L'impuissance de l'Église celtique, son défaut d'unité, se retrouve

dans la monarchie qui à cette époque dominait nominalement toute la

Gaule. La dissolution définitive semble commencer avec la mort de

Dagobert. Sous lui, il est probable que l'influence ecclésiastique fut

supérieure à celle des grands. Les prêtres, dont nous le voyons

entouré, doivent avoir suivi les traditions de l'ancien gouvernement

neustrien dans sa lutte contre l'Ostrasie, c'est-à-dire contre le pays

des barbares et de l'aristocratie. Lorsque le fameux maire du palais,

Ébroin, envoya demander conseil à l'évêque de Rouen, saint Ouen, le

vieux ministre de Dagobert répondit sans hésiter: «De Frédégonde te

souvienne!»

Les grands manquèrent d'abord leur coup en Ostrasie, sous Sigebert

III, fils de Dagobert. Pepin avait été maire, puis son fils Grimoald,

et celui-ci, à la mort de Sigebert, avait essayé de faire roi un de

ses propres enfants. Il était secondé par Dido, évêque de Poitiers,

oncle du fameux saint Léger. L'oncle et le neveu étaient les chefs des

grands dans le Midi. Le vrai roi n'avait que trois ans. On se

débarrassa sans peine de cet enfant. Dido le conduisit en Irlande.

Mais les hommes libres d'Ostrasie tendirent des embûches à Grimoald,

l'arrêtèrent et l'envoyèrent à Paris, au roi de Neustrie Clovis II,

fils de Dagobert, qui le fit mourir avec son fils.

Les trois royaumes se trouvèrent ainsi réunis sous Clovis II, ou

plutôt sous Erchinoald, maire du palais de Neustrie. Pendant la

minorité des trois fils de Clovis, le même Erchinoald, puis le fameux

Ébroin, remplirent la même charge, s'appuyant du nom et de la sainteté

de Bathilde, veuve du dernier roi. C'était une esclave saxonne que

Clovis avait faite reine. Ces maires, ennemis des grands, leur

opposaient avec avantage aux yeux des peuples une esclave et une

sainte.

Quelle était précisément cette charge des _maires du palais_? M. de

Sismondi ne peut croire que le maire ait été originairement un

officier royal. Il y voit un magistrat populaire, institué pour la

protection des hommes libres, comme le justiza d'Aragon. Cette espèce

de tribun et de juge eût été appelé _morddom_, juge du meurtre. Ces

mots allemands auraient été facilement confondus avec ceux de _major

domus_, et la mairie assimilée à la charge de l'ancien comte du palais

impérial. Nul doute que le maire n'ait été souvent élu, et même de

bonne heure, aux époques de minorité ou d'affaiblissement du pouvoir

royal; mais aussi nul doute qu'il n'ait été choisi par le roi, au

moins jusqu'à Dagobert[234]. Quiconque connaît l'esprit de la

_famille_ germanique ne s'étonnera pas de trouver dans le maire un

officier du palais. Dans cette famille, la domesticité ennoblit.

Toutes les fonctions réputées serviles chez les nations du Midi sont

honorables chez celles du Nord, et en réalité elles sont rehaussées

par le dévouement personnel. Dans les _Niebelungen_, le maître des

cuisines, Rumolt, est un des principaux chefs des guerriers. Aux

festins du couronnement impérial, les électeurs tenaient à honneur

d'apporter le boisseau d'avoine, et de mettre les plats sur la table.

Chez ces nations, quiconque est grand dans le palais est grand dans le

peuple. Le _plus grand_ du palais (_major_) devait être le premier des

leudes, leur chef dans la guerre, leur juge dans la paix. Or, à une

époque où les hommes libres avaient intérêt à être sous la protection

royale, _in truste regiâ_, à devenir antrustions et leudes, le juge

des leudes dut peu à peu se trouver le juge du peuple.

[Note 234: _App. 103._]

Le maire Ébroin avait entrepris l'impossible, établir l'unité, lorsque

tout tendait à la dispersion; fonder la royauté, quand les grands se

fortifiaient de toutes parts. Les deux moyens qu'il prit pour y

parvenir étaient utiles, si on eût pu les employer. Le premier fut de

choisir les ducs et les grands dans une autre province que celle où

ils avaient leurs possessions, leurs esclaves, leurs clients; isolés

ainsi de leurs moyens personnels de puissance, ils auraient été les

simples hommes du roi, et n'auraient pas rendu les charges

héréditaires dans leur famille. En outre, Ébroin paraît avoir essayé

de rapprocher les lois, les usages divers des nations qui composaient

l'empire des Francs; cette tentative sembla tyrannique, et elle

l'était en effet à cette époque.

Aussi l'Ostrasie échappa d'abord à Ébroin; elle exigea un roi, un

maire, un gouvernement particulier. Puis, les grands d'Ostrasie et de

Bourgogne, entre autres saint Léger, évêque d'Autun, neveu de Dido,

évêque de Poitiers (tous deux étaient amis des Pepins), marchent

contre Ébroin au nom du jeune Childéric II, roi d'Ostrasie[235].

Ébroin, abandonné des grands neustriens, est enfermé au monastère de

Luxeuil. Saint Léger, qui avait contribué à la révolution, n'en

profita guère. Il fut accusé, à tort ou à droit, d'aspirer au trône,

de concert avec le Romain Victor, patrice souverain de Marseille, qui

était venu pour une affaire auprès de Childéric. Les grands du Nord

inspirèrent au roi une défiance naturelle contre le chef des grands du

Midi, et saint Léger fut enfermé à Luxeuil avec ce même Ébroin qu'il y

avait enfermé lui-même. L'adoucissement des moeurs est ici visible.

Sous les premiers Mérovingiens, un tel soupçon eût infailliblement

entraîné la mort.

[Note 235: La querelle de saint Léger et d'Ébroin enveloppait aussi

une querelle nationale, une haine de villes. Saint Léger, évêque

d'Autun, avait pour lui l'évêque de Lyon, et contre lui les évêques de

Valence et de Châlons. Ces deux villes faisaient ainsi la guerre à

leurs rivales, les deux capitales de la Bourgogne.--Lorsque saint

Léger se fut livré volontairement à ses ennemis, Autun n'en fut pas

moins obligé de se racheter. Ils voulaient chasser aussi l'évêque de

Lyon, mais les Lyonnais s'armèrent pour le défendre. Les villes

prennent évidemment part active à la querelle.]

Cependant l'Ostrasien Childéric eut à peine respiré l'air de la

Neustrie qu'il devint, lui aussi, ennemi des grands. Dans un accès de

fureur, il fit battre de verges un d'entre eux, nommé Bodilo. Ce

châtiment servile les irrita tous. Childéric II fut assassiné dans la

forêt de Chelles; les assassins n'épargnèrent pas même sa femme

enceinte et son fils enfant.

Ébroin et saint Léger sortirent de Luxeuil réconciliés en apparence,

mais ils se séparèrent bientôt pour profiter des deux révolutions qui

venaient de s'opérer en Ostrasie et en Neustrie. Les rôles étaient

changés: pendant que les grands triomphaient avec saint Léger en

Neustrie, par la mort de Childéric, les hommes libres d'Ostrasie

avaient fait revenir d'Irlande cet enfant (Dagobert II) que la famille

des Pepins avait autrefois éloigné du trône, dans l'espoir de s'y

asseoir elle-même. Les hommes libres d'Ostrasie formèrent une armée à

Ébroin, le ramenèrent triomphant en Neustrie, où ils firent dégrader,

aveugler, tuer saint Léger, comme coupable d'avoir conseillé la mort

de Childéric II. Au moment même, un autre Mérovingien était tué en

Ostrasie par les amis de saint Léger. Les deux Pepins et Martin,

petits-fils d'Arnulf, évêque de Metz, et neveux de Grimoald, firent

condamner par un conseil et poignarder Dagobert II, le roi des hommes

libres, c'est-à-dire du parti allié d'Ébroin. Ébroin vengea Dagobert

comme il avait vengé Childéric II. Il attira Martin dans une

conférence et l'y fit assassiner. Lui-même fut tué peu après par un

noble Franc qu'il avait menacé de la mort.

Cet homme remarquable avait, comme Frédégonde, défendu avec succès la

France de l'ouest, et retardé vingt années le triomphe des grands

ostrasiens. Sa mort leur livra la Neustrie. Ses successeurs furent

défaits par Pepin à Testry, entre Saint-Quentin et Péronne.

Cette victoire des grands sur le parti populaire, de la Gaule

germanique sur la Gaule romaine, ne sembla pas d'abord entraîner un

changement de dynastie. Pepin adopta le roi même au nom duquel Ébroin

et ses successeurs avaient combattu. On peut cependant considérer la

bataille de Testry comme la chute de la famille de Clovis. Peu importe

que cette famille traîne encore le titre de roi dans l'obscurité de

quelque monastère. Désormais le nom des princes mérovingiens ne sera

plus attesté comme signe de parti; ils cesseront bientôt d'être

employés même comme instruments. Le dernier terme de la décadence est

arrivé.

Selon une vieille légende, le père de Clovis ayant enlevé Basine, la

femme du roi de Thuringe, «elle lui dit la première nuit, comme ils

étaient couchés: Abstenons-nous; lève-toi, et ce que tu auras vu dans

la cour du palais, tu le diras à ta servante. S'étant levé, il vit

comme des lions, des licornes et des léopards qui se promenaient. Il

revint et dit ce qu'il avait vu. La femme lui dit alors: Va voir de

nouveau, et reviens dire à ta servante. Il sortit et vit cette fois

des ours et des loups. À la troisième fois, il vit des chiens et

d'autres bêtes chétives. Ils passèrent la nuit chastement, et quand

ils se levèrent, Basine lui dit: Ce que tu as vu des yeux est fondé en

vérité. Il nous naîtra un lion; ses fils courageux ont pour symboles

le léopard et la licorne. D'eux naîtront des ours et des loups, pour

le courage et la voracité. Les derniers rois sont les chiens, et la

foule des petites bêtes indique ceux qui vexeront le peuple, mal

défendu par ses rois[236].»

[Note 236: Grégoire de Tours.--Basine a le don de seconde vue, comme

la Brunhild de l'_Edda_. Comme Brunhild, elle se livre au plus

vaillant.]

La dégénération est en effet rapide chez ces Mérovingiens. Des quatre

fils de Clovis, un seul, Clotaire, laisse postérité. Des quatre fils

de Clotaire, un seul a des enfants. Ceux qui suivent, meurent presque

tous adolescents. Il semble que ce soit une espèce d'hommes

particulière. Tout Mérovingien est père à quinze ans, caduc à trente.

La plupart n'atteignent pas cet âge. Charibert II meurt à vingt-cinq

ans; Sigebert II, Clovis II, à vingt-six, à vingt-trois; Childéric II

à vingt-quatre; Clotaire III à dix-huit; Dagobert II à vingt-six ou

vingt-sept, etc. Le symbole de cette race, ce sont les _énervés_ de

Jumièges, ces jeunes princes à qui l'on a coupé les articulations, et

qui s'en vont sur un bateau au cours du fleuve qui les porte à

l'Océan; mais ils sont recueillis dans un monastère.

Qui a coupé leurs nerfs et brisé leurs os, à ces enfants des rois

barbares? c'est l'entrée précoce de leurs pères dans la richesse et

les délices du monde romain qu'ils ont envahi. La civilisation donne

aux hommes des lumières et des jouissances. Les lumières, les

préoccupations de la vie intellectuelle, balancent, chez les esprits

cultivés, ce que les jouissances ont d'énervant. Mais les barbares qui

se trouvent tout à coup placés dans une civilisation disproportionnée

n'en prennent que les jouissances. Il ne faut pas s'étonner s'ils s'y

absorbent et y fondent, pour ainsi dire, comme la neige devant un

brasier.

Le pauvre vieil historien Frédégaire exprime bien tristement dans son

langage barbare cet affaissement du monde mérovingien. Après avoir

annoncé qu'il essayera de continuer Grégoire de Tours: «J'aurais

souhaité, dit-il, qu'il me fût échu en partage une telle faconde, que

je pusse quelque peu lui ressembler. Mais l'on puise difficilement à

une source dont les eaux tarissent. Désormais le monde se fait vieux,

la pointe de la sagacité s'émousse en nous. Aucun homme de ce temps ne

peut ressembler aux orateurs des âges précédents, aucun n'oserait y

prétendre[237].»

[Note 237: _App. 104._]

CHAPITRE II

Carlovingiens. -- Huitième, neuvième et dixième siècle.

«L'homme de Dieu (saint Colomban), ayant été trouver Theudebert, lui

conseilla de mettre bas l'arrogance et la présomption, de se faire

clerc, d'entrer dans le sein de l'Église, se soumettant à la sainte

religion, de peur que, par-dessus la perte du royaume temporel, il

n'encourût encore celle de la vie éternelle. Cela excita le rire du

roi et de tous les assistants; ils disaient en effet qu'ils n'avaient

jamais ouï dire qu'un Mérovingien, élevé à la royauté, fût devenu

clerc volontairement. Tout le monde abominant cette parole, Colomban

ajouta: Il dédaigne l'honneur d'être clerc; eh bien! il le sera malgré

lui[238].»

[Note 238: Vie de saint Colomban.]

Ce passage nous rend sensible l'une des principales différences que

présentent la première et la seconde race. Les Mérovingiens entrent

dans l'Église malgré eux, les Carlovingiens volontairement. La tige

de cette dernière famille est l'évêque de Metz, Arnulf, qui a son fils

Chlodulf pour successeur dans cet évêché. Le frère d'Arnulf est abbé

de Bobbio; son petit-fils est saint Wandrille. Toute cette famille est

étroitement unie avec saint Léger. Le frère de Pepin-le-Bref,

Carloman, se fait moine au mont Cassin; ses autres frères sont

archevêque de Rouen, abbé de Saint-Denis. Les cousins de Charlemagne,

Adalhard, Wala, Bernard, sont moines. Un frère de Louis-le-Débonnaire,

Drogon, est évêque de Metz, trois autres de ses frères sont moines ou

clercs. Le grand saint du Midi, saint Guillaume de Toulouse, est

cousin et tuteur du fils aîné de Charlemagne. Ce caractère

ecclésiastique des Carlovingiens explique assez leur étroite union

avec le pape, et leur prédilection pour l'ordre de Saint-Benoît.

Arnulf était né, dit-on, d'un père aquitain et d'une mère suève[239].

Cet Aquitain, nommé Ansbert, aurait appartenu à la famille des

Ferreoli, et eût été gendre de Clotaire Ier. Cette généalogie semble

avoir été fabriquée pour rattacher les Carlovingiens d'un côté à la

dynastie mérovingienne, de l'autre à la maison la plus illustre de la

Gaule romaine[240]. Quoiqu'il en soit, je croirais aisément, d'après

les fréquents mariages des familles ostrasiennes et aquitaines[241],

que les Carlovingiens ont pu en effet sortir d'un mélange de ces

races.

[Note 239: _App. 105._]

[Note 240: _App. 106._]

[Note 241: _App. 107._]

Cette maison épiscopale de Metz[242] réunissait deux avantages qui

devaient lui assurer la royauté. D'une part, elle tenait étroitement à

l'Église; de l'autre, elle était établie dans la contrée la plus

germanique de la Gaule. Tout d'ailleurs la favorisait. La royauté

était réduite à rien, les hommes libres diminuaient de nombre chaque

jour. Les grands seuls, leudes et évêques, se fortifiaient et

s'affermissaient. Le pouvoir devait passer à celui qui réunirait les

caractères de grand propriétaire et de chef des leudes. Il fallait de

plus que tout cela se rencontrât dans une grande famille épiscopale,

dans une famille ostrasienne, c'est-à-dire amie de l'Église, amie des

barbares. L'Église, qui avait appelé les Francs de Clovis contre les

Goths, devait favoriser les Ostrasiens contre la Neustrie, lorsque

celle-ci, sous un Ébroin, organisait un pouvoir laïque, rival de celui

du clergé.

[Note 242: _App. 108._]

* * * * *

La bataille de Testry, cette victoire des grands sur l'autorité

royale, ou du moins sur le nom du roi, ne fit qu'achever, proclamer,

légitimer la dissolution. Toutes les nations durent y voir un jugement

de Dieu contre l'unité de l'Empire. Le Midi, Aquitaine et Bourgogne,

cessa d'être France, et nous voyons bientôt ces contrées désignées,

sous Charles-Martel, comme _pays romains_; il pénétra, disent les

chroniques, jusqu'en Bourgogne. À l'est et au nord, les ducs

allemands, les Frisons, les Saxons, Suèves, Bavarois, n'avaient nulle

raison de se soumettre au duc des Ostrasiens, qui peut-être n'eût pas

vaincu sans eux. Par sa victoire même Pepin se trouva seul. Il se hâta

de se rattacher au parti qu'il avait abattu, au parti d'Ébroin, qui

n'était autre que celui de l'unité de la Gaule; il fit épouser à son

fils une matrone puissante, veuve du dernier maire, et chère au parti

des hommes libres. Au dehors, il essaya de ramener à la domination des

Francs les tribus germaniques qui s'en étaient affranchies, les

Frisons au nord, au midi les Suèves. Mais ses tentatives étaient loin

de pouvoir rétablir l'unité. Ce fut bien pis à sa mort; son successeur

dans la mairie fut son petit-fils Théobald, sous sa veuve Plectrude.

Le roi Dagobert III, encore enfant, se trouva soumis à un maire

enfant, et tous deux à une femme. Les Neustriens s'affranchirent sans

peine. Ce fut à qui attaquerait l'Ostrasie ainsi désarmée: les

Frisons, les Neustriens la ravagèrent, les Saxons coururent toutes ses

possessions en Allemagne.

Les Ostrasiens, foulés par toutes les nations, laissèrent là Plectrude

et son fils. Ils tirèrent de prison un vaillant bâtard de Pepin, Carl,

surnommé Marteau. Pepin n'avait rien laissé à celui-ci. C'était une

branche maudite, odieuse à l'Église, souillée du sang d'un martyr.

Saint Lambert, évêque de Liège, avait un jour, à la table royale,

exprimé son mépris pour Alpaïde, la mère de Carl, la concubine de

Pepin; le frère d'Alpaïde força la maison épiscopale et tua l'évêque

en prières. Grimoald, fils et héritier de Pepin, étant allé en

pèlerinage au tombeau de saint Lambert, il y fut tué, sans doute par

les amis d'Alpaïde. Carl lui-même se signala comme ennemi de l'Église.

Son surnom païen de _Marteau_ me ferait volontiers douter s'il était

chrétien. On sait que le marteau est l'attribut de Thor, le signe de

l'association païenne, celui de la propriété, de la conquête barbare.

Cette circonstance expliquerait comment un empire, épuisé sous les

règnes précédents, fournit tout à coup tant de soldats et contre les

Saxons et contre les Sarrasins. Ces mêmes hommes, attirés dans les

armées de Carl par l'appât des biens de l'Église qu'il leur prodigua,

purent adopter peu à peu la croyance de leur nouvelle patrie, et

préparèrent une génération de soldats pour Pepin-le-Bref et

Charlemagne. Dans cette famille tout ecclésiastique des Carlovingiens,

le bâtard, le proscrit Carl, ou Charles-Martel, offre une physionomie

à part et très peu chrétienne[243].

[Note 243: _App. 109._]

D'abord les Neustriens, battus par lui à Vincy, près de Cambrai,

appelèrent à leur aide les Aquitains, qui, depuis la dissolution de

l'empire des Francs, formaient une puissance redoutable. Eudes, leur

duc, s'avança jusqu'à Soissons, s'unit aux Neustriens, qui n'en furent

pas moins vaincus. Peut-être eût-il continué la guerre avec avantage,

mais il avait alors un ennemi derrière lui. Les Sarrasins, maîtres de

l'Espagne, s'étaient emparés du Languedoc. De la ville romaine et

gothique de Narbonne, occupée par eux, leur innombrable cavalerie se

lançait audacieusement vers le Nord, jusqu'en Poitou, jusqu'en

Bourgogne[244], confiante dans sa légèreté et dans la vigueur

infatigable de ses chevaux africains. La célérité prodigieuse de ces

brigands, qui voltigeaient partout, semblait les multiplier; ils

commençaient à passer en plus grand nombre: on craignait que, selon

leur usage, après avoir fait un désert d'une partie des contrées du

Midi, ils ne finîssent par s'y établir. Eudes, défait une fois par

eux, s'adressa aux Francs eux-mêmes; une rencontre eut lieu près de

Poitiers entre les rapides cavaliers de l'Afrique et les lourds

bataillons des Francs (732). Les premiers, après avoir éprouvé qu'ils

ne pouvaient rien contre un ennemi redoutable par sa force et sa

masse, se retirèrent pendant la nuit. Quelle perte les Arabes

purent-ils éprouver, c'est ce qu'on ne saurait dire. Cette rencontre

solennelle des hommes du Nord et du Midi a frappé l'imagination des

chroniqueurs de l'époque; ils ont supposé que ce choc de deux races

n'avait pu avoir lieu qu'avec un immense massacre[245]. Charles-Martel

poussa jusqu'en Languedoc, il assiégea inutilement Narbonne, entra

dans Nîmes et essaya de brûler les Arènes qu'on avait changées en

forteresse. On distingue encore sur les murs la trace de l'incendie.

[Note 244: En 725, ils prirent Carcassonne, reçurent Nîmes à

composition, et détruisirent Autun. En 731, ils brûlèrent l'église de

Saint-Hilaire de Poitiers.]

[Note 245: _App. 110._]

Mais ce n'est pas du côté du Midi qu'il dut avoir le plus d'affaires;

l'invasion germanique était bien plus à craindre que celle des

Sarrasins. Ceux-ci étaient établis dans l'Espagne, et bientôt leurs

divisions les y retinrent. Mais les Frisons, les Saxons, les

Allemands, étaient toujours appelés vers le Rhin par la richesse de la

Gaule et par le souvenir de leurs anciennes invasions; ce ne fut que

par une longue suite d'expéditions que Charles-Martel parvint à les

refouler. Avec quels soldats put-il faire ces expéditions? Nous

l'ignorons, mais tout porte à croire qu'il recrutait ses armées en

Germanie. Il lui était facile d'attirer à lui des guerriers auxquels

il distribuait les dépouilles des évêques et des abbés de la Neustrie

et de la Bourgogne[246]. Pour employer ces mêmes Germains contre les

Germains leurs frères, il fallut les faire chrétiens. C'est ce qui

explique comment Charles devint vers la fin l'ami des papes, et leur

soutien contre les Lombards. Les missions pontificales créèrent dans

la Germanie une population chrétienne amie des Francs, et chaque

peuplade dut se trouver partagée entre une partie païenne qui resta

obstinément sur le sol de la patrie à l'état primitif de tribu, tandis

que la partie chrétienne fournit des bandes aux armées de

Charles-Martel, de Pepin et de Charlemagne.

[Note 246: _App. 111._]

L'instrument de cette grande révolution fut saint Boniface, l'apôtre

de l'Allemagne. L'Église anglo-saxonne, à laquelle il appartient,

n'était pas, comme celle d'Irlande, de Gaule ou d'Espagne, une soeur,

une égale de celle de Rome; c'était la fille des papes. Par cette

Église, romaine d'esprit[247], germanique de langue, Rome eut prise

sur la Germanie. Saint Colomban avait dédaigné de prêcher les Suèves.

Les Celtes, dans leur dur esprit d'opposition à la race germanique, ne

pouvaient être les instruments de sa conversion. Un principe de

rationalisme anti-hiérarchique, un esprit d'individualité, de

division, dominait l'Église celtique. Il fallait un élément plus

liant, plus sympathique, pour attirer au christianisme les derniers

venus des barbares. Il fallait leur parler du Christ au nom de Rome,

ce grand nom qui, depuis tant de générations, remplissait leur

oreille.

[Note 247: _App. 112._]

Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 1 / 10) · 第 16 / 37 段