M. de Mortagne continua:

--Je m'attends à des cris, à des menaces, c'est tout simple; quiconque

m'empêchera de parler redoutera mes paroles.

--On ne redoute que vos injures, monsieur,--s'écria mon tuteur.

--Quand j'aurai dit ce que j'ai à dire, je serai aux ordres de ceux qui

se trouveront offensés.

--Mais c'est une tyrannie insupportable! vous ne nous imposerez pas avec

vos airs furieux de matamore et de Ramasse-ton-bras!--s'écria

mademoiselle de Maran.

--Mais, en effet, c'est intolérable!...--dit M. de Versac.--On n'a pas

d'idée d'une grossièreté pareille chez un homme bien né....

--Il y a là calomnie et diffamation,--dit mon tuteur.

--Vous craignez donc mes révélations... puisque vous voulez étouffer ma

voix?--s'écria M. de Mortagne.--Vous craignez donc bien que je détourne

cette malheureuse enfant du mariage qu'on veut lui faire faire?

--Monsieur!--s'écria Gontran,--c'est maintenant moi, entendez-vous?...

moi! qui vous somme de parler... et de parler sans réticences... Si

honoré, si heureux que je sois de m'unir à mademoiselle Mathilde, je

renoncerais à l'instant à des voeux si chers, s'il lui restait le

moindre doute sur...

J'interrompis à mon tour M. de Lancry; et je dis à M. de Mortagne:--Je

ne doute pas que votre conduite ne vous soit dictée par l'intérêt que

vous me portez, monsieur... Je n'ai pas oublié vos bontés pour moi,

mais, je vous en supplie, pas un mot de plus... Rien au monde ne pourra

faire changer ma résolution...

--Mais moi, mademoiselle, j'en changerai,--s'écria Gontran...--Oui,

telle cruelle que soit cette résolution, je renoncerai à votre main si

à l'instant monsieur ne s'explique pas...

--C'est ce que je demande...--dit M. de Mortagne.

--Mais c'est absurde,--s'écria mademoiselle de Maran, pâle de

colère;--mais vous n'avez donc pas de sang dans les veines, tous tant

que vous êtes, de vous laisser imposer par cet échappé de Bicêtre!...

--Échappé des prisons de Venise... où vous m'avez fait jeter depuis huit

ans... par la plus exécrable machination!--s'écria M. de Mortagne d'une

voix tonnante en saisissant rudement mademoiselle de Maran par le bras

et en la secouant avec fureur.

--Mais il va m'assassiner, il est capable de tout!--s'écria ma tante.

--Et toi, infernale créature, de quoi n'es-tu pas capable? Ta trahison

ne m'a-t-elle pas fait souffrir mille morts?... Vois mes cheveux

blanchis, vois mon front sillonné par les souffrances. Huit ans de

tortures... entends-tu? Huit ans de tortures! Et je m'en vengerai,

dussé-je te poursuivre jusqu'à la fin de tes jours... et encore je ne

sais pas pourquoi je ne délivre pas tout de suite la terre d'un monstre

tel que toi...--ajouta M. de Mortagne en rejetant mademoiselle du Maran

dans son fauteuil.

Cette scène avait été si brusque, l'accusation que M. de Mortagne

portait contre ma tante semblait si extraordinaire, que tous les

assistants restèrent un moment frappés du stupeur et d'effroi.

Mademoiselle de Maran, quoique redoutée, était assez universellement

détestée pour que ses _amis_ ne fussent pas fâchés d'être

involontairement témoins d'une scène si étrangement scandaleuse.

Le front de mademoiselle de Maran était couvert d'une sueur froide, elle

respirait à peine, et regardait M. de Mortagne avec frayeur et d'un air

égaré.

--Vous ne savez pas comment j'ai découvert votre abominable

trame?--continua-t-il en s'adressant à ma tante, et il tira de sa poche

quelques papiers.--Reconnaissez-vous cette lettre au gouverneur de

Venise?... Reconnaissez-vous ces proclamations incendiaires? Tout ceci

vous étonne, messieurs?--dit M. de Mortagne en voyant les regards de

curiosité inquiète qu'on jetait sur ces mystérieux papiers.--Vous ne me

comprenez pas encore? Je le crois sans peine; jamais complot n'a été

plus méchamment et plus habilement conçu; écoutez donc... et apprenez à

connaître cette femme.

Il y a huit ans, je l'accusai devant vous tous, qui composiez le conseil

de famille de ma nièce, d'élever en marâtre cette malheureuse enfant; je

vous demandais de la lui retirer; vous m'avez refusé; j'étais seul, vous

aviez le nombre pour vous, je me résignai. Obligé de partir, j'espérais

bientôt revenir à Paris, et, bon gré mal gré, exercer une surveillance

continue sur l'éducation de Mathilde. Mon retour épouvanta sa tante;

vous allez voir comme elle l'empêcha... Vous tremblez devant cette

femme, je le vois. Mais vous aurez peut-être le courage de reconnaître

la noirceur de cette âme, s'il y a une âme dans ce corps...

--Et vous souffrez cela? et vous me laissez insulter ainsi!--s'écria

mademoiselle de Maran furieuse en se retournant vers l'auditoire.

Personne ne lui répondit.

--Il y a huit ans,--reprit M. de Mortagne,--je partis pour l'Italie...

je devais attendre à Naples M. de Rochegune, fils d'un de mes meilleurs

amis. Ce jeune homme au coeur ardent et généreux devait venir avec moi

combattre quelque temps en Grèce. J'étais complétement étranger aux

complots que les sociétés secrètes tramaient alors en Italie. J'arrive à

Venise... D'abord je ne suis pas inquiété; mais une nuit, la police fait

une descente chez moi, on m'arrête, on me garrotte, on saisit mes

papiers, mes effets, et on me conduit en prison; je suis mis au secret.

Je proteste de mon innocence, je défie qu'on trouve contre moi la

moindre preuve de culpabilité; on me répond que le gouvernement

autrichien a été instruit de mes mauvais desseins, que je viens prendre

une part active aux menées des sociétés révolutionnaires.--Je nie

hautement cette accusation.--On apporte mes malles, on les ouvre devant

moi, et on trouve dans un double fond, dont j'ignorais l'existence,

plusieurs paquets cachetés.

--Mais il faut être aussi fou que cet homme pour écouter sérieusement de

pareilles balivernes!--s'écria mademoiselle de Maran.--Quant à moi, je

ne les entendrai pas plus longtemps; et elle se leva.

--Soit, allez-vous-en, ce n'est pas à vous que je prétends dévoiler ces

abominables mystères, vous n'en avez que trop le secret.

Mademoiselle de Maran se rassit en frémissant de rage.

Mathilde: mémoires d'une jeune femme · 第 76 / 355 题