aux papes, et, sous leurs auspices, se lança dans ce vaste monde païen
de l'Allemagne à travers les populations barbares. Il fut le Colomb et
le Cortez de ce monde inconnu, où il pénétrait sans autre arme que sa
foi intrépide et le nom de Rome. Cet homme héroïque, passant tant de
fois la mer, le Rhin, les Alpes, fut le lien des nations; c'est par
lui que les Francs s'entendirent avec Rome, avec les tribus
germaniques; c'est lui qui, par la religion, par la civilisation,
attacha au sol ces tribus mobiles, et prépara à son insu la route aux
armées de Charlemagne, comme les missionnaires du seizième siècle
ouvrirent l'Amérique à celles de Charles-Quint. Il éleva sur le Rhin
la métropole du christianisme allemand, l'église de Mayence, l'église
de l'Empire, et plus loin, Cologne, l'église des reliques, la cité
sainte des Pays-Bas. La jeune école de Fulde, fondée par lui au plus
profond de la barbarie germanique, devint la lumière de l'Occident,
et enseigna ses maîtres. Premier archevêque de Mayence, c'est du pape
qu'il voulut tenir le gouvernement de ce nouveau monde chrétien qu'il
avait créé. Par son serment, il se voue, lui et ses successeurs, au
prince des apôtres, «qui seul doit donner le pallium aux
évêques[248]». Cette soumission n'a rien de servile. Le bon Winfried
demande au pape, dans sa simplicité, s'il est vrai que lui, pape, il
viole les canons et tombe dans le péché de simonie[249]; il l'engage à
faire cesser les cérémonies païennes que le peuple célèbre encore à
Rome, au grand scandale des Allemands. Mais le principal objet de sa
haine, ce sont les Scots (nom commun des Écossais et des Irlandais).
Il condamne leur principe du mariage des prêtres. Il dénonce au pape,
tantôt le fameux Virgile, évêque de Saltzbourg, celui qui le premier
devina que la terre est ronde, tantôt un prêtre nommé Samson, qui
supprime le baptême. Clément, autre Irlandais, et le Gaulois Adalbert
troublent aussi l'Église. Adalbert érige des oratoires et des croix
près des fontaines (peut-être aux anciens autels druidiques); le
peuple y court et déserte les églises[250]; cet Adalbert est si révéré
qu'on se dispute comme des reliques ses ongles et ses cheveux.
Autorisé par une lettre qu'il a reçue de Jésus-Christ, il invoque des
anges dont le nom est inconnu; il sait d'avance les péchés des hommes
et n'écoute pas leur confession. Winfried, implacable ennemi de
l'Église celtique, obtient de Carloman et Pepin qu'ils fassent
enfermer Adalbert. Ce zèle âpre et farouche était au moins
désintéressé. Après avoir fondé neuf évêchés et tant de monastères, au
comble de sa gloire, à l'âge de soixante-treize ans, il résigna
l'archevêché de Mayence à son disciple Lulle, et retourna simple
missionnaire dans les bois et les marais de la Frise païenne, où il
avait quarante ans auparavant prêché la première fois. Il y trouva le
martyre.
[Note 248: _App. 113._]
[Note 249: _App. 114._]
[Note 250: _App. 115._]
Quatre ans avant sa mort (752), il avait sacré roi Pepin au nom du
pape de Rome, et transporté la couronne à une nouvelle dynastie. Ce
fils de Charles-Martel, seul maire par la retraite d'un de ses frères
au mont Cassin et par la fuite de l'autre, était le bien-aimé de
l'Église. Il réparait les spoliations de Charles-Martel; il était
l'unique appui du pape contre les Lombards. Tout cela l'enhardit à
faire cesser la longue comédie que jouaient les maires du palais,
depuis la mort de Dagobert, et à prendre pour lui-même le titre de
roi. Il y avait près de cent ans que les Mérovingiens, enfermés dans
leur villa de Maumagne ou dans quelque monastère, conservaient une
vaine ombre de la royauté[251]. Ce n'était guère qu'au printemps, à
l'ouverture du champ de mars, qu'on tirait l'idole de son sanctuaire,
qu'on montrait au peuple son roi. Silencieux et grave, ce roi chevelu,
barbu (c'étaient, quel que fût l'âge du prince, les insignes obligés
de la royauté), paraissait, lentement traîné sur le char germanique,
attelé de boeufs, comme celui de la déesse Hertha. Parmi tant de
révolutions qui se faisaient au nom de ces rois, vainqueurs, vaincus,
leur sort changeait peu. Ils passaient du palais au cloître, sans
remarquer la différence. Souvent même le maire vainqueur quittait son
roi pour le roi vaincu, si celui-ci figurait mieux. Généralement ces
pauvres rois ne vivaient guère; derniers descendants d'une race
énervée, faibles et frêles, ils portaient la peine des excès de leurs
pères. Mais cette jeunesse même, cette inaction, cette innocence dut
inspirer au peuple l'idée profonde de la sainteté royale, du droit du
roi. Le roi lui apparut de bonne heure comme un être irréprochable,
peut-être comme un compagnon de ses misères, auquel il ne manquait que
le pouvoir pour en être le réparateur. Et le silence même de
l'imbécillité ne diminuait pas le respect. Cet être taciturne semblait
garder le secret de l'avenir. Dans plusieurs contrées encore, le
peuple croit qu'il y a quelque chose de divin dans les idiots, comme
autrefois les païens reconnaissaient la divinité dans les bêtes.
[Note 251: C'était comme le pontife-roi à Rome, le calife à Bagdad
dans la décadence, ou le daïro au Japon.]
Après les Mérovingiens, dit Éginhard, les Francs se constituèrent deux
rois. En effet, cette dualité se retrouve presque partout au
commencement de la dynastie Carlovingienne. Ordinairement deux frères
règnent ensemble: Pepin et Martin, Pepin et Carloman, Carloman et
Charlemagne. Quand il y a un troisième frère (par exemple Grifon,
frère de Pepin-le-Bref), il est exclu du partage.
Cette royauté de Pepin, fondée par les prêtres, fut dévouée aux
prêtres. Le descendant de l'évêque Arnulf, le parent de tant
d'évêques et de saints, donna grande influence aux prélats.
Partout les ennemis des Francs se trouvaient être ceux de l'Église:
Saxons païens, Lombards persécuteurs du pape, Aquitains spoliateurs
des biens ecclésiastiques. La grande guerre de Pepin fut contre
l'Aquitaine. Il ne fit qu'une campagne en Saxe, obtenant la liberté de
prédication pour les missionnaires[252], et laissant faire au temps.
Deux campagnes suffirent contre les Lombards, le pape Étienne était
venu lui-même implorer le secours des Francs. Pepin força les Alpes,
força Pavie, et exigea du Lombard Astolph qu'il rendît, non pas à
l'empire grec, mais à saint Pierre et au pape[253], les villes de
Ravenne, de l'Émilie, de la Pentapole et du duché de Rome. Il fallait
que les Lombards et les Grecs fussent bien peu à craindre, pour que
Pepin crût ces provinces en sûreté dans les mains désarmées d'un
prêtre.
[Note 252: De plus, un tribut de trois cents chevaux. _App. 116._]
[Note 253: Il répondit aux réclamations de l'empereur, qu'il avait
entrepris cette guerre pour l'amour de saint Pierre et la rémission de
ses péchés.]
Ce fut une bien autre guerre que celle d'Aquitaine: un mot en
expliquera la durée. Ce pays, adossé aux Pyrénées occidentales,
qu'occupaient et qu'occupent encore les anciens Ibériens, Vasques,
Guasques ou Basques (Eusken), recrutait incessamment sa population
parmi ces montagnards. Ce peuple, agriculteur de goût et de génie,
brigand par position, avait été longtemps serré dans ses roches par
les Romains, puis par les Goths. Les Francs chassèrent ceux-ci, mais
ne les remplacèrent pas. Ils échouèrent plusieurs fois contre les
Vasques et chargèrent un duc Genialis, sans doute un Romain
d'Aquitaine, de les observer (vers 600)[254]. Cependant les géants de
la montagne[255] descendaient peu à peu parmi les petits hommes du
Béarn, dans leurs grosses capes rouges, et chaussés de l'abarca de
crin, hommes, femmes, enfants, troupeaux, s'avançant vers le Nord; les
landes sont un vaste chemin. Aînés de l'ancien monde, ils venaient
réclamer leur part des belles plaines sur tant d'usurpateurs qui
s'étaient succédé, Galls, Romains et Germains. Ainsi, au septième
siècle, dans la dissolution de l'empire neustrien, l'Aquitaine se
trouva renouvelée par les Vasques, comme l'Ostrasie par les nouvelles
immigrations germaniques. Des deux côtés, le nom suivit le peuple, et
s'étendit avec lui; le Nord s'appela la _France_, le Midi la Vasconia,
la _Gascogne_. Celle-ci avança jusqu'à l'Adour, jusqu'à la Garonne, un
instant jusqu'à la Loire. Alors eut lieu le choc.
[Note 254: _App. 117._]
[Note 255: La taille des Basques est très haute, surtout en
comparaison de celle des Béarnais.]
Selon des traditions fort peu certaines, l'Aquitain Amandus, vers l'an
628, se serait fortifié dans ces contrées, battant les Francs par les
Basques, et les Basques par les Francs. Il aurait donné sa fille à
Charibert, frère de Dagobert; après la mort de son gendre, il aurait
défendu l'Aquitaine, au nom de ses petits-fils orphelins, contre leur
oncle Dagobert. Peut-être le mariage de Charibert n'est-il qu'une
fable inventée plus tard pour rattacher les grandes familles
d'Aquitaine à la première race. Toutefois, nous voyons peu après les
ducs aquitains épouser trois princesses ostrasiennes.
Les arrière-petits fils d'Amandus furent Eudes et Hubert. Celui-ci
passa dans la Neustrie, où régnait alors le maire Ébroin, puis dans
l'Ostrasie, pays de sa tante et de sa grand'mère. Il s'y fixa près de
Pepin. Grand chasseur, il courait avec eux l'immensité des Ardennes;
l'apparition d'un cerf miraculeux le décida à quitter le siècle pour
entrer dans l'Église. Il fut disciple et successeur de saint Lambert à
Maëstricht, et fonda l'évêché de Liège. C'est le patron des chasseurs,
depuis la Picardie jusqu'au Rhin.
Son frère Eudes eut une bien autre carrière; il se crut un instant roi
de toutes les Gaules: maître de l'Aquitaine jusqu'à la Loire, maître
de la Neustrie au nom du roi Chilpéric II qu'il avait dans ses mains.
Mais le sort des diverses dynasties de Toulouse, comme nous le verrons
plus tard, fut toujours d'être écrasées entre l'Espagne et la France
du Nord. Eudes fut battu par Charles-Martel, et la crainte des
Sarrasins, qui le menaçaient par derrière, le décida à lui livrer
Chilpéric. Vainqueur des Sarrasins devant Toulouse, mais alors menacé
par les Francs, il traita avec les infidèles. L'émir Munuza, qui
s'était rendu indépendant au nord de l'Espagne, se trouvait à l'égard
des lieutenants du calife dans la même position qu'Eudes par rapport à
Charles-Martel. Eudes s'unit à l'émir et lui donna sa fille. Cette
étrange alliance, dont il n'y avait pas d'exemple, caractérise de
bonne heure l'indifférence religieuse dont la Gascogne et la Guienne
nous donnent tant de preuves: peuple mobile, spirituel, trop habile
dans les choses de ce monde, médiocrement occupé de celles de l'autre;
le pays d'Henri IV, de Montesquieu et de Montaigne, n'est pas un pays
de dévots.
Cette alliance politique et impie tourna fort mal. Munuza fut resserré
dans une forteresse par Abder-Rahman, lieutenant du calife, et n'évita
la captivité que par la mort. Il se précipita du haut d'un rocher. La
pauvre Française fut envoyée au sérail du calife de Damas. Les Arabes
franchirent les Pyrénées; Eudes fut battu comme son gendre. Mais les
Francs eux-mêmes se réunirent à lui, et Charles-Martel l'aida à les
repousser à Poitiers (732). L'Aquitaine, convaincue d'impuissance, se
trouva dans une sorte de dépendance à l'égard des Francs.
Le fils d'Eudes, Hunald, le héros de cette race, ne put s'y résigner.
Il commença contre Pepin-le-Bref et Carloman (741) une lutte
désespérée, à laquelle il entreprit d'intéresser tous les ennemis
déclarés ou secrets des Francs; il alla jusqu'en Saxe, en Bavière,
chercher des alliés. Les Francs brûlèrent le Berry, tournèrent
l'Auvergne, rejetèrent Hunald derrière la Loire, et furent rappelés
par les incursions des Saxons et des Allemands. Hunald passa la Loire
à son tour et incendia Chartres. Peut-être aurait-il eu de plus grands
succès; mais il semble avoir été trahi par son frère Hatton, qui
gouvernait sous lui le Poitou. Voilà déjà la cause des malheurs futurs
de l'Aquitaine, la rivalité de Poitiers et de Toulouse.
Hunald céda, mais se vengea de son frère; il lui fit crever les yeux,
puis s'enferma lui-même pour faire pénitence dans un couvent de l'île
de Rhé. Son fils Guaifer (745) trouva un auxiliaire dans Grifon, jeune
frère de Pepin, comme Pepin en avait trouvé un dans le frère d'Hunald.
Mais la guerre du Midi ne commença sérieusement qu'en 759, lorsque
Pepin eut vaincu les Lombards. C'était l'époque où le califat venait
de se diviser. Alfonse le Catholique, retranché dans les Asturies, y
relevait la monarchie des Goths. Ceux de la Septimanie (le Languedoc,
moins Toulouse) s'agitèrent pour recouvrer aussi leur indépendance.
Les Sarrasins qui occupaient cette contrée furent bientôt obligés de
s'enfermer dans Narbonne. Un chef des Goths s'était fait reconnaître
pour seigneur par Nîmes, Maguelonne, Agde et Béziers. Mais les Goths
n'étaient pas assez forts pour reprendre Narbonne. Ils appelèrent les
Francs; ceux-ci, inhabiles dans l'art des sièges, seraient restés à
jamais devant cette place, si les habitants chrétiens n'eussent fini
par faire main basse sur les Sarrasins, et ouvrir eux-mêmes leurs
portes. Pepin jura de respecter les lois et franchises du pays.
Alors il recommença avec avantage la guerre contre les Aquitains,
qu'il pouvait désormais tourner du côté de l'Est. «Après que le pays
se fut reposé de guerres pendant deux ans, le roi Pepin envoya des
députés à Guaifer, prince d'Aquitaine, pour lui demander de rendre aux
églises de son royaume les biens qu'elles possédaient en Aquitaine. Il
voulait que ces églises jouissent de leurs terres, avec toutes les
immunités qui leur étaient jadis assurées; que ce prince lui payât,
selon la loi, le prix de la vie de certains Goths qu'il avait tués
contre toute justice; enfin qu'il remît en son pouvoir ceux des hommes
de Pepin qui s'étaient enfuis du royaume des Francs dans l'Aquitaine.
Guaifer repoussa avec dédain toutes ces demandes[256].»
La guerre fut lente, sanglante, destructrice. Plusieurs fois les
Aquitains et Basques, dans des courses hardies, pénétrèrent jusqu'à
Autun, jusqu'à Châlon. Mais les Francs, mieux organisés et s'avançant
par grandes masses, firent bien plus de mal à leurs ennemis. Ils
brûlèrent tout le Berry, arbres et maisons, et cela plus d'une fois.
Puis, s'enfonçant dans l'Auvergne, dont ils prirent les forts, ils
traversèrent, ils brûlèrent le Limousin. Puis, avec la même
régularité, ils brûlèrent le Quercy, coupant les vignes qui faisaient
la richesse de l'Aquitaine. «Le prince Guaifer, voyant que le roi des
Francs, à l'aide de ses machines, avait pris le fort de Clermont,
ainsi que Bourges, capitale de l'Aquitaine, et ville très fortifiée,
désespéra de lui résister désormais, et fit abattre les murs de toutes
les villes qui lui appartenaient en Aquitaine, savoir: Poitiers,
Limoges, Saintes, Périgueux, Angoulême, et beaucoup d'autres[257].»
[Note 256: Le continuateur de Frédégaire. _App. 118._]
[Note 257: Le continuateur de Frédégaire.]
Le malheureux se retira dans les lieux forts, sur les montagnes
sauvages. Mais chaque année lui enlevait quelqu'un des siens. Il
perdit son comte d'Auvergne, qui périt en combattant; son comte de
Poitiers fut tué en Touraine par les hommes de saint Martin de Tours.
Son oncle Rémistan, qui l'avait abandonné, puis soutenu de nouveau,
fut pris et pendu par les Francs. Guaifer lui-même fut enfin assassiné
par les siens, dont la mobilité se lassait sans doute d'une guerre
glorieuse, mais sans espoir. Pepin, triomphant par la perfidie, se vit
donc enfin seul maître de toutes les Gaules, tout-puissant dans
l'Italie par l'humiliation des Lombards, tout-puissant dans l'Église
par l'amitié des papes et des évêques, auxquels il transféra presque
toute l'autorité législative. Sa réforme de l'Église par les soins de
saint Boniface, les nombreuses translations de reliques dont il
dépouilla l'Italie pour enrichir la France, lui firent un honneur
infini. Lui-même paraissait dans les cérémonies solennelles, portant
les reliques sur ses épaules, celles entre autres de saint Austremon
et de saint Germain des Prés[258].
[Note 258: _App. 119._]
Charles[259], fils et successeur de Pepin (768), se trouva bientôt
seul maître de l'empire par la mort de son frère Carloman, comme
l'avaient été Pepin-l'Ancien par celle de Martin, et Pepin-le-Bref par
la retraite du premier Carloman. Les deux frères avaient étouffé sans
peine la guerre qui se rallumait en Aquitaine. Le vieil Hunald, sorti
de son couvent au bout de vingt-trois ans, essaya en vain de venger
son fils et d'affranchir son pays. Il fut livré lui-même par un fils
de ce frère, auquel il avait fait jadis crever les yeux. Cet homme
indomptable ne céda pas encore, il parvint à se retirer en Italie chez
Didier, roi des Lombards. Didier, à qui Charles son gendre avait
outrageusement renvoyé sa fille, soutenait par représailles les neveux
de Charles, et menaçait de faire valoir leurs droits. Le roi des
Francs passa en Italie, et assiégea Pavie et Vérone. Ces deux villes
résistèrent longtemps. Dans la première, s'était jeté Hunald, qui
empêcha les habitants de se rendre jusqu'à ce qu'ils l'eussent lapidé.
Le fils de Didier se réfugia à Constantinople, et les Lombards ne
conservèrent que le duché de Bénévent. C'était la partie centrale du
royaume de Naples; les Grecs avaient les ports. Charles prit le titre
de roi des Lombards.
[Note 259: On dit communément que CHARLEMAGNE est la traduction de
CAROLUS MAGNUS. «Challemaines si vaut autant comme grant
Challes.»--Charlemagne n'est qu'une corruption de _Carloman_,
KARL-MANN, l'homme fort. _App. 120._]
L'empire des Francs était déjà vieux et fatigué, quand il tomba aux
mains de Charlemagne, mais toutes les nations environnantes s'étaient
affaiblies. La Neustrie n'était plus rien; les Lombards pas
grand'chose; divisés quelque temps entre Pavie, Milan et Bénévent, ils
n'avaient jamais bien repris. Les Saxons, tout autrement redoutables,
il est vrai, étaient pris à dos par les Slaves. Les Sarrasins, l'année
même où Pepin se fit roi, perdirent l'unité de leur empire; l'Espagne
s'isola de l'Afrique, et se trouva elle-même affaiblie par le schisme
qui divisait le califat; ce dernier événement rassurait l'Aquitaine du
côté des Pyrénées. Ainsi deux nations restaient debout dans cet
affaissement commun de l'Occident, faibles, mais les moins faibles de
toutes: les Aquitains et les Francs d'Ostrasie. Ces derniers devaient
vaincre; plus unis que les Saxons, moins fougueux, moins capricieux
que les Aquitains, ils étaient mieux disciplinés que les uns et les
autres. «Il semble, dit M. de Sismondi (t. II, p. 267), que les Francs
avaient conservé quelque chose des habitudes de la milice romaine, où
leurs aïeux avaient servi si longtemps.» C'étaient en effet les plus
disciplinables des barbares, ceux dont le génie était le moins
individuel, le moins original, le moins poétique[260]. Les soixante
ans de guerre qui remplissent les règnes de Pepin et de Charlemagne
offrent peu de victoires, mais des ravages réguliers, périodiques; ils
usaient leurs ennemis plutôt qu'ils ne les domptaient, ils brisaient à
la longue leur fougue et leur élan. Le souvenir le plus populaire qui
soit resté de ces guerres, c'est celui d'une défaite, Roncevaux.
N'importe, vainqueurs, vaincus, ils faisaient des déserts, et dans ces
déserts ils élevaient quelque place forte[261], et ils poussaient plus
loin; car on commençait à bâtir. Les barbares avaient bien assez
cheminé; ils cherchaient la stabilité; le monde s'asseyait, au moins
de lassitude.
[Note 260: Ceci est très frappant dans leur jurisprudence. Ils
adoptent presque indifféremment la plupart des symboles dont chacun
est propre à chaque tribu germanique. Voy. Grimm.]
[Note 261: _App. 121._]
Ce qui favorisa encore l'établissement de ce monde flottant, c'est la
longueur du règne de Pepin et de Charlemagne. Après tous ces rois qui
mouraient à quinze et vingt ans, il en vint deux qui remplissent
presque un siècle de leurs règnes (741-814). Ils purent bâtir et
fonder à loisir; ils recueillirent et mirent ensemble les éléments
dispersés des âges précédents. Ils héritèrent de tout, et firent
oublier tout ce qui précédait. Il en advint à Charlemagne comme à
Louis XIV; tout data du _grand règne_. Institutions, gloire nationale,
tout lui fut rapporté. Les tribus même qui l'avaient combattu lui
attribuent leurs lois, des lois aussi anciennes que la race
germanique[262]. Dans la réalité, la vieillesse même, la décadence du
monde barbare fut favorable à la gloire de ce règne; ce monde
s'éteignant, toute vie se réfugia au coeur. Les hommes illustres de
toute contrée affluèrent à la cour du roi des Francs. Trois chefs
d'école, trois réformateurs des lettres ou des moeurs, y créèrent un
mouvement passager; de l'Irlande vint Clément, des Anglo-Saxons
Alcuin, de la Gothie ou Languedoc saint Benoît d'Aniane. Toute nation
paya ainsi son tribut; citons encore le Lombard Paul Warnefrid, le
Goth-Italien Théodulfe, l'Espagnol Agobard. L'heureux Charlemagne
profita de tout. Entouré de ces prêtres étrangers qui étaient la
lumière de l'Église, fils, neveu, petit-fils des évêques et des
saints, sûr du pape que sa famille avait protégé contre les Grecs et
les Lombards, il disposa des évêchés, des abbayes, les donna même à
des laïques. Mais il confirma l'institution de la dîme[263], et
affranchit l'Église de la juridiction séculière[264]. Ce David, ce
Salomon des Francs, se trouva plus prêtre que les prêtres, et fut
ainsi leur roi.
[Note 262: Grimm.]
[Note 263: _App. 122._]
[Note 264: _App. 123._]
Les guerres d'Italie, la chute même du royaume des Lombards, ne furent
qu'épisodiques dans les règnes de Pepin et de Charlemagne. La grande
guerre du premier est, nous l'avons vu, contre les Aquitains, celle de
Charles contre les Saxons. Rien n'indique que cette dernière ait été
motivée, comme on a semblé le croire, par la crainte d'une invasion.
Sans doute il y avait eu constamment par le Rhin une immigration des
peuples germaniques. Ils passaient en grand nombre pour trouver
fortune dans la riche contrée de l'Ouest. Ces recrues fortifiaient et
renouvelaient sans cesse les armées des Francs. Mais pour des
invasions de tribus entières, comme celles qui eurent lieu dans les
derniers temps de l'empire romain, rien ne peut faire soupçonner qu'un
pareil fait ait accompagné l'élévation de la seconde race, ni qu'elle
fût menacée elle-même de le voir renouvelé à l'avènement de
Charlemagne.
Le vrai motif de la guerre fut la violente antipathie des races
franque et saxonne, antipathie qui croissait chaque jour, à mesure que
les Francs devenaient plus Romains, depuis surtout qu'ils recevaient
une organisation nouvelle sous la main tout ecclésiastique des
Carlovingiens. Ceux-ci avaient d'abord espéré, d'après le succès de
saint Boniface, que l'Allemagne leur serait peu à peu soumise et
gagnée par les missionnaires. Mais la différence des deux peuples
devenait trop forte pour que la fusion pût s'opérer. Les derniers
progrès des Francs dans la civilisation avaient été trop rapides. Les
hommes de la _terre rouge_[265], comme s'appelaient fièrement les
Saxons, dispersés, selon la liberté de leur génie, dans leurs
_marches_, dans les profondes clairières de ces forêts où l'écureuil
courait les arbres sept lieues sans descendre, ne connaissant, ne
voulant d'autres barrières que la vague limitation de leur _gau_,
avaient horreur des terres limitées, des _mansi_ de Charlemagne. Les
Scandinaves et les Lombards, comme les Romains, orientaient et
divisaient les champs. Mais dans l'Allemagne même, il n'y a pas trace
de telle chose. Les divisions de territoire, les dénombrements
d'hommes, tous ces moyens d'ordre, d'administration et de tyrannie
étaient redoutés des Saxons. Partagés par les Ases eux-mêmes en trois
peuples et douze tribus, ils ne voulaient pas d'autre division. Leurs
_marches_ n'étaient pas absolument des terres vaines et vagues;
_ville_ et _prairie_ sont synonymes dans les vieilles langues du
Nord[266]; la prairie, c'était leur cité. L'étranger qui passe dans la
_marche_ ne doit pas se faire traîner sur sa charrue; il doit
respecter la terre, et soulever le soc.
[Note 265: Grimm.]
[Note 266: Grimm.]
Ces tribus, fières et libres, s'attachèrent à leurs vieilles croyances
par la haine et la jalousie que les Francs leur inspiraient. Les
missionnaires dont ceux-ci les fatiguaient, eurent l'imprudence de les
menacer des armes du grand Empire. Saint Libuin, qui prononça cette
parole, eût été mis en pièces sans l'intercession des vieillards
saxons; mais ils n'empêchèrent point que les jeunes gens ne brûlassent
l'église que les Francs avaient construite à Deventer[267]. Ceux-ci,
qui peut-être souhaitaient un prétexte pour brusquer par les armes la
conversion de leurs voisins barbares, marchèrent droit au principal
sanctuaire des Saxons, au lieu où se trouvaient la principale idole et
les plus chers souvenirs de la Germanie. L'Herman-saül[268],
mystérieux symbole, où l'on pouvait voir l'image du monde ou de la
patrie, d'un dieu ou d'un héros, cette statue, armée de pied en cap,
portait de la main gauche une balance, de la droite un drapeau où se
voyait une rose, sur son bouclier un lion commandant à d'autres
animaux, à ses pieds un champ semé de fleurs. Tous les lieux voisins
étaient consacrés par le souvenir de la grande et première victoire
des Germains sur l'Empire[269].
[Note 267: Ils essayèrent de brûler une église que saint Boniface
avait construite à Fritzlar, dans la Hesse. Mais le saint avait
prophétisé en la bâtissant qu'elle ne périrait jamais par le feu: deux
anges vêtus de blanc vinrent la défendre, et un Saxon qui s'était
agenouillé pour souffler le feu, fut trouvé mort dans la même
attitude, les joues encore enflées de son souffle. (Annales de
Fulde.)]
[Note 268: Colonne, ou statue de la Germanie, ou d'Arminius.]
[Note 269: _App. 124._]