l'avons dit, à trois étrangers. Le Saxon Alcuin et l'Écossais Clément
fondèrent l'école palatine, modèle de toutes les autres qui
s'élevèrent ensuite. Le Goth Benoît d'Aniane, fils du comte de
Maguelonne, réforma les monastères, en détruisant les diversités
introduites par saint Colomban et les missionnaires irlandais du
septième siècle. Il imposa à tous les moines de l'Empire la règle de
Saint-Benoît. Combien cette réforme minutieuse et pédantesque fut
inférieure à l'institution première, c'est ce que M. Guizot a très
bien montré. Non moins pédantesque et inféconde fut la tentative de
réforme littéraire dirigée surtout par Alcuin; on sait que les
principaux conseillers de Charlemagne avaient formé une sorte
d'académie, où il siégeait lui-même sous le nom du roi David; les
autres s'appelaient Homère, Horace, etc. Malgré ces noms pompeux,
quelques poésies du Goth-Italien Théodulfe, évêque d'Orléans, quelques
lettres de Leidrade, archevêque de Lyon, méritent peut-être seules
quelque attention; pour le reste, c'est la volonté qu'il faut louer,
c'est l'effort de rétablir l'unité de l'enseignement dans l'Empire. La
seule tentative d'établir partout la liturgie romaine et le chant
grégorien coûta beaucoup à Charlemagne; entre tant de peuples et tant
de langues, il avait beau faire, la dissonance reparaissait
toujours[290]. Drogon, frère de l'Empereur, dirigeait lui-même l'école
de Metz.
[Note 290: _App. 139._]
Avec ce goût pour la littérature et pour les traditions de Rome, il ne
faut pas s'étonner que Charlemagne et son fils Louis aient aimé à
s'entourer d'étrangers, de lettrés de basse condition. «Il advint
qu'au rivage de Gaule débarquèrent, avec des marchands bretons, deux
Scots d'Hibernie, hommes d'une science incomparable dans les écritures
profanes et sacrées. Ils n'étalaient aucune marchandise, et se mirent
à crier chaque jour à la foule qui venait pour acheter: «Si quelqu'un
veut la sagesse, qu'il vienne à nous, et qu'il la reçoive, nous
l'avons à vendre...» Enfin ils crièrent si longtemps, que les gens
étonnés, ou les prenant pour fous, firent parvenir la chose aux
oreilles du roi Charles, amateur toujours passionné de la sagesse. Il
les fit venir en toute hâte, et leur demanda s'il était vrai, comme la
renommée le lui avait appris, qu'ils eussent avec eux la sagesse. Ils
dirent: «Nous l'avons, et, au nom du Seigneur, nous la donnons à ceux
qui la cherchent dignement.» Et, comme il leur demandait ce qu'ils
voulaient en retour, ils répondirent: «Un lieu commode, des créatures
intelligentes, et ce dont on ne peut se passer pour accomplir le
pèlerinage d'ici-bas, la nourriture et l'habit.» Le Roi, plein de
joie, les garda d'abord avec lui quelque peu de temps. Puis, forcé
d'entreprendre des expéditions militaires, il ordonna à l'un d'eux,
nommé Clément, de rester en Gaule, lui confia un assez grand nombre
d'enfants de haute, de moyenne et de basse condition, et leur fit
donner des aliments selon leur besoin, et une habitation commode.
L'autre (Jean Mailros, disciple de Bède), il l'envoya en Italie, et
lui donna le monastère de Saint-Augustin, près de la ville de Pavie,
pour y ouvrir école.--Sur ces nouvelles, Albinus, de la nation des
Angles, disciple du savant Bède, voyant quel bon accueil Charles, le
plus religieux des rois, faisait aux sages, s'embarqua et vint à
lui... Charles lui donna l'abbaye de Saint-Martin, près de la ville de
Tours, afin qu'en l'absence du roi il put s'y reposer et y enseigner
ceux qui accourraient pour l'entendre[291]. Sa science porta de tels
fruits, que les modernes Gaulois ou Francs passèrent pour égaler les
Romains ou les Athéniens de l'antiquité.
[Note 291: «Albinum cognomento Alcuinum...» (Éginhard.)
Alcuin écrivait à Charlemagne: «Envoyez-moi de France quelques savants
traités aussi excellents que ceux dont j'ai soin ici (à la
bibliothèque d'York), et qu'a recueillis mon maître Ecbert; et je vous
enverrai de mes jeunes gens, qui porteront en France les fleurs de
Bretagne, en sorte qu'il n'y ait plus seulement un jardin enclos à
York, mais qu'à Tours aussi puissent germer quelques rejetons du
paradis.» Appelé en France, il devint le maître du Scot Rabanus
Maurus, fondateur de la grande école de Fulde.--Éginhard dit que
Charlemagne donnait les honneurs et les magistratures à des Scots,
estimant leur fidélité et leur valeur; et que les rois d'Écosse lui
étaient fort dévoués.--Dans sa vie de saint Césaire, dédiée à
Charlemagne, Héricus dit: «Presque toute la nation des Scots,
méprisant les dangers de la mer, vient s'établir dans notre pays avec
une suite nombreuse de philosophes.»]
«Lorsqu'après une longue absence le victorieux Charles revint en
Gaule, il se fit amener les enfants qu'il avait confiés à Clément, et
voulut qu'ils lui montrassent leurs lettres et leurs vers. Ceux de
moyenne et de basse condition présentèrent des oeuvres au-dessus de
toute espérance, confites dans tous les assaisonnements de la sagesse;
les nobles, d'insipides sottises. Alors le sage roi, imitant la
justice du Juge éternel, fit passer à sa droite ceux qui avaient bien
fait, et leur parla en ces termes: Mille grâces, mes fils, de ce que
vous vous êtes appliqués de tout votre pouvoir à travailler selon mes
ordres et pour votre bien. Maintenant efforcez-vous d'atteindre à la
perfection, et je vous donnerai de magnifiques évêchés et des abbayes,
et toujours vous serez honorables à mes yeux. Ensuite il tourna vers
ceux de gauche un front irrité, et, troublant leurs consciences d'un
regard flamboyant, il leur lança avec ironie, tonnant plutôt qu'il ne
parlait, cette terrible apostrophe: Vous autres nobles, vous fils des
grands, délicats et jolis mignons, fiers de votre naissance et de vos
richesses, vous avez négligé mes ordres, et votre gloire et l'étude
des lettres, vous vous êtes livrés à la mollesse, au jeu et à la
paresse, ou à de frivoles exercices. Après ce préambule, levant vers
le ciel sa tête auguste et son bras invincible, il fulmina son serment
ordinaire: Par le Roi des cieux, je ne me soucie guère de votre
noblesse et de votre beauté, quelque admiration que d'autres aient
pour vous; et tenez ceci pour dit, que, si vous ne réparez par un zèle
vigilant votre négligence passée, vous n'obtiendrez jamais rien de
Charles.
«Un de ces pauvres dont j'ai parlé, fort habile à dicter et à écrire,
fut placé par lui dans la Chapelle; c'est le nom que les rois des
Francs donnent à leur oratoire, à cause de la chape de saint Martin,
qu'ils portaient constamment au combat pour leur propre défense et la
défaite de l'ennemi.--Un jour, qu'on annonçait au prudent Charles la
mort d'un certain évêque, il demanda si le prélat avait envoyé devant
lui, dans l'autre monde, quelque chose de ses biens et du fruit de ses
travaux. Et comme le messager répondit: Seigneur, pas plus de deux
livres d'argent; notre jeune clerc soupira, et, ne pouvant contenir
dans son sein sa vivacité, il laissa malgré lui échapper, devant le
roi, cette exclamation: Pauvre viatique pour un si long voyage!
Charles, le plus modéré des hommes, après avoir réfléchi quelques
instants, lui dit: Qu'en penses-tu? Si tu avais cet évêché, ferais-tu
de plus grandes provisions pour cette longue route? Le clerc, la
bouche béante à ces paroles comme à des raisins de primeur qui lui
tombaient d'eux-mêmes, se jeta à ses pieds et s'écria: Seigneur, je
m'en remets, là-dessus, à la volonté de Dieu et à votre pouvoir. Et le
roi lui dit: Tiens-toi sous le rideau qui pend là derrière moi; tu vas
entendre combien tu as de protecteurs. En effet, à la nouvelle de la
mort de l'évêque, les gens du palais, toujours à l'affût des malheurs
ou de la mort d'autrui, s'efforcèrent, tous impatients et envieux les
uns des autres, d'obtenir pour eux la place par les familiers de
l'empereur. Mais lui, ferme dans sa résolution, refusait à tout le
monde, disant qu'il ne voulait pas manquer de parole à ce jeune homme.
Enfin, la reine Hildegarde envoya d'abord les grands du royaume, puis
elle vint elle-même trouver le roi, afin d'avoir l'évêché pour son
propre clerc. Comme il accueillit sa demande de l'air le plus
gracieux, disant qu'il ne voulait ni ne pouvait lui rien refuser, mais
qu'il ne se pardonnerait pas de tromper le jeune clerc, elle fit comme
font toutes les femmes quand elles veulent plier à leur caprice la
volonté de leurs maris. Dissimulant sa colère, adoucissant sa grosse
voix, elle s'efforçait de fléchir, par ses minauderies, l'âme
inébranlable de l'empereur, lui disant: Cher prince, mon seigneur,
pourquoi perdre l'évêché aux mains de cet enfant? Je vous en supplie,
mon très doux seigneur, ma gloire et mon appui, que vous le donniez
plutôt à mon clerc, votre serviteur fidèle. Alors le jeune homme que
Charles avait placé derrière le rideau, près de son siège, pour
écouter les sollicitations de tous les suppliants, embrassant le roi
lui-même avec le rideau, s'écria d'un ton lamentable: Tiens ferme,
seigneur roi, et ne laisse pas arracher de tes mains la puissance que
Dieu t'a confiée. Alors ce courageux ami de la vérité lui ordonna de
se montrer et lui dit: Reçois cet évêché, et aie bien soin d'envoyer,
et devant moi et devant toi-même, dans l'autre monde, de plus grandes
aumônes et un meilleur viatique pour ce long voyage dont on ne revient
pas[292].»
[Note 292: Moine de Saint-Gall.--Voy. l'amusante histoire d'un pauvre
semblablement élevé par Charles à un riche évêché.]
Toutefois quelle que fût la préférence de Charlemagne pour les
étrangers, pour les lettrés de condition servile, il avait trop besoin
des hommes de race germanique, dans ses interminables guerres, pour se
faire tout romain. Il parlait presque toujours allemand. Il voulut
même, comme Chilpéric, faire une grammaire de cette langue, et fit
recueillir les vieux chants nationaux de l'Allemagne[293]. Peut-être y
cherchait-il un moyen de ranimer le patriotisme de ses soldats; c'est
ainsi qu'en 1813, l'Allemagne ne se retrouvant plus à son réveil,
s'est cherchée dans les _Niebelungen_. Le costume germanique fut
toujours celui de Charlemagne[294], je pense qu'il n'eût pas été
politique de se présenter autrement aux soldats.
[Note 293: _App. 140._]
[Note 294: «Quand les Francs qui combattaient au milieu des Gaulois
virent ceux-ci revêtus de saies brillantes et de diverses couleurs,
épris de l'amour de la nouveauté, ils quittèrent leur vêtement
habituel, et commencèrent à prendre celui de ces peuples. Le sévère
empereur, qui trouvait ce dernier habit plus commode pour la guerre,
ne s'opposa point à ce changement. Cependant, dès qu'il vit les
Frisons, abusant de cette facilité, vendre ces petits manteaux
écourtés aussi cher qu'autrefois on vendait les grands, il ordonna de
ne leur acheter, au prix ordinaire, que de très longs et larges
manteaux. «À quoi peuvent servir, disait-il, ces petits manteaux? au
lit, je ne puis m'en couvrir; à cheval, ils ne me défendent ni de la
pluie ni du vent, et quand je satisfais aux besoins de la nature, j'ai
les jambes gelées.» (Moine de Saint-Gall.)]
Le voilà donc jouant de son mieux l'Empire, parlant souvent la langue
latine[295], formant la hiérarchie de ses officiers d'après celle des
ministres impériaux. Dans le tableau qu'Hincmar nous a laissé, rien
n'est plus imposant. L'assemblée générale de la nation, tenue
régulièrement deux fois par an, délibérait, les ecclésiastiques d'une
part, les laïques de l'autre, sur les matières proposées par le roi;
puis, réunis, ils conféraient avec un maître qui ne demandait qu'à
s'éclairer. Quatre fois par an, les assemblées provinciales se
tenaient sous la présidence des _missi dominici_. Ceux-ci étaient les
yeux de l'empereur, les messagers prompts et fidèles qui, parcourant
sans cesse tout l'Empire, réformaient, dénonçaient tout abus.
Au-dessous des _missi_, les comtes présidaient les assemblées
inférieures, où ils rendaient la justice, assistés des _boni homines_,
jurés choisis entre les propriétaires. Au-dessous encore existaient
d'autres assemblées: celles des vicaires, des centeniers; que dis-je,
les moindres bénéficiers, les intendants des fermes royales, tenaient
des plaids comme les comtes.
[Note 295: _App. 141._]
Certes, l'ordre apparent ne laisse rien à désirer, les formes ne
manquent pas; on ne comprend pas un gouvernement plus régulier.
Cependant il est visible que les assemblées générales n'étaient pas
générales; on ne peut supposer que les _missi_, les comtes, les
évêques, courussent deux fois par an après l'empereur dans les
lointaines expéditions d'où il date ses Capitulaires, qu'ils
gravîssent tantôt les Alpes, tantôt les Pyrénées, législateurs
équestres, qui auraient galopé toute leur vie de l'Èbre à l'Elbe. Le
peuple, encore bien moins. Dans les marais de la Saxe, dans les
marches d'Espagne, d'Italie, de Bavière, il n'y avait là que des
populations vaincues ou ennemies. Si le nom du _peuple_ n'est pas ici
un mensonge, il signifie l'armée. Ou bien quelques notables qui
suivaient les grands, les évêques, etc., représentaient la grande
nation des Francs, comme à Rome les trente licteurs représentaient les
trente curies aux _comitia curiata_. Quant aux assemblées des comtes,
les _boni homines_, les _scabini_ (schoeffen) qui les composent sont
élus par les comtes, avec le consentement du peuple: le comte peut les
déplacer. Ce ne sont plus là les vieux Germains jugeant leurs pairs;
ils ont plutôt l'air de pauvres décurions, présidés, dirigés par un
agent impérial. La triste image de l'empire romain se reproduit dans
cette jeune caducité de l'empire barbare. Oui, l'Empire est restauré;
il ne l'est que trop: le comte tient la place des duumvirs, l'évêque
rappelle le _défenseur des cités_; et ces _hérimans_ (hommes d'armée),
qui laissent leurs biens pour se soustraire aux accablantes
obligations qu'il leur impose, ils reproduisent les curiales
romains[296], propriétaires libres, qui trouvaient leur salut à
quitter leur propriété, à fuir, à se faire soldats, prêtres, et que la
loi ne savait comment retenir.
[Note 296: Le curiale devait avoir au moins vingt-cinq arpents de
terre; l'hériman, de trente-six à quarante-huit.]
La désolation de l'Empire est la même ici. Le prix énorme du blé, le
bas prix des bestiaux indiquent assez que la terre reste en
pâturage[297]. L'esclavage, adouci il est vrai, s'étend et gagne
rapidement. Charlemagne gratifie son maître Alcuin d'une ferme de
vingt mille esclaves. Chaque jour les grands forcent les pauvres à se
donner à eux, corps et biens; le servage est un asile où l'homme libre
se réfugie chaque jour.
[Note 297: Un boeuf, ou six boisseaux de froment valaient deux
sous;--cinq boeufs, ou une robe simple, ou trente boisseaux, dix
sous;--six boeufs, ou une cuirasse, ou trente-six boisseaux, douze
sous. (M. Desmichels.)]
Aucun génie législatif n'eût pu arrêter la société sur la pente rapide
où elle descendait. Charlemagne ne fit que confirmer les lois
barbares. «Lorsqu'il eut pris le nom d'empereur, dit Éginhard, il eut
l'idée de remplir les lacunes que présentaient les lois, de les
corriger, et d'y mettre de l'accord et de l'harmonie. Mais il ne fit
qu'y ajouter quelques articles, et encore imparfaits.»
Les Capitulaires sont en général des lois administratives, des
ordonnances civiles et ecclésiastiques. On y trouve, il est vrai, une
partie législative assez considérable, qui semble destinée à remplir
ces lacunes dont parle Éginhard. Mais peut-être ces actes, qui portent
tous le nom de Charlemagne, ne font-ils que reproduire les
Capitulaires des anciens rois francs. Il est peu probable que les
Pepins, que Clotaire II et Dagobert aient laissé si peu de
Capitulaires; que Brunehaut, Frédégonde, Ébroin, n'en aient point
laissé. Il en sera advenu pour Charlemagne ce qui serait advenu à
Justinien, si tous les monuments antérieurs du droit romain avaient
péri. Le compilateur eût passé pour législateur. La discordance du
langage et des formes qui frappe dans les Capitulaires, tend à
fortifier cette conjecture.
La partie originale des Capitulaires, c'est celle qui touche
l'administration, celle qui répond aux besoins divers que les
circonstances faisaient sentir. Il est impossible de n'y pas admirer
l'activité, impuissante, il est vrai, de ce gouvernement qui faisait
effort pour mettre un peu d'ordre dans le désordre immense d'un tel
empire, pour retenir quelque unité dans un ensemble hétérogène, dont
toutes les parties tendaient à l'isolement, et se fuyaient pour ainsi
dire l'une l'autre. La place énorme qu'occupe la législation canonique
fait sentir, quand nous ne le saurions pas du reste, que les prêtres
ont eu la part principale en tout cela. On le reconnaît mieux encore
aux conseils moraux et religieux dont cette législation est semée;
c'est le ton pédantesque des lois wisigothiques, faites, comme on
sait, par les évêques[298]. Charlemagne, comme les rois des Wisigoths,
donna aux évêques un pouvoir inquisitorial, en leur attribuant le
droit de poursuivre les crimes dans l'enceinte de leur diocèse.
Quelques passages des Capitulaires qui condamnent les abus de
l'autorité épiscopale ne suffisent pas pour nous faire douter de la
toute-puissance du clergé sous ce règne. Ils ont pu être dictés par
les prêtres de cour, par les chapelains, par le clergé central,
naturellement jaloux de la puissance locale des évêques. Charlemagne,
ami de Rome, et entouré de prêtres comme Leidrade et tant d'autres qui
ne prirent l'épiscopat que pour retraite, dut accorder beaucoup à ce
clergé sans titre qui formait son conseil habituel.
[Note 298: _App. 142._]
Cet esprit de pédanterie byzantine et gothique que nous remarquions
dans les Capitulaires éclata dans la conduite de Charlemagne,
relativement aux affaires de dogme. Il fit écrire en son nom une
longue lettre à l'hérétique Félix d'Urgel, qui soutenait, avec
l'Église d'Espagne, que Jésus comme homme était simplement fils
adoptif de Dieu. En son nom parurent encore les fameux livres
_Carolins_ contre l'adoration des images[299]. Trois cents évêques
condamnèrent à Francfort ce que trois cent cinquante évêques venaient
d'approuver à Nicée. Les hommes de l'Occident, qui luttaient dans le
Nord contre l'idolâtrie païenne, devaient réprouver les images; ceux
de l'Orient, les honorer, en haine des Arabes qui les brisaient. Le
pape, qui partageait l'opinion des Orientaux, n'osa pas cependant
s'expliquer contre Charlemagne. Il montra la même prudence lorsque
l'Église de France, à l'imitation de celle d'Espagne, ajouta au
symbole de Nicée que le Saint-Esprit procède aussi du Fils
(_Filioque_).
[Note 299: _App. 143._]
Pendant que Charlemagne disserte sur la théologie, rêve l'Empire
romain, et étudie la grammaire, la domination des Francs croule tout
doucement. Le jeune fils de Charlemagne, dans son royaume d'Aquitaine,
ayant, par faiblesse ou justice, donné, restitué toutes les
spoliations de Pepin[300], son père lui en fit un reproche; mais il ne
fit qu'accomplir volontairement ce qui déjà avait lieu de soi-même.
L'ouvrage de la conquête se défaisait naturellement; les hommes et les
terres échappaient peu à peu au pouvoir royal pour se donner aux
grands, aux évêques surtout, c'est-à-dire aux pouvoirs locaux qui
allaient constituer la république féodale.
[Note 300: _App. 144._]
Au dehors, l'Empire faiblissait de même. En Italie, il avait heurté en
vain contre Bénévent, contre Venise; en Germanie, il avait reculé de
l'Oder à l'Elbe, et partagé avec les Slaves. Et en effet, comment
toujours combattre, toujours lutter contre de nouveaux ennemis?
Derrière les Saxons et les Bavarois Charlemagne avait trouvé les
Slaves, puis les Avares; derrière les Lombards, les Grecs; derrière
l'Aquitaine et l'Èbre, le califat de Cordoue. Cette ceinture de
barbares, qu'il crut simple et qu'il rompit d'abord, elle se doubla,
se tripla devant lui; et quand les bras lui tombaient de lassitude,
alors apparut, avec les flottes danoises, cette mobile et fantastique
image du monde du Nord, qu'on avait trop oublié. Ceux-ci, les vrais
Germains, viennent demander compte aux Germains bâtards, qui se sont
faits Romains, et s'appellent l'Empire.
Un jour que Charlemagne était arrêté dans une ville de la Gaule
narbonnaise, des barques scandinaves vinrent pirater jusque dans le
port. Les uns croyaient que c'étaient des marchands juifs, africains,
d'autres disaient bretons; mais Charles les reconnut à la légèreté de
leurs bâtiments: «Ce ne sont pas là des marchands, dit-il, mais de
cruels ennemis.» Poursuivis, ils s'évanouirent. Mais l'empereur,
s'étant levé de table, se mit, dit le chroniqueur, à la fenêtre qui
regardait l'Orient, et demeura très longtemps le visage inondé de
larmes. Comme personne n'osait l'interroger, il dit aux grands qui
l'entouraient: «Savez-vous, mes fidèles, pourquoi je pleure amèrement?
Certes, je ne crains pas qu'ils me nuisent par ces misérables
pirateries; mais je m'afflige profondément de ce que, moi vivant, ils
ont été près de toucher ce rivage, et je suis tourmenté d'une violente
douleur, quand je prévois tout ce qu'ils feront de maux à mes neveux
et à leurs peuples[301].»
[Note 301: Moine de Saint-Gall.]
Ainsi rôdent déjà autour de l'Empire les flottes danoises, grecques et
sarrasines, comme le vautour plane sur le mourant qui promet un
cadavre. Une fois deux cents barques armées fondent sur la Frise, se
remplissent de butin, disparaissent. Cependant Charlemagne assemblait
des «hommes» pour les repousser. Autre invasion: «L'Empereur assemble
des hommes en Gaule, en Germanie[302],» et bâtit dans la Frise la
ville d'Esselfeld. Athlète malheureux, il porte lentement la main à
ses blessures, pour parer les coups déjà reçus.
[Note 302: _App. 145._]
«Le roi des Northmans, Godfried, se promettait l'empire de la
Germanie. La Frise et la Saxe, il les regardait comme à lui. Les
Abotrites ses voisins, déjà il les avait soumis et rendus tributaires;
il se vantait même qu'il arriverait bientôt avec des troupes
nombreuses jusqu'à Aix-la-Chapelle, où le roi tenait sa cour. Quelque
vaines et légères que fussent ces menaces, on n'y refusait pas
cependant toute croyance; on pensait qu'il aurait hasardé quelque
chose de ce genre, s'il n'avait été prévenu par une mort
prématurée[303].»
[Note 303: _App. 146._]
Le vieil Empire se met en garde; des barques armées ferment
l'embouchure des fleuves; mais comment fortifier tous les rivages?
Celui même qui a rêvé l'unité est obligé, comme Dioclétien, de
partager ses États pour les défendre; l'un de ses fils gardera
l'Italie, l'autre l'Allemagne, le dernier l'Aquitaine. Mais tout
tourne contre Charlemagne; ses deux aînés meurent, et il faut qu'il
laisse ce faible et immense Empire aux mains pacifiques d'un saint.
CHAPITRE III
Dissolution de l'Empire carlovingien.
C'est sous Louis-le-Débonnaire, ou, pour traduire plus fidèlement son
nom, sous saint Louis, que devait s'opérer le déchirement et le
divorce des parties hétérogènes dont se composait l'Empire. Toutes
souffraient d'être ensemble. Le mal, c'était la solidarité d'une
guerre immense, qui faisait ressentir sur la Loire les revers de
l'Ostrasie; c'était le tyrannique effort d'une centralisation
prématurée. Plus Charlemagne s'en était approché, plus il avait pesé.
Sans doute Pepin, et son père _au marteau de forge_, avaient durement
battu les nations. Ils n'avaient pas du moins entrepris de les
ramener, diverses et hostiles qu'elles étaient encore, à cette
intolérable unité; unité administrative d'abord; mais Charlemagne
méditait celle de la législation. Son fils consomma l'unité religieuse
en nommant Benoît d'Aniane réformateur des monastères de l'Empire, et
les ramenant tous à la règle de saint Benoît.
C'est une loi de l'histoire: un monde qui finit, se ferme et s'expie
par un saint. Le plus pur de la race en porte les fautes, l'innocent
est puni. Son crime, à l'innocent, c'est de continuer un ordre
condamné à périr, c'est de couvrir de sa vertu une vieille injustice
qui pèse au monde. À travers la vertu d'un homme, l'injustice sociale
est frappée. Les moyens sont odieux; contre Louis-le-Débonnaire, ce
fut le parricide. Ses enfants couvrirent de leurs noms les nations
diverses qui voulaient s'arracher de l'Empire.
L'infortuné qui vient prêter sa vie à cette immolation d'un monde
social, qu'il s'appelle Louis-le-Débonnaire, Charles Ier, ou Louis
XVI, n'est pas pourtant toujours exempt de tout reproche. Sa
catastrophe toucherait moins s'il était au-dessus de l'homme. Non,
c'est un homme de chair et de sang comme nous, une âme douce, un
esprit faible, voulant le bien, faisant parfois le mal, livré à ce qui
l'entoure et vendu par les siens.
* * * * *