Je vis les yeux de Gontran étinceler de colère.
Effrayée, je lui pris le bras en lui disant:--Gontran, rappelez-vous
votre promesse; mais il me repoussa presque durement en me
disant:--C'est bon... je sais ce que j'ai à faire; puis, s'avançant près
de M. de Mortagne, il lui dit d'une voix sourde:
--J'ai enduré vos outrages et vos menaces, monsieur... tant que j'ai eu
des raisons pour les endurer; ces raisons n'existent plus, et il faudra
bien que vous me donniez satisfaction, maintenant que mademoiselle
Mathilde est ma femme.
Mademoiselle de Maran prit Gontran par la main; son regard brilla d'une
méchanceté infernale! Elle dit à M. de Lancry, en lui montrant M. de
Mortagne:
--Désormais monsieur doit être sacré, inviolable à vos yeux,
entendez-vous? Quoi qu'il dise, quoi qu'il fasse, vous devez tout
endurer de lui.
--Je dois tout endurer!--dit Gontran,--et pourquoi cela?
--Pourquoi cela?...--et mademoiselle de Maran, jetant sur moi et sur M.
de Mortagne un regard de vipère, dit avec son affreux sourire:--Vous
devez tout endurer de M. de Mortagne, mon pauvre Gontran, par une raison
toute simple... c'est qu'on ne peut pas se battre avec le PÈRE DE SA
FEMME.
M. de Mortagne resta foudroyé... Gontran le regardait avec stupeur.
Moi... je fus quelques moments sans comprendre l'épouvantable portée des
exécrables paroles de mademoiselle de Maran... Puis, lorsqu'elles
traversèrent ma pensée, brûlante comme un trait de feu, je ne pus que
m'écrier: O ma mère! et je m'évanouis.
* * * * *
Bien des années se sont écoulées depuis cette horrible scène; mon ami,
bien des fois j'ai amèrement pleuré en y songeant; maintenant encore je
pleure en la retraçant. O ma mère! ma mère, la plus sainte des femmes! ô
vous dont l'angélique vertu rayonnait d'un éclat si pur, que le monstre
qui causait votre lente agonie n'avait pas même osé tenter de vous
calomnier pendant votre vie! ô ma mère! il a fallu que vos cendres
fussent depuis longtemps refroidies pour qu'une haine sacrilége osât
profaner votre mémoire!
Telle fut mon enfance, telle fut ma première jeunesse jusqu'à l'époque
de mon mariage.