envoya demander à son oncle Gontran la restitution des villes qui
avaient fait partie du patrimoine de Sigebert. «Le roi Childebert
envoya vers le roi Gontran l'évêque Égidius, Gontran-Boson, Sigewald
et beaucoup d'autres. Lorsqu'ils furent entrés, l'évêque dit: «Nous
rendons grâces au Dieu tout-puissant, ô roi très pieux, de ce
qu'après bien des fatigues il t'a remis en possession des pays qui
dépendent de ton royaume.» Le roi lui dit: «On doit rendre de dignes
actions de grâces au Roi des rois, au Seigneur des seigneurs, dont la
miséricorde a daigné accomplir ces choses; car on ne t'en doit aucune
à toi qui, par tes perfides conseils et tes parjures, as fait
incendier l'année passée tous mes États; toi qui n'as jamais tenu ta
foi à aucun homme, toi dont l'astuce est partout fameuse, et qui te
conduis partout, non en évêque, mais en ennemi de notre royaume!» À
ces paroles, l'évêque, outré de colère, se tut. Un des députés dit:
«Ton neveu Childebert te supplie de lui faire rendre les cités dont
son père était en possession.» Gontran répondit à celui-ci: «Je vous
ai déjà dit que nos traités me confèrent ces villes, c'est pourquoi je
ne veux point les rendre.» Un autre député lui dit: «Ton neveu te prie
de lui faire remettre cette sorcière de Frédégonde, qui a fait périr
un grand nombre de rois, pour qu'il venge sur elle la mort de son
père, de son oncle et de ses cousins.» Le roi lui répondit: «Elle ne
pourra être remise en son pouvoir, parce qu'elle a un fils qui est
roi; mais tout ce que vous dites contre elle, je ne le crois pas
vrai.» Ensuite Gontran-Boson s'approcha du roi comme pour lui rappeler
quelque chose; et, comme le bruit s'était répandu que Gondovald venait
d'être proclamé roi, Gontran, prévenant ses paroles, lui dit: «Ennemi
de notre pays et de notre trône, qui précédemment es allé en Orient
exprès pour placer sur notre trône un Ballomer (le roi appelait ainsi
Gondovald), homme toujours perfide et qui ne tiens rien de ce que tu
promets!» Boson lui répondit: «Toi, seigneur et roi, tu es assis sur
le trône royal, et personne n'a osé répondre à ce que tu dis; je
soutiens que je suis innocent de cette affaire. S'il y a quelqu'un,
égal à moi, qui m'impute en secret ce crime, qu'il vienne publiquement
et qu'il parle. Pour toi, très pieux roi, remets le tout au jugement
de Dieu; qu'il décide, lorsqu'il nous aura vu combattre en champ
clos.» À ces paroles, comme tout le monde gardait le silence, le roi
dit: «Cette affaire doit exciter tous les guerriers à repousser de nos
frontières un étranger dont le père a tourné la meule, et, pour dire
vrai, son père a manié la carde et peigné la laine.» Et, quoiqu'il se
puisse bien faire qu'un homme ait à la fois ces deux métiers, un des
députés répondit à ce reproche du roi: «Tu prétends donc que cet homme
a eu deux pères, un cardeur et un meunier? Cesse, ô roi, de parler si
mal; car on n'a point ouï dire qu'un seul homme, si ce n'est en
matière spirituelle, puisse avoir deux pères.» Comme ces paroles
excitaient le rire d'un grand nombre, un autre député dit: «Nous te
disons adieu, ô roi, puisque tu ne veux pas rendre les cités de ton
neveu, nous savons que la hache est entière qui a tranché la tête à
tes frères; elle te fera bientôt sauter la cervelle»; et ils se
retirèrent ainsi avec scandale. À ces mots le roi, enflammé de colère,
ordonna qu'on leur jetât à la tête pendant qu'ils se retiraient du
fumier de cheval, des herbes pourries, de la paille, du foin pourri
et la boue puante de la ville. Couverts d'ordures, les députés se
retirèrent, non sans essuyer un grand nombre d'injures et d'outrages.
Cette réponse de Gontran réunit les Ostrasiens aux Aquitains en faveur
de Gondovald. Les grands du Midi l'accueillirent[211], et sous leur
conduite il fit de rapides progrès. Il se vit bientôt maître de
Toulouse, de Bordeaux, de Périgueux, d'Angoulême. Il recevait au nom
du roi d'Ostrasie le serment des villes qui avaient appartenu à
Sigebert. Le danger devenait grand pour le vieux roi de Bourgogne. Il
savait que Brunehaut, Childebert et les grands d'Ostrasie favorisaient
Gondovald, que Frédégonde elle-même était tentée de traiter avec lui,
que l'évêque de Reims était secrètement dans son parti; tous ceux du
Midi y étaient ouvertement. La défection du parti romain
ecclésiastique, dont il s'était cru si sûr, obligea Gontran de se
rapprocher des Ostrasiens; il adopta son neveu Childebert, et le nomma
son héritier, lui rendit tout ce qu'il réclamait, et promit à
Brunehaut de lui laisser cinq des principales cités d'Aquitaine, que
sa soeur avait apportées en dot, comme ancienne possession des Goths.
[Note 211: _App. 91._]
La réconciliation des rois de Bourgogne et d'Ostrasie découragea le
parti de Gondovald. Les Aquitains montrèrent autant d'empressement à
l'abandonner qu'ils en avaient mis à l'accueillir. Il fut obligé, de
s'enfermer dans la ville de Comminges, avec les grands qui s'étaient
le plus compromis. Ceux-ci épiaient le moment de livrer le malheureux,
et de faire leur paix à ses dépens. L'un d'eux n'attendit pas même
l'occasion; il s'enfuit avec les trésors de Gondovald.
«Un grand nombre montaient sur la colline et parlaient souvent avec
Gondovald, lui prodiguant les injures et lui disant: «Es-tu ce peintre
qui, dans le temps du roi Clotaire, barbouillait dans les oratoires
les murs et les voûtes? Es-tu celui que les habitants des Gaules
avaient coutume d'appeler du nom de Ballomer? Es-tu celui qui, à cause
de ses prétentions, a si souvent été tondu et exilé par les rois des
Francs? dis-nous au moins, ô le plus misérable des hommes, qui t'a
conduit en ces lieux; qui t'a donné l'audace extraordinaire
d'approcher des frontières de nos seigneurs et rois. Si quelqu'un t'a
appelé, dis-le à haute voix. Voilà la mort présente devant tes yeux,
voilà la fosse que tu as cherchée longtemps, et dans laquelle tu viens
te précipiter. Dénombre-nous tes satellites, déclare-nous ceux qui
t'ont appelé.» Gondovald, entendant ces paroles, s'approchait et
disait du haut de la porte: «Que mon père Clotaire m'ait eu en
aversion, c'est ce que personne n'ignore; que j'aie été tondu par lui
et ensuite par mon frère, c'est ce qui est connu de tous. C'est ce
motif qui m'a fait retirer en Italie auprès du préfet Narsès; là j'ai
pris femme et engendré deux fils. Ma femme étant morte, je pris avec
moi mes enfants et j'allai à Constantinople; j'ai vécu jusqu'à ce
temps, accueilli par les empereurs avec beaucoup de bonté. Il y a
quelques années, Gontran-Boson étant venu à Constantinople, je
m'informai à lui, avec empressement, des affaires de mes frères, et je
sus que notre famille était fort diminuée, et qu'il n'en restait que
Childebert, fils de mon frère, et Gontran mon frère; que les fils du
roi Chilpéric étaient morts avec lui, et qu'il n'avait laissé qu'un
petit enfant; que mon frère Gontran n'avait pas d'enfant, et que mon
neveu Childebert n'était pas très brave. Alors Gontran-Boson, après
m'avoir exactement exposé ces choses, m'invita en disant: _Viens,
parce que tu es appelé par tous les principaux du royaume de
Childebert, et personne n'ose dire un mot contre toi, car nous savons
tous que tu es fils de Clotaire; et il n'est resté personne dans les
Gaules pour gouverner ce royaume, à moins que tu ne viennes._ Ayant
fait de grands présents à Gontran-Boson, je reçus son serment dans
douze lieux saints, afin de venir ensuite avec sécurité dans ce
royaume. Je vins à Marseille, où l'évêque me reçut avec une extrême
bonté, car il avait des lettres des principaux du royaume de mon
neveu; je m'avançai de là vers Avignon, auprès du patrice Mummole.
Mais Gontran-Boson, violant son serment et sa promesse, m'enleva mes
trésors et les retint en son pouvoir. Reconnaissez donc que je suis
roi comme mon frère Gontran; cependant, si votre esprit est enflammé
d'une si grande haine, qu'on me conduise au moins vers votre roi, et
s'il me reconnaît pour son frère, qu'il fasse ce qu'il voudra. Si vous
ne voulez pas même cela, qu'il me soit permis de m'en retourner là
d'où je suis venu. Je m'en irai sans faire aucun tort à personne.
Pour que vous sachiez que ce que je dis est vrai, interrogez Radegonde
à Poitiers et Ingiltrude à Tours; elles vous affirmeront la vérité de
mes paroles.» Pendant qu'il parlait ainsi, un grand nombre accueillait
son discours avec des injures et des outrages...
«Mummole, l'évêque Sagittaire et Waddon s'étant rendus auprès de
Gondovald, lui dirent: «Tu sais quels serments de fidélité nous
t'avons prêtés. Écoute à présent un conseil salutaire: éloigne-toi de
cette ville, et présente-toi à ton frère comme tu l'as souvent
demandé. Nous avons déjà parlé avec ces hommes, et ils ont dit que le
roi ne voulait pas perdre ton appui, parce qu'il est resté peu
d'hommes de votre race.» Mais Gondovald, comprenant leur artifice,
leur dit tout baigné de larmes: «C'est sur votre invitation que je
suis venu dans ces Gaules. De mes trésors qui comprenaient des sommes
immenses d'or et d'argent, et différents objets, une partie est dans
la ville d'Avignon, une partie a été pillée par Gontran-Boson. Quant à
moi, plaçant, après le secours de Dieu, tout mon espoir en vous, je me
suis confié à vos conseils, et j'ai toujours souhaité de régner par
vous. Maintenant, si vous m'avez trompé, répondez-en auprès de Dieu,
et qu'il juge lui-même ma cause.» À ces paroles, Mummole répondit:
«Nous ne te disons rien de mensonger, mais voilà de braves guerriers
qui t'attendent à la porte. Défais maintenant mon baudrier d'or dont
tu es ceint, pour ne pas paraître marcher avec orgueil; prends ton
épée et rends-moi la mienne.» Gondovald lui dit: «Ce que je vois dans
ces paroles, c'est que tu me dépouilles de ce que j'ai reçu et porté
par amitié pour toi.» Mais Mummole affirmait avec serment qu'on ne lui
ferait aucun mal. Ayant donc passé la porte, Gondovald fut reçu par
Ollon, comte de Bourges, et par Boson. Mummole, étant rentré dans la
ville avec ses satellites, ferma la porte très solidement. Se voyant
livré à ses ennemis, Gondovald leva les mains et les yeux au ciel, et
dit: «Juge éternel, véritable vengeur des innocents, Dieu de qui toute
justice procède, à qui le mensonge déplaît, en qui ne réside aucune
ruse ni aucune méchanceté, je te confie ma cause, te priant de me
venger promptement de ceux qui ont livré un innocent entre les mains
de ses ennemis.» Après ces paroles, ayant fait le signe de la croix,
il s'en alla avec les hommes ci-dessus nommés. Quand ils se furent
éloignés de la porte, comme la vallée au-dessous de la ville descend
rapidement, Ollon l'ayant poussé le fit tomber en s'écriant: «Voilà
votre Ballomer qui se dit frère et fils de roi.» Ayant lancé son
javelot, il voulut l'en percer; mais, l'arme, repoussée par les
cercles de la cuirasse, ne lui fit aucun mal. Comme Gondovald s'était
relevé et s'efforçait de remonter sur la hauteur, Boson lui brisa la
tête d'une pierre; il tomba aussitôt et mourut; toute la multitude
accourut; et l'ayant percé de leurs lances, ils lui lièrent les pieds
avec une corde, et le traînèrent tout à l'entour du camp. Lui ayant
arraché les cheveux et la barbe, ils le laissèrent sans sépulture dans
l'endroit où ils l'avaient tué.»
Gontran, rassuré par la mort de Gondovald, aurait fait payer aux
évêques l'appui qu'ils lui avaient prêté, s'il n'eût été lui-même
prévenu par la mort.
Cet événement, qui ouvrit la Bourgogne au roi d'Ostrasie, semblait par
suite lui livrer encore la Neustrie. Elle résista cependant; les
Ostrasiens, l'ayant envahie, s'étonnèrent de voir une forêt mobile
s'avancer contre eux; c'était l'armée neustrienne qui s'était chargée
de branchages[212]; ils s'enfuirent. Ce fut le dernier succès de
Frédégonde et de Landeric, son amant, qu'elle avait, disait-on, donné
pour remplaçant à Chilpéric. Elle mourut peu de temps après.
Childebert était mort avant elle. Toute la Gaule se trouva dans les
mains de trois enfants, les deux fils de Childebert, appelés
Theudebert II et Theuderic II, et Clotaire II, fils de Chilpéric.
Celui-ci était bien faible contre les deux autres. Il fut contraint de
céder aux Bourguignons ce qui était entre la Seine et la Loire, aux
Ostrasiens les pays entre la Seine, l'Oise et l'Ostrasie. Mais les
dissensions des vainqueurs devaient bientôt lui rendre plus qu'il
n'avait perdu.
[Note 212: Ainsi dans Shakespeare, Macbeth, acte V... «Je regardais du
côté de Birnham, quand tout à coup il m'a semblé que la forêt se
mettait en mouvement...»--De même l'armée des hommes de Kent qui
marcha contre Guillaume-le-Conquérant, après la bataille d'Hastings.]
La vieille Brunehaut avait cru régner sous Theudebert, son petit-fils,
en l'enivrant par les plaisirs. Elle n'y réussit que trop bien. Le
prince imbécile fut bientôt gouverné par une jeune esclave qui chassa
Brunehaut. Réfugiée près de Theuderic, en Bourgogne, dans un pays
livré à l'influence romaine, elle y eut plus d'ascendant. Elle fit et
défit les maires du palais, tua Bertoald, qui l'avait bien reçue, lui
substitua son amant Protadius; mais le peuple ayant mis en pièces ce
favori, elle eut encore le crédit d'élever au pouvoir un certain
Claudius. Ce gouvernement fut d'abord sans gloire. Les Ostrasiens et
les Germains leurs alliés enlevèrent au royaume de Bourgogne le
Sundgaw, le Turgaw, l'Alsace, la Champagne, et ravagèrent tout ce qui
s'étend entre les lacs de Genève et de Neufchâtel. L'effroi de ces
invasions paraît avoir réuni les populations du Midi.
«La dix-septième année de son règne, au mois de mars, dit Frédégaire,
le roi Theuderic rassembla une armée à Langres, de toutes les
provinces de son royaume, et la dirigeant par Andelot, après avoir
pris le château de Nez, il s'achemina vers la ville de Toul. Là,
Theudebert étant venu à sa rencontre, avec l'armée des Ostrasiens, ils
se livrèrent bataille dans la plaine de Toul. Theuderic l'emporta sur
Theudebert et renversa son armée. Dans ce combat, les Francs perdirent
une multitude d'hommes vaillants. Theudebert, ayant tourné le dos,
traversa le territoire de Metz, passa les Vosges, et arriva toujours
fuyant à Cologne. Theuderic le suivait de près avec son armée. Un
homme saint et apostolique Léonisius, évêque de Mayence, aimant la
vaillance de Theuderic, et haïssant la sottise de Theudebert, vint
au-devant de Theuderic, et lui dit: «Achève ce que tu as commencé, car
ton utilité exige que tu poursuives et recherches la cause du mal. Une
fable rustique raconte que le loup étant un jour monté sur la
montagne, comme ses fils commençaient déjà à chasser, il les appela à
lui sur cette montagne et leur dit: «Aussi loin que vos yeux peuvent
voir, de quelque côté que vous les tourniez, vous n'avez point d'amis,
si ce n'est quelques-uns de votre espèce. Achevez donc ce que vous
avez commencé.»
«Theuderic, ayant traversé les Ardennes, parvint à Tolbiac avec son
armée. Theudebert avec les Saxons, les Thuringiens et le reste des
nations d'outre-Rhin qu'il avait pu rassembler, marcha contre
Theuderic et lui livra une nouvelle bataille à Tolbiac. On assure que
ni les Francs, ni aucune autre nation d'autrefois, n'avaient encore
livré de combat si acharné... Cependant Theuderic vainquit encore
Theudebert, car Dieu marchait avec lui, et l'armée de Theudebert fut
moissonnée par l'épée depuis Tolbiac jusqu'à Cologne. Dans certains
lieux, les morts couvraient entièrement la face de la terre. Le même
jour Theuderic parvint à Cologne, et il y trouva tous les trésors de
Theudebert. Il envoya Berthaire, son chambellan, à la poursuite de
Theudebert, qui fuyait au delà du Rhin, accompagné de peu de
personnes. Il l'atteignit et le présenta à Theuderic, dépouillé de ses
habits royaux. Theuderic accorda à Berthaire ses dépouilles, tout son
équipage royal et son cheval; mais il envoya Theudebert, chargé de
chaînes, à Châlons.» La chronique de Saint-Bénigne rapporte que
Brunehaut, son aïeule, le fit d'abord ordonner prêtre, que bientôt
après elle le fit périr. «D'après l'ordre de Theuderic, un soldat
saisit par le pied un fils de Theudebert encore enfant, et le frappa
contre la pierre jusqu'à ce que son cerveau sortit de sa tête
brisée[213].»
[Note 213: Frédégaire.]
L'Ostrasie et la Bourgogne, réunies sous Theuderic ou plutôt sous
Brunehaut, semblaient menacer la Neustrie d'une ruine certaine. La
mort de Theuderic et l'avènement de ses trois fils enfants ne
changeaient rien à cette situation, si les ennemis de Clotaire eussent
été unis. Mais l'Ostrasie était honteuse et irritée de sa défaite
récente. En Bourgogne même, le parti romain et ecclésiastique n'était
plus pour Brunehaut. Pour être sûr de ce parti, il fallait avoir pour
soi les ecclésiastiques, les gagner à tout prix, et régner avec eux.
Brunehaut les mit contre elle en faisant assassiner saint Didier,
évêque de Vienne, qui avait voulu ramener Theuderic à sa femme
légitime, et éloigner de lui les maîtresses dont sa grand'mère
l'entourait. L'Irlandais saint Colomban, le restaurateur de la vie
monastique, ce missionnaire hardi qui réformait les rois comme les
peuples, parla à Theuderic avec la même liberté, et refusa de bénir
ses fils: «Ce sont, dit-il, les fils de l'incontinence et du crime.»
Chassé de Luxeuil et de l'Ostrasie, il se réfugia chez Clotaire II, et
sembla légitimer la cause de la Neustrie par sa présence sacrée.
Tout abandonna Brunehaut. Les grands d'Ostrasie la haïssaient, comme
appartenant aux Goths, aux Romains (ces deux mots étaient presque
synonymes); les prêtres et le peuple avaient en horreur la
persécutrice des saints[214]. Jusque-là ennemie de l'influence
germanique, elle fut obligée de s'appuyer contre Clotaire du secours
des Germains, des barbares. Déjà l'évêque de Metz, Arnolph, et son
frère Pepin (Pipin), passèrent à Clotaire avant la bataille; les
autres se firent battre, et furent mollement poursuivis par Clotaire.
Ils étaient gagnés d'avance. Le maire Warnachaire avait stipulé qu'il
conserverait cette charge pendant sa vie. La vieille Brunehaut, fille,
soeur, mère, aïeule de tant de rois, fut traitée avec une atroce
barbarie; on la lia par les cheveux, par un pied et par un bras, à la
queue d'un cheval indompté qui la mit en pièces. On lui reprocha la
mort de dix rois; on lui compta par-dessus ses crimes ceux de
Frédégonde. Le plus grand sans doute aux yeux des barbares, c'était
d'avoir restauré sous quelque rapport l'administration impériale. La
fiscalité, les formes juridiques, la prééminence de l'astuce sur la
force, voilà ce qui rendait le monde irréconciliable à l'idée de
l'ancien Empire, que les rois goths avaient essayé de relever. Leur
fille Brunehaut avait suivi leurs traces. Elle avait fondé une foule
d'églises, de monastères; les monastères alors étaient des écoles.
Elle avait favorisé les missions que le pape envoyait chez les
Anglo-Saxons de la Grande-Bretagne. L'emploi de cet argent, arraché au
peuple par tant d'odieux moyens, ne fut pas sans gloire et sans
grandeur. Telle fut l'impression du long règne de Brunehaut, que celle
de l'Empire semble en avoir été affaiblie dans le nord des Gaules; le
peuple fit honneur à la fameuse reine d'Ostrasie d'une foule de
monuments romains. Des fragments de voies romaines qui paraissent
encore en Belgique et dans le nord de la France sont appelées
chaussées de Brunehaut. On montrait près de Bourges un château de
Brunehaut, une tour de Brunehaut à Étampes, la pierre de Brunehaut
près de Tournai, le fort de Brunehaut près de Cahors.
[Note 214: Moine de Saint-Gall.]
* * * * *
La Neustrie résista sous Frédégonde; sous son fils elle vainquit.
Victoire nominale, si l'on veut, qu'elle ne devait qu'à la haine des
Ostrasiens contre Brunehaut; victoire de la faiblesse, victoire des
vieilles races, des Gaulois-Romains et des prêtres. L'année même qui
suit la victoire de Clotaire (614), les évêques sont appelés à
l'assemblée des leudes. Ils y viennent de toute la Gaule au nombre de
soixante-dix-neuf. C'est l'intronisation de l'Église. Les deux
aristocraties, laïque et ecclésiastique, dressent une _constitution
perpétuelle_. Plusieurs articles d'une remarquable libéralité indiquent
la main ecclésiastique: Défense aux juges de condamner, sans l'entendre,
un homme libre, ou même un esclave.--Quiconque viole la paix publique
doit être puni de mort.--Les leudes rentrent dans les biens dont ils ont
été dépouillés dans les guerres civiles.--L'élection des évêques est
assurée au peuple.--Les évêques sont les seuls juges des
ecclésiastiques.--Les tributs établis depuis Chilpéric et ses frères
sont abolis. Les évêques, devenus grands propriétaires, devaient, plus
que personne, profiter de cette abolition.--Ainsi commence avec Clotaire
II cette domination de l'Église, qui ne fait que se consolider sous les
Carlovingiens, et qui n'a d'autre entr'acte que la tyrannie de
Charles-Martel.
Nous savons peu de chose de Clotaire II, davantage de Dagobert. Sage,
juste et justicier, Dagobert commence son règne par faire le tour de
ses États, selon la coutume des rois barbares. Roi d'Ostrasie du
vivant de son père, il ne garda pas longtemps après lui ses ministres
ostrasiens. Les deux hommes principaux du pays, Arnolph, archevêque de
Metz, puis Pepin, son frère, furent éloignés, et firent place au
Neustrien Éga. Entouré de ministres romains, de l'orfèvre saint Éloi
et du référendaire saint Ouen, il s'occupe de fonder des couvents,
fait fabriquer des ornements d'église. Ses scribes écrivent pour la
première fois les lois barbares; on écrit les lois alors qu'elles
commencent à s'effacer. Le Salomon des Francs, comme celui des Juifs,
peuple ses palais de belles femmes[215], et se partage entre ses
concubines et ses prêtres.
[Note 215: _App. 92._]
Ce prince pacifique est l'ami naturel des Grecs. Allié de l'empereur
Héraclius, il intervient dans les affaires des Lombards et des
Wisigoths. Dans cette vieillesse précoce de tous les peuples barbares,
la décadence des Francs est encore entourée d'une sorte d'éclat.
Toutefois, il est facile d'apercevoir combien de faiblesse se cache
sous ces apparences. Dès le vivant de Clotaire, l'Ostrasie a repris
les provinces qui lui avaient été enlevées; elle a exigé un roi
particulier, et Dagobert, roi de ce pays à quinze ans, n'y a été
effectivement qu'un instrument entre les mains de Pepin et d'Arnolph.
Son père devient roi de Neustrie, l'Ostrasie réclame encore un
gouvernement particulier, et se fait donner pour roi le fils du roi,
le jeune Sigebert. Clotaire II a remis le tribut aux Lombards pour une
somme une fois payée. Les Saxons, défaits, dit-on, par les
Francs[216], se dispensent pourtant de livrer à Dagobert les cinq
cents vaches qu'ils payaient jusque-là tous les ans. Les Vendes,
affranchis des Avares par le Franc Samo, marchand guerrier qu'ils
prirent pour chef[217], repoussent le joug de Dagobert, et défont les
Francs, les Bavarois et les Lombards unis contre eux. Les Avares
fugitifs eux-mêmes s'établissent de force en Bavière, et Dagobert ne
s'en défait que par une perfidie[218]. Quant à la soumission des
Bretons et des Gascons, elle semble volontaire: ils rendent hommage
moins aux guerriers qu'aux prêtres, et le duc des Bretons, saint
Judicaël, refuse de manger à la table du roi pour prendre place à
celle de saint Ouen.
[Note 216: _App. 93._]
[Note 217: _App. 94._]
[Note 218: _App. 95._]
C'est qu'alors en effet le vrai roi, c'est le prêtre. Au milieu même
de ces bruyantes invasions de barbares, qui semblaient près de tout
détruire, l'Église avait fait son chemin à petit bruit. Forte,
patiente, industrieuse, elle avait en quelque sorte étreint toute la
société nouvelle, de manière à la pénétrer. De bonne heure elle avait
abandonné la spéculation pour l'action; elle avait repoussé la
hardiesse du pélagianisme, ajourné la grande question de la liberté
humaine.