L'Irlandais fit ce que demandait Hincmar. Il écrivit contre

Gotteschalk en faveur de la liberté; mais il ne resta pas dans les

limites où l'archevêque de Reims eût voulu sans doute le retenir.

Comme Pélage, dont il relève, comme Origène, leur maître commun, il

attesta moins l'autorité que la raison elle-même; il admit la foi,

mais comme commencement de la science. Pour lui, l'Écriture est

simplement un texte livré à l'interprétation; la religion et la

philosophie sont le même mot[351]. Il est vrai qu'il ne défendait la

liberté contre le prédestinianisme de Gotteschalk que pour l'absorber

et la perdre dans le panthéisme alexandrin. Toutefois, la violence

avec laquelle Rome attaqua Jean-le-Scot prouve assez combien sa

doctrine effraya l'autorité. Disciple du Breton Pélage, prédécesseur

du Breton Abailard, cet Irlandais marque à la fois la naissance de la

philosophie et la rénovation du libre génie celtique contre le

mysticisme de l'Allemagne.

[Note 351: Jean Érigène: «La vraie philosophie est la vraie religion,

et réciproquement la vraie religion est la vraie philosophie.»--_App.

175._]

Au même moment où la philosophie essayait ainsi de s'affranchir du

despotisme théologique, le gouvernement temporel des évêques était

convaincu d'impuissance. La France leur échappait; elle avait besoin

de mains plus fortes et plus guerrières pour la défendre des nouvelles

invasions barbares. À peine débarrassée des Allemands qui l'avaient si

longtemps gouvernée, elle se trouvait faible, inhabile, administrée,

défendue par des prêtres; et cependant arrivaient par tous ses

fleuves, par tous ses rivages, d'autres Germains, bien autrement

sauvages que ceux dont elle était délivrée.

Les incursions de ces brigands du Nord (Northmen) étaient fort

différentes des grandes migrations germaniques qui avaient eu lieu du

quatrième au sixième siècle. Les barbares de cette première époque,

qui occupèrent la rive gauche du Rhin, ou qui s'établirent en

Angleterre, y ont laissé leur langue. La petite colonie des Saxons de

Bayeux a gardé la sienne au moins cinq cents ans. Au contraire, les

Northmen du neuvième et du dixième siècle ont adopté la langue des

peuples chez lesquels ils s'établirent. Leurs rois, Rou, de Russie et

de France (Ru-Rik, Rollon), n'ont point introduit dans leur patrie

nouvelle l'idiome germanique. Cette différence essentielle entre les

deux époques des invasions me porterait à croire que les premières,

qui eurent lieu par terre, furent faites par des familles, par des

guerriers suivis de leurs femmes et de leurs enfants; moins mêlés aux

vaincus par des mariages, ils purent mieux conserver la pureté de leur

race et de leur langue. Les pirates de l'époque où nous sommes

parvenus semblent avoir été le plus souvent des exilés, des bannis,

qui se firent _rois de la mer_, parce que la terre leur manquait.

Loups[352] furieux, que la famine avait chassés du gîte paternel[353],

ils abordèrent seuls et sans famille[354]; et lorsqu'ils furent soûls

de pillage, lorsqu'à force de revenir annuellement, ils se furent fait

une patrie de la terre qu'ils ravageaient, il fallut des Sabines à ces

nouveaux Romulus; ils prirent femme, et les enfants, comme il arrive

nécessairement, parlèrent la langue de leurs mères. Quelques-uns

conjecturent que ces bandes purent être fortifiées par les Saxons

fugitifs, au temps de Charlemagne. Pour moi, je croirais sans peine

que non seulement les Saxons, mais que tout fugitif, tout bandit, tout

serf courageux, fut reçu par ces pirates, ordinairement peu nombreux,

et qui devaient fortifier volontiers leurs bandes d'un compagnon

robuste et hardi. La tradition veut que le plus terrible des rois de

la mer, Hastings, fût originairement un paysan de Troyes[355]. Ces

fugitifs devaient leur être précieux comme interprètes et comme

guides. Souvent peut-être la fureur des Northmans et l'atrocité de

leurs ravages furent moins inspirées par le fanatisme odinique que par

la vengeance du serf et la rage de l'apostat.

[Note 352: _Wargr_, loup; _wargus_, banni. Voy. Grimm.]

[Note 353: _App. 176._]

[Note 354: La forme poétique de la tradition qui leur donne pour

compagnes les _Vierges au bouclier_ indique assez que ce fut une

exception, et qu'ils avaient rarement des femmes avec eux.]

[Note 355: Raoul Glaber: «Dans la suite des temps naquit, près de

Troyes, un homme de la plus basse classe des paysans, nommé Hastings.

Il était d'un village appelé Tranquille, à trois milles de la ville;

il était robuste de corps et d'un esprit pervers. L'orgueil lui

inspira, dans sa jeunesse, du mépris pour la pauvreté de ses parents;

et cédant à son ambition, il s'exila volontairement de son pays. Il

parvint à s'enfuir chez les Normands. Là, il commença par se mettre au

service de ceux qui se vouaient à un brigandage continuel pour

procurer des vivres au reste de la nation, et que l'on appelait la

_flotte_ (flotta).»]

Loin de continuer l'armement des barques que Charlemagne avait voulu

leur opposer à l'embouchure des fleuves, ses successeurs appelèrent

les barbares et les prirent pour auxiliaires. Le jeune Pepin s'en

servit contre Charles-le-Chauve, et crut, dit-on, s'assurer de leur

secours en adorant leurs dieux. Ils prirent les faubourgs de

Toulouse, pillèrent trois fois Bordeaux, saccagèrent Bayonne et

d'autres villes au pied des Pyrénées. Toutefois, les montagnes, les

torrents du Midi les découragèrent de bonne heure (depuis 864). Les

fleuves d'Aquitaine ne leur permettaient pas de remonter aisément

comme ils le faisaient dans la Loire, dans la Seine, dans l'Escaut et

dans l'Elbe.

Ils réussirent mieux dans le Nord. Depuis que leur roi Harold eut

obtenu du pieux Louis une province pour un baptême (826)[356], ils

vinrent tous à cette pâture. D'abord ils se faisaient baptiser pour

avoir des habits. On n'en pouvait trouver assez pour tous les

néophytes qui se présentaient. À mesure qu'on leur refusa le sacrement

dont ils se faisaient un jeu lucratif, ils se montrèrent d'autant plus

furieux. Dès que leurs _dragons_, leurs _serpents_[357] sillonnaient

les fleuves; dès que le cor d'ivoire[358] retentissait sur les rives,

personne ne regardait derrière soi. Tous fuyaient à la ville, à

l'abbaye voisine, chassant vite les troupeaux; à peine en prenait-on

le temps. Vils troupeaux eux-mêmes, sans force, sans unité, sans

direction, ils se blottissaient aux autels sous les reliques des

saints. Mais les reliques n'arrêtaient pas les barbares. Ils

semblaient au contraire acharnés à violer les sanctuaires les plus

révérés. Ils forcèrent Saint-Martin de Tours, Saint-Germain-des-Prés à

Paris, une foule d'autres monastères. L'effroi était si grand qu'on

n'osait plus récolter. On vit les hommes mêler la terre à la farine.

Les forêts s'épaissirent entre la Seine et la Loire. Une bande de

trois cents loups courut l'Aquitaine, sans que personne pût l'arrêter.

Les bêtes fauves semblaient prendre possession de la France.

[Note 356: _App. 177._]

[Note 357: Ils appelaient ainsi leurs barques, _drakars_, _snekkars_.]

[Note 358: Le cor d'ivoire joue un grand rôle dans les légendes

relatives aux Normands, par exemple dans la légende bretonne de

Saint-Florent: «Le moine Guallon fut envoyé à Saint-Florent...

Lorsqu'il fut entré dans le couvent, il chassa des cryptes les laies

sauvages qui s'y étaient établies avec leurs petits... Ensuite il alla

trouver Hastings, le chef normand, qui résidait encore à Nantes...

Lorsque le chef le vit venir à lui avec des présents, il se leva

aussitôt et quitta son siège, et appliqua ses lèvres sur ses lèvres;

car il professait, dit-on, tellement quellement le christianisme... Il

donna au moine un cor d'ivoire, appelé le Cor des tonnerres, ajoutant

que, lorsque les siens débarqueraient pour le pillage, il sonnât de ce

cor, et qu'il ne craignît rien pour son avoir aussi loin que le son

pourrait être entendu des pirates.»]

Que faisaient cependant les souverains de la contrée, les abbés, les

évêques? Ils fuyaient, emportant les ossements des saints; impuissants

comme leurs reliques, ils abandonnaient les peuples sans direction,

sans asile. Tout au plus, ils envoyaient quelques serfs armés à

Charles-le-Chauve, pour surveiller timidement la marche des barbares,

négocier, mais de loin, avec eux, leur demander pour combien de livres

d'argent ils voudraient quitter telle province, ou rendre tel abbé

captif. On paya un million et demi de notre monnaie pour la rançon de

l'abbé de Saint-Denis[359].

[Note 359: Le couvent se racheta lui-même plusieurs fois et finit par

être réduit en cendres.]

Ces barbares désolèrent le Nord, tandis que des Sarrasins infestaient le

Midi; je ne donnerai pas ici la monotone histoire de leurs incursions.

Il me suffit d'en distinguer les trois périodes principales: celle des

incursions proprement dites, celle des stations, celle des

établissements fixes. Les stations des Northmen étaient généralement

dans des îles à l'embouchure de l'Escaut, de la Seine et de la Loire;

celles des Sarrasins à Fraxinet (la Garde-Fraisnet) en Provence, et à

Saint-Maurice-en-Valais; telle était l'audace de ces pirates, qu'ils

avaient osé s'écarter de la mer, et s'établir au sein même des Alpes,

aux défilés où se croisent les principales routes de l'Europe. Les

Sarrasins n'eurent d'établissements importants qu'en Sicile. Les

Northmans, plus disciplinables, finirent par adopter le christianisme,

et s'établirent sur plusieurs points de la France, particulièrement dans

le pays appelé de leur nom Normandie.

Quelques textes des annales de Saint-Bertin suffiront pour faire

connaître l'audace des Northmen, l'impuissance et l'humiliation du roi

et des évêques, leurs vaines tentatives pour combattre ces barbares,

ou pour les opposer les uns aux autres.

«En 866, il fut convenu que tous les serfs pris par les Normands qui

viendraient à s'enfuir de leurs mains, leur seraient rendus, ou

rachetés au prix qu'il leur plairait, et que si quelqu'un des Normands

était tué, on payerait une somme pour le prix de sa vie.»

«En 861, les Danois qui avaient dernièrement incendié la cité de

Thérouanne, revenant, sous leur chef Wéland, du pays des Angles,

remontent la Seine avec plus de deux cents navires, et assiègent les

Normands dans le château qu'ils avaient construit en l'île dite

d'Oissel. Charles ordonna de lever, pour les donner aux assiégeants à

titre de loyer, cinq mille livres d'argent, avec une quantité

considérable de bestiaux et de grains, à prendre sur son royaume, afin

qu'il ne fût pas dévasté; puis, passant la Seine, il se rendit à

Mehun-sur-Loire, et y reçut le comte Robert avec les honneurs

convenus. Guntfrid et Gozfrid, par le conseil desquels Charles avait

reçu Robert, l'abandonnèrent cependant, eux avec leurs compagnons,

selon l'inconstance ordinaire de leur race et leurs habitudes natives,

et se joignirent à Salomon, duc des Bretons. Un autre parti de Danois

entra par la Seine avec soixante navires dans la rivière d'Yerres,

arriva de là vers ceux qui assiégeaient le château, et se joignit à

eux. Les assiégés, vaincus par la faim et la plus affreuse misère,

donnent aux assiégeants six mille livres, tant or qu'argent, et se

joignent à eux.»

«En 869, Louis, fils de Louis, roi de Germanie, se prenant à faire la

guerre avec les Saxons contre les Wenèdes qui sont dans le pays des

Saxons, remporta une sorte de victoire, avec un grand carnage des deux

partis. En revenant de là, Roland, archevêque d'Arles, qui (non pas

les mains vides) avait obtenu de l'empereur Louis et d'Ingelberge

l'abbaye de Saint-Césaire, éleva dans l'île de la Camargue, de tous

côtés extrêmement riche, où sont la plupart des biens de cette abbaye,

et dans laquelle les Sarrasins avaient coutume d'avoir un port, une

forteresse seulement de terre, et construite à la hâte; apprenant

l'arrivée des Sarrasins, il y entra assez imprudemment. Les Sarrasins,

débarqués à ce château, y tuèrent plus de trois cents des siens, et

lui-même fut pris, conduit dans leur navire et enchaîné. Auxdits

Sarrasins furent donnés pour les racheter cent cinquante livres

d'argent, cent cinquante manteaux, cent cinquante grandes épées et

cent cinquante esclaves, sans compter ce qui se donna de gré à gré.

Sur ces entrefaites, ce même évêque mourut sur les vaisseaux. Les

Sarrasins avaient habilement accéléré son rachat, disant qu'il ne

pouvait demeurer plus longtemps, et que si on voulait le ravoir, il

fallait que ceux qui le rachetaient donnassent promptement sa rançon,

ce qui fut fait: et les Sarrasins, ayant tout reçu, assirent l'évêque

dans une chaise, vêtu de ses habits sacerdotaux dans lesquels ils

l'avaient pris, et, comme par honneur, le portèrent du navire à terre;

mais quand ceux qui l'avaient racheté voulurent lui parler et le

féliciter, ils trouvèrent qu'il était mort. Ils l'emportèrent avec un

grand deuil, et l'ensevelirent le 22 septembre dans le sépulcre qu'il

s'était fait préparer lui-même.»

Ainsi fut démontrée l'impuissance du pouvoir épiscopal pour défendre

et gouverner la France. En 870, le chef de l'Église gallicane,

l'archevêque de Reims, Hincmar écrivait au pape ce pénible aveu:

«Voici les plaintes que le peuple élève contre nous: Cessez de vous

charger de notre défense, contentez-vous d'y aider de vos prières, si

vous voulez notre secours pour la défense commune... Priez le seigneur

apostolique de ne pas nous imposer un roi qui ne peut, de si loin,

nous aider contre les fréquentes et soudaines incursions des

païens...»

Le pouvoir local des évêques, le pouvoir central du roi, se trouvent

également condamnés par ces graves paroles. Ce roi, qui n'est rien

sans l'Église, ne sera que plus faible en s'en séparant. Il peut

disposer de quelques évêchés, humilier les évêques[360], opposer le

pape de Rome au pape de Reims. Il peut accumuler de vains titres, se

faire couronner roi de Lorraine et partager avec les Allemands le

royaume de son neveu Lothaire II; il n'en est pas plus fort. Sa

faiblesse est au comble quand il devient empereur. En 875, la mort de

son autre neveu, Louis II, laissait l'Italie vacante, ainsi que la

dignité impériale. Il prévient à Rome les fils de Louis-le-Germanique,

les gagne de vitesse, et dérobe pour ainsi dire le titre d'empereur.

Mais le jour même de Noël où il triomphe dans Rome sous la dalmatique

grecque[361], son frère, maître un instant de la Neustrie, triomphe

lui aussi dans le propre palais de Charles; le pauvre empereur

s'enfuit d'Italie à l'approche d'un de ses neveux, et meurt de maladie

dans un village des Alpes (877)[362].

[Note 360: _App. 178._]

[Note 361: _App. 179._]

[Note 362: Suivant l'annaliste de Saint-Bertin, il fut empoisonné par

un médecin juif.]

Son fils, Louis-le-Bègue, ne peut même conserver l'ombre de puissance

qu'avait eue Charles-le-Chauve. L'Italie, la Lorraine, la Bretagne, la

Gascogne, ne veulent point entendre parler de lui. Dans le nord même

de la France, il est obligé d'avouer aux prélats et aux grands qu'il

ne tient la couronne que de l'élection[363]. Il vit peu, ses fils

encore moins. Sous l'un d'eux, le jeune Louis, l'annaliste jette en

passant cette parole terrible, qui nous fait mesurer jusqu'où la

France était descendue: «Il bâtit un château de bois; mais il servit

plutôt à fortifier les païens qu'à défendre les chrétiens, car ledit

roi ne put trouver personne à qui en remettre la garde[364].»

[Note 363: _App. 180._]

[Note 364: Annales de Saint-Bertin.]

Louis eut pourtant, en 881, un succès sur les Northmans de l'Escaut.

Les historiens n'ont su comment célébrer ce rare événement. Il existe

encore en langue germanique un chant qui fut composé à cette

occasion[365]. Mais ce revers ne les rendit que plus terribles. Leur

chef Gotfried épousa Gizla, fille de Lothaire II, se fit céder la

Frise; et quand Charles-le-Gros, le nouveau roi de Germanie, y eut

consenti, il voulut encore un établissement sur le Rhin, au coeur même

de l'Empire. La Frise, disait-il, ne donnait pas de vin; il lui

fallait Coblentz et Andernach. Il eut une entrevue avec l'empereur

dans une île du Rhin. Là il élevait de nouvelles prétentions au nom de

son beau-frère Hugues. Les impériaux perdirent patience et

l'assassinèrent. Soit pour venger ce meurtre, soit de concert avec

Charles-le-Gros, le nouveau chef Siegfried alla s'unir aux Northmans

de la Seine, et envahit la France du Nord, qui reconnaissait mal le

joug du roi de Germanie, Charles-le-Gros, devenu roi de France par

l'extinction de la branche française des Carlovingiens.

[Note 365:

Einen Kuning weiz ich,

Heisset er Ludwig

Der gerne Gott dienet, etc.

Un chroniqueur, postérieur de deux siècles, ne craint pas d'affirmer

qu'Eudes, qui faisait la guerre pour Louis, tua aux Normands cent

mille hommes. (Marianus Scotus.)]

Mais l'humiliation n'est pas complète jusqu'à l'avènement du prince

allemand (884). Celui-ci réunit tout l'empire de Charlemagne. Il est

empereur, roi de Germanie, d'Italie, de France. Magnifique dérision!

Sous lui les Northmans ne se contentent plus de ravager l'Empire. Ils

commencent à vouloir s'emparer des places fortes. Ils assiègent Paris

avec un prodigieux acharnement. Cette ville, plusieurs fois attaquée,

n'avait jamais été prise. Elle l'eût été alors, si le comte Eudes, fils

de Robert-le-Fort, l'évêque Gozlin et l'abbé de Saint-Germain-des-Prés

ne se fussent jetés dedans, et ne l'eussent défendue avec un grand

courage. Eudes osa même en sortir pour implorer le secours de

Charles-le-Gros. L'empereur vint en effet, mais il se contenta

d'observer les barbares, et les détermina à laisser Paris pour ravager

la Bourgogne, qui méconnaissait encore son autorité (885-886). Cette

lâche et perfide connivence déshonorait Charles-le-Gros.

C'est une chose à la fois triste et comique de voir les efforts du

moine de Saint-Gall pour ranimer le courage de l'empereur. Les

exagérations ne coûtent rien au bon moine. Il lui conte que son aïeul

Pepin coupa la tête à un lion d'un seul coup; que Charlemagne (comme

auparavant Clotaire II) tua en Saxe tout ce qui se trouvait plus haut

que son épée; que le Débonnaire, fils de Charlemagne, étonnait de sa

force les envoyés des Northmans et se jouait à briser leurs épées dans

ses mains[366]. Il fait dire à un soldat de Charlemagne qu'il portait

sept, huit, neuf barbares embrochés à sa lance comme de petits

oiseaux[367]. Il l'engage à imiter ses pères, à se conduire en homme,

à ne pas ménager les grands et les évêques. «Charlemagne ayant envoyé

consulter un de ses fils, qui s'était fait moine, sur la manière dont

il fallait traiter les grands, on le trouva arrachant des orties et de

mauvaises herbes: Rapportez à mon père, dit-il, ce que vous m'avez vu

faire... Son monastère fut détruit. Pour quelle cause, cela n'est pas

douteux. Mais je ne le dirai pas que je n'aie vu votre petit Bernard

ceint d'une épée.»

[Note 366: C'est ainsi qu'Haroun-al-Raschid met en pièces les armes

que lui apportent les ambassadeurs de Constantinople. On sait

l'histoire de l'arc d'Ulysse dans l'_Odyssée_, de l'arc du roi

d'Éthiopie dans Hérodote.]

[Note 367: _App. 181._]

Ce petit Bernard passait pour fils naturel de l'empereur. Charles

lui-même rendait pourtant la chose douteuse lorsque, accusant sa femme

devant la diète de 887, il semblait se proclamer impuissant; il

assurait «qu'il n'avait point connu l'impératrice, quoiqu'elle lui fût

unie depuis dix ans en légitime mariage». Il n'y avait que trop

d'apparence: l'empereur était impuissant comme l'Empire. L'infécondité

de huit reines, la mort prématurée de six rois, prouvent assez la

dégénération de cette race: elle finit d'épuisement, comme celle des

Mérovingiens. La branche française est éteinte; la France dédaigne

d'obéir plus longtemps à la branche allemande. Charles-le-Gros est

déposé à la diète de Tribur, en 887. Les divers royaumes qui

composaient l'empire de Charlemagne sont de nouveau séparés; et non

seulement les royaumes, mais bientôt les duchés, les comtés, les

simples seigneuries.

L'année même de sa mort (877), Charles-le-Chauve avait signé

l'hérédité des comtés; celle des fiefs existait déjà. Les comtes,

jusque-là magistrats amovibles, devinrent des souverains héréditaires,

chacun dans le pays qu'ils administraient. Cette concession fut amenée

par la force des choses. Charles-le-Chauve avait au contraire défendu

d'abord aux seigneurs de bâtir des châteaux, défense vaine et coupable

au milieu des ravages des Northmans. Il finit par céder à la

nécessité: il reconnut l'hérédité des comtés (877)[368]; c'était

résigner la souveraineté. Les comtes, les seigneurs, voilà les

véritables héritiers de Charles-le-Chauve. Déjà il a marié ses filles

aux plus vaillants d'entre eux, à ceux de Bretagne et de Flandre.

[Note 368: Il assure l'héritage au fils, lors même qu'il est encore

enfant à la mort du père. S'il n'y a point de fils, le prince

disposera du comté.]

Ces libérateurs du pays occuperont les défilés des montagnes, les

passes des fleuves; ils y dresseront leurs forts, ils s'y

maintiendront à la fois, et contre les barbares, et contre le prince,

qui, de temps en temps, aura la tentation de ressaisir le pouvoir

qu'il abandonne à regret. Mais les peuples n'ont plus que haine et

mépris pour un roi qui ne sait point les défendre. Ils se serrent

autour de leurs défenseurs, autour des seigneurs et des comtes. Rien

de plus populaire que la féodalité à sa naissance. Le souvenir confus

de cette popularité est resté dans les romans, où Gérard de

Roussillon, où Renaud et les autres fils d'Aymon soutiennent une lutte

héroïque contre Charlemagne. Le nom de Charlemagne est ici la

désignation commune des Carlovingiens.

Le premier et le plus puissant de ces fondateurs de la féodalité est

le beau-frère même de Charles-le-Chauve, Boson, qui prend le titre de

roi de Provence, ou Bourgogne Cisjurane[369](879). Presqu'en même

temps (888), Rodolf Welf occupe la Bourgogne Transjurane, dont il fait

aussi un royaume. Voilà la barrière de la France au sud-est. Les

Sarrasins y auront des combats à rendre contre Boson, contre Gérard de

Roussillon, le célèbre héros de roman, contre l'évêque de Grenoble et

le vicomte de Marseille.

[Note 369: Il fut élu au concile de Mantaille par vingt-trois évêques

du Midi et de l'Orient de la Gaule.]

Au pied des Pyrénées, le duché de Gascogne est rétabli par cette

famille d'Hunald et de Guaifer[370], si maltraitée par les

Carlovingiens, qui lui durent le désastre de Roncevaux. Dans

l'Aquitaine, s'élèvent les puissantes familles de Gothie (Narbonne,

Roussillon, Barcelone), de Poitiers et de Toulouse. Les deux premières

veulent descendre de saint Guillaume, le grand saint du Midi, le

vainqueur des Sarrasins. C'est ainsi que tous les rois d'Allemagne et

d'Italie descendent de Charlemagne, et que les familles héroïques de

la Grèce, rois de Macédoine et de Sparte, Aleuades de Thessalie,

Bacchides de Corinthe, descendaient d'Hercule.

[Note 370: _App. 182._]

À l'Est, le comte de Hainaut, Reinier, disputera la Lorraine aux

Allemands, au féroce Swintibald, fils du roi de Germanie.

Reinier-_Renard_ restera le type et le nom populaire de la ruse

luttant avec avantage contre la brutalité de la force.

Au Nord, la France prend pour double défense contre les Belges et les

Allemands les _forestiers_ de Flandre[371] et les comtes de

Vermandois, parents et alliés, plus ou moins fidèles, des

Carlovingiens.

[Note 371: Les comtes de Flandre portèrent d'abord ce nom, ainsi que

les comtes d'Anjou.]

Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 1 / 10) · 第 22 / 37 段