--Mais, madame, qu'avez-vous? que voulez-vous? que me reprochez-vous? En
vérité... c'est incroyable... Je suis là, bien tranquille dans mon
fauteuil, très-loin de vous, vous contemplant avec le plus profond
respect, et, à vous voir ainsi suppliante, effarouchée, on dirait que je
me conduis en Tarquin... Allons donc! belle Lucrèce, vous n'êtes pas
juste... Savez-vous au moins que, si j'étais fat, je croirais que vous
me reprochez ma réserve... pour provoquer mon audace...
J'interrogeai pour ainsi dire mes sensations avec une terrible anxiété;
je portai mes mains à mon front: il était brûlant; ma tête me sembla
pesante, mes paupières étaient alourdies.
A chacune de ces fatales découvertes je frissonnais d'épouvante; j'étais
à genoux, je voulus me relever: je sentis mes genoux fléchir sous moi.
--Mais cela n'est pas du sommeil!--m'écriai-je désespérée. Non, c'est
une agonie... une vivante agonie... Mais c'est affreux! Oh! mon Dieu!
mon Dieu! Est-ce une illusion?... Mais, encore une fois... non... non...
Je sens mes forces faiblir... un nuage s'étend devant mes yeux... Dieu
du ciel! Dieu vengeur! ne viendrez-vous donc pas à mon secours?...
Hélas! soit que mon imagination, frappée par le révélation de M.
Lugarto, hâtât les effets du narcotique que j'avais pris, soit qu'il
agît naturellement, j'éprouvais une sorte de langueur, d'accablement
invincibles... Malgré moi je tombai assise dans un fauteuil, auprès de
la table où avait été servi ce funeste souper.
J'étais agitée d'un tremblement convulsif, je pouvais à peine parler;
dans ma terreur, je faisais en vain à ce monstre des gestes suppliants.
--J'étais bien sûr de l'effet de mon breuvage...--reprit-il,--je l'ai
déjà essayé plusieurs fois. Bon, vous voilà assise, bientôt vous serez
incapable de faire aucun mouvement... mais vous pouvez encore entendre
pendant quelque temps... écoutez-moi donc, cela vous distraira.
J'entendais en effet, mais déjà vaguement.
Il me semblait être le jouet de quelque rêve horrible: j'avais les yeux
fixes. Cet homme me paraissait alors presque doué d'une puissance
surnaturelle.
Pendant un moment il garda le silence, il cherchait quelques papiers.
Le vent redoublait de violence en s'engouffrant par la cheminée. Je
sentais une torpeur croissante envahir peu à peu toutes mes facultés;
par deux fois je voulus me lever, appeler du secours: les forces, la
voix me manquaient.
--Je vous dis que c'est inutile,--dit Lugarto, en haussant les
épaules;--mais écoutez-moi... vous allez connaître votre bien-aimé
Gontran et savoir le sujet de mon aversion pour lui... Il y a deux
ans... à Paris, j'avais découvert, dans la position la plus humble, une
perle de grâce, un trésor de beauté, un coeur noble, un esprit
enchanteur, une jeune fille adorable en un mot; je ne m'étais pas fait
connaître à elle pour ce que j'étais. Cette jeune fille m'aima, mais
elle ne voulut en rien faillir à ses devoirs... Irrité par la
contradiction, j'en devins si éperdûment épris, je la trouvai si belle,
si bonne, si ingénue, que j'aurais fait la folie de l'épouser, car
c'était une de ces vertus qui malgré leurs rigueurs attirent au lieu de
repousser. L'enfer me fit rencontrer de Lancry; je me liai avec lui, je
lui confiai mon amour, mes projets: je le présentai à cette jeune fille
comme un ami le plus intime. Un mois après cette présentation, j'étais
évincé, supplanté auprès d'elle; il avait révélé mon nom, calomnié mes
intentions, séduit cette enfant jusque-là si pure... La malheureuse
s'est suicidée en se voyant plus tard abandonnée par Lancry... Voilà ce
qu'il m'a fait... votre mari... il a flétri, souillé, tué le seul
véritable amour que j'eusse peut-être éprouvé de ma vie! Il a du même
coup et à jamais ulcéré mon coeur et mon orgueil en m'enlevant si
dédaigneusement une conquête que j'aurais achetée au prix de ma main...
c'est là ce que je ne lui pardonnerai jamais. Tenez, vous ne savez pas
ce qu'il m'a fait souffrir, cet homme.
M. Lugarto me parut sortir de son ironie glaciale, en prononçant ces
derniers mots avec un accent profondément ému.
--Vous avez au moins connu un sentiment généreux et
pur,--m'écriai-je.--Au nom de ce sentiment, de ce souvenir cruel mais
sacré, ayez pitié de moi... je le sens, mes forces m'abandonnent...