--On ouvrit ces paquets, et l'on y trouva les proclamations les plus
incendiaires, un appel aux ventes des carbonari, un plan d'insurrection
contre la puissance autrichienne, et quelques lettres mystérieuses à mon
adresse, timbrées de Paris, que j'étais censé avoir lues, et dans
lesquelles on me promettait le concours de tous les hommes libres de la
Lombardie... Ces apparences étaient accablantes, je restai anéanti
devant ce fait inexplicable. On me demanda compte de mes opinions, je
n'eus pas la lâcheté de les nier. Je répondis que je m'étais voué à une
seule cause: celle de la liberté sainte et pure de toute souillure...
Ces hommes ne comprirent pas que, puisque j'avais le courage d'avouer
des opinions qui pouvaient me perdre, je devais être cru lorsque je
jurais sur l'honneur que j'ignorais l'existence de ces papiers
dangereux. Je fus jeté dans un cachot, j'y restai huit années... J'en
sortis, vous le voyez, décrépit avant l'âge... Maintenant savez-vous
comment j'étais porteur de ces dangereux papiers? Peu de temps avant mon
départ pour l'Italie, cette femme avait dépêché Servien, son digne
serviteur, auprès de celui de mes gens qui devait m'accompagner. Sous le
prétexte de faire entrer en Italie des marchandises de contrebande et de
réaliser de grands bénéfices, il lui persuada de faire mettre à mon insu
des doubles fonds à mes malles, et d'y cacher les prétendus paquets de
dentelles d'Angleterre. Une fois à Venise, un correspondant devait
venir réclamer les dentelles, et donner vingt-cinq louis à mon
domestique. Ce malheureux, ignorant le danger de cette commission,
accepta... Je partis, et presque en même temps que moi partit aussi
cette lettre, adressée au gouverneur de Venise.
«M. de Mortagne, ancien officier de l'empire, connu par l'exaltation de
ses idées révolutionnaires et par ses liaisons avec les anarchistes de
tous les pays, arrivera à Venise dans le courant du mois de mai; on
trouvera dans plusieurs malles à double fond les preuves de ses
dangereux desseins...»
--Eh bien! cela est-il assez infâme?--s'écria M. de Mortagne en croisant
ses bras sur sa poitrine et en jetant un regard d'indignation sur
mademoiselle de Maran.
Celle-ci, un moment accablée, reprit bientôt toute son audace, et
s'écria:
--Et qu'ai-je de commun, monsieur, avec vos paquets de dentelles
renfermant des conspirations? Est-ce que c'est ma faute à moi, si, en
voyant vos projets révolutionnaires déjoués, vous avez imaginé une
histoire absurde à laquelle on n'a pas cru du tout, avec raison? Qui
est-ce qui croira jamais que je me suis amusée à fabriquer des
proclamations, des constitutions, des conspirations, et que j'ai mis un
de mes gens dans la confidence de cette belle oeuvre? Allons donc,
monsieur, vous êtes fou... Il n'y a pas un mot de vrai dans tout cela...
Je le nie!
--Vous le niez?... et votre misérable Servien niera-t-il aussi la
déposition de mon domestique qui l'accuse formellement de lui avoir
remis les paquets?
--Votre domestique!--s'écria ma tante en riant aux éclats;--voilà une
belle garantie, en vérité, et qui doit être bien admise! Tel maître, tel
valet, monsieur. Est-ce qu'on ne connaît pas vos antécédents? Qu'y
a-t-il d'étonnant dans la lettre que vous nous avez lue, et qui a été
adressée au gouverneur de Venise? Est-ce que vous ne vous êtes pas
toujours déclaré le champion des _frères et amis_ de tous les pays? La
police d'ici, qui vous surveille, aura, en bonne soeur, averti la
police autrichienne de vos projets, c'est tout simple... ça se fait tous
les jours... Ainsi laissez-moi tranquille avec vos paquets de dentelles
rembourrés de conspirations; c'est un conte de ma mère l'oie... Vous
avez voulu faire le Brutus, le Washington, le Lafayette, on vous a
coffré et on a bien fait... Vous vous plaignez d'avoir les cheveux
blancs, est-ce que j'y peux quelque chose, moi? On sait bien que les
plombs de Venise ne sont pas fontaine de Jouvence, non plus! Si, par
suite, votre imaginative est détraquée, comme il y paraît, prenez des
douches, monsieur, et laissez-nous en repos, car vous êtes
insupportable.
Les cruels sarcasmes de mademoiselle de Maran trouvèrent, contre son
attente, M. de Mortagne impassible. Il lui répondit avec le plus grand
sang-froid:
--Grâce aux soins actifs de l'amitié de madame de Richeville, de M. de
Rochegune et de quelques autres amis, me voici libre, malgré votre
impudente audace; nous avons assez de preuves pour vous clouer au
pilori de l'opinion publique, et j'y parviendrai.
--C'est ce que nous verrons, monsieur!
--Et vous n'y serez pas seule; j'y attacherai aussi vos complices...
ceux qui, par lâcheté, égoïsme ou cupidité, ont servi vos méchants
desseins... Entendez-vous, monsieur de Lancry? entendez-vous, monsieur
d'Orbeval? entendez-vous, monsieur de Versac?
Une explosion d'indignation accueillit ces paroles de M. de Mortagne; il
continua sans se déconcerter:
--Je ne sais pas même, messieurs, si votre conduite n'est pas plus
exécrable encore que celle de mademoiselle de Maran... Au moins celle-ci
me hait, elle hait sa nièce, et, quoique la haine soit une détestable
passion, elle prouve au moins une certaine énergie... Mais vous trois...
vous avez lutté de lâcheté, d'égoïsme et de cupidité...
--Continuez, monsieur, continuez,--dit Gontran pâle de rage.
--Il y a eu un jour, sans doute, où vous, monsieur de Versac, vous avez
dit à mademoiselle de Maran: Mon neveu est perdu de dettes; c'est un
joueur effréné; on ferme les yeux sur le scandale de ses aventures, mais
il m'embarrasse; s'il se met dans de mauvaises affaires, par respect
humain, je serai obligé de l'en tirer. Votre nièce est fort riche;
arrangeons ce mariage-là: les dettes de mon neveu seront payées, et je
n'aurai plus à m'en occuper.
--Monsieur,--dit M. de Versac avec une urbanité parfaite,--je vous ferai
observer que ce que vous me faites l'honneur de me dire manque
complétement d'exactitude, et que...
--Monsieur le duc,--reprit M. de Mortagne,--si vous aviez une fille qui
vous fût chère... la donneriez-vous à votre neveu?... Sur l'honneur,
répondez.
--Il me semble, monsieur, que nous ne sommes pas dans les termes assez
particulièrement familiers pour que je puisse vous faire mes confidences
à ce sujet,--dit M. de Versac.
--Ce détour... est accablant pour votre neveu, monsieur,--reprit M. de
Mortagne.
Gontran allait s'emporter; je le contins à force de supplications. M. de
Mortagne continua:
--A la proposition de ce mariage, mademoiselle de Maran a réfléchi sans
doute; oui, elle s'est demandé si le parti qu'on lui proposait
réunissait bien tous les défauts et tous les vices nécessaires pour
assurer le malheur de sa nièce, qu'elle abhorrait... M. de Lancry lui a
paru doué des qualités convenables; elle a donné parole à M. de Versac,
et l'on a commencé cette odieuse machination... Il y a une justice
humaine, dit-on, et cela se passe impunément ainsi!--s'écria M. de
Mortagne avec indignation. Voici une jeune fille orpheline, isolée
depuis son enfance de toute affection, abandonnée à elle-même, sans
appui, sans conseil... On introduit près d'elle, à chaque instant du
jour, un homme doué de séductions dangereuses; on écarte tout rival
honorable; on la lui livre, à cet homme, à lui tout seul... à lui rompu
dès longtemps aux intrigues de la galanterie. La pauvre enfant, sans
expérience, habituée aux duretés, aux perfidies d'une marâtre, écoute
avec une confiance ingénue et ravie les douceurs hypocrites, les
promesses menteuses de cet homme. Ignorante du danger qu'elle court,
elle ne s'aperçoit qu'elle aime... que lorsque l'amour est à jamais
enraciné dans son coeur... La malheureuse enfant n'a pas un ami, pas
un parent pour l'éclairer sur les dangers qu'elle court, sur la
position, sur les antécédents de l'homme qui la trompe...
--Assez, monsieur, assez!--m'écriai-je, transportée d'indignation, car
je souffrais cruellement de ce que devait ressentir Gontran.--C'est moi,
moi seule, qui dois répondre ici... Au lieu de me taire le passé, que
vous lui reprochez avec tant d'amertume... M. de Lancry, plein de
franchise et de loyauté, a été au-devant des informations que je ne
pouvais prendre; il m'a dit: Je ne veux pas vous tromper; ma jeunesse a
été dissipée, j'ai joué, j'ai été prodigue. Mais lorsque M. de Lancry a
voulu me parler de sa fortune, du peu qu'il possédait encore, c'est moi
qui n'ai pas voulu l'entendre... Je n'ai donc pas été trompée en
accordant ma main à M. de Lancry; j'ai une foi profonde, absolue dans
les assurances qu'il m'a données, dans les promesses qu'il m'a faites,
dans l'avenir que j'attends de lui; et, tout en regrettant amèrement
cette triste discussion, je suis heureuse, oui, bien heureuse de pouvoir
déclarer ici hautement, solennellement, que je suis fière du choix que
j'ai fait...