auraient respecté ce lieu saint. Ils le violèrent, ils brisèrent le
symbole national. Cette facile victoire fut sanctifiée par un miracle.
Une source jaillit exprès pour abreuver les soldats de Charlemagne[270].
Les Saxons, surpris dans leurs forêts, donnèrent douze otages, un par
tribu. Mais ils se ravisèrent bientôt et ravagèrent la Hesse. On aurait
tort si, d'après ce fait et tant d'autres du même genre, on accusait les
Saxons de perfidie. Indépendamment de la mobilité d'esprit propre aux
barbares, ceux qui cédaient devaient être généralement la population
attachée au sol par sa faiblesse, les femmes, les vieillards. Les
jeunes, réfugiés dans les marais, dans les montagnes, dans les cantons
du Nord, revenaient et recommençaient. On ne pouvait les contenir qu'en
restant au milieu d'eux. Aussi Charles fixa sa résidence sur le Rhin, à
Aix-la-Chapelle, dont il aimait d'ailleurs les eaux thermales, et
fortifia, bâtit dans la Saxe même le château d'Ehresbourg.
[Note 270: _App. 125._]
L'année suivante 775, il passa le Weser. Les Saxons Angariens se
soumirent, ainsi qu'une partie des Westphaliens. L'hiver fut employé à
châtier les ducs lombards qui rappelaient le fils de Didier. Au
printemps, l'assemblée ou concile de Worms jura de poursuivre la
guerre jusqu'à ce que les Saxons se fussent convertis. On sait que
sous les Carlovingiens les évêques dominaient dans ces assemblées.
Charles pénétra jusqu'aux sources de la Lippe, et y bâtit un
fort[271]. Les Saxons parurent se soumettre. Tous ceux qu'on trouva
dans leurs foyers reçurent sans difficulté le baptême. Cette cérémonie
dont sans doute ils comprenaient à peine le sens, ne semble pas avoir
jamais inspiré beaucoup de répugnance aux barbares païens. Ces
populations, plus fières que fanatiques, tenaient peut-être moins à
leur religion qu'on ne l'a cru d'après leur résistance. Sous
Louis-le-Débonnaire, les hommes du Nord se faisaient baptiser en
foule; la difficulté n'était que de trouver assez d'habits blancs;
tel s'était fait baptiser trois fois pour gagner trois habits[272].
[Note 271: Lippstadt.]
[Note 272: Un jour que l'on baptisait des Northmans, on manqua
d'habits de lin, et on donna à l'un d'eux une mauvaise chemise mal
cousue. Il la regarda quelque temps avec indignation, et dit à
l'empereur: «J'ai déjà été lavé ici vingt fois, et toujours habillé de
beau lin blanc comme neige; un pareil sac est-il fait pour un
guerrier, ou pour un gardeur de pourceaux? Si je ne rougissais d'aller
tout nu, n'ayant plus mes habits et refusant les tiens, je te
laisserais là ton manteau et ton Christ.» Moine de Saint-Gall.--Les
Avares, alliés de Charlemagne, voyant qu'il faisait manger dans la
salle leurs compatriotes chrétiens, et les autres à la porte, se
firent baptiser en foule pour s'asseoir aussi à la table impériale.]
Aussi, pendant que Charlemagne croit tout fini, et baptise les Saxons
par milliers à Paderborn, le chef westphalien Witikind revient avec
ses guerriers réfugiés dans le Nord, avec ceux mêmes du Nord, qui pour
la première fois apparaissent en face des Francs. Défait dans la
Hesse, Witikind rentre dans ses forêts et retourne chez les Danois
pour revenir bientôt.
C'était précisément l'année 778, où les armes de Charlemagne
recevaient un échec si mémorable à Roncevaux. L'affaiblissement des
Sarrasins, l'amitié des petits rois chrétiens, les prières des émirs
révoltés du nord de l'Espagne, avaient favorisé les progrès des
Francs, ils avaient poussé jusqu'à l'Èbre, et appelaient leurs
campements en Espagne une nouvelle province, sous les noms de marche
de Gascogne et marche de Gothie. Du côté oriental, tout allait bien,
les Francs étaient soutenus par les Goths; mais à l'Occident, les
Basques, vieux soldats d'Hunald et de Guaifer, les rois de Navarre et
des Asturies, qui voyaient Charlemagne prendre possession du pays et
mettre tous les forts entre les mains des Francs, s'étaient armés
sous Lope, fils de Guaifer. Au retour, les Francs attaqués par ces
montagnards perdirent beaucoup de monde dans ces _pors_ difficiles,
dans ces gigantesques escaliers que l'on monte à la file, homme à
homme, soit à pied, soit à dos de mulet; les roches vous dominent, et
semblent prêtes à écraser d'elles-mêmes ceux qui violent cette limite
solennelle des deux mondes.
La défaite de Roncevaux ne fut, assure-t-on, qu'une affaire
d'arrière-garde. Cependant Éginhard avoue que les Francs y perdirent
beaucoup de monde, entre autres plusieurs de leurs chefs les plus
distingués, et le fameux Roland. Peut-être les Sarrasins aidèrent-ils;
peut-être la défaite commencée par eux sur l'Èbre fut-elle achevée par
les Basques aux montagnes. Le nom du fameux Roland se trouve dans
Éginhard sans autre explication: _Rotlandus præfectus britannici
limitis_[273]. La brèche immense qui ouvre les Pyrénées sous les tours
de Marboré et d'où un oeil perçant pourrait voir à son choix Toulouse
ou Saragosse, n'est autre chose, comme on sait, qu'un coup d'épée de
Roland. Son cor fut pendant longtemps gardé à Blaye sur la Garonne, ce
cor dans lequel il soufflait si furieusement, dit le poète, lorsque
ayant brisé sa Durandal, il appela, jusqu'à ce que les veines de son
col en rompissent, l'insouciant Charlemagne et le traître Ganelon de
Mayence. Le traître, dans ce poème éminemment national, est un
Allemand.
[Note 273: _App. 126._]
L'année suivante (779) fut plus glorieuse pour le roi des Francs; il
entra chez les Saxons encore soulevés, les trouva réunis à Buckholz,
et les y défit. Parvenu ainsi sur l'Elbe, limite des Saxons et des
Slaves, il s'occupa d'établir l'ordre dans le pays qu'il croyait avoir
conquis; il reçut de nouveau les serments des Saxons à Ohrheim, les
baptisa par milliers, et chargea l'abbé de Fulde d'établir un système
régulier de conversion, de conquête religieuse. Une armée de prêtres
vint après l'armée de soldats. Tout le pays, disent les chroniques,
fut partagé entre les abbés et les évêques[274]. Huit grands et
puissants évêchés furent successivement créés: Minden et Alberstadt,
Verden, Brême, Munster, Hildesheim, Osnabruck et Paderborn (780-802):
fondations à la fois ecclésiastiques et militaires, où les chefs les
plus dociles prendraient le titre de comtes, pour exécuter contre
leurs frères les ordres des évêques. Des tribunaux élevés par toute la
contrée durent poursuivre les relaps, et leur faire comprendre à leurs
dépens la gravité de ces voeux qu'ils faisaient et violaient si
souvent. C'est à ces tribunaux que l'on fait remonter l'origine des
fameuses cours Wehmiques qui, véritablement, ne se constituèrent
qu'entre le treizième et le quinzième siècle[275]. Nous avons déjà vu
que les nations germaniques faisaient volontiers remonter leurs
institutions à Charlemagne. Peut-être le secret terrible de ces
procédures aura-t-il rappelé vaguement dans l'imagination des peuples
les mesures inquisitoriales employées jadis contre leurs aïeux par
les prêtres de Charlemagne; ou, si l'on veut voir dans les cours
Wehmiques un reste d'anciennes institutions germaniques, il est plus
probable que ces tribunaux d'hommes libres qui frappaient dans l'ombre
un coupable plus fort que la loi, eurent pour premier but de punir les
traîtres qui passaient au parti de l'étranger, qui lui sacrifiaient
leur patrie et leurs dieux, et qui, sous son patronage, bravaient les
vieilles lois de la contrée. Mais ils ne bravaient pas la flèche qui
sifflait à leurs oreilles, sans qu'aucune main semblât la guider; et
plus d'un pâlissait au matin, quand il voyait cloué à sa porte le
signe funèbre qui l'appelait à comparaître au tribunal invisible.
[Note 274: _App. 127._]
[Note 275: Grimm.]
Pendant que les prêtres règnent, convertissent et jugent, pendant
qu'ils poursuivent avec sécurité cette éducation meurtrière des
barbares, Witikind descend encore une fois du Nord pour tout
renverser. Une foule de Saxons se joint à lui. Cette bande intrépide
défait les lieutenants de Charlemagne près de Sonnethal (Vallée du
Soleil), et quand la lourde armée des Francs vient au secours, ils ont
disparu. Il en restait pourtant; quatre mille cinq cents d'entre eux,
qui peut-être avaient en Saxe une famille à nourrir, ne purent suivre
Witikind dans sa retraite rapide. Le roi des Francs brûla, ravagea
jusqu'à ce qu'ils lui fussent livrés. Les conseillers de Charlemagne
étaient des hommes d'Église, imbus des idées de l'Empire, gouvernement
prêtre et juriste, froidement cruel, sans générosité, sans
intelligence du génie barbare. Ils ne virent dans ces captifs que des
criminels coupables de lèse-majesté, et leur appliquèrent la loi. Les
quatre mille cinq cents furent décapités en un jour à Verden. Ceux qui
essayèrent de les venger furent eux-mêmes défaits, massacrés à Dethmol
et près d'Osnabruck. Le vainqueur, arrêté plus d'une fois dans ces
contrées humides par les pluies, les inondations, les boues profondes,
s'opiniâtra à poursuivre la guerre pendant l'hiver. Alors plus de
feuilles qui dérobent le proscrit, les marais durcis par la glace ne
le défendent plus; le soldat l'atteint, isolé dans sa cabane, au foyer
domestique, entre sa femme et ses enfants, comme la bête fauve tapie
au gîte et couvrant ses petits.
La Saxe resta tranquille pendant huit ans, Witikind lui-même s'était
rendu. Mais les Francs ne manquèrent pas pour cela d'ennemis. Les
nations dépendantes n'étaient rien moins que résignées. Dans le palais
même, ce semble, les Thuringiens tirèrent l'épée contre les Francs
qui, à l'occasion du mariage d'un de leurs chefs, voulaient les
assujettir aux lois saliques. Cette cause, et d'autres encore qui nous
sont peu connues, provoquèrent une conjuration des grands contre
Charlemagne. Ils détestaient surtout, dit-on, l'orgueil et la cruauté
de sa jeune épouse Fastrade, à qui un mari de cinquante ans ne savait
rien refuser. Les conjurés, découverts, ne nièrent pas: l'un d'eux eut
l'audace de dire: «Si l'on m'eût cru, tu n'aurais jamais passé le Rhin
vivant.» Le souverain débonnaire leur imposa pour toute peine quelques
lointains pèlerinages aux tombeaux des saints, mais il les fit tuer
sur les routes. Quelques années après, un fils naturel de Charlemagne
s'associa aux grands pour renverser son père.
Autre conjuration au dehors entre les princes tributaires. Les
Bavarois et les Lombards étaient deux peuples frères. Les premiers
avaient longtemps donné des rois aux seconds. Tassillon, duc de
Bavière, avait épousé une fille de Didier, une soeur de celle que
Charlemagne épousa et qu'il renvoya outrageusement à son père.
Tassillon se trouvait ainsi beau-frère du duc lombard de Bénévent.
Celui-ci s'entendait avec les Grecs, maîtres de la mer; Tassillon
appelait les Slaves et les Avares. Les mouvements des Bretons et des
Sarrasins les encourageaient. Mais les Francs cernèrent Tassillon avec
trois armées; vaincu sans combat, il fut accusé de trahison dans
l'assemblée d'Ingelheim, comme un criminel ordinaire, convaincu,
condamné à mort, puis rasé et enfermé au monastère de Jumièges. La
Bavière périt comme nation. Le royaume des Lombards avait péri aussi;
il en restait dans les montagnes du Midi le duché de Bénévent, que
Charlemagne ne put jamais forcer, mais qu'il affaiblit et troubla, en
opposant un concurrent au fils de Didier que les Grecs ramenaient.
Charlemagne eut un tributaire de plus, et de plus une guerre. Il en
était de même en Allemagne; parvenu sur l'Elbe, en face des Slaves, il
s'était vu obligé d'intervenir dans leurs querelles, et de seconder
les Abodrites contre les Wiltzi (ou Weletabi). Les Slaves donnèrent
des otages. L'Empire parut avoir gagné tout ce qui est entre l'Elbe et
l'Oder, s'étendant toujours, toujours s'affaiblissant.
Entre les Slaves de la Baltique et ceux de l'Adriatique, derrière la
Bavière devenue simple province, Charlemagne rencontrait les Avares,
cavaliers infatigables, retranchés dans les marais de la Hongrie, qui
de là fondaient à leur choix sur les Slaves et sur l'empire grec. Tous
les hivers, dit l'historien, ils allaient dormir avec les femmes des
Slaves. Leur camp, ou _ring_, était un prodigieux village de bois qui
couvrait toute une province, fermé de haies d'arbres entrelacés; il y
avait là les rapines de plusieurs siècles, les dépouilles des
Byzantins, entassement étrange des objets les plus brillants, les plus
inutiles aux barbares, bizarre musée de brigandage. Ce camp, d'après
un vieux soldat de Charlemagne, aurait eu douze ou quinze lieues de
tour[276], comme les villes de l'Orient, Ninive ou Babylone: tel est
le génie des Tartares. Le peuple uni en un seul camp, le reste en
pâturages déserts. Celui qui visita le chagan des Turcs au sixième
siècle, trouva le barbare qui siégeait sur un trône d'or au milieu du
désert. Celui des Avares, dans son village de bois, se faisait donner
des lits d'or massif par l'empereur de Constantinople.
[Note 276: _App. 128._]
Ces barbares, devenus voisins des Francs, auraient levé des tributs
sur eux comme sur les Grecs. Charlemagne les attaqua avec trois
armées, et s'avança jusqu'au Raab, brûlant le peu d'habitations qu'il
rencontrait; mais qu'importait aux Avares l'incendie de ces cabanes?
Cependant la cavalerie de Charlemagne s'usait dans ces déserts contre
un insaisissable ennemi, qu'on ne savait où rencontrer. Mais ce qu'on
rencontrait partout, c'étaient les plaines humides, les marais, les
fleuves débordés. L'armée des Francs y laissa tous ses chevaux.
Nous disons toujours: l'armée des Francs; mais ce peuple des Francs est
le vaisseau de Thésée. Renouvelé pièce à pièce, il n'a presque plus rien
de lui-même. C'était alors en Frise, en Saxe, tout autant qu'en
Ostrasie, que se recrutaient les armées de Charlemagne. C'est sur ces
peuples que tombaient effectivement les revers des Francs. Ce n'était
pas assez de porter chez eux le joug des prêtres, il fallait, chose
intolérable aux barbares, que, quittant le costume, les moeurs, la
langue de leurs pères, ils allassent se perdre dans les bataillons des
Francs, leurs ennemis, vainquissent, mourussent pour eux. Car ils ne
revoyaient guère leur pays, envoyés à trois ou quatre cents lieues
contre les Sarrasins de l'Espagne, ou les Lombards de Bénévent. Pour
périr, les Saxons aimèrent mieux périr chez eux. Ils massacrèrent les
lieutenants de Charlemagne, brûlèrent les églises, chassèrent ou
égorgèrent les prêtres, et retournèrent avec passion au culte de leurs
anciens dieux. Ils firent cause commune avec les Avares, au lieu de
fournir une armée contre eux. La même année, l'armée du calife Hixêm,
trouvant l'Aquitaine dégarnie de troupes, passa l'Èbre, franchit les
marches et les Pyrénées, brûla les faubourgs de Narbonne et défit avec
un grand carnage les troupes qu'avait rassemblées Guillaume-au-Court-Nez,
comte de Toulouse et régent d'Aquitaine; puis ils reprirent la route
d'Espagne, emmenant tout un peuple de captifs, et chargés de riches
dépouilles, dont le calife orna la magnifique mosquée de Cordoue. Tout
s'armait contre Charlemagne, la nature elle-même. Lorsque ces nouvelles
désastreuses lui parvinrent, il était en Souabe pour presser les travaux
d'un canal qui eût joint le Rhin au Danube, et facilité en cas
d'invasion la défense de l'Empire. Mais l'humidité de la terre et la
continuité des pluies empêchèrent l'exécution de ce travail[277]. Il en
fut comme du grand pont de Mayence qui assurait le passage de France et
d'Allemagne, et qui fut brûlé par les bateliers des deux rives.
[Note 277: _App. 129._]
Malgré tous ces revers, Charlemagne reprit bientôt l'ascendant sur des
ennemis dispersés. Il entreprit de dépeupler la Saxe, puisqu'il ne
pouvait la dompter. Il s'établit avec une armée sur le Weser, et
peut-être pour convaincre les Saxons qu'il ne lâcherait pas prise, il
appela son camp Heerstall, comme s'appelait le château patrimonial des
Carlovingiens sur la Meuse. De là, étendant de tous côtés ses
incursions, il se faisait livrer dans plus d'un canton jusqu'au tiers
des habitants. Ces troupeaux de captifs étaient ensuite chassés vers
le Midi, vers l'Ouest, établis sur de nouvelles terres au milieu de
populations toutes hostiles, toutes chrétiennes, et de langue
différente. Ainsi, les rois des Babyloniens et des Perses
transportaient les Juifs sur le Tigre, les Chalcidiens au bord du
golfe Persique. Ainsi Probus avait transplanté des colonies de Francs
et de Frisons, jusque sur les rivages du Pont-Euxin.
En même temps, un fils de Charlemagne, profitant d'une guerre civile
des Avares, entrait chez eux par le Midi avec une armée de Bavarois et
de Lombards; il passa le Danube, la Theiss, et mit enfin la main sur
ce précieux _ring_ où dormaient tant de richesses. Le butin fut tel,
dit l'annaliste, qu'auparavant les Francs étaient pauvres en
comparaison de ce qu'ils furent dès lors. Il semble que ce peuple
thésauriseur ait perdu son âme avec l'or qu'il couvait, comme le
dragon des poésies scandinaves. Il tombe dès lors dans une extrême
faiblesse. Le chagan se fait chrétien. Ceux d'entre eux qui restent
païens mangent dans des plats de bois avec les chiens à la porte des
évêques envoyés pour les convertir. Quelques années après, nous les
voyons demander humblement à Charlemagne une retraite en Bavière; ils
ne peuvent plus, disent-ils, résister aux Slaves qu'ils dominaient
auparavant.
Pour cette fois, Charlemagne commença à espérer un peu de repos. À en
juger par l'étendue de sa domination, sinon par ses forces réelles, il
se trouvait alors le plus grand souverain du monde. Pourquoi
n'aurait-il pas accompli ce que Théodoric n'avait pu faire, la
résurrection de l'Empire romain? Telle devait être la pensée de tous
ces conseillers ecclésiastiques dont il était environné. L'an 800,
Charlemagne se rend à Rome sous prétexte de rétablir le pape qui en
avait été chassé[278]. Aux fêtes de Noël, pendant qu'il est absorbé
dans la prière, le pape lui met sur la tête la couronne impériale, et
le proclame Auguste. L'empereur s'étonne et s'afflige humblement qu'on
lui impose un fardeau supérieur à ses forces[279]; hypocrisie puérile,
qu'il démentit au reste en adoptant les titres et le cérémonial de la
cour de Byzance. Pour rétablir l'Empire, il ne fallait plus qu'une
chose, marier le vieux Charlemagne à la vieille Irène, qui régnait à
Constantinople après avoir fait tuer son fils. C'était la pensée du
pape, mais non celle d'Irène, qui se garda bien de se donner un
maître[280].
[Note 278: Il avait aussi une vive affection pour le prédécesseur de
Léon, le pape Adrien. «Il alla quatre fois à Rome pour accomplir des
voeux et faire ses prières.» (Éginhard.) _App. 130._]
[Note 279: _App. 131._]
[Note 280: Un proverbe grec disait: «Ayez le Franc pour ami, mais non
pas pour voisin.»]
Une foule de petits rois ornaient la cour du roi des Francs, et
l'aidaient à donner cette faible et pâle représentation de l'Empire.
Le jeune Egbert, roi de Sussex, Eardulf, roi de Northumberland,
venaient se former dans la politesse des Francs[281]. Tous deux furent
rétablis dans leurs États par Charlemagne. Lope, duc des Basques,
était aussi élevé à sa cour. Les rois chrétiens et les émirs d'Espagne
le suivaient jusque dans les forêts de la Bavière, implorant ses
secours contre le calife de Cordoue. Alfonse, roi de Galice, étalait
de riches tapisseries qu'il avait prises au pillage de Lisbonne, et
les offrait à l'empereur. Les Édrissites de Fez lui envoyèrent aussi
une ambassade. Mais aucune ne fut aussi éclatante que celle
d'Haroun-al-Raschid, calife de Bagdad, qui crut devoir entretenir
quelques relations avec l'ennemi de son ennemi, le calife schismatique
d'Espagne. Il fit, dit-on, offrir à Charlemagne, entre autres choses,
les clefs du Saint-Sépulcre, présent fort honorable, dont certes le
roi des Francs ne pouvait abuser. On répandit que le chef des
infidèles avait transmis à Charlemagne la souveraineté de Jérusalem.
Une horloge sonnante, un singe, un éléphant étonnèrent fort les hommes
de l'Ouest[282]. Il ne tient qu'à nous de croire que le cor
gigantesque que l'on montre à Aix-la-Chapelle est une dent de cet
éléphant.
[Note 281: Éginhard. «Le roi des Northumbres, de l'île de Bretagne,
nommé Eardulf, chassé de sa patrie et de son royaume, se rendit près
de l'empereur, alors à Nimègue, lui exposa la cause de son voyage, et
partit pour Rome. À son retour de Rome, par l'entremise des légats du
pontife romain et de l'empereur, il fut rétabli dans son royaume.»]
[Note 282: _App. 132._]
C'est dans son palais d'Aix qu'il fallait voir Charlemagne[283]. Ce
restaurateur de l'Empire d'Occident avait dépouillé Ravenne de ses
marbres les plus précieux pour orner sa Rome barbare. Actif dans son
repos même, il y étudiait, sous Pierre de Pise, sous le Saxon Alcuin,
la grammaire, la rhétorique, l'astronomie; il apprenait à écrire[284],
chose fort rare alors. Il se piquait de bien chanter au lutrin, et
remarquait impitoyablement les clercs qui s'acquittaient mal de cet
office[285]. Il trouvait encore du temps pour observer ceux qui
entraient ou qui sortaient de la demeure impériale[286]. Des jalousies
avaient été pratiquées à cet effet dans les galeries élevées du palais
d'Aix-la-Chapelle. La nuit il se levait fort régulièrement pour les
matines[287]. Haute taille, tête ronde, gros col, nez long, ventre un
peu fort, petite voix, tel est le portrait de Charles dans l'historien
contemporain[288]. Au contraire, sa femme Hildegarde avait une voix
forte; Fastrade qu'il épousa ensuite exerçait sur lui une domination
virile. Il eut pourtant bien des maîtresses, et fut marié cinq fois;
mais à la mort de sa cinquième femme, il ne se remaria plus, et se
choisit quatre concubines dont il se contenta désormais. Le Salomon
des Francs eut six fils et huit filles, celles-ci fort belles et fort
légères. On assure qu'il les aimait fort, et ne voulut jamais les
marier. C'était plaisir de les voir cavalcader derrière lui dans ses
guerres et dans ses voyages[289].
[Note 283: Il choisit Aix pour y bâtir son palais, dit Éginhard, à
cause de ses eaux thermales. «Il aimait cette douce chaleur, et y
venait fréquemment nager. Il y invitait les grands, ses amis, ses
gardes, et quelquefois plus de cent personnes se baignaient avec lui.»
Il passait l'automne à chasser.]
[Note 284: «Il s'essayait à écrire, et portait d'habitude sous son
chevet des tablettes, afin de pouvoir, dans ses moments de loisir,
s'exercer la main à tracer des lettres; mais ce travail ne réussit
guère; il l'avait commencé trop tard.» (Éginhard.) _App. 133._]
[Note 285: «À une certaine fête, comme un jeune homme, parent du roi,
chantait fort bien Alleluia, le roi dit à un évêque qui se trouvait
là: «Il a bien chanté, notre clerc!» L'autre sot, prenant cela pour
une plaisanterie, et ignorant que le clerc fût parent de l'empereur,
répondit: «Les rustres en chantent autant à leurs boeufs.» À cette
impertinente réponse, l'empereur lui lança un regard terrible, dont il
tomba foudroyé.» (Moine de Saint-Gall.) _App. 134._]
[Note 286: _App. 135._]
[Note 287: _App. 136._]
[Note 288: _App. 137._]
[Note 289: _App. 138._]