Héritière du gouvernement municipal, l'Église était sortie des murs à

l'approche des barbares; elle s'était portée pour arbitre entre eux et

les vaincus. Et une fois hors des murs, elle s'arrêta dans les

campagnes. Fille de la cité, elle comprit que tout n'était pas dans la

cité; elle créa des évêques des champs et des bourgades, des

chorévêques[219]. Sa protection s'étendit à tous: ceux même qu'elle

n'ordonna point, elle les couvrit du signe protecteur de la tonsure.

Elle devint un immense asile. Asile pour les vaincus, pour les

Romains, pour les serfs des Romains; les serfs se précipitèrent dans

l'Église; plus d'une fois on fut obligé de leur en fermer les portes;

il n'y eut personne pour cultiver la terre. Asile pour les vainqueurs,

ils se réfugièrent dans l'Église contre le tumulte de la vie barbare,

contre leurs passions, leurs violences, dont ils souffraient autant

que les vaincus.

[Note 219: _App. 96._]

En même temps, d'immenses donations enlevaient la terre aux usages

profanes pour en faire la dot des hommes pacifiques, des pauvres, des

serfs. Les barbares donnèrent ce qu'ils avaient pris; ils se

trouvèrent avoir vaincu pour l'Église.

Les évêques du Midi, trop civilisés, rhéteurs et raisonneurs[220],

agissent peu sur les hommes de la première race. Les anciens sièges

métropolitains d'Arles, de Vienne, de Lyon même et de Bourges, perdent

de leur influence. Les évêques par excellence, les vrais patriarches

de la France, sont ceux de Reims et de Tours. Saint Martin de Tours

est l'oracle des barbares, ce que Delphes était pour la Grèce,

l'_ombilicus terrarum_, l'[Grec: outhar arourês].

[Note 220: _App. 97._]

C'est saint Martin qui garantit les traités. Les rois le consultent à

chaque instant sur leurs affaires, même sur leurs crimes. Chilpéric,

poursuivant son malheureux fils Mérovée, dépose un papier sur le

tombeau de saint Martin pour savoir s'il lui est permis de tirer le

suppliant de la basilique. Le papier resta blanc, dit Grégoire de

Tours. Ces suppliants, pour la plupart, gens farouches, et non moins

violents que ceux qui les poursuivent, embarrassent quelquefois

terriblement l'évêque; ils deviennent les tyrans de l'asile qui les

protège. Il faut voir dans le livre du bon évêque de Tours l'histoire

de cet Éberulf qui veut tuer Grégoire, qui frappe les clercs s'ils

tardent à lui apporter du vin. Les servantes du barbare, réfugiées

avec lui dans la basilique, scandalisent tout le clergé en regardant

curieusement les peintures sacrées qui en décoraient les parois.

Tours, Reims, et toutes leurs dépendances, sont exemptes d'impôts. Les

possessions de Reims s'étendent dans les pays les plus éloignés, dans

l'Ostrasie, dans l'Aquitaine. Chaque crime des rois barbares vaut à

l'Église quelque donation nouvelle. Tout le monde désire être donné à

l'Église; c'est une sorte d'affranchissement. Les évêques ne se font

nul scrupule de provoquer, d'étendre par des fraudes pieuses les

concessions des rois. Le témoignage des gens du pays les soutiendra,

s'il le faut. Tous, au besoin, attesteront que cette terre, ce

village, ont été jadis donnés par Clovis, par le bon Gontran, au

monastère, à l'évêché voisin, lequel n'en a été dépouillé que par une

violence impie. Chaque jour la connivence des prêtres et du peuple

devait ainsi enlever quelque chose au barbare, et profiter de sa

crédulité, de sa dévotion, de ses remords. Sous Dagobert, les

concessions remontent à Clovis; sous Pepin-le-Bref, à Dagobert.

Celui-ci donne en une seule fois vingt-sept bourgades à l'abbaye de

Saint-Denis. Son fils, dit l'honnête Sigebert de Gemblours, fonda

douze monastères et donna à saint Rémacle, évêque de Tongres, douze

lieues de long, douze lieues de large dans la forêt d'Ardenne.

La plus curieuse concession est celle de Clovis à saint Remi,

reproduite, ou plus probablement fabriquée, sous Dagobert:

«Clovis avait établi sa demeure à Soissons. Ce prince trouvait un

grand plaisir dans la compagnie et les entretiens de saint Remi; mais,

comme le saint homme n'avait dans le voisinage de la ville d'autre

habitation qu'un petit bien qui avait autrefois été donné à saint

Nicaise, le roi offrit à saint Remi de lui donner tout le terrain

qu'il pourrait parcourir pendant que lui-même ferait sa méridienne,

cédant en cela à la prière de la reine et à la demande des habitants

qui se plaignaient d'être surchargés d'exactions et contributions, et

qui, pour cette raison aimaient mieux payer à l'église de Reims qu'au

roi. Le bienheureux saint Remi se mit donc en chemin, et l'on voit

encore aujourd'hui les traces de son passage et les limites qu'il

marqua. Chemin faisant, un meunier repoussa le saint homme, ne voulant

pas que son moulin fût renfermé dans l'enceinte. «Mon ami, lui dit

avec douceur l'homme de Dieu, ne trouve pas mauvais que nous

possédions ensemble ce moulin.» Celui-ci l'ayant refusé de nouveau,

aussitôt la roue du moulin se mit à tourner à rebours; lors le meunier

de courir après saint Remi et de s'écrier: «Viens, serviteur de Dieu,

et possédons ensemble ce moulin.--Non, répondit le saint, il ne sera

ni à toi ni à moi.» La terre se déroba aussitôt, et un tel abîme

s'ouvrit, que jamais depuis il n'a été possible d'y établir un moulin.

«De même encore, le saint passant auprès d'un petit bois, ceux à qui

il appartenait l'empêchaient de le comprendre dans son domaine: «Eh

bien! dit-il, que jamais feuille ne vole ni branche ne tombe de ce

bois dans mon clos.» Ce qui a été en effet observé par la volonté de

Dieu, tant que le bois a duré, quoiqu'il fût tout à fait joignant et

contigu.

«De là, continuant son chemin, il arriva à Chavignon, qu'il voulut

aussi enclore, mais les habitants l'en empêchèrent. Tantôt repoussé et

tantôt revenant, mais toujours égal et paisible, il marchait toujours,

traçant les limites telles qu'elles existent encore. À la fin, se

voyant repoussé tout à fait, on rapporte qu'il leur dit: _Travaillez

toujours et demeurez pauvres et souffrants._ Ce qui s'accomplit encore

aujourd'hui, par la vertu et puissance de sa parole. Quand le roi

Clovis se fut levé après sa méridienne, il donna à saint Remi, par

rescrit de son autorité royale, tout le terrain qu'il avait enclos en

marchant; et, de ces biens, les meilleurs sont Luilly et Cocy, dont

l'Église de Reims jouit encore aujourd'hui paisiblement.

«Un homme très puissant, nommé Euloge, convaincu du crime de

lèse-majesté contre le roi Clovis, eut un jour recours à

l'intercession de saint Remi, et le saint homme lui obtint grâce de la

vie et de ses biens. Euloge, en récompense de ce service, offrit à son

généreux patron, en toute propriété, son village d'Épernay: le

bienheureux évêque ne voulut point accepter une rétribution temporelle

comme salaire de son intervention. Mais voyant Euloge couvert de

confusion et décidé à se retirer du monde, parce qu'il n'y pouvait

plus rester, ne méritant plus de vivre que par la clémence royale, au

déshonneur de sa maison, il lui donna un sage conseil, lui disant que,

s'il voulait être parfait, il vendît tous ses biens et en distribuât

l'argent aux pauvres, pour suivre Jésus-Christ. Ensuite, fixant la

valeur, et prenant dans le trésor ecclésiastique cinq mille livres

d'argent, il les donna à Euloge, et acquit à l'Église la propriété de

ses biens. Laissant ainsi à tous évêques et prêtres ce bon exemple

que, quand ils intercèdent pour ceux qui viennent se jeter dans le

sein de l'Église ou entre les bras des serviteurs de Dieu, et qu'ils

leur rendent quelque service, jamais ils ne le doivent faire en vue

d'une récompense temporelle, ni accepter en salaire des biens

passagers; mais bien au contraire, selon le commandement du Seigneur,

donner pour rien comme ils ont reçu pour rien....

«Saint Rigobert obtint du roi Dagobert des lettres d'immunité pour son

Église, lui remontrant que, sous tous les rois francs ses

prédécesseurs, depuis le temps de saint Remi et du roi Clovis, par lui

baptisé, elle avait toujours été libre et exempte de toute servitude

et charge publique. Le roi donc, voulant ratifier ou renouveler ce

privilège de l'avis de ses grands, et dans la même forme que les rois

ses prédécesseurs, ordonna que tous biens, villages et hommes,

appartenant à la sainte Église de Reims, ou à la basilique de

Saint-Remi situés ou demeurant tant en Champagne, dans la ville ou les

faubourgs de Reims, qu'en Ostrasie, Neustrie, Bourgogne, pays de

Marseille, Rouergue, Gévaudan, Auvergne, Touraine, Poitou, Limousin,

et partout ailleurs dans ses pays et royaumes, seraient à perpétuité

exempts de toute charge; qu'aucun juge public n'oserait entrer sur les

terres de ces deux saintes Églises de Dieu pour y faire leur séjour, y

rendre aucun jugement ou lever aucune taxe; enfin, qu'elles

conserveraient à toujours les immunités et privilèges à elles concédés

par les rois ses prédécesseurs...

«Ce vénérable évêque fut en fort grande amitié avec Pepin, maire du

palais, auquel il avait coutume d'envoyer fréquemment des eulogies, en

signe de bénédiction. Or, en ce moment, Pepin séjournait au village

de Gernicourt; et, ayant appris de l'évêque que cette demeure lui

plaisait, il la lui offrit, ajoutant qu'il lui donnerait en outre tout

le terrain dont il pourrait faire le tour tandis qu'il reposerait à

l'heure de midi. Rigobert, suivant donc l'exemple de saint Remi, se

mit en route et fit poser de distance en distance les limites qui se

voient encore aujourd'hui, et traça ainsi l'enceinte pour obvier à

toute contestation. À son réveil, Pepin, le trouvant de retour, lui

confirma la donation de tout le terrain qu'il venait d'enclore; et

pour indice mémorable du chemin qu'il a suivi, on y voit, en toute

saison, l'herbe plus riche et plus verte qu'en aucun autre lieu

d'alentour. Il est encore un autre miracle non moins digne d'attention

que le Seigneur se plaît à opérer sur ces terres, sans doute en vue

des mérites de son serviteur: c'est que, depuis la concession faite au

saint évêque, jamais tempête ni grêle ne fait dommage en son domaine;

et, tandis que tous les lieux d'alentour sont battus et ravagés,

l'orage s'arrête aux limites de l'Église, sans jamais oser les

franchir[221].»

[Note 221: Flodoard.]

Ainsi tout favorisait l'absorption de la société par l'Église, tout y

entrait, Romains et barbares, serfs et libres, hommes et terres, tout

se réfugiait au sein maternel. L'Église améliorait tout ce qu'elle

recevait du dehors: mais elle ne pouvait le faire sans se détériorer

d'autant elle-même. Avec les richesses l'esprit du monde entrait dans

le clergé, avec la puissance, la barbarie qui en était alors

inséparable. Les serfs devenus prêtres gardaient les vices de serfs,

la dissimulation, la lâcheté. Les fils des barbares devenus évêques

restaient souvent barbares. Un esprit de violence et de grossièreté

envahissait l'Église. Les écoles monastiques de Lérins, de

Saint-Maixent, de Reomé, de l'île Barbe, avaient perdu leur éclat; les

écoles épiscopales d'Autun, de Vienne, de Poitiers, de Bourges,

d'Auxerre, subsistaient silencieusement. Les conciles devenaient de

plus en plus rares: cinquante-quatre au sixième siècle, vingt au

septième, sept seulement dans la première moitié du huitième.

Le génie spiritualiste de l'Église se réfugia dans les moines. L'état

monastique fut un asile pour l'Église, comme l'Église l'avait été pour

la société. Les monastères d'Irlande et d'Écosse, mieux préservés du

mélange germanique, tentèrent une réformation du clergé gaulois.

Ainsi, au premier âge de l'Église, le Breton Pélage avait allumé

l'étincelle qui éclaira tout l'Occident; puis le breton Faustus, plus

modéré dans les mêmes doctrines, ouvrit la glorieuse école de Lérins.

Au second âge, ce fut encore un Celte, mais cette fois un Irlandais,

saint Colomban, qui entreprit la réforme des Gaules. Un mot sur

l'Église celtique.

Les Kymry de Bretagne et de Galles, rationalistes, les Gaëls

d'Irlande, poètes et mystiques, présentent toutefois dans leur

histoire ecclésiastique un caractère commun, l'esprit d'indépendance

et l'opposition contre Rome. Ils s'entendaient mieux avec les Grecs,

et gardèrent longtemps, malgré l'éloignement, malgré tant de

révolutions, tant de misères diverses, des relations avec les Églises

de Constantinople et d'Alexandrie. Déjà Pélage est un vrai fils

d'Origène. Quatre cents ans plus tard, l'Irlandais Scot traduit les

Pères grecs, et adopte le panthéisme alexandrin. Saint Colomban, au

septième siècle, défend aussi contre le pape de Rome l'usage grec de

célébrer la Pâque: «Les Irlandais, dit-il, sont meilleurs astronomes

que vous autres Romains[222].» Ce fut un Irlandais, un disciple de

saint Colomban, Virgile, évêque de Salzbourg, qui affirma le premier

que la terre est ronde, et que nous avons des antipodes. Toutes les

sciences étaient alors cultivées avec éclat dans les monastères

d'Écosse et d'Irlande. Ces moines, appelés _culdées_[223], ne

connaissaient guère plus de hiérarchie que les modernes presbytériens

d'Écosse. Ils vivaient douze à douze, sous un abbé élu par eux;

l'évêque n'était, conformément au sens étymologique, qu'un

surveillant. Le célibat ne paraît pas avoir été régulièrement observé

dans cette Église[224]. Elle se distinguait encore par la forme

particulière de la tonsure, et quelques autres singularités. En

Irlande, on baptisait avec du lait[225].

[Note 222: _App. 98._]

[Note 223: Solitaires de Dieu. _Deus_ et _Celare_, _Cella_, ont des

racines analogues dans les langues latine et celtique.]

[Note 224: Les femmes et les enfants des culdées réclamaient une part

dans les dons faits à l'autel. (Low.)]

[Note 225: _App. 99._]

Le plus célèbre de ces établissements des culdées est celui d'Iona,

fondé, comme presque tous, sur les ruines des écoles druidiques: Iona,

la sépulture de soixante-dix rois d'Écosse, la mère des moines,

l'oracle de l'Occident au septième et au huitième siècle. C'était la

ville des morts, comme Arles dans les Gaules et Thèbes en Égypte.

La guerre que les empereurs soutinrent contre les nombreux usurpateurs

qui sortirent de la Bretagne, dans les derniers siècles de

l'Empire[226], les papes la continuèrent contre l'hérésie celtique,

contre Pélage, contre l'Église écossaise et irlandaise. À cette

Église, toute grecque de langue et d'esprit, Rome opposa souvent des

Grecs; dès le commencement du cinquième siècle, elle envoie contre eux

Palladios, platonicien d'Alexandrie; mais les doctrines de Palladios

parurent bientôt aussi peu orthodoxes que celles qu'il attaquait. Des

hommes plus sûrs furent envoyés, saint Loup, saint Germain

d'Auxerre[227], et trois disciples de saint Germain, Dubricius,

Iltutus, et saint Patrice, le grand apôtre de l'Irlande. On sait

toutes les fables dont on a orné la vie de ce dernier; la plus

incroyable, c'est qu'il n'ait trouvé nulle connaissance de l'écriture

dans un pays que nous voyons en si peu d'années tout couvert de

monastères, et fournissant des missionnaires à tout l'Occident.

L'invasion saxonne fit trêve aux querelles religieuses; mais dès que

les Saxons furent définitivement établis, le pape envoya en Bretagne

le moine Augustin, de l'ordre de Saint-Benoît. Les envoyés de Rome

réussirent auprès des Saxons d'Angleterre, et commencèrent cette

conquête spirituelle qui devait avoir de si grands résultats. Du

monastère d'Iona, fondé précisément à la même époque par saint

Colomban, sortit son célèbre disciple, saint Colombanus[228], dont

nous avons vu le zèle hardi contre Brunehaut. Ce missionnaire ardent

et impétueux rattacha un instant la Gaule aux principes de l'Église

irlandaise.

[Note 226: Britannia, fertilis provincia tyrannorum. (Saint Jérôme.)]

[Note 227: Saint Loup naquit à Toul, épousa la soeur de saint Hilaire,

évêque d'Arles, fut moine à Lérins, puis évêque de Troyes.--Saint

Germain, né à Auxerre, fut d'abord duc des troupes de la marche

Armorique et Nervicane. De retour à Auxerre, il se livrait tout entier

à la chasse, et élevait des trophées en mémoire des succès qu'il y

obtenait. Saint Amator, évêque de la ville, l'en chassa, puis le

convertit et l'ordonna prêtre malgré lui. Il eut pour disciples sainte

Geneviève et saint Patrice. Saint Germain et saint Martin, le chasseur

et le soldat, étaient les deux saints les plus populaires de la

France. Mais saint Hubert succéda à saint Germain dans le patronage

des chasseurs.]

[Note 228: Saint Colomban explique lui-même le rapport mystique de son

nom avec les mots _jona_, _barjona_, qui signifie colombe dans les

livres saints.]

La chute des enfants de Sigebert et de Brunehaut, la réunion de

l'Ostrasie à la Neustrie, était une occasion favorable. Dans la

Neustrie, dans tout le midi des Gaules, les traces de l'invasion

disparaissant, les Germains s'étaient comme fondus dans la population

gauloise et romaine. Les races antiques reprenaient force, la Neustrie

avait repoussé l'Ostrasie sous Frédégonde, et se l'était réunie sous

Clotaire. Ce prince et son fils Dagobert, moins Francs que Romains,

devaient être favorables aux progrès de l'Église celtique, dont les

moeurs et les lumières faisaient honte au caractère barbare qu'avait

pris celle des Gaules.

Saint Colomban avait passé d'abord en Gaule avec douze compagnons. Une

foule d'autres semblent les avoir suivis pour peupler les nombreux

monastères que fondèrent ces premiers apôtres. Pour saint Colomban,

nous l'avons vu d'abord s'établir dans les plus profondes solitudes

des Vosges, sur les ruines d'un temple païen, circonstance que son

biographe remarque dans toutes les fondations du saint. Là, il reçut

bientôt les enfants de tous les grands de cette partie de la Gaule.

Mais la jalousie des évêques vint l'y troubler. La singularité des

rites irlandais prêtait à leurs attaques[229]. La liberté avec

laquelle il parla à Theuderic et Brunehaut détermina son expulsion de

Luxeuil. Reconduit par la Loire hors des Gaules, il y rentra par les

États de Clotaire II, qui le reçut avec honneur. Ce fut en effet pour

ce prince un immense avantage d'apparaître aux yeux des peuples comme

le protecteur des saints, que ses ennemis persécutaient. De là

Colomban passa en Suisse, où saint Gall, son disciple, fonda le fameux

monastère de ce nom; puis il se fixa en Italie près du Bavarois

Agilulfe, roi des Lombards; il s'y bâtit une retraite à Bobbio, et y

resta jusqu'à sa mort, quelques instances que lui fît Clotaire

vainqueur de revenir auprès de lui. C'est de là qu'il écrivit au pape

ses lettres éloquentes et bizarres, pour la réunion des Églises

irlandaise et romaine. Il y parle au nom du roi et de la reine des

Lombards; c'est, dit-il, à leur prière qu'il écrit. Peut-être les

opinions qu'il exprime sur la supériorité de l'Église d'Irlande

étaient-elles partagées par Clotaire et Dagobert, son fils. Du moins,

nous voyons ces princes multiplier par toute la France les monastères

de saint Colomban; au contraire, la race ostrasienne des Carlovingiens

doit s'unir étroitement avec le pape, et assujettir tous les

monastères à la règle de saint Benoît.

[Note 229: _App. 100._]

Des grandes écoles de Luxeuil et de Bobbio sortaient les fondateurs

d'une foule d'abbayes: saint Gall, dont nous avons parlé; saints Magne

et Théodore, premiers abbés de Kempten et Fuessen près d'Augsbourg;

saint Attale de Bobbio; saint Romaric de Remiremont; saint Omer, saint

Bertin, saint Amand, ces trois apôtres de la Flandre; saint Wandrille,

parent des Carlovingiens, fondateur de la grande école de Fontenelle

en Normandie, qui doit être à son tour la métropole de tant d'autres.

Ce fut Clotaire II qui éleva saint Amand à l'épiscopat, et Dagobert

voulut que son fils fût baptisé par ce saint. Saint Éloi, le ministre

de Dagobert, fonde en Limousin Solignac, d'où sortira saint Remacle,

le grand évêque de Liège. Il avait dit un jour à Dagobert: «Seigneur,

accordez-moi ce don, pour que j'en fasse une échelle par où vous et

moi nous monterons au ciel.»

À côté de ces écoles, on vit des vierges savantes en ouvrir d'autres

aux personnes de leur sexe. Sans parler de celles de Poitiers et

d'Arles, de celle de Maubeuge, où sainte Aldegonde écrivit ses

révélations, sainte Gertrude, abbesse de Nivelle, avait été étudier en

Irlande; sainte Bertille, abbesse de Chelles, était si célèbre qu'une

foule de disciples des deux sexes affluaient autour d'elle de toute la

Gaule et de la Grande-Bretagne.

Quelle était la règle nouvelle à laquelle tant de monastères s'étaient

soumis? Les bénédictins[230] ne demandent pas mieux que de nous

persuader qu'elle n'est autre que celle de saint Benoît, et les textes

mêmes qu'ils allèguent prouvent évidemment le contraire. Par exemple,

des religieuses obtiennent de saint Donat, disciple de saint Colomban,

devenu évêque de Besançon, qu'il fera pour elles un rapprochement des

règles de saint Césaire d'Arles, de saint Benoît, de saint Colomban;

saint Projectus en fit autant pour d'autres religieuses. Ces règles

n'étaient donc pas les mêmes.

[Note 230: L'Église de Rome était fortement intéressée à supprimer les

écrits d'un ennemi, qui avait pourtant laissé dans la mémoire des

peuples une si grande réputation de sainteté. Aussi la plupart des

livres de saint Colomban ont péri. Quelques-uns se trouvaient encore

au seizième siècle à Besançon et à Bobbio, d'où ils furent, dit-on,

portés aux bibliothèques de Rome et de Milan.]

La règle de saint Colomban, opposée en ceci à la règle de saint

Benoît, ne prescrit pas l'obligation d'un travail régulier; elle

assujettit le moine à un nombre énorme de prières. En général, elle ne

porte pas cette empreinte d'esprit positif qui distingue l'autre à un

si haut degré. Elle prescrit de même l'obéissance, mais elle ne laisse

pas les peines à l'arbitraire de l'abbé; elle les indique d'avance

pour chaque délit avec une minutieuse et bizarre précision. Dans cet

étrange code pénal, bien des choses scandalisent le lecteur moderne.

«Un an de pénitence pour le moine qui a perdu une hostie; pour le

moine qui a failli avec une femme, deux jours au pain et à l'eau, un

jour seulement s'il ignorait que ce fut une faute.» En général, la

tendance est mystique; le législateur a plus égard aux pensées qu'aux

actes.--«La chasteté du moine, dit-il, s'estime par ses pensées: que

sert qu'il soit vierge de corps, s'il ne l'est d'esprit[231]?».

[Note 231: _App. 101._]

Cette réforme, doublement remarquable et par son éclat, et par sa

liaison avec le réveil des races vaincues dans les Gaules, était loin

pourtant de satisfaire aux besoins du temps. Ce n'était pas de

pratiques pieuses, d'élans mystiques qu'il s'agissait, lorsque la

barbarie pesait si lourdement, et qu'une invasion nouvelle était

toujours imminente sur le Rhin. Saint Benoît avait compris qu'il

fallait à une telle époque un monachisme plus humble, plus laborieux,

pour défricher la terre, devenue tout inculte et sauvage, pour

défricher l'esprit des barbares. Mais l'Église irlandaise, animée d'un

indomptable esprit d'individualité et d'opposition, n'était d'accord

ni avec Rome, ni avec elle-même. Saint Gall, le principal disciple de

saint Colomban, refusa de le suivre en Italie, resta en Suisse, et y

travailla pour son compte[232]. Saint Colomban, passant alors en

Italie, s'occupa de combattre l'arianisme des Orientaux; c'était se

tourner vers le monde fini, vers le passé, au lieu de regarder vers la

Germanie, vers l'avenir. Comme il était encore sur le Rhin, il eut un

instant l'idée d'entreprendre la conversion des Suèves; plus tard,

celle des Slaves. Un ange l'en détourna dans un songe, et, lui traçant

une image du monde, il lui désigna l'Italie. Ce défaut de sympathie

pour les Germains, pour les travaux obscurs de leur conversion, est-il

la condamnation de saint Colomban et de l'Église celtique? Les

missionnaires anglo-saxons, disciples soumis de Rome, vont, avec le

secours d'une dynastie ostrasienne, recueillir dans l'Allemagne cette

moisson que l'Irlande n'a pu, ou n'a pas voulu cueillir[233].

[Note 232: _App. 102._]

[Note 233: Les Bollandistes disent très bien qu'il y a entre la règle

de saint Colomban et celle de saint Benoît la même différence qu'entre

les règles des franciscains et des dominicains. C'est l'opposition de

la loi et de la grâce. L'ordre de Saint-Benoît devait prévaloir: 1º

sur le RATIONALISME des Pélagiens; 2º sur le MYSTICISME de saint

Colomban.]

* * * * *

Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 1 / 10) · 第 15 / 37 段