Gontran que vous avez son secret... Cet aveu vous serait

fatal... Je vous le répète, l'homme qui dans les terribles

circonstances où vous vous êtes trouvée, n'a pas eu assez de confiance

dans votre coeur pour tout vous avouer, serait impitoyable s'il vous

savait instruite d'un mystère qu'il a caché avec tant d'opiniâtreté.

--Mais enfin, si par hasard Gontran découvre mon séjour dans cette

maison?

--J'y ai songé.... J'ai aussi songé que, par une nouvelle méchanceté

dont je ne puis concevoir le but, Lugarto pourrait tout écrire à votre

mari; alors cette déclaration signée de lui, mon témoignage, celui de

Rochegune, suffiraient pour vous mettre à l'abri de toute calomnie, car

il faut tout prévoir...

--Je suivrai vos conseils,--dis-je à M. de Mortagne en soupirant.

Pourtant je vous l'avoue, il m'en coûte de cacher quelque chose à

Gontran...

M. de Mortagne, sans me répondre, me prit les deux mains et me regarda

quelque moment en silence.

Sa figure si caractérisée avait une expression d'attendrissement

inexprimable. Malgré lui, il pleura. Je ne saurais dire combien je fus

profondément touchée en voyant couler les larmes de cet homme si

énergique et si résolu.

--Mon Dieu! qu'avez-vous, mon ami?--m'écriai-je, sans pouvoir non plus

retenir mes larmes.

--Je ne vous vois pas encore heureuse pour l'avenir... Pauvre enfant...

votre mari est délivré d'une épouvantable domination, votre fortune est

rétablie... M. de Lancry a des torts cruels à se faire pardonner, et le

repentir doit rendre meilleures encore les âmes naturellement bonnes...

Pourtant je crains, je ne suis pas rassuré...

--Ce sont de vaines terreurs, mon ami... votre affection pour moi

s'alarme à tort... croyez-moi.

--Hélas! je voudrais me tromper,--me dit M. de Mortagne en secouant

tristement la tête.

--A propos,--lui dis-je,--cette somme considérable que vous avez

remboursée pour nous... il est entendu, n'est-ce pas, que nous vous la

rendrons?

--Écoutez, Mathilde, j'ai environ soixante mille livres de rente;

pendant les années que mademoiselle de Maran m'a fait passer sous les

Plombs de Venise, j'ai fait des économies forcées; j'ai peu de besoins,

j'emploie presque tout mon revenu à soulager de nobles et obscures

infortune; je n'aurai pas d'autres héritiers que vous, cette somme est

donc une avance d'hoirie.

--Mon ami! pourtant...

--Écoutez-moi encore, votre contrat de mariage a été si déloyalement

fait, que vous, qui apportez toute la fortune dans la communauté, vous

n'avez droit à aucune réserve: votre mari peut vous dépouiller ou vous

ruiner complétement. Heureusement je suis là... ma fortune garantit

votre avenir.

--Mon ami... n'ayez pas ces craintes; je vous assure que Gontran est

revenu de ses goûts de faste... il ne joue plus...

--L'état de maison que vous tenez à Paris était déjà beaucoup trop

considérable pour votre fortune; je suis sûr que, lorsqu'il se verra

débarrassé de Lugarto, M. de Lancry se jettera de nouveau dans de

folles dépenses... Vous avez encore maintenant net cent mille livres de

rentes, votre hôtel payé; eh bien! en cinq ou six ans d'ici, votre mari

peut avoir tout dissipé. Je connais les prodigues.

--Mais, mon ami...

--Mais, mon enfant, il n'a pas été arrêté, retenu par la honte de

commettre un faux, pour se procurer de l'argent... Quel frein l'arrêtera

lorsqu'il n'aura qu'à puiser à pleines mains dans votre fortune?...

Pardon... Mathilde... je vous afflige; mais il est de ces vérités

sévères qu'il faut oser dire... Jamais je n'ai failli à ce devoir,

jamais je n'y manquerai... Je vous en conjure, résistez autant que vous

le pourrez aux prodigalités de votre mari; pour vous, pour lui-même,

ayez cette résolution... Moi, je ne veux lui rien dire; je réserverai

mon influence pour les cas extrêmes. Il est violent, emporté; il est

impatient des remontrances: peu m'importe, lorsque votre intérêt voudra

que je parle... je parlerai, et de façon à être entendu et écouté, je

vous en réponds. Allons, adieu, mon enfant... Au moindre événement,

écrivez-moi à Paris; à tout jamais comptez sur moi... et sur

Rochegune... Quant à celui-ci, que Dieu me le conserve... car il s'en va

faire une terrible guerre, et il n'est pas homme à s'y ménager... Adieu,

encore adieu! Je vous enverrai Blondeau chez madame Sécherin; un de mes

gens qui m'accompagnait hier, et qui vient d'arriver avec ma voiture,

vous suivra. Il m'appartient depuis longtemps, c'est vous garantir sa

sûreté. Vous pouvez prendre avec lui cette femme que vous avez emmenée;

mais, à l'arrivée de Blondeau, chassez-la; et à votre retour à Paris,

faites maison nette, de peur qu'il ne reste parmi vos gens quelque

dangereuse créature de Lugarto; puis ne remontez votre maison qu'avec

des gens parfaitement bien recommandés. Allons, encore adieu.

Une dernière fois, j'embrassai cet excellent ami en versant de douces

larmes.

Je serrai affectueusement les mains de M. de Rochegune, et je partis

pour la Touraine, me faisant une fête de surprendre Ursule par ma visite

inattendue.

Mathilde: mémoires d'une jeune femme · 第 162 / 355 题