Là, débarquent annuellement les hommes du Nord. Le Breton Nomenoé se
met à la tête du peuple, bat Charles-le-Chauve, bat les Northmans,
défend contre Tours l'indépendance de l'Église bretonne, et veut faire
de la Bretagne un royaume[372]. Après lui, les Northmans reviennent en
plus grand nombre, le pays n'est plus qu'un désert, et quand l'un de
ses successeurs (937), l'héroïque Allan Barbetorte, parvient à leur
reprendre Nantes, il faut, pour arriver à la cathédrale, où il va
remercier Dieu, qu'il perce son chemin l'épée à la main à travers les
ronces. Mais, cette fois, le pays est délivré; les Northmans, les
Allemands, appelés par le roi contre la Bretagne, sont repoussés
également. Allan assemble pour la première fois les états du comté, et
le roi finit par reconnaître que tout serf réfugié en Bretagne devient
par cela seul homme libre.
[Note 372: _App. 183._]
En 859, les seigneurs avaient empêché le peuple de s'armer contre les
Northmans[373]. En 864, Charles-le-Chauve avait défendu aux seigneurs
d'élever des châteaux. Peu d'années s'écoulent, et une foule de
châteaux se sont élevés; partout les seigneurs arment leurs hommes,
les barbares commencent à rencontrer des obstacles. Robert-le-Fort a
péri en combattant les Northmans à Brisserte (866). Son fils Eudes,
plus heureux, défend Paris contre eux en 885. Il sort de la ville, il
y rentre à travers le camp des Northmans[374]. Ils lèvent le siège et
vont encore échouer sous les murs de Sens. En 891, le roi de Germanie
Arnulf force leur camp près de Louvain, et les précipite dans la Dyle.
En 933 et 955, les empereurs saxons Henri-l'Oiseleur et
Othon-le-Grand, remportent sur les Hongrois leurs fameuses victoires
de Mersebourg et d'Augsbourg. Vers la même époque, l'évêque Izarn
chasse les Sarrasins du Dauphiné, et le vicomte de Marseille,
Guillaume, en délivre la Provence (965, 971).
[Note 373: _App. 184._]
[Note 374: _App. 185._]
Peu à peu les barbares se découragent; ils se résignent au repos. Ils
renoncent au brigandage, et demandent des terres. Les Northmans de la
Loire, si terribles sous le vieil Hastings, qui les mena jusqu'en
Toscane, sont repoussés d'Angleterre par le roi Alfred. Ils ne se
soucient point d'y mourir, comme leur héros Regnard Lodbrog, dans un
tonneau de vipères. Ils aiment mieux s'établir en France, sur la belle
Loire. Ils possèdent Chartres, Tours et Blois. Leur chef Théobald,
tige de la maison de Blois et Champagne, ferme la Loire aux invasions
nouvelles, comme, tout à l'heure, Radholf ou Rollon va fermer la
Seine, sur laquelle il s'établit (911), du consentement du roi de
France, Charles-le-Simple ou le Sot. Il n'était pas si sot pourtant de
s'attacher ces Northmans, et de leur donner l'onéreuse suzeraineté de
la Bretagne, qui devait user Bretons et Northmans les uns par les
autres. Rollon reçut le baptême et fit hommage, non en personne, mais
par un des siens; celui-ci s'y prit de manière qu'en baisant le pied
du roi il le jeta à la renverse. Telle était l'insolence de ces
barbares.
Les Northmans se fixent donc et s'établissent. Les indigènes se
fortifient. La France prend consistance, et se forme peu à peu. Sur
toutes ses frontières s'élèvent, comme autant de tours, de grandes
seigneuries féodales. Elle retrouve quelque sécurité dans la formation
des puissances locales, dans le morcellement de l'Empire, dans la
destruction de l'unité. Mais quoi! cette grande et noble unité de la
patrie, dont le gouvernement romain et francique nous ont du moins
donné l'image, n'y a-t-il pas espoir qu'elle revienne un jour?
Avons-nous décidément péri comme nation? N'y a-t-il point au milieu de
la France quelque force centralisante qui permette de croire que tous
les membres se rapprocheront et formeront de nouveau un corps?
Si l'idée de l'unité subsiste, c'est dans les grands sièges
ecclésiastiques, qui conservent la prétention de la primatie. Tours
est un centre sur la Loire; Reims en est un dans le Nord. Mais partout
le pouvoir féodal limite celui des évêques. À Troyes, à Soissons, le
comte l'emporte sur le prélat. À Cambrai et à Lyon il y a partage. Ce
n'est guère que dans le domaine du roi que les évêques obtiennent ou
conservent la seigneurie de leur cité. Ceux de Laon, Beauvais, Noyon,
Châlons-sur-Marne, Langres, deviennent pairs du royaume; il en est de
même des métropolitains de Sens et de Reims. Le premier chasse le
comte; le second lui résiste. L'archevêque de Reims, chef de l'Église
gallicane, est longtemps l'appui fidèle des Carlovingiens[375]. Lui
seul semble s'intéresser encore à la monarchie, à la dynastie.
[Note 375: Lorsque Charles-le-Simple appela ses vassaux contre les
Hongrois, en 919, aucun ne vint à son ordre, hors l'archevêque de
Reims, Hérivée, qui lui amena quinze cents hommes d'armes.
(Flodoard.)--Louis-d'Outre-mer confirma, en 953, tous les anciens
privilèges de l'Église de Reims; ils furent confirmés de nouveau par
Lothaire en 955, et plus tard par les Othons.]
Cette vieille dynastie, sous la tutelle des évêques, ne peut plus
rallier la France. Au milieu des guerres et des ravages des barbares,
le titre de roi doit passer à quelqu'un des chefs qui ont commencé à
armer le peuple. Il faut que ce chef sorte des provinces centrales.
L'idée de l'unité ne peut être reprise et défendue par les hommes de
la frontière. Cette unité leur est odieuse; ils aiment mieux
l'indépendance.
Le centre du monde mérovingien avait été l'Église de Tours. Celui des
guerres carlovingiennes contre les Northmans et les Bretons est aussi
sur la Loire, mais plus à l'occident, c'est-à-dire dans l'Anjou, sur
la marche de Bretagne. Là, deux familles s'élèvent, tiges des Capets
et des Plantagenets, des rois de France et d'Angleterre. Toutes deux
sortent de chefs obscurs qui s'illustrèrent en défendant le pays.
La seconde veut remonter à un Torthulf ou Tertulle, Breton de Rennes,
«simple paysan, dit la chronique, vivant de sa chasse et de ce qu'il
trouvait dans les forêts». Charles-le-Chauve le nomma forestier de la
forêt de Nid-de-Merle[376]. Son fils, du même nom, reçut le titre de
sénéchal d'Anjou. Son petit-fils Ingelger, et les Foulques, ses
descendants, furent des ennemis terribles pour la Normandie et la
Bretagne.
[Note 376: _App. 186._]
Les Capets sont aussi d'abord établis dans l'Anjou. Il semble que ce
soient des chefs saxons au service de Charles-le-Chauve[377]. Il
confie à leur premier ancêtre connu, Robert-le-Fort, la défense du
pays entre la Seine et la Loire. Robert se fait tuer en combattant, à
Brisserte, le chef des Northmans, Hastings. Son fils Eudes, plus
heureux, les repousse au siège de Paris (885), et remporte sur eux une
grande victoire à Montfaucon. À l'époque de la déposition de
Charles-le-Gros, il est élu roi de France (888).
[Note 377: _App. 187._]
M. Augustin Thierry, dans ses _Lettres sur l'histoire de France_, a
suivi avec beaucoup de sagacité les alternatives de cette longue lutte
qui, dans l'espace d'un siècle, fit prévaloir la nouvelle dynastie. Il
m'est impossible de ne pas emprunter quelques pages de ce beau récit.
La question n'y est traitée que sous un point de vue, mais avec une
netteté singulière.
«À la révolution de 888, correspond de la manière la plus précise un
mouvement d'un autre genre, qui élève sur le trône un homme
entièrement étranger à la famille des Carlovingiens. Ce roi, le
premier auquel notre histoire devrait donner le titre de roi de
France, par opposition au roi des Francs, est Ode, ou selon la
prononciation romaine, qui commençait à prévaloir, Eudes, fils du
comte d'Anjou Robert-le-Fort. Élu au détriment d'un héritier qui se
qualifiait de légitime, Eudes fut le candidat national de la
population mixte qui avait combattu cinquante ans pour former un État
par elle-même, et son règne marque l'ouverture d'une seconde série de
guerres civiles, terminées, après un siècle, par l'exclusion
définitive de la race de Charles-le-Grand. En effet, cette race toute
germanique, se rattachant, par le lien des souvenirs et les affections
de parenté, aux pays de la langue tudesque, ne pouvait être regardée
par les Français que comme un obstacle à la séparation sur laquelle
venait de se fonder leur existence indépendante.
«Ce ne fut point par caprice, mais par politique, que les seigneurs du
nord de la Gaule, Francs d'origine, mais attachés à l'intérêt du pays,
violèrent le serment prêté par leurs aïeux à la famille de Pepin, et
firent sacrer roi, à Compiègne, un homme de descendance saxonne.
L'héritier dépossédé par cette élection, Charles, surnommé le Simple
ou le Sot[378], ne tarda pas à justifier son exclusion du trône en se
mettant sous le patronage d'Arnulf, roi de Germanie. «Ne pouvant
tenir, dit un ancien historien, contre la puissance d'Eudes, il alla
réclamer, en suppliant, la protection du roi Arnulf. Une assemblée
publique fut convoquée dans la ville de Worms; Charles s'y rendit, et,
après avoir offert de grands présents à Arnulf, il fut investi par lui
de la royauté dont il avait pris le titre. L'ordre fut donné aux
comtes et aux évêques qui résidaient aux environs de la Moselle de lui
prêter secours, et de le faire rentrer dans son royaume, pour qu'il y
fût couronné; mais rien de tout cela ne lui profita.»
[Note 378: _App. 188._]
«Le parti des Carlovingiens, soutenu par l'intervention germanique, ne
réussit point à l'emporter sur le parti qu'on peut nommer français. Il
fut plusieurs fois battu avec son chef, qui, après chaque défaite, se
mettait en sûreté derrière la Meuse, hors des limites du royaume.
Charles-le-Simple parvint cependant, grâce au voisinage de
l'Allemagne, à obtenir quelque puissance entre la Meuse et la Seine.
Un reste de la vieille opinion germanique qui regardait les Welskes ou
Wallons comme les sujets naturels des fils des Francs, contribuait à
rendre cette guerre de dynastie populaire dans tous les pays voisins
du Rhin. Sous prétexte de soutenir les droits de la royauté légitime,
Swintibald, fils naturel d'Arnulf et roi de Lorraine, envahit le
territoire français en l'année 895. Il parvint jusqu'à Laon avec une
armée composée de Lorrains, d'Alsaciens et de Flamands, mais fut
bientôt forcée de battre en retraite devant l'armée du roi Eudes.
Cette grande tentative ayant ainsi échoué, il se fit à la cour de
Germanie une sorte de réaction politique en faveur de celui qu'on
avait jusque-là qualifié d'usurpateur. Eudes fut reconnu roi[379], et
l'on promit de ne plus donner à l'avenir aucun secours au prétendant.
En effet, Charles n'obtint rien tant que son adversaire vécut; mais à
la mort du roi Eudes, lorsque le changement de dynastie fut remis en
question, le _Keisar_, ou empereur, prit de nouveau parti pour le
descendant des rois francs.
[Note 379: Il ne faut pas se représenter cet Eudes comme assis dans de
paisibles possessions, ainsi que le furent après lui Hugues-le-Grand
et Hugues-Capet. Il n'avait qu'un royaume flottant, ou plutôt qu'une
armée. C'est un chef de partisans qu'on voit combattre tour à tour le
Nord et le Midi, la Flandre et l'Aquitaine.]
«Charles-le-Simple, reconnu roi en 898, par une grande partie de ceux
qui avaient travaillé à l'exclure, régna d'abord vingt-deux ans sans
aucune opposition. C'est dans cet espace de temps qu'il abandonna au
chef normand Rolf tous ses droits sur le territoire voisin de
l'embouchure de la Seine, et lui conféra le titre de duc (912). Le
duché de Normandie servit plus tard à flanquer le royaume de France
contre les attaques de l'empire germanique et de ses vassaux lorrains
ou flamands. Le premier duc fut fidèle au traité d'alliance qu'il
avait fait avec Charles-le-Simple, et le soutint, quoique assez
faiblement, contre Rodbert ou Robert, frère du roi Eudes, élu roi en
922. Son fils Guillaume Ier suivit d'abord la même politique, et
lorsque le roi héréditaire eut été déposé et emprisonné à Laon, il se
déclara pour lui contre Radulf ou Raoul, beau-frère de Robert, élu et
couronné roi, en haine de la dynastie franque. Mais peu d'années
après, changeant de parti, il abandonna la cause de Charles-le-Simple
et fit alliance avec le roi Raoul. En 936, espérant qu'un retour à
ses premiers errements lui procurerait plus d'avantages, il appuya
d'une manière énergique la restauration du fils de Charles, Louis,
surnommé d'Outre-mer.
«Le nouveau roi, auquel le parti français, soit par fatigue, soit par
prudence, n'opposa aucun compétiteur, poussé par un penchant
héréditaire à chercher des amis au delà du Rhin, contracta une
alliance étroite avec Othon, premier du nom, roi de Germanie, le
prince le plus puissant et le plus ambitieux de l'époque. Cette
alliance mécontenta vivement les seigneurs, qui avaient une grande
aversion pour l'influence teutonique. Le représentant de cette opinion
nationale, et l'homme le plus puissant entre la Seine et la Loire,
était Hugues, comte de Paris, auquel on donnait le surnom de Grand, à
cause de ses immenses domaines. Dès que les défiances mutuelles se
furent accrues au point d'amener, en 940, une nouvelle guerre entre
les deux partis qui depuis cinquante ans étaient en présence,
Hugues-le-Grand, quoiqu'il ne prît point le titre de roi, joua contre
Louis-d'Outre-mer le même rôle qu'Eudes, Robert et Raoul avaient joué
contre Charles-le-Simple. Son premier soin fut d'enlever à la faction
opposée l'appui du duc de Normandie; il y réussit, et, grâce à
l'intervention normande, parvint à neutraliser les effets de
l'influence germanique. Toutes les forces du roi Louis et du parti
franc se brisèrent, en 945, contre le petit duché de Normandie. Le
roi, vaincu en bataille rangée, fut pris avec seize de ses comtes, et
enfermé dans la tour de Rouen, d'où il ne sortit que pour être livré
aux chefs du parti national, qui l'emprisonnèrent à Laon.
«Pour rendre plus durable la nouvelle alliance de ce parti avec les
Normands, Hugues-le-Grand promit de donner sa fille en mariage à leur
duc. Mais cette confédération des deux puissances gauloises les plus
voisines de la Germanie attira contre elles une coalition des
puissances teutoniques, dont les principales étaient alors le roi
Othon et le comte de Flandre. Le prétexte de la guerre devait être de
tirer le roi Louis de sa prison; mais les coalisés se promettaient des
résultats d'un autre genre. Leur but était d'anéantir la puissance
normande, en réunissant ce duché à la couronne de France, après la
restauration du roi leur allié: en retour, ils devaient recevoir une
cession de territoire, qui agrandirait leurs États aux dépens du
royaume de France. L'invasion, conduite par le roi de Germanie, eut
lieu en 946. À la tête de trente-deux légions, disent les historiens
du temps, Othon s'avança jusqu'à Reims. Le parti national, qui tenait
un roi en prison et n'avait point de roi à sa tête, ne put rallier
autour de lui des forces suffisantes pour repousser les étrangers. Le
roi Louis fut remis en liberté, et les coalisés s'avancèrent jusque
sous les murs de Rouen; mais cette campagne brillante n'eut aucun
résultat décisif. La Normandie resta indépendante, et le roi délivré
n'eut pas plus d'amis qu'auparavant. Au contraire, on lui imputa les
malheurs de l'invasion, et, menacé bientôt d'être pour la seconde fois
déposé, il retourna au delà du Rhin pour implorer de nouveaux
secours.
«En l'année 948, les évêques de la Germanie s'assemblèrent, par ordre
du roi Othon, en concile, à Ingelheim, pour traiter, entre autres
affaires, des griefs de Louis-d'Outre-mer contre le parti de
Hugues-le-Grand. Le roi des Français vint jouer le rôle de solliciteur
devant cette assemblée étrangère. Assis à côté du roi de Germanie,
après que le légat du pape eut annoncé l'objet du synode, il se leva
et parla en ces termes: «Personne de vous n'ignore que des messagers
du comte Hugues et des autres seigneurs de France sont venus me
trouver au pays d'outre-mer, m'invitant à rentrer dans le royaume qui
était mon héritage paternel. J'ai été sacré et couronné par le voeu et
aux acclamations de tous les chefs et de l'armée de France. Mais, peu
de temps après, le comte Hugues s'est emparé de moi par trahison, m'a
déposé et emprisonné durant une année entière; enfin, je n'ai obtenu
ma délivrance qu'en remettant en son pouvoir la ville de Laon, la
seule ville de la couronne que mes fidèles occupassent encore. Tous
ces malheurs qui ont fondu sur moi depuis mon avènement, s'il y a
quelqu'un qui soutienne qu'ils me sont arrivés par ma faute, je suis
prêt à me défendre de cette accusation, soit par le jugement du synode
et du roi ici présent, soit par un combat singulier.» Il ne se
présenta, comme on pouvait le croire, ni avocat, ni champion de la
partie adverse, pour soumettre un différend national au jugement de
l'empereur d'outre-Rhin, et le concile, transféré à Trèves, sur les
instances de Leudulf, chapelain et délégué du César, prononça la
sentence suivante: «En vertu de l'autorité apostolique, nous
excommunions le comte Hugues, ennemi du roi Louis, à cause des maux de
tout genre qu'il lui a faits, jusqu'à ce que ledit comte vienne à
résipiscence, et donne pleine satisfaction devant le légat du
souverain pontife. Que s'il refuse de se soumettre, il devra faire le
voyage de Rome pour recevoir son absolution.»
«À la mort de Louis-d'Outre-mer, en l'année 954, son fils Lothaire lui
succéda sans opposition apparente. Deux ans après, le comte Hugues
mourut, laissant trois fils, dont l'aîné, qui portait le même nom que
lui, hérita du comté de Paris, qu'on appelait aussi le duché de
France. Son père, avant de mourir, l'avait recommandé à Rikard ou
Richard, duc de Normandie, comme au défenseur naturel de sa famille et
de son parti. Ce parti sembla sommeiller jusqu'en l'année 980.»
Ce sommeil, que M. Thierry néglige d'expliquer, ne fut autre chose que
la minorité du roi Lothaire et du duc de France, Hugues-Capet, sous la
tutelle de leurs mères Hedwige et Gerberge, toutes deux soeurs du
Saxon Othon, roi de Germanie[380]. Ce puissant monarque semble avoir
gouverné la France par l'intermédiaire de son frère, Bruno, archevêque
de Cologne et duc de Lorraine et des Pays-Bas[381]. Ces relations
expliquent suffisamment le caractère germanique que M. Thierry
remarque dans les derniers Carlovingiens. Il était naturel que
Louis-d'Outre-mer, élevé chez les Anglo-Saxons, que Lothaire, fils
d'une princesse saxonne, parlassent la langue allemande. La
prépondérance de l'Allemagne à cette époque, la gloire d'Othon,
vainqueur des Hongrois et maître de l'Italie, justifieraient
d'ailleurs la prédilection de ces princes pour la langue du grand roi.
Pour être parents des Othons, les derniers Carlovingiens, les premiers
Capétiens, n'en furent pas plus belliqueux. Hugues-Capet et son fils
Robert, princes voués à l'Église, ne rappellent guère le caractère
aventureux de Robert-le-Fort et d'Eudes, leurs aïeux, qui s'étaient
fait si peu de scrupule de guerroyer contre les évêques, nommément
contre l'archevêque de Reims. Mais reprenons le récit de M. Thierry.
[Note 380: «Louis-d'Outre-mer épousa Gerberge, soeur de l'empereur
Othon; le duc Hugues-le-Grand, voyant cela, afin de lui rendre coup
pour coup, et de contre-balancer le crédit que Louis avait obtenu
auprès d'Othon, prit pour femme l'autre soeur, Hedwige. De ces deux
soeurs sortirent la race impériale de Germanie et les races royales de
France et d'Angleterre.» (Albéric des Trois-Fontaines.)]
[Note 381: Hedwige et Gerberge se mirent ensemble sous la protection
de Bruno, et il rétablit la paix entre ses neveux. (Flodoard.) Les
deux soeurs vinrent rendre visite à Othon, lorsqu'il vint à Aix, en
965, et jamais, dit la chronique, ils ne ressentirent pareille joie.
(Vie de saint Bruno.)]
Après la mort d'Othon-le-Grand, «le roi Lothaire, s'abandonnant à
l'impulsion de l'esprit français, rompit avec les puissances
germaniques, et tenta de reculer jusqu'au Rhin la frontière de son
royaume. Il entra à l'improviste sur les terres de l'Empire, et
séjourna en vainqueur dans le palais d'Aix-la-Chapelle. Mais cette
expédition aventureuse, qui flattait la vanité française, ne servit
qu'à amener les Germains, au nombre de soixante mille, Allemands,
Lorrains, Flamands et Saxons, jusque sur les hauteurs de Montmartre,
où cette grande armée chanta en choeur un des versets du _Te Deum_.
L'empereur Othon, qui la conduisait, fut plus heureux, comme il arrive
souvent, dans l'invasion que dans la retraite. Battu par les Français
au passage de l'Aisne, ce ne fut qu'au moyen d'une trêve conclue avec
le roi Lothaire qu'il put regagner sa frontière. Ce traité, conclu, à
ce que disent les chroniques, contre le gré de l'armée française,
ranima la querelle des deux partis, ou plutôt fournit un nouveau
prétexte à des ressentiments qui n'avaient point cessé d'exister.
«Menacé, comme son père et son aïeul, par les adversaires implacables
de la race des Carlovingiens, Lothaire tourna les yeux du côté du Rhin
pour obtenir un appui en cas de détresse. Il fit remise à la cour
impériale de ses conquêtes en Lorraine, et de toutes les prétentions
de la France sur une partie de ce royaume. «Cette chose contrista
grandement, dit un auteur contemporain, le coeur des seigneurs de
France.» Néanmoins, ils ne firent point éclater leur mécontentement
d'une manière hostile. Instruits par le mauvais succès des tentatives
faites depuis près de cent ans, ils ne voulaient plus rien
entreprendre contre la dynastie régnante, à moins d'être sûrs de
réussir. Le roi Lothaire, plus habile et plus actif que ses deux
prédécesseurs[382], si l'on en juge par sa conduite, se rendait un
compte exact des difficultés de sa position, et ne négligeait aucun
moyen de les vaincre. En 983, profitant de la mort d'Othon II et de la
minorité de son fils, il rompit subitement la paix qu'il avait conclue
avec l'Empire, et envahit de rechef la Lorraine, agression qui devait
lui rendre un peu de popularité. Aussi, jusqu'à la fin du règne de
Lothaire, aucune rébellion déclarée ne s'éleva contre lui. Mais chaque
jour son pouvoir allait en décroissant; l'autorité, qui se retirait de
lui, pour ainsi dire, passa tout entière aux mains du fils de
Hugues-le-Grand, Hugues, comte de l'Île-de-France et d'Anjou, qu'on
surnommait _Capet_ ou _Chapet_, dans la langue française du temps.
«Lothaire n'est roi que de nom, écrivait dans une de ses lettres l'un
des personnages les plus distingués du dixième siècle[383]; Hugues
n'en porte pas le titre, mais il l'est en fait et en oeuvres.»
[Note 382: Nous remarquerons, à l'occasion de cette observation de M.
Thierry, que les Carlovingiens, dans leur dégénération, ne tombèrent pas
si bas que les Mérovingiens. Si Louis-le-Bègue fut surnommé
_Nihil-fecit_, il faut se souvenir qu'il ne régna que dix-huit mois;
et les Annales de Metz vantent sa douceur et son équité.--Louis III
et Carloman remportèrent une victoire sur les Northmans
(879).--Charles-_le-Sot_ fit avec eux un traité fort utile (911). Il
battit son rival le roi Robert, et le tua, dit-on, de sa
main.--Louis-d'Outre-mer montra un courage et une activité qui
n'auraient pas dû lui attirer cette satire: «Dominus in convivio, rex in
cubiculo.»--Enfin, suivant l'observation de D. Vaissette, la jeunesse de
Louis-_le-Fainéant_ lui-même, la brièveté de son règne, et la valeur
dont il fit preuve au siège de Reims, ne méritaient pas ce surnom des
derniers Mérovingiens.]
[Note 383: Gerbert.]
Les difficultés de tout genre que présentait en 987 une quatrième
restauration des Carlovingiens effrayèrent les princes d'Allemagne;
ils ne firent marcher aucune armée au secours du prétendant Charles,
frère de l'avant-dernier roi, et duc de Lorraine sous la suzeraineté
de l'Empire. Réduit à la faible assistance de ses partisans de
l'intérieur, Charles ne réussit qu'à s'emparer de la ville de Laon, où
il se maintint en état de blocus, à cause de la force de la place,
jusqu'au moment où il fut trahi et livré par l'un des siens.
Hugues-Capet le fit emprisonner dans la tour d'Orléans, où il mourut.
Ses deux fils, Louis et Charles, nés en prison et bannis de France
après la mort de leur père, trouvèrent un asile en Allemagne, où se
conservait à leur égard l'ancienne sympathie d'origine et de parenté.
«Quoique le nouveau roi fût issu d'une famille germanique, l'absence
de toute parenté avec la dynastie impériale, l'obscurité même de son
origine dont on ne retrouvait plus de trace certaine après la
troisième génération, le désignaient comme candidat à la race
indigène, dont la restauration s'opérait en quelque sorte depuis le
démembrement de l'Empire.