commun salut, de ce jour en avant, et tant que Dieu me donnera de
savoir et de pouvoir, je soutiendrai mon frère Karle ici présent, par
aide et en toute chose, comme il est juste qu'on soutienne son frère,
tant qu'il fera de même pour moi. Et jamais, avec Lother, je ne ferai
aucun accord qui de ma volonté soit au détriment de mon
frère.»--_App. 167._]
[Note 332: «Si Lodewig garde le serment qu'il a prêté à son frère
Karle, et si Karle, mon seigneur, de son côté ne le tient pas, si je
ne puis l'y ramener, ni moi ni aucun autre, je ne lui donnerai nulle
aide contre Lodewig.»--Les Allemands répétèrent la même chose dans
leur langue, en changeant seulement l'ordre des noms.]
En langue allemande: «Oba Karl then eid then er sineno brodhuer
Ludhuwighe gessuor geleistit, ind Luduwig min herro then er imo gesuor
forbrihchit, ob ina ih nés irrwenden ne mag, nah ih, nah thero, noh
hein then ih es irrwenden mag, vvindhar Karle imo ce follusti ne
wirdhit.»
«Les évêques prononcèrent, ajoute Nithard, que le juste jugement de
Dieu avait rejeté Lothaire, et transmis le royaume aux plus dignes.
Mais ils n'autorisèrent Louis et Charles à prendre possession
qu'après leur avoir demandé s'ils voulaient régner d'après les
exemples de leur frère détrôné ou selon la volonté de Dieu. Les rois
ayant répondu qu'autant que Dieu le mettrait en leur pouvoir et à leur
connaissance, ils se gouverneraient, eux et leurs sujets, selon sa
volonté, les évêques dirent: «Au nom de l'autorité divine, prenez le
royaume et le gouvernez selon la volonté de Dieu; nous vous le
conseillons, nous vous y exhortons, et vous le commandons. Les deux
frères choisirent chacun douze des leurs (j'étais du nombre), et s'en
référèrent, pour partager entre eux le royaume, à leur décision.»
Ce qui assura la supériorité à Charles et Louis, c'est que Lothaire et
Pepin ayant essayé de s'appuyer sur les Saxons et les Sarrasins,
l'Église se déclara contre eux. Il fallut bien que Lothaire se
contentât du titre d'empereur sans en exercer l'autorité. «Les évêques
ayant tous été d'avis que la paix régnât entre les trois frères, les
rois firent venir les députés de Lothaire, et lui accordèrent ce qu'il
demandait. Ils passèrent quatre jours et plus à partager le royaume.
On arrêta enfin que tout le pays situé entre le Rhin et la Meuse[333],
jusqu'à la source de la Meuse, de là jusqu'à la source de la Saône,
le long de la Saône jusqu'à son confluent avec le Rhône, et le long du
Rhône jusqu'à la mer, serait offert à Lothaire comme le tiers du
royaume, et qu'il posséderait tous les évêchés, toutes les abbayes,
tous les comtés et tous les domaines royaux de ces régions en deçà des
Alpes, à l'exception de[334]...» (Traité de Verdun, 843).
[Note 333: «Tous les peuples qui habitaient entre la Meuse et la Seine
envoyèrent des messagers à Charles (840), lui demandant de venir vers
eux avant que Lothaire occupât leur pays, et lui promettant d'attendre
son arrivée. Charles, accompagné d'un petit nombre de gens, se hâta de
se mettre en route, et arriva d'Aquitaine à Kiersy; il y reçut avec
bienveillance les gens qui vinrent à lui de la forêt des Ardennes et
des pays situés au-dessous. Quant à ceux qui habitaient au delà de
cette forêt, Herenfried, Gislebert, Bovon et d'autres, séduits par
Odulf, manquèrent à la fidélité qu'ils avaient jurée.» (Nithard.)]
[Note 334: Nithard.]
«Les commissaires de Louis et de Charles ayant fait diverses plaintes
sur le partage projeté, on leur demanda si quelqu'un d'eux avait une
connaissance claire de tout le royaume. Comme on n'en trouva aucun qui
pût répondre, on demanda pourquoi, dans le temps qui s'était déjà
écoulé, ils n'avaient pas envoyé de messagers pour parcourir toutes
les provinces et en dresser le tableau. On découvrit que c'était
Lothaire qui ne l'avait pas voulu; et on leur dit qu'il était
impossible de partager également une chose qu'on ne connaissait pas.
On examina alors s'ils avaient pu prêter loyalement le serment de
partager le royaume également et de leur mieux, quand ils savaient que
nul d'entre eux ne le connaissait. On remit cette question à la
décision des évêques[335].»
[Note 335: Idem.]
L'odieux secours que Lothaire avait demandé aux païens[336], et dont
plus tard son allié Pepin fit aussi usage dans l'Aquitaine, sembla
porter malheur à sa famille. Charles-le-Chauve et Louis-le-Germanique,
appuyés des évêques de leurs royaumes, perpétuèrent le nom de
Charlemagne, et fondèrent au moins l'institution royale, qui, longtemps
éclipsée sous la féodalité, devait un jour devenir si puissante.
Lothaire et Pepin ne purent rien fonder. Ce Charles-le-Chauve, qu'on
croyait le fils du Languedocien Bernard, le favori de Louis-le-Débonnaire
et de Judith, et qui ressemblait à Bernard[337], paraît avoir eu en
effet l'adresse toute méridionale de ce dernier. D'abord c'est l'homme
des évêques, l'homme d'Hincmar, le grand archevêque de Reims: c'est en
quelque sorte au nom de l'Église qu'il fait la guerre à Lothaire, à
Pepin, allié des païens. Celui-ci, dirigé par les conseils d'un fils de
Bernard, n'avait pas hésité à appeler les Sarrasins, les Normands[338]
dans l'Aquitaine. Nous avons vu, par le mariage de la fille d'Eudes avec
un émir, que le christianisme des gens du Midi ne s'effrayait pas de ces
alliances avec les mécréants. Les Sarrasins envahirent au nom de Pepin
la Septimanie, les Normands prirent Toulouse. On dit qu'il en vint
jusqu'à renier le Christ, et jura sur un cheval au nom de Woden. Mais de
tels secours devaient lui être plus funestes qu'utiles; les peuples
détestèrent l'ami des barbares, et lui imputèrent leurs ravages. Livré à
Charles-le-Chauve par le chef des Gascons, souvent prisonnier, souvent
fugitif, il n'établit que l'anarchie.
[Note 336: Nithard. «Il envoya des messagers en Saxe, promettant aux
hommes libres et aux serfs (_frilingi_ et _lazzi_), dont le nombre est
immense, que, s'ils se rangeaient de son parti, il leur rendrait les
lois dont leurs ancêtres avaient joui au temps où ils adoraient les
idoles. Les Saxons, avides de ce retour, se donnèrent le nouveau nom
de Stellinga, se liguèrent, chassèrent presque du pays leurs
seigneurs, et chacun, selon l'ancienne coutume, commença à vivre sous
la loi qui lui plaisait. Lothaire avait de plus appelé les Northmans à
son secours, leur avait soumis quelques tribus de chrétiens, et leur
avait même permis de piller le reste du peuple de Christ. Louis
craignit que les Northmans ainsi que les Esclavons ne se réunissent, à
cause de la parenté, aux Saxons qui avaient pris le nom de Stellinga,
qu'ils n'envahissent ses États et n'y abolissent la religion
chrétienne.» _App. 168._]
[Note 337: _App. 169._]
[Note 338: _App. 170._]
La famille de Lothaire ne fut guère plus heureuse. À sa mort (855),
son aîné, Louis II, fut empereur; les deux autres, Lothaire II et
Charles, roi de Lorraine (provinces entre Meuse et Rhin) et roi de
Provence. Charles mourut bientôt, Louis, harcelé par les Sarrasins,
prisonnier des Lombards, fut toujours malheureux, malgré son courage.
Pour Lothaire II, son règne semble l'avènement de la suprématie des
papes sur les rois. Il avait chassé sa femme Teutberge pour vivre avec
la soeur de l'archevêque de Cologne, nièce de celui de Trêves, et il
accusait Teutberge d'adultère et d'inceste. Elle nia longtemps, puis
avoua, sans doute intimidée. Le pape Nicolas Ier, à qui elle s'était
adressée d'abord, refusa de croire à cet aveu. Il força Lothaire de la
reprendre. Lothaire vint se justifier à Rome, et y reçut la communion
des mains d'Adrien II. Mais celui-ci l'avait en même temps menacé,
s'il ne changeait, de la punition du ciel. Lothaire mourut dans la
semaine, la plupart des siens dans l'année. Charles-le-Chauve et
Louis-le-Germanique profitèrent de ce jugement de Dieu; ils se
partagèrent les États de Lothaire.
Le roi de France au contraire fut, au moins dans les premiers temps,
l'homme de l'Église. Depuis que cette contrée avait échappé à
l'influence germanique, l'Église seule y était puissante; les
séculiers n'y balançaient plus son pouvoir. Les Germains, les
Aquitains, des Irlandais même et des Lombards, semblent avoir tenu
plus de place que les Neustriens à la cour carlovingienne. Gouvernée,
défendue par les étrangers, la Neustrie n'avait depuis longtemps de
force et de vie que dans son clergé. Du reste, il semble qu'elle ne
présentait guère que des esclaves épars sur les terres immenses et à
moitié incultes des grands du pays; les premiers des grands, les plus
riches, c'étaient les évêques et les abbés. Les villes n'étaient rien
excepté les cités épiscopales; mais autour de chaque abbaye s'étendait
une ville, ou au moins une bourgade[339]. Les plus riches étaient
Saint-Médard de Soissons, Saint-Denis, fondation de Dagobert, berceau
de la monarchie, tombe de nos rois. Et par-dessus toute la contrée
dominait, par la dignité du siège, par la doctrine et par les
miracles, la grande métropole de Reims, aussi grande dans le Nord que
Lyon l'était dans le Midi; Saint-Martin de Tours, Saint-Hilaire de
Poitiers étaient bien déchues, au milieu des guerres et des ravages.
Reims succéda à leur influence sous la seconde race, étendant ses
possessions dans les provinces les plus lointaines jusque dans les
Vosges, jusqu'en Aquitaine[340]; elle fut la ville épiscopale par
excellence. Laon, sur son inaccessible sommet, fut la ville royale, et
eut le triste honneur de défendre les derniers Carlovingiens. Il
fallut que les ravages des Normands fussent passés pour que nos rois
de la troisième race se hasardassent à descendre en plaine, et
vinssent s'établir à Paris dans l'île de la Cité, à côté de
Saint-Denis, comme les Carlovingiens avaient, pour dernier asile,
choisi Laon à côté de Reims.
[Note 339: Une abbaye, dit fort bien M. de Chateaubriand, n'était
autre chose que la demeure d'un riche patricien romain, avec les
diverses classes d'esclaves et d'ouvriers attachés au service de la
propriété et du propriétaire, avec les villes et les villages de leur
dépendance. Le Père abbé était le maître; les moines, comme les
affranchis de ce maître, cultivaient les sciences, les lettres et les
arts.--L'abbaye de Saint-Riquier possédait la ville de ce nom, treize
autres villes, trente villages, un nombre infini de métairies. Les
offrandes en argent faites au tombeau de saint Riquier s'élevaient
seules par an à près de deux millions de notre monnaie.--Le monastère
de Saint-Martin d'Autun, moins riche, possédait cependant, sous les
Mérovingiens, cent mille menses.]
[Note 340: Flodoard.]
Charles-le-Chauve ne fut d'abord que l'humble client des évêques. Avant,
après la bataille de Fontenai, dans ses négociations avec Lothaire, il
se plaint surtout de ce que celui-ci ne respecte pas l'Église[341].
Aussi Dieu le protège. Lorsque Lothaire arrive sur la Seine avec son
armée barbare et païenne, dont les Saxons faisaient partie, le fleuve
enfle miraculeusement et couvre Charles-le-Chauve[342]. Les moines,
avant de délivrer Louis-le-Débonnaire, lui avaient demandé s'il voulait
rétablir et soutenir le culte divin; les évêques interrogent de même
Charles-le-Chauve et Louis-le-Germanique, puis leur confèrent le
royaume. Plus tard les évêques _sont d'avis que la paix règne entre les
trois frères_[343]. Après la bataille de Fontenai, les évêques
s'assemblent, déclarent que Charles et Louis ont combattu pour l'équité
et la justice, et ordonnent un jeûne de trois jours.--«Les Francs comme
les Aquitains, dit son partisan Nithard, méprisèrent le petit nombre de
ceux qui suivaient Charles. Mais les moines de Saint-Médard de Soissons
vinrent à sa rencontre, et le prièrent de porter sur ses épaules les
reliques de saint Médard et de quinze autres saints, que l'on
transportait dans leur nouvelle basilique. Il les porta en effet sur ses
épaules en toute vénération, puis il se rendit à Reims[344]...»
[Note 341: Nithard.]
[Note 342: Nithard: «Sequana, mirabile dictu!... repente aere sereno
tumescere coepit.»]
[Note 343: _App. 171._]
[Note 344: Nithard.--Avant de quitter Angers (873), Charles-le-Chauve
voulut assister aux cérémonies que firent les Angevins à leur rentrée
dans la ville, pour remettre dans les châsses d'argent qu'ils avaient
emportées les corps de saint Aubin et de saint Lézin.]
Créature des évêques et des moines, il dut leur transférer la plus
grande partie du pouvoir. Ainsi le Capitulaire d'Épernay (846)
confirme le partage des attributions des commissaires royaux[345]
entre les évêques et les laïques; celui de Kiersy (857) confère aux
curés un droit d'inquisition contre tous les malfaiteurs[346]. Cette
législation tout ecclésiastique prescrit, pour remède aux troubles et
aux brigandages qui désolaient le royaume, des serments sur les
reliques que prêteront les hommes libres et les centeniers. Elle
recommande les brigands aux instructions épiscopales, et les menace,
s'ils persistent, de les frapper du glaive spirituel de
l'excommunication.
[Note 345: _App. 172._]
[Note 346: En 851, «Traité d'alliance et de secours mutuel entre les
trois fils de Louis-le-Débonnaire, et pour faire poursuivre ceux qui
fuiraient l'excommunication des évêques d'un royaume à l'autre, ou
emmèneraient une parente incestueuse, une religieuse, une femme
mariée.»]
Les maîtres du pays étaient donc les évêques. Le vrai roi, le vrai
pape de la France, était le fameux Hincmar, archevêque de Reims. Il
était né dans le nord de la Gaule, mais Aquitain d'origine, parent de
saint Guillaume de Toulouse, et de ce Bernard, favori de Judith, dont
on croyait que Charles était le fils. Personne ne contribua davantage
à l'élévation de Charles, et n'exerça plus d'autorité en son nom dans
les premières années. C'est Hincmar qui, à la tête du clergé de
France, semble avoir empêché Louis-le-Germanique de s'établir dans la
Neustrie et dans l'Aquitaine, où les grands l'appelaient. Louis ayant
envahi le royaume de Charles en 859, le concile de Metz lui envoya
trois députés pour lui offrir l'indulgence de l'Église, pourvu qu'il
rachetât, par une pénitence proportionnée, le péché qu'il avait commis
en envahissant le royaume de son frère, et en l'exposant aux ravages
de son armée. Hincmar était à la tête de cette députation. «Le roi
Louis, dirent les évêques à leur retour au concile, nous donna
audience à Worms, le 4 juin, et il nous dit: Je veux vous prier, si je
vous ai offensés en aucune chose, de vouloir bien me le pardonner,
pour que je puisse ensuite parler en sûreté avec vous. À cela Hincmar,
qui était placé le premier à sa gauche, répondit: Notre affaire sera
donc bientôt terminée, car nous venons justement vous offrir le pardon
que vous nous demandez. Grimold, chapelain du roi, et l'évêque
Théodoric ayant fait à Hincmar quelque observation, il reprit: Vous
n'avez rien fait contre moi qui ait laissé dans mon coeur une rancune
condamnable; s'il en était autrement, je n'oserais m'approcher de
l'autel pour offrir le sacrifice au Seigneur.--Grimold et les évêques
Théodoric et Salomon adressèrent encore quelques mots à Hincmar, et
Théodoric lui dit: Faites ce dont le seigneur roi vous prie;
pardonnez-lui.--À quoi Hincmar répondit: Pour ce qui ne regarde que
moi et ma propre personne, je vous ai pardonné et je vous pardonne.
Mais quant aux offenses contre l'Église qui m'est commise, et contre
mon peuple, je puis seulement vous donner officieusement mes conseils,
et vous offrir le secours de Dieu, pour que vous en obteniez
l'absolution, si vous le voulez.--Alors les évêques s'écrièrent:
Certainement il dit bien.--Tous nos frères s'étant trouvés unanimes à
cet égard, et ne s'en étant jamais départis, ce fut toute l'indulgence
qui lui fut accordée, et rien de plus... car nous attendions qu'il
nous demandât conseil sur le salut qui lui était offert, et alors nous
l'aurions conseillé selon l'écrit dont nous étions porteurs; mais il
nous répondit, de son trône, qu'il ne s'occuperait point de cet écrit
avant de s'être consulté avec ses évêques.»
Peu de temps après, un autre concile plus nombreux fut assemblé à
Savonnières, près de Toul, pour rétablir la paix entre les rois des
Francs. Charles-le-Chauve s'adressa aux Pères de ce concile (en 859),
pour leur demander justice contre Wénilon, clerc de sa chapelle, qu'il
avait fait archevêque de Sens, et qui cependant l'avait quitté pour
embrasser le parti de Louis-le-Germanique. La plainte du roi des
Français est remarquable par son ton d'humilité. Après avoir
récapitulé tous les bienfaits qu'il avait accordés à Wénilon, tous les
engagements personnels de celui-ci, et toutes les preuves de son
ingratitude et de son manque de foi, il ajoute: «D'après sa propre
élection et celle des autres évêques et des fidèles de notre royaume,
qui exprimaient leur volonté, leur consentement par leurs
acclamations, Wénilon, dans son propre diocèse, à l'église de
Sainte-Croix d'Orléans, m'a consacré roi selon la tradition
ecclésiastique, en présence des autres archevêques et des évêques; il
m'a oint du saint-chrème, il m'a donné le diadème et le sceptre royal,
et il m'a fait monter sur le trône. Après cette consécration, je ne
devais être repoussé du trône ou supplanté par personne, du moins sans
avoir été entendu et jugé par les évêques, par le ministère desquels
j'ai été consacré comme roi. Ce sont eux qui sont nommés les trônes de
la Divinité; Dieu repose sur eux, et par eux il rend ses jugements.
Dans tous les temps j'ai été prompt à me soumettre à leurs corrections
paternelles, à leurs jugements castigatoires, et je le suis encore à
présent[347].»
[Note 347: _App. 173._]
Le royaume de Neustrie était réellement une république théocratique.
Les évêques nourrissaient, soutenaient ce roi qu'ils avaient fait; ils
lui permettaient de lever des soldats parmi leurs hommes; ils
gouvernaient les choses de la guerre comme celles de la paix.
«Charles, dit l'annaliste de Saint-Bertin, avait annoncé qu'il irait
au secours de Louis avec une armée telle qu'il avait pu la rassembler,
levée en grande partie par les évêques.» «Le roi, dit l'historien de
l'Église de Reims, chargeait l'archevêque Hincmar de toutes les
affaires ecclésiastiques, et de plus, quand il fallait lever le peuple
contre l'ennemi, c'était toujours à lui qu'il donnait cette mission,
et aussitôt celui-ci, sur l'ordre du roi, convoquait les évêques et
les comtes[348].»
[Note 348: Flodoard.]
Le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel se trouvaient donc réunis
dans les mêmes mains. Des évêques, magistrats et grands propriétaires,
commandaient à ce triple titre. C'est dire assez que l'épiscopat
allait devenir mondain et politique, et que l'État ne serait ni
gouverné ni défendu. Deux événements brisèrent ce faible et
léthargique gouvernement, sous lequel le monde fatigué eût pu
s'endormir. D'une part, l'esprit humain réclama en sens divers contre
le despotisme spirituel de l'Église; de l'autre, les incursions des
Northmans obligèrent les évêques à résigner, au moins en partie, le
pouvoir temporel à des mains plus capables de défendre le pays. La
féodalité se fonda; la philosophie scolastique fut au moins préparée.
La première querelle fut celle de l'Eucharistie; la seconde, celle de
la Grâce et de la Liberté: d'abord la question divine, puis la
question humaine; c'est l'ordre nécessaire. Ainsi, Arius précède
Pélage, et Bérenger Abailard. Ce fut au neuvième siècle le
panégyriste de Wala, l'abbé de Corbie, Paschase Ratbert qui, le
premier, enseigna d'une manière explicite cette prodigieuse poésie
d'un Dieu enfermé dans un pain, l'esprit dans la matière, l'infini
dans l'atome. Les anciens Pères avaient entrevu cette doctrine, mais
le temps n'était pas venu. Ce ne fut qu'au neuvième siècle, à la
veille des dernières épreuves de l'invasion barbare, que Dieu sembla
descendre pour consoler le genre humain dans ses extrêmes misères, et
se laissa voir, toucher et goûter. L'Église irlandaise eut beau
réclamer au nom de la logique, le dogme triomphant n'en poursuivit pas
moins sa route à travers le moyen âge.
La question de la liberté fut l'occasion d'une plus vive controverse.
Un moine allemand, un Saxon[349], Gotteschalk (gloire de Dieu) avait
professé la doctrine de la prédestination, ce fatalisme religieux qui
immole la liberté humaine à la prescience divine. Ainsi l'Allemagne
acceptait l'héritage de saint Augustin; elle entrait dans la carrière
du mysticisme, d'où elle n'est guère sortie depuis. Le Saxon
Gotteschalk présageait le Saxon Luther; comme Luther, Gotteschalk alla
à Rome, et n'en revint pas plus docile; comme lui, il fit annuler ses
voeux monastiques.
[Note 349: Dans sa profession de foi, Gotteschalk demanda à prouver sa
doctrine en passant par quatre tonneaux d'eau bouillante, d'huile, de
poix, et en traversant un grand feu. _App. 174._]
Réfugié dans la France du Nord, il y fut mal reçu. Les doctrines
allemandes ne pouvaient être bien accueillies dans un pays qui se
séparait de l'Allemagne. Contre le nouveau prédestinianisme s'éleva un
nouveau Pélage.
D'abord l'Aquitain Hincmar, archevêque de Reims, réclama en faveur du
libre arbitre et de la morale en péril. Violent et tyrannique
défenseur de la liberté, il fit saisir Gotteschalk, qui s'était
réfugié dans son diocèse, le fit juger par un concile, condamner,
fustiger, enfermer. Mais Lyon, toujours mystique, et d'ailleurs rivale
de Reims, sur laquelle elle eût voulu faire valoir son titre de
métropole des Gaules, Lyon prit parti pour Gotteschalk. Des hommes
éminents dans l'Église gauloise, Prudence, évêque de Troyes, Loup,
abbé de Ferrières, Ratramne, moine de Corbie, que Gotteschalk appelait
son maître, essayèrent de le justifier, en interprétant ses paroles
d'une manière favorable. Il y eut des saints contre des saints, des
conciles contre des conciles. Hincmar, qui n'avait pas prévu cet
orage, demanda d'abord le secours du savant Raban, abbé de Fulde[350],
chez lequel Gotteschalk avait été moine, et qui, le premier, avait
dénoncé ses erreurs. Raban hésitant, Hincmar s'adressa à un Irlandais
qui avait combattu Paschase Ratbert sur la question de l'Eucharistie,
et qui était alors en grand crédit près de Charles-le-Chauve.
L'Irlande était toujours l'école de l'Occident, la mère des moines,
et, comme on disait, l'_île des Saints_. Son influence sur le
continent avait diminué, il est vrai, depuis que les Carlovingiens
avaient partout fait prévaloir la règle de saint Benoît sur celle de
saint Colomban. Cependant, sous Charlemagne même, l'École du Palais
avait été confiée à l'Irlandais Clément; avec lui étaient venus Dungal
et saint Virgile. Sous Charles-le-Chauve, les Irlandais furent mieux
accueillis encore. Ce prince, ami des lettres, comme sa mère Judith,
confia l'École du Palais à Jean-l'Irlandais (autrement dit le _Scot_
ou l'_Érigène_). Il assistait à ses leçons, et lui accordait le
privilège d'une extrême familiarité. On ne disait plus l'_École du
Palais_, mais le _Palais de l'École_.
[Note 350: Selon quelques-uns, Raban et son maître Alcuin auraient été
Scots. (Low.)
Guillaume de Malmesbury rapporte l'anecdote suivante: «Jean était
assis à table en face du roi, et de l'autre côté de la table. Les mets
ayant disparu, et comme les coupes circulaient, Charles, le front gai,
et après quelques autres plaisanteries, voyant Jean faire quelque
chose qui choquait la politesse gauloise, le tança doucement en lui
disant: Quelle distance y a-t-il entre un _sot_ et un _Scot_? (_Quid
distat inter sottum et Scotum?_)--Rien que la table, répondit Jean,
renvoyant l'injure à son auteur.»]
Ce Jean, qui savait le grec et peut-être l'hébreu, était célèbre alors
pour avoir traduit, à la prière de Charles-le-Chauve, les écrits de
Denys-l'Aréopagite, dont l'empereur de Constantinople venait d'envoyer
le manuscrit en présent au roi de France. On s'imaginait que ces
écrits, dont l'objet est la conciliation du néoplatonisme alexandrin
avec le christianisme, étaient l'ouvrage du Denys-l'Aréopagite dont
parle saint Paul, et l'on se plaisait à confondre ce Denys avec
l'apôtre de la Gaule.