M. de Mortagne me regardait avec un étonnement douloureux.

--Mathilde... Mathilde... Pauvre enfant... on vous abuse... vous ne

savez pas ce qui vous attend.

--Monsieur, je respecterai toujours le sentiment qui a dicté votre

conduite, et j'espère qu'un jour vous reviendrez de vos injustes

préventions contre M. de Lancry.

Puis, allant vers la table où était posé le contrat, je le signai

vivement et je dis à M. de Mortagne:

--Voici ma réponse, monsieur;--et je donnai la plume à Gontran.

M. de Mortagne se précipita vers lui, et lui dit d'une voix émue,

presque suppliante:

--Ayez pitié d'elle! Vous êtes jeune, tout bon sentiment ne peut pas

être éteint dans votre coeur... grâce pour Mathilde, grâce pour tant

de candeur, pour tant de confiance, pour tant de générosité! N'abusez

pas de votre influence sur elle... vous savez bien que vous ne pouvez

pas la rendre heureuse... Est-ce sa fortune que vous convoitez?... eh!

monsieur, parlez... je suis riche...

A cette dernière offre, qui était un outrage, Gontran devint pâle de

rage.

--Signez... oh! signez, dis-je à M. de Lancry d'une voix défaillante.

--Oui, oui, je signerai,--dit-il avec une fureur contenue.--Ne pas

signer serait m'avouer coupable, serait mériter les outrages de cet

homme; ne pas signer serait m'avouer indigne de vous...

mademoiselle;--et Gontran signa.

--Dites donc que ne pas signer serait renoncer à la fortune que vous

convoitez, car vous êtes indigne de comprendre et d'apprécier les

qualités de cet ange... Dans deux mois vous la traiterez aussi

brutalement que vos maîtresses... si l'on n'y met ordre...

--Gontran,--dis-je tout bas à M. de Lancry,--je suis votre femme,

accordez-moi la première chose que je vous demande... pas un mot à M. de

Mortagne... je vous en supplie... terminez cette scène qui me tue.

Gontran réfléchit pendant quelques moments et me dit d'un air sombre:

--Soit, Mathilde... vous me demandez beaucoup... je vous l'accorde.

--Le sacrifice est consommé, dit M. de Mortagne;--cela devait être

ainsi... Allons, maintenant, courage... plus que jamais il me reste à

veiller sur vous, Mathilde... Si je le puis, je dois rendre les suites

de votre fatale imprudence moins funestes pour vous... et empêcher les

malheurs que je prévois... Soyez tranquille... partout où vous serez...

je serai... partout où vous irez... j'irai... Ce monstre--et il montra

mademoiselle de Maran--a été votre mauvais génie; je serai, moi, votre

génie tutélaire... Et ici je déclare une guerre acharnée, sans merci ni

pitié, à tous vos ennemis, quels qu'ils soient... Mes cheveux sont

blancs, mon front est ridé, mais Dieu m'a laissé l'énergie du coeur et

du dévouement. Hélas! pauvre enfant, je viens bien tard dans votre vie;

mais, je l'espère, je ne viens pas _trop tard_... Adieu, mon enfant,

adieu... Je vais signer ce contrat... j'assisterai à votre mariage,

c'est mon droit, c'est mon devoir... En ce moment plus que jamais je

tiens à remplir ce devoir et ce droit.

En allant à la table, il signa le contrat d'une main ferme. La voix, la

figure de M. de Mortagne avaient un tel caractère d'autorité, que

personne ne dit mot; lorsqu'il eut signé, il dit:

--M. d'Orbeval, M. de Versac, M. de Lancry... je ne rétracte rien de ce

que j'ai dit... cela est vrai, je le maintiens et je le maintiendrai

pour vrai, ici et partout. Il y a dix ans, j'aurais ajouté que je le

soutiendrais l'épée à la main, monsieur de Lancry! Aujourd'hui je ne le

dirai plus, ma vie appartient à cette enfant, qui, je le vois, n'a plus

que moi au monde; ne souriez pas avec dédain, jeune homme; vous savez

bien que M. de Mortagne n'a pas peur!--Puis, étendant son bras droit, il

fit de son index un geste menaçant et impérieux, et dit à M. de Lancry:

--Si vous ne réparez pas votre vie passée; si par la tendresse la plus

reconnaissante, si par une adoration de tous les instants vous ne vous

rendez pas digne de cet ange, c'est vous qui aurez à trembler devant

moi, monsieur! Oh! les regards furieux ne m'imposent pas, j'en ai dompté

de plus farouches que vous.--Et M. de Mortagne se retira d'un pas lent.

A peine fut-il parti, que l'espèce de stupeur qu'avait causée cet homme

singulier se dissipa. Chacun l'attaqua, le déprisa, l'accusa de folie.

On se rappela qu'environ neuf ans auparavant, il avait fait des sorties

tout aussi incroyables et tout aussi sauvages. L'intérêt qu'il avait un

moment excité en racontant la perfidie de mademoiselle de Maran se

refroidit bientôt; presque tous nos parents se rallièrent à ma tante et

lui déclarèrent qu'ils ne croyaient pas un mot de la fable de M. de

Mortagne au sujet des causes de sa captivité à Venise.

Quelques instants après son départ, nous nous rendîmes à la mairie.

Malgré la scène cruelle qui venait de se passer, ma confiance aveugle

dans M. de Lancry ne faiblit pas. M. de Mortagne et madame de Richeville

l'accusaient de fautes qu'il m'avait avouées et dont il avait trouvé

l'excuse et presque la justification dans son amour pour moi; je l'avais

cru, et je n'éprouvais que de l'irritation contre M. de Mortagne et un

redoublement de tendresse pour Gontran; je m'accusais avec amertume

d'avoir été cause de cette scène si douloureuse pour lui, et je me

promettais de la lui faire oublier à force de dévouement.

Si l'on s'étonne d'une telle persistance à conclure ce mariage malgré

tant d'avertissements vagues ou précis, c'est que l'on ne connaît pas

cette aveugle et intraitable opiniâtreté de l'amour, qui augmente

presque en raison de l'opposition qu'elle rencontre.

Ce fut avec un religieux ravissement que je répondis _oui_, lorsqu'on me

demanda si je prenais Gontran pour époux. La cérémonie terminée, nous

revînmes à l'hôtel de Maran.

Le lendemain matin, nous nous rendîmes à la chapelle de la chambre des

pairs, où le mariage devait avoir lieu à neuf heures. En entrant, la

première personne que j'aperçus fut M. de Mortagne. N'ayant pas été

prévenu la veille, il n'avait pu assister au mariage civil.

Monseigneur l'évêque d'Amiens nous unit. Son allocution à Gontran fut

grave, sérieuse, presque sévère; je pensai qu'on jugeait mon mari sur sa

conduite passée; je fus presque orgueilleuse de l'espèce de conversion

que son amour pour moi allait opérer dans l'avenir. En sortant de la

chapelle, nous rentrâmes dans un salon que M. le chancelier avait bien

voulu mettre à notre disposition. J'étais près de la fenêtre avec

Gontran et mademoiselle de Maran, attendant le retour de M. de Versac

pour partir avec lui.

Mathilde: mémoires d'une jeune femme · 第 78 / 355 题