Le saint Louis du neuvième siècle[304], comme celui du treizième, fut

nourri dans les pensées de la croisade. Jeune encore, il conduisit

plusieurs expéditions contre les Sarrasins d'Espagne, et leur reprit

la grande ville de Barcelone après un siège de deux ans. Élevé par le

Toulousain saint Guillaume, comme saint Louis par Blanche de Castille,

il eut de même dans la religion la ferveur du Midi et la candeur du

Nord. Les prêtres qui l'avaient formé firent plus qu'ils ne

voulaient; leur élève se trouva plus prêtre qu'eux, et, dans son

intraitable vertu, il commença par réformer ses maîtres. Réforme des

évêques: il leur fallut quitter leurs armes, leurs chevaux, leurs

éperons[305]. Réforme des monastères: Louis les soumit à l'inquisition

du plus sévère des moines, saint Benoît d'Aniane, qui trouvait que la

règle bénédictine elle-même avait été donnée pour les faibles et pour

les enfants[306]. Ce nouveau roi renvoya dans leur couvent Adalhard et

Wala[307], deux moines intrigants et habiles, petits-fils de

Charles-Martel, qui dans les dernières années avaient gouverné

Charlemagne. Et le palais impérial eut aussi sa réforme: Louis chassa

les concubines de son père, et les amants de ses soeurs, et ses soeurs

elles-mêmes[308].

[Note 304: _App. 147._]

[Note 305: L'Astronome.]

[Note 306: _App. 148._]

[Note 307: _App. 149._]

[Note 308: _App. 150._]

Les peuples, opprimés par Charlemagne, trouvèrent en son fils un juge

intègre, prêt à décider contre lui-même. Roi d'Aquitaine, il avait

accueilli les réclamations des Aquitains, et s'était réduit à une

telle pauvreté, dit l'historien, qu'il ne pouvait plus rien donner, à

peine sa bénédiction[309]. Empereur, il écouta les plaintes des

Saxons, et leur rendit le droit de succéder[310], ôtant ainsi aux

évêques, aux gouverneurs des pays, la puissance tyrannique de faire

passer les héritages à qui ils voulaient. Les chrétiens d'Espagne,

réfugiés dans les Marches, étaient dépouillés par les grands et les

lieutenants impériaux des terres que Charlemagne leur avait

attribuées; Louis rendit un édit qui confirmait leurs droits[311]. Il

respecta le principe des élections épiscopales, constamment violé par

son père; il laissa les Romains élire, sans son autorisation, les

papes Étienne IV et Pascal Ier.

[Note 309: _App. 151._]

[Note 310: _App. 152._]

[Note 311: _App. 153._]

Ainsi, cet héritage de conquêtes et de violences était tombé aux mains

d'un homme simple et juste qui voulait à tout prix réparer. Les

barbares, qui reconnaissaient sa sainteté, se soumettaient à son

arbitrage[312]. Il siégeait au milieu des peuples comme un père facile

et confiant. Il allait réparant, soulageant, restituant; il semblait

qu'il eût volontiers restitué l'Empire.

[Note 312: Il fut pris pour arbitre entre plusieurs chefs danois qui

se disputaient l'héritage de Godfried, et décida en faveur d'Harold.]

Dans ce jour de restitution, l'Italie réclama aussi. Elle ne voulait

rien moins que la liberté[313]. Les villes, les évêques, les peuples

se liguèrent; sous un prince franc, n'importe. Charlemagne avait fait

roi d'Italie Bernard, le fils de son aîné Pépin. Bernard, élève

d'Adalhard et Wala, longtemps gouverné par eux dans sa royauté

d'Italie, croyait avoir droit à l'empire comme fils de l'aîné.

[Note 313: La tentative de Bernard contre son oncle est le premier

essai de l'Italie pour se délivrer des _barbares_. _App. 154._]

Cependant, le droit du frère puîné prévaut chez les barbares sur celui

du neveu[314]. Charlemagne d'ailleurs avait désigné Louis; il avait

consulté les grands un à un, et obtenu leurs voix[315]. Enfin,

Bernard lui-même avait reconnu son oncle. Celui-ci avait pour lui

l'usage, la volonté de son père, enfin l'élection.

[Note 314: Ils veulent pour roi un homme plutôt qu'un enfant, et

ordinairement l'oncle est homme, est _utile_, comme on disait alors,

longtemps avant le neveu.]

[Note 315: _App. 155._]

Aussi, Bernard, abandonné d'une grande partie des siens, fut obligé de

s'en remettre aux promesses de l'impératrice Hermengarde, qui lui

offrait sa médiation. Il se livra lui-même à Châlon-sur-Saône, et

dénonça tous ses complices; un d'eux avait jadis conspiré la mort de

Charlemagne. Bernard et tous les autres furent condamnés à mort.

L'empereur ne pouvait consentir à l'exécution[316]. Hermengarde obtint

du moins qu'on privât Bernard de la vue; mais elle s'y prit de façon

qu'il en mourut au bout de trois jours.

[Note 316: _App. 156._]

L'Italie ne remua pas seule; toutes les nations tributaires avaient

pris les armes. Les Slaves du Nord avaient pour appui les Danois; ceux

de la Pannonie comptaient sur les Bulgares; les Basques de la Navarre

tendaient la main aux Sarrasins; les Bretons comptaient sur eux-mêmes.

Tous furent réprimés. Les Bretons virent leur pays complètement

envahi, peut-être pour la première fois; les Basques furent défaits,

et les Sarrasins repoussés; les Slaves vaincus aidèrent contre les

Danois: un roi de ces derniers embrassa même le christianisme.

L'archevêché de Hambourg fut fondé; la Suède eut un évêque, dépendant

de l'archevêque de Reims[317]. Il est vrai que ces premières conquêtes

du christianisme ne tinrent pas: le roi chrétien des Danois fut chassé

par les siens.

[Note 317: _App. 157._]

Jusqu'ici le règne de Louis était, il faut le dire, éclatant de force

et de justice. Il avait maintenu l'intégrité de l'Empire, étendu son

influence. Les barbares craignaient ses armes et vénéraient sa

sainteté. Au milieu de ses prospérités, l'âme du saint mollit, et se

souvint de l'humanité. Sa femme étant morte, il fit, dit-on, paraître

devant lui les filles des grands de ses États et choisit la plus

belle[318]. Judith, fille du comte Welf, unissait en elle le sang des

nations les plus odieuses aux Francs; sa mère était de Saxe, son père,

Welf, de Bavière, de ce peuple allié des Lombards, et par qui les

Slaves et les Avares furent appelés dans l'Empire[319]. Savante[320],

dit l'histoire, et plus qu'il n'eût fallu, elle livra son mari à

l'influence des hommes élégants et polis du Midi. Louis était déjà

favorable aux Aquitains, chez qui il avait été élevé. Bernard, fils de

son ancien tuteur, saint Guillaume de Toulouse, devint son favori, et

encore plus celui de l'impératrice. Belle et dangereuse Ève, elle

dégrada, elle perdit son époux.

[Note 318: _App. 158._]

[Note 319: En outre, ils avaient été alliés de l'Aquitain Hunald.]

[Note 320: _App. 159._]

Depuis cette chute, Louis, plus faible, parce qu'il avait cessé d'être

pur, plus homme et plus sensible, parce qu'il n'était plus saint,

ouvrit son coeur aux craintes, aux scrupules. Il se sentait diminué,

_une vertu était sortie de lui_. Il commença à se repentir de sa

sévérité à l'égard de son neveu Bernard, à l'égard des moines Wala et

Adalhard, qu'il s'était pourtant contenté de renvoyer aux devoirs de

leur ordre. Il lui fallut soulager son coeur. Il demanda, il obtint

d'être soumis à une pénitence publique. C'était la première fois

depuis Théodose qu'on voyait ce grand spectacle de l'humiliation

volontaire d'un homme tout-puissant. Les rois mérovingiens, après les

plus grands crimes, se contentent de fonder des couvents. La pénitence

de Louis est comme l'ère nouvelle de la moralité, l'avènement de la

conscience.

Toutefois l'orgueil brutal des hommes de ce temps rougit pour la

royauté de l'humble aveu qu'elle faisait de sa faiblesse et de son

humanité. Il leur sembla que celui qui avait baissé le front devant le

prêtre ne pouvait plus commander aux guerriers. L'Empire en parut, lui

aussi, dégradé, désarmé. Les premiers malheurs qui commencèrent une

dissolution inévitable furent imputés à la faiblesse d'un roi

pénitent. En 820, treize vaisseaux normands coururent trois cents

lieues de côtes, et se remplirent de tant de butin, qu'ils furent

obligés de relâcher les captifs qu'ils avaient faits. En 824, l'armée

des Francs ayant envahi la Navarre fut battue comme à Roncevaux. En

829, on craignit que ces Normands, dont les moindres barques étaient

si redoutables, n'envahissent par terre, et les peuples reçurent ordre

de se tenir prêts à marcher en masse. Ainsi s'accumula le

mécontentement public. Les grands, les évêques le fomentaient; ils

accusaient l'empereur, ils accusaient l'Aquitain Bernard; le pouvoir

central les gênait; ils étaient impatients de l'unité de l'Empire; ils

voulaient régner chacun chez soi.

Mais il fallait des chefs contre l'empereur; ce furent ses propres

fils. Dès le commencement de son règne, il leur avait donné, avec le

titre de roi, deux provinces frontières à gouverner et à défendre, à

Louis la Bavière, à Pepin l'Aquitaine, les deux barrières de l'Empire.

L'aîné, Lothaire, devait être empereur, avec la royauté d'Italie.

Quand Louis eut un fils de Judith, il donna à cet enfant, nommé

Charles, le titre de roi d'Alamanie (Souabe et Suisse). Cette

concession ne changeait rien aux possessions des princes, mais

beaucoup à leurs espérances. Ils prêtèrent leur nom à la conjuration

des grands. Ceux-ci refusèrent de faire marcher leurs hommes contre

les Bretons, dont Louis voulait réprimer les ravages. L'empereur se

trouva seul, Franc de naissance, mais gouverné par un Aquitain, il ne

fut soutenu ni du Midi ni du Nord; nous avons déjà vu Brunehaut

succomber dans cette position équivoque. Le fils aîné, Lothaire, se

crut déjà empereur; il chassa Bernard, enferma Judith, jeta son père

dans un monastère; pauvre vieux Lear, qui, parmi ses enfants, ne

trouva point de Cordelia.

Cependant ni les grands, ni les frères de Lothaire n'étaient disposés

à se soumettre à lui. Empereur pour empereur, ils aimaient mieux

Louis. Les moines, qui le tenaient captif, travaillèrent à son

rétablissement. Les Francs s'aperçurent que le triomphe des enfants de

Louis leur ôtait l'Empire; les Saxons, les Frisons, qui lui devaient

leur liberté, s'intéressèrent pour lui. Une diète fut assemblée à

Nimègue au milieu des peuples qui le soutenaient. «Toute la Germanie y

accourut pour porter secours à l'empereur[321].» Lothaire se trouva

seul à son tour, et à la discrétion de son père; Wala, tous les chefs

de la faction, furent condamnés à mort. Le bon empereur voulut qu'on

les épargnât.

[Note 321: _App. 160._]

Cependant l'Aquitain Bernard, supplanté dans la faveur de Louis par le

moine Gondebaud, l'un de ses libérateurs, rallume la guerre dans le

Midi; il anime Pepin. Les trois frères s'entendent de nouveau.

Lothaire amène avec lui l'Italien Grégoire IV, qui excommunie tous

ceux qui n'obéiront pas au roi d'Italie. Les armées du père et des

fils se rencontrent en Alsace. Ceux-ci font parler le pape; ils font

agir la nuit je ne sais quels moyens. Le matin, l'empereur, se voyant

abandonné d'une partie des siens, dit aux autres: «Je ne veux point

que personne meure pour moi[322].» Le théâtre de cette honteuse scène

fut appelé le champ du Mensonge.

[Note 322: _App. 161._]

Lothaire, redevenu maître de la personne de Louis, voulut en finir une

fois, et achever son père. Ce Lothaire était un homme à qui le sang ne

répugnait pas: il fit égorger un frère de Bernard et jeter sa soeur

dans la Saône; mais il craignait l'exécration publique s'il portait

sur Louis des mains parricides. Il imagina de le dégrader en lui

imposant une pénitence publique et si humiliante qu'il ne s'en pût

jamais relever. Les évêques de Lothaire présentèrent au prisonnier une

liste de crimes dont il devait s'avouer coupable. D'abord, la mort de

Bernard (il en était innocent); puis les parjures auxquels il avait

exposé le peuple par de nouvelles divisions de l'Empire; puis d'avoir

fait la guerre en carême; puis d'avoir été trop sévère pour les

partisans de ses fils (il les avait soustraits à la mort); puis

d'avoir permis à Judith et autres de se justifier par serment;

sixièmement, d'avoir exposé l'État aux meurtres, pillages et

sacrilèges, en excitant la guerre civile; septièmement, d'avoir excité

ces guerres civiles par des divisions arbitraires de l'Empire; enfin

d'avoir ruiné l'État qu'il devait défendre[323].

[Note 323: De tous ces griefs, le septième est grave. Il révèle la

pensée du temps. C'est la réclamation de l'esprit local, qui veut

désormais suivre le mouvement matériel et fatal des races, des

contrées, des langues, et qui dans toute division politique ne voit

que violence et tyrannie.]

Quand on eut lu cette confession absurde dans l'église de Saint-Médard

de Soissons, le pauvre Louis ne contesta rien, il signa tout,

s'humilia autant qu'on voulut, se confessa trois fois coupable, pleura

et demanda la pénitence publique pour réparer les scandales qu'il

avait causés. Il déposa son baudrier militaire, prit le cilice, et son

fils l'emmena ainsi, misérable, dégradé, humilié, dans la capitale de

l'Empire, à Aix-la-Chapelle, dans la même ville où Charlemagne lui

avait jadis fait prendre lui-même la couronne sur l'autel.

Le parricide croyait avoir tué Louis. Mais une immense pitié s'éleva

dans l'Empire. Ce peuple, si malheureux lui-même, trouva des larmes

pour son vieil empereur. On raconta avec horreur comment le fils

l'avait tenu à l'autel pleurant et balayant la poussière de ses

cheveux blancs; comment il s'était enquis des péchés de son père,

nouveau Cham qui livrait à la risée la nudité paternelle; comment il

avait dressé sa confession: quelle confession! toute pleine de

calomnies et de mensonges. C'était l'archevêque Ebbon, condisciple de

Louis et son frère de lait, l'un de ces fils de serfs qu'il aimait

tant[324], qui lui avait arraché le baudrier et mis le cilice. Mais en

lui enlevant la ceinture et l'épée, en lui ôtant le costume des tyrans

et des nobles, ils l'avaient fait apparaître au peuple comme peuple,

comme saint et comme homme. Et son histoire n'était autre que celle de

l'homme biblique: son Ève l'avait perdu; ou si l'on veut, l'une de ces

filles des géants qui, dans la _Genèse_, séduisent les enfants de

Dieu. D'autre part, dans ce merveilleux exemple de souffrance et de

patience, dans cet homme injurié, conspué, et bénissant tous les

outrages, on croyait reconnaître la patience de Job, ou plutôt une

image du Sauveur; rien n'y avait manqué, ni le vinaigre ni l'absinthe.

[Note 324: Plusieurs faits témoignent de la prédilection de Louis pour

les serfs, pour les pauvres, pour les vaincus. Il donna un jour tous

les habits qu'il portait à un serf, vitrier du couvent de Saint-Gall.

(Moine de Saint-Gall.)--On a vu son affection pour les Saxons et les

Aquitains; il avait dans sa jeunesse porté le costume de ces derniers.

«Le jeune Louis, obéissant aux ordres de son père, de tout son coeur

et de tout son pouvoir, vint le trouver à Paderborn, suivi d'une

troupe de jeunes gens de son âge, et revêtu de l'habit gascon,

c'est-à-dire portant le petit surtout rond, la chemise à manches

longues et pendantes jusqu'au genou, les éperons lacés sur les

bottines, et le javelot à la main. Tel avait été le plaisir et la

volonté du roi.» (L'Astronome.)--«De plus, et se trouvant absent, le

roi Louis voulut que les procès des pauvres fussent réglés de manière

que l'un d'eux qui, quoique totalement infirme, paraissait doué de

plus d'énergie et d'intelligence que les autres, connût de leurs

délits, prescrivît les restitutions de vols, la peine du talion pour

les injures et les voies de fait, et prononçât même, dans les cas plus

graves, l'amputation des membres, la perte de la tête, et jusqu'au

supplice de la potence. Cet homme établit des ducs, des tribuns et des

centurions, leur donna des vicaires, et remplit avec fermeté la tache

qui lui était confiée.» (Moine de Saint-Gall.)--_App. 162._]

Ainsi le vieil empereur se trouva relevé par son abaissement même:

tout le monde s'éloigna du parricide. Abandonné des grands (834-5), et

ne pouvant cette fois séduire les partisans de son père[325], Lothaire

s'enfuit en Italie. Malade lui-même, il vit, dans le cours d'un été

(836), mourir tous les chefs de son parti, les évêques d'Amiens et de

Troyes, son beau-père Hugues, les comtes Matfried et Lambert, Agimbert

de Perche, Godfried et son fils, Borgarit, préfet de ses chasses, une

foule d'autres. Ebbon, déposé du siège de Reims, passa le reste de sa

vie dans l'obscurité et dans l'exil. Wala se retira au monastère de

Bobbio, près du tombeau de saint Colomban; un frère de saint Arnulf de

Metz, l'aïeul des Carlovingiens, avait été abbé de ce monastère. Wala

y mourut l'année même où périrent tant d'hommes de son parti,

s'écriant à chaque instant: «Pourquoi suis-je né un homme de querelle,

un homme de discorde[326]?» Ce petit-fils de Charles-Martel, ce moine

politique, ce saint factieux, cet homme dur, ardent, passionné,

enfermé par Charlemagne dans un monastère, puis son conseiller, et

presque roi d'Italie sous Pepin et Bernard, eut le malheur d'associer

un nom, jusque-là sans tache, aux révoltes parricides des fils de

Louis.

[Note 325: Tous se trouvaient d'accord, sans doute par mécontentement

contre Lothaire, c'est-à-dire contre l'unité de l'Empire. Bernard

semble pour l'empereur contre ses fils, mais pour Pepin, c'est-à-dire

pour l'Aquitaine, même contre l'empereur. _App. 163._]

[Note 326: _App. 164._]

Cependant le Débonnaire, dominé par les mêmes conseils, faisait ce qu'il

fallait pour renouveler la révolte et tomber de nouveau. D'une part, il

sommait les grands de rendre aux églises les biens qu'ils avaient

usurpés; de l'autre, il diminuait la part de ses fils aînés, qui, il est

vrai, l'avaient bien mérité, et dotait à leurs dépens le fils de son

choix, le fils de Judith, Charles-le-Chauve. Les enfants de Pepin, qui

venait de mourir, étaient dépouillés. Louis-le-Germanique était réduit à

la Bavière. Tout était partagé entre Lothaire et Charles. Le vieil

empereur aurait dit au premier: «Voilà, mon fils, tout le royaume devant

tes yeux, partage, et Charles choisira; ou, si tu veux choisir, nous

partagerons[327].» Lothaire prit l'Orient, et Charles devait avoir

l'Occident. Louis de Bavière armait pour empêcher l'exécution de ce

traité, et par une mutation étrange, le père cette fois avait pour lui

la France, et le fils l'Allemagne. Mais le vieux Louis succomba au

chagrin et aux fatigues de cette guerre nouvelle. «Je pardonne à Louis,

dit-il, mais qu'il songe à lui-même, lui qui, méprisant la loi de Dieu,

a conduit au tombeau les cheveux blancs de son père.» L'empereur mourut

à Ingelheim dans une île du Rhin près Mayence, au centre de l'Empire, et

l'unité de l'Empire mourut avec lui.

[Note 327: _App. 165._]

C'était une vaine entreprise que d'en tenter la résurrection, comme le

fit Lothaire. Et avec quelles forces? Avec l'Italie, avec les Lombards

qui avaient si mal défendu Didier contre Charlemagne, Bernard contre

Louis-le-Débonnaire. Le jeune Pepin qui se joignit à lui par

opposition à Charles-le-Chauve, amenait pour contingent l'armée

d'Aquitaine, si souvent défaite par Pepin-le-Bref et Charlemagne.

Chose bizarre! c'étaient les hommes du Midi, les vaincus, les hommes

de langue latine qui voulaient soutenir l'unité de l'Empire contre la

Germanie et la Neustrie. Les Germains ne demandaient que

l'indépendance.

Toutefois ce nom de fils aîné des fils de Charlemagne, ce titre

d'empereur, de roi d'Italie, et aussi d'avoir Rome et le pape pour

soi, tout cela imposait encore. Ce fut donc humblement, au nom de la

paix, de l'Église, des pauvres et des orphelins, que les rois de

Germanie et de Neustrie s'adressèrent à Lothaire quand les armées

furent en présence, à Fontenai ou Fontenaille près d'Auxerre: «Ils lui

offrirent en don tout ce qu'ils avaient dans leur armée, à l'exception

des chevaux et des armes; s'il ne voulait pas, ils consentaient à lui

céder chacun une portion du royaume, l'un jusqu'aux Ardennes, l'autre

jusqu'au Rhin; s'il refusait encore, ils diviseraient toute la France

en portions égales, et lui laisseraient le choix. Lothaire répondit,

selon sa coutume, qu'il leur ferait savoir par ses messagers ce qu'il

lui plairait; et envoyant alors Drogon, Hugues et Héribert, il leur

manda qu'auparavant ils ne lui avaient rien proposé de tel, et qu'il

voulait avoir du temps pour réfléchir. Mais au fait Pepin n'était pas

arrivé, et Lothaire voulait l'attendre[328].»

[Note 328: Nithard.]

Le lendemain, au jour et à l'heure qu'ils avaient eux-mêmes indiqués à

Lothaire, les deux frères l'attaquèrent et le défirent. Si l'on en

croyait les historiens, la bataille aurait été acharnée et sanglante;

si sanglante qu'elle eût épuisé la population militaire de l'Empire,

et l'eût laissé sans défense aux ravages des barbares[329]. Un pareil

massacre, difficile à croire en tout temps, l'est surtout à cette

époque d'amollissement[330] et d'influence ecclésiastique. Nous avons

déjà vu, et nous verrons mieux encore, que le règne de Charlemagne et

de ses premiers successeurs devint pour les hommes des temps

déplorables qui suivirent, une époque héroïque, dont ils aimaient à

rehausser la gloire par des fables aussi patriotiques qu'insipides. Il

était d'ailleurs impossible aux hommes de cet âge d'expliquer par des

causes politiques la dépopulation de l'Occident et l'affaiblissement

de l'esprit militaire. Il était plus facile et plus poétique à la fois

de supposer qu'en une seule bataille tous les vaillants avaient péri;

il n'était resté que les lâches.

[Note 329: _App. 166._]

[Note 330: On en peut juger par la modération extraordinaire des jeux

militaires donnés à Worms par Charles et Louis. «La multitude se

tenait tout autour; et d'abord, en nombre égal, les Saxons, les

Gascons, les Ostrasiens et les Bretons de l'un et de l'autre parti,

comme s'ils voulaient se faire mutuellement la guerre, se

précipitaient les uns sur les autres d'une course rapide. Les hommes

de l'un des deux partis prenaient la fuite en se couvrant de leurs

boucliers, et feignant de vouloir échapper à la poursuite de l'ennemi;

mais, faisant volte-face, ils se mettaient à poursuivre ceux qu'ils

venaient de fuir, jusqu'à ce qu'enfin les deux rois, avec toute la

jeunesse, jetant un grand cri, lançant leurs chevaux et brandissant

leurs lances, vinssent charger et poursuivre dans leur fuite, tantôt

les uns, tantôt les autres. C'était un beau spectacle à cause de toute

cette grande noblesse, et à cause de la modération qui y régnait. Dans

une telle multitude, et parmi tant de gens de diverse origine, on ne

vit pas même ce qui se voit souvent entre gens peu nombreux et qui se

connaissent, nul n'osait en blesser ou en injurier quelque autre.»

(Nithard.)]

La bataille fut si peu décisive, que les vainqueurs ne purent

poursuivre Lothaire; ce fut lui au contraire qui, à la campagne

suivante, serra de près Charles-le-Chauve. Charles et Louis, toujours

en péril, formèrent une nouvelle alliance à Strasbourg, et essayèrent

d'y intéresser les peuples en leur parlant, non la langue de l'Église,

seule en usage jusque-là dans les traités et les conciles, mais le

langage populaire usité en Gaule et en Germanie. Le roi des Allemands

fit serment en langue romane, ou française; celui des Français (nous

pouvons dès lors employer ce nom) jura en langue germanique. Ces

paroles solennelles prononcées au bord du Rhin, sur la limite des deux

peuples, sont le premier monument de leur nationalité.

Louis, comme l'aîné, jura le premier. «Pro Don amur, et pro Christian

poblo, et nostro commun salvamento, dist di in avant, in quant Deus

savir et podir me dunat, si salvareio cist meon fradre Karlo et in

adjudha, et in cadhuna cosa, si cùm om per dreit son fradre salvar

dist, in o quid il mi altre si fazet. Et ab Ludher nul plaid numquam

prindrai, qui meon vol cist meo fradre Karle, in damno sit.» Lorsque

Louis eut fait ce serment, Charles jura la même chose en langue

allemande: «In Godes minna ind um tes christianes folches, ind unser

bedhero gehaltnissi, fon thesemo dage frammordes, so fram so mir Got

gewizei indi madh furgibit so hald ih tesan minan bruodher soso man

mit rehtu sinan bruder seal, inthiu thaz er mig soso ma duo; indi mit

Lutheren irmo kleinnin thing ne geganga zhe minan vvillon imo ce

scadhen vverhen[331].» Le serment que les deux peuples prononcèrent,

chacun dans sa propre langue, est ainsi conçu en langue romane: «Si

Lodhuvigs sagrament que son fradre Karlo jurat, conservat, et Karlus

meos sendra de suo part non los tanit, si io returnar non lint pois,

ne io ne nuels cui eo returnar int pois, in nulla adjudha contrà

Lodhuwig nun lin iver[332].»

Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 1 / 10) · 第 20 / 37 段