--Que vous êtes enfant... C'est tout simple... je vous fais prendre un
narcotique, c'est pour qu'il agisse. Votre somnolence va augmenter ainsi
jusqu'à ce que vous soyez tout à fait endormie. Pour en revenir à
Lancry, si j'ai oublié la jeune fille, il m'est resté au coeur la rage
d'avoir été sacrifié à Gontran, la soif de la vengeance. Si j'avais eu
le courage de me battre avec Lancry, il me semble que je l'aurais tué,
tant je le haïssais: mais je vous l'ai dit... je suis _nerveux_, j'ai
attendu... Et puis la vengeance _se mange très-bien froide_, comme on
dit vulgairement... D'ailleurs, je ne sais quelle voix mystérieuse
m'avertissait que tôt ou tard Gontran ne pourrait m'échapper. L'an
passé, j'étais à Londres, il y vint; il apportait les derniers débris de
sa fortune; il voulait jeter un certain éclat factice pour amorcer et
épouser quelque riche héritière... J'allai franchement à lui; je
commençai par rire du bon tour qu'il m'avait joué en m'enlevant cette
jeune fille; il en rit aussi, fut ravi de voir que je prenais si bien
les choses: nous redevînmes intimes... Son mariage n'avançait pas;
j'avais répandu le bruit de sa ruine, de ses desseins intéressés,
ajoutant qu'il se moquait par avance des héritières qu'il s'attendait à
prendre dans ses filets conjugaux. L'orgueil aristocratique des jeunes
miss des trois royaumes se révolta contre les secrètes prétentions de
cet insolent Français que j'avais dévoilées.
Enfin, malgré son beau nom, son esprit, sa charmante figure, avantages
que j'abhorrais, ce cher Lancry ne put seulement parvenir à épouser
quelque obscure héritière de la Cité... Mais, je le vois, le sommeil
vous gagne de plus en plus,--ajouta M. Lugarto,--il n'atteint pas encore
votre intelligence; c'est jusqu'à présent un engourdissement tout
physique. Je continue, car je vois à l'expression de votre figure que
vous m'entendez très-bien. Lancry avait donc épuisé ses dernières
ressources en faisant cette chasse aux héritières... Son oncle, le duc
de Versac, ne voulant plus lui donner un liard, votre cher Gontran
allait être réduit aux expédients, lorsque le démon l'inspira. Il
m'emprunta de l'argent pour la première fois; de ce jour il était à moi.
Je lui prêtai mille louis si facilement, il savait ma fortune si énorme,
qu'il accepta sans scrupule, et qu'il revint à la charge. J'allai
au-devant de ses désirs par un nouveau prêt plus considérable. La tête
lui tourna, il me prit pour une vache à lait.
Dans son intérêt, je lui conseillai charitablement d'étaler de nouveau
un grand luxe. On l'avait cru ruiné, on le verrait splendide; il
annoncerait un héritage tout frais, et ne pourrait cette fois manquer
d'accrocher quelque riche mariage. Quant à la dépense, j'étais là,
j'avais trois ou quatre millions de revenus; une fois richement marié,
il me rembourserait. C'était une sorte d'entreprise pour laquelle je lui
prêtais des fonds; je ne les lui réclamerais qu'après la réalisation des
bénéfices. J'ai l'air d'un sot, n'est-ce pas? car après tout, Lancry
pouvait ne pas trouver à se marier, et je pouvais en être, moi, pour mon
argent, quoiqu'il m'eût fait plus tard des obligations que j'ai là...
Mais, pour la réussite de certain projet assez adroitement combiné, il
me fallait lui inspirer une confiance aveugle dans ma générosité et dans
mon amitié... Vous allez voir que je plaçai bien mon argent. Toutes les
fois que je lui avais prêté quelque somme considérable, je lui avais
donné un simple bon signé de moi sur mon banquier: remarquez bien
ceci.--Un jour, je quittai brusquement Londres sans en prévenir Lancry
et sans lui faire dire où j'allais. Je le savais alors sans argent. Je
lui détachai un certain juif fort madré qui, sur sa signature, lui
proposa une trentaine de mille livres. Lancry, comptant sur moi pour
rembourser, signa. J'étais à Brighton, d'où je le surveillais... Mon
projet était mûr... L'or est une baguette magique. Quelque temps après
son emprunt, je fis sérieusement proposer à Lancry une héritière de plus
de cinquante mille écus de rente. Je connaissais les parents de cette
jeune fille; ils avaient en moi toute confiance. J avais garanti sur ma
propre fortune que Lancry apportait en dot plus de deux millions;
seulement, j'engageai les parents à ne traiter la question d'argent qu'à
mon retour. Par habitude, Lancry se donnait toujours effrontément pour
millionnaire; il vit la jeune fille, on l'accueillit, et l'on convint
d'un jour pour régler les affaires d'intérêt. Lorsqu'on en fut là,
j'écrivis à Lancry de Brighton: sa réponse fut une demande de deux mille
louis pour payer le juif, car l'échéance approchait; il y avait prise de
corps; le créancier était impitoyable. Or, au moment de faire un mariage
de cinquante mille écus de rentes, il eût été atroce pour Lancry d'être
incarcéré, de voir ainsi avorter une si belle espérance.
La veille du jour du payement arrive, j'avais tout calculé, l'anxiété de
Lancry était horrible; mais, ô miracle du ciel! manne bienfaisante!
j'adressai à Gontran par la poste, mais sans lettre d'envoi, remarquez
bien encore ceci, un bon de deux mille louis de moi, payable à vue sur
mon banquier, et ne renfermant que ces mots comme d'habitude: _Bon pour
deux mille livres sterling.--Brighton,--Comte de Lugarto._--J'écrivais
seulement un mot à Lancry pour lui dire que je quittais Brighton, et que
je lui ferais plus tard savoir où je serais. Je m'étais arrangé de
manière à ce que le bon arrivât le soir par la poste. J'avais donné à
Lancry un valet de chambre de ma main. Lancry met le bon dans un tiroir
et sort sans ôter la clef, car il ne brille pas par l'ordre, votre
tendre époux; le domestique prend le bon, selon mes ordres, et me le
renvoie. Le lendemain Lancry cherche son bon... rien... il questionne
son valet de chambre... rien. Celui-ci joue son rôle à merveille; il ne
sait pas ce que son maître lui demande... Le juif arrive, veut son
argent à toutes forces, menace de s'adresser à la famille de la fiancée
et de faire ainsi manquer le mariage.
Lancry, aux abois, se voit au moment de perdre son héritière, faute de
ce maudit bon; il éclate, il tempête; dans sa colère, il instruit son
valet, dans lequel d'ailleurs il avait toute confiance, de l'atroce
embarras où il se trouve. Mon drôle alors, suivant de point en point mes
instructions, fait à son maître le raisonnement suivant, après mainte
hésitation. «M. le comte de Lugarto a envoyé à M. le vicomte un bon de
deux mille louis; il veut donc lui prêter deux mille louis; maintenant
M. le vicomte a égaré le bon. Où serait le mal si M. le vicomte
fabriquait un autre bon?--Misérable!... un faux?--Mais puisque M. de
Lugarto a envoyé un bon à M. le vicomte, et que ce bon s'est perdu...
c'est toujours la même chose. A qui cela fait-il du tort qu'on en fasse
un autre?»
Votre cher Gontran, après quelques scrupules de conscience, se rendit à
cette belle rhétorique de faussaire; une heure après, il présentait à
mon banquier un faux bon de moi... Mais ceci vous réveille...--ajouta M.
Lugarto en voyant que je me relevais par un effort presque désespéré.
--Vous mentez... vous mentez,--m'écriai-je d'une voix
affaiblie,--Gontran est incapable d'une telle infamie...
Presque épuisée par ce mouvement, je retombai dans mon fauteuil.
De ce moment j'éprouvai une sorte d'hallucination étrange à mesure que
M. Lugarto parlait; il me sembla voir son récit en action, les
personnages qu'il évoquait apparaissaient et disparaissaient à ma vue,
comme dans un rêve, avec la rapidité de la pensée.
--Je mens si peu en accusant Lancry d'être un faussaire,--reprit M.
Lugarto, en me montrant un papier,--que le _faux_, le voilà. Je reprends
mon récit... J'en ai au plus pour les dix minutes de connaissance qui
vous restent. Depuis quelques jours mon banquier était confidentiellement
prévenu par moi, et sous le sceau du plus profond secret, que Lancry,
abusant de mon amitié, pourrait lui présenter de faux bons de moi, mais
par égard pour le nom que portait ce misérable,--disais-je,--je priai
mon dit banquier de payer sans faire d'éclat, seulement de garder le bon
et de bien constater le crime de M. de Lancry, me réservant de faire des
poursuites si cet indigne ami ne s'amendait pas plus tard.
Ce qui fut dit fut fait; des témoins dont l'autorité était irrécusable,
mais dont la discrétion était sûre, virent Lancry apporter le billet et
en empocher l'argent. Les témoins signèrent avec mon banquier un
procès-verbal que voici, et dans lequel j'ai fait toutes réserves pour
l'avenir. Vous le voyez, je n'ai qu'à dire un mot pour faire condamner
votre mari comme faussaire, car on obtiendra facilement son extradition.
Je cachai ma tête dans mes mains avec horreur.
--Ceci vous explique le secret de ma domination sur Lancry et sur
beaucoup de personnes. J'ai une espèce de police à moi; je la mets à la
piste de toutes les personnes sur lesquelles je veux agir, et c'est bien
le diable si je ne découvre quelque tendre erreur ou quelque sordide
action qui me les livre pieds et poings liés. Vous avez vu une preuve de
ce savoir-faire dans ma domination sur la princesse de Ksernika et la
duchesse de Richeville... Pour en revenir à Gontran, quoique le juif aux
30,000 fr. eût été payé, son mariage avec la riche héritière ne se fit
pas. Je retirai ma garantie sans m'expliquer. Lancry, mis en demeure de
justifier de la fortune qu'il prétendait avoir, ne put rien prouver;
bien entendu on lui tourna le dos, et il retomba pauvre comme Job,
ayant pour tout bien plus de deux cent mille francs qu'il me devait.
C'était cher; mais son âme m'appartenait, comme aurait dit Satan...
Lorsque Lancry s'est vu ainsi en mon pouvoir, il a jeté feu et flamme;
mais que faire? se résigner, sous peine de la marque...
Ce fut alors qu'il reçut une lettre de son oncle qui vous proposait en
mariage. Cela me ravit; ma vengeance allait se doubler, j'allais
disposer de deux existences au lieu d'une... Pour faire réussir ce beau
projet conçu par mademoiselle de Maran et M. de Versac, je prêtai une
centaine de mille francs à Lancry en avance d'hoirie sur votre dot, pour
faire face aux dépenses imprévues et lui permettre de ne pas manquer
cette belle affaire.
Le mariage se conclut. J'étais malade à Londres, sans cela je serais
venu assister à la noce comme premier garçon d'honneur. Une fois
rétabli, j'écrivis à Lancry qui savourait sa lune de miel à Chantilly...
Je lui ordonnai de revenir à Paris sur l'heure. Il vous ramena; je vous
vis, je vous aimai, et je me mis dans la tête de vous posséder... Or, ce
que je veux... je le veux bien. Je déclarai à votre mari que je vous
ferais la cour, il s'y résigna en enrageant... Pourtant il comptait sur
votre vertu et il avait raison... aussi m'avez-vous mis dans la
nécessité de recourir, comme on dit, aux grands moyens. Vous savez le
reste... jusqu'à la scène de l'autre jour à Tortoni... Sa mauvaise tête
l'a emporté; exaspéré par le méprisant accueil de _Madame_, il a fait
cette sortie, cette bravade ridicule à Tortoni... A deux heures du
matin, il était chez moi, à genoux, pleurant, sanglotant, suppliant,
demandant grâce pour vous et pour lui... Il rabâchait des galères... je
me suis encore laissé attendrir, à ces conditions: 1º Il fallait un
duel, et j'étais trop _nerveux_ pour en accepter un sérieux. Il serait
donc convenu que nous ferions _censés_ nous être battus seulement avec
des soldats pour témoins; je serais encore _censé_ avoir reçu un coup
d'épée peu dangereux; je me chargeais d'accréditer ce bruit; ce qui
s'est fait, et je passe _pour un crâne_... 2º Lancry devait
immédiatement partir pour Londres, où il est à cette heure. Avant son
départ, sans que j'aie voulu lui dire dans quel but, je l'obligeai à
vous écrire sous ma dictée la première lettre que vous avez reçue à
Paris et qui vous a décidée à venir ici. Les autres lettres sont de moi,
bien entendu, car votre mari n'est pas le seul qui sache contrefaire les
écritures et faire des faux.
Je n'ai rien oublié, je crois... non... Maintenant qu'il vous reste
encore un peu de connaissance, envisagez bien les conséquences de votre
position; depuis deux mois, le monde est persuadé que nous sommes
ensemble du dernier mieux... Si l'on en pouvait douter, qu'on juge sur
les faits... Vous êtes venue ici volontairement; vous avez voulu cacher
ce voyage à votre tante, à M. de Versac, à madame de Ksernika, puisque
vous leur avez écrit que vous alliez chez madame Sécherin à la campagne;
on croit que votre mari m'a blessé en duel, on pensera que vous êtes
accourue ici aussitôt après son départ pour me consoler dans mes
souffrances: comment le nierez-vous? où seront vos preuves? Mes fausses
lettres, direz-vous; mais tout à l'heure, quand vous allez être
endormie, je vous prendrai ces lettres et je les brûlerai.
Invoquerez-vous le témoignage de vos gens? D'abord ils me sont dévoués;
et puis ils diront, ce qui est vrai, qu'ils ont agi d'après vos ordres,
car vous seule avez ordonné le départ. Ce n'est pas tout; pour comble
d'horreur... un de vos parents, un homme respectable, apprenant sans
doute votre infâme conduite, se met à votre poursuite pour vous empêcher
de vous perdre... Votre passion vous aveugle tellement, que de
complicité avec un laquais vous faites tomber ce vertueux poursuivant
dans un piége abominable où il aura peut-être perdu la vie... Eh bien!
que dites-vous? Je défie l'avocat le plus habile de contredire tout
ceci... de vous empêcher d'être écrasée sous les apparences... sous le
dernier et éclatant scandale: car je me suis arrangé de façon à ce que
l'on sache bien que vous n'avez pas été du tout chez madame Sécherin, et
que vous êtes venue ici me faire vos tendres et tristes adieux. Demain
matin... (votre sommeil va durer au moins huit ou dix heures) je pars
pour l'Italie, je vous laisse vous réveiller tout à votre aise et écrire
à Gontran, poste restante, à Londres, de revenir vous consoler si ça
l'amuse... J'emporterai toujours avec moi... ce précieux _faux_... ce
fil infernal au bout duquel je tiendrai constamment l'âme de Gontran et
la vôtre. Quant aux cent mille écus que votre mari me doit environ... et
dont voici les titres, demain matin, après mon départ, vous les
trouverez à vos pieds, déchirés en morceaux, car je suis galant homme et
généreux.
Cette dernière infamie ranima le peu de force et de volonté qui existât
encore en moi...
M. Lugarto se leva, regarda la pendule et me dit:--Dans dix minutes vous
serez à moi.
En faisant un mouvement désespéré pour me soulever du fauteuil où
j'étais engourdie, mes yeux tombèrent sur un couteau.
Maintenant je me rappelle à peine les violentes pensées qui m'agitèrent
en ce moment; soit que je voulusse échapper par la mort au déshonneur,
soit que je crusse qu'une douleur, que la perte de mon sang peut-être,
m'arracheraient de l'état affreux où j'étais plongée, je saisis ce
couteau, je rassemblai toute mon énergie pour m'en porter un coup dans
la poitrine; la lame glissa et m'atteignit légèrement à l'épaule.
Ce mouvement fut si rapide que M. Lugarto ne l'aperçut pas.
Une voix bien connue s'écria avec effroi:
--Arrêtez, Mathilde!
Je me relevai toute droite par un mouvement presque convulsif, et je fis
deux pas en étendant mes bras vers M. de Mortagne, car c'était lui...
Sortant d'une pièce voisine, il se précipita vers moi.
M. de Rochegune, qui l'accompagnait, saisit d'une main Lugarto au collet
et ferma à double tour la porte par laquelle venaient d'entrer mes deux
sauveurs.