M. Lugarto était très-pâle; sa figure avait une expression d'infernale
méchanceté que je ne lui avais pas encore vue.
--Ceux qui habitent cette maison me sont dévoués. Toutes ses issues sont
fermées; il n'y a pas de puissance humaine qui puisse avant demain vous
enlever d'ici.
Tels furent les premiers mots de cet homme.
Frappée de stupeur, je le regardais d'un air égaré sans pouvoir lui
répondre.
Tout à coup, me réfugiant auprès d'une des fenêtres, je m'écriai:
--Ne m'approchez pas!... ne m'approchez pas!...
Il haussa les épaules, s'assit dans un fauteuil, et me dit:
--Causons... J'ai beaucoup de choses à vous apprendre.--Il tira de sa
poche un portefeuille, qu'il posa sur une table.--Asseyez-vous
donc,--ajouta-t-il,--car ce sera long, et vous devez être fatiguée.
--Seigneur, mon Dieu! ayez pitié de moi!--m'écriai-je en tombant à
genoux sur un fauteuil, et j'adressai au ciel une prière fervente.
M. Lugarto feuilleta son portefeuille, y prit quelques papiers, et me
dit en me les montrant:
--Voici qui va bien vous étonner... Mais procédons par ordre.
Encouragée par la pieuse invocation que je venais d'adresser à Dieu, je
me relevai, je restai debout, je jetai un regard assuré sur M. Lugarto,
et je lui dis:
--Il y a un Dieu au ciel et j'ai des amis sur cette terre.
--Sans doute; moi d'abord... Mais... si vous comptez aussi sur M. de
Mortagne, vous avez tort; sa voiture s'est brisée à la descente de
Luzarches. Il est resté sur la place, à demi mort.
--Il était donc vrai!... cette voiture qui nous poursuivait...
--C'était la sienne... Oh! Fritz est un homme précieux... Je savais bien
ce que je faisais en ordonnant à votre mari de le prendre...
Un moment atterrée par cette fatale nouvelle, je repris bientôt espoir
en pensant que M. Lugarto ne pouvait être instruit du sort de M. de
Mortagne.
--Vous mentez, monsieur,--m'écriai-je.--En admettant ce funeste
événement, vous n'avez pu avoir aucun détail sur l'état de M. de
Mortagne; Fritz ne m'a pas quittée.
--Aussi n'est-ce pas Fritz, mais un des deux hommes à qui j'avais donné
l'ordre de suivre votre voiture à une assez grande distance depuis votre
départ de Paris, qui m'a appris cette bonne nouvelle... Sans être
militaire comme ce cher Lancry, je sais l'utilité des arrière-gardes.
Voyez si cela m'a servi!... S'apercevant que M. de Mortagne tâchait de
vous atteindre, un de ces deux hommes est venu à fond de train prévenir
Fritz, et moi ensuite; l'autre _suivant_ est resté à quelque distance de
la voiture de M. de Mortagne pour l'observer; témoin de la culbute de
votre sauveur à la descente de Luzarches, il l'a vu retirer à moitié
mort de son brishka; et mon fidèle serviteur est arrivé ici un quart
d'heure après vous, laissant son cheval à quelque distance, pour ne pas
éveiller vos soupçons... En un mot, la preuve que vous n'avez pas plus à
espérer la présence de M. de Mortagne que je n'ai, moi, à la redouter,
c'est que vous me voyez ici fort paisible, et prenant, comme on dit, mes
coudées franches.
Ce que me disait M. Lugarto était malheureusement si probable, que je ne
pus conserver aucune espérance; je gémis en songeant à la fatalité qui
me privait du secours que la Providence m'envoyait.
--Oh! c'est un rusé jouteur que M. de Mortagne,--reprit M. Lugarto,--lui
et ce Rochegune, que l'enfer confonde, se sont attachés à mes pas depuis
deux mois; cachés dans l'ombre, ils ont déjà fait échouer deux ou trois
projets qui vous concernaient, ma toute belle ennemie! ils ont corrompu
des gens à moi que je croyais incorruptibles. Heureusement Fritz, il y a
quelque temps, a déjà presque assommé ce Rochegune, lorsque celui-ci
venait faire le pied de grue à la grille de votre jardin pour avoir des
nouvelles de votre chère santé, pendant votre maladie.
--C'était!... lui!... mon Dieu! M. de Rochegune, c'était lui!... Un
assassinat!...
--Allons donc! pour qui me prenez-vous? Une simple rixe... un bon coup
de bâton sur la tête, rien de plus... Rochegune s'est bien donné garde
d'ébruiter cette affaire. Ce vertueux et philanthrope jeune homme
savait, et moi aussi, qu'en portant sa plainte, il lui aurait fallu
expliquer comment et pourquoi il venait chaque soir se mettre en faction
à la grille de votre jardin... Cela pouvait vous compromettre; il devait
se taire. J'y avais bien compté.
--Aussi lâche que traître et cruel!--dis-je en joignant les mains avec
horreur.
--Lâche, non; _nerveux_, oui. Que voulez-vous? j'ai la faiblesse de
tenir essentiellement à la vie.--C'est tout simple... je vous aime... et
vous me faites chérir l'existence... A propos de cela... je dois vous
paraître un adorateur joliment novice ou joliment froid... J'ai en mon
pouvoir une femme charmante, la plus adorable femme de Paris, sans
contredit, et je lui raconte tranquillement mes bons tours, au lieu de
lui parler de ma flamme. Mais ne vous impatientez pas, je vais vous
expliquer cette conduite qui vous semble peut-être un peu trop
respectueuse... Vous voyez cette pendule, n'est-ce pas? Elle marque onze
heures et demie... Eh bien!... avant minuit, vous serez endormie d'un
sommeil profond, invincible... à minuit donc, vous serez en ma
puissance... Tout à l'heure, en soupant, vous avez pris un narcotique
infaillible, déjà même vous avez dû ressentir quelques symptômes
d'accablement... maintenant, en attendant l'heure du berger... causons.
Je poussai un cri terrible... je me rappelai en effet l'espèce
d'engourdissement passager qu'un moment auparavant j'avais attribué au
sommeil et à la fatigue.
--Ayez pitié de moi...--m'écriai-je en tombant à genoux.--Cela est
horrible... Que vous ai-je fait? mon Dieu! grâce... grâce...