peuple livré à l'influence romaine, ecclésiastique. C'est à l'Église
que Clovis avait dû en grande partie ses rapides conquêtes. Ses
successeurs s'abandonnèrent de bonne heure aux conseils des Romains,
des vaincus[193]. Et il devait en être ainsi; sans compter qu'ils
étaient bien plus souples, bien plus flatteurs, eux seuls étaient
capables d'inspirer à leurs maîtres quelques idées d'ordre et
d'administration, de substituer peu à peu un gouvernement régulier aux
caprices de la force, et d'élever la royauté barbare sur le modèle de
la monarchie impériale. Nous voyons déjà sous Theudebert, petit-fils
de Clovis, le ministre romain Parthenius, qui veut imposer des tributs
aux Francs, et qui est massacré par eux à la mort de ce roi.
[Note 193: _App. 86._]
Un autre petit-fils de Clovis, Chramne, fils de Clotaire, avait pour
confident le Poitevin Léon; pour ennemi, l'évêque de Clermont, Cantin,
créature des Francs; pour amis, les Bretons, chez lesquels il se
retira, lorsque, ayant échoué dans une tentative de révolte, il fut
poursuivi par son père. Le malheureux se réfugia avec toute sa
famille dans une cabane, où son père le fit brûler.
Clotaire, seul roi de la Gaule (558-561) par la mort de ses trois
frères, laissait en mourant quatre fils. Sigebert eut les campements de
l'Est, ou, comme parlent les chroniqueurs, le royaume d'Ostrasie; il
résida à Metz: rapproché ainsi des tribus germaniques, dont plusieurs
restaient alliées des Francs, il semblait devoir tôt ou tard prévaloir
sur ses frères. Chilpéric eut la Neustrie, et fut appelé roi de
Soissons. Gontran eut la Bourgogne; sa capitale fut Chalon-sur-Saône.
Pour le bizarre royaume de Charibert, qui réunissait Paris et
l'Aquitaine, la mort de ce roi répartit ses États entre ses frères.
L'influence romaine fut plus forte encore sous ces princes. Nous les
voyons généralement livrés à des ministres gaulois, goths ou romains.
Ces trois mots sont alors presque synonymes. Dans le commerce des
barbares, les vaincus ont pris quelque chose de leur énergie. «Le roi
Gontran, dit Grégoire de Tours, honora du patriciat Celsus, homme élevé
de taille, fort d'épaules, robuste de bras, plein d'emphase dans ses
paroles, d'à-propos dans ses répliques, exercé dans la lecture du droit;
il devint si avide qu'il spolia fréquemment les églises, etc.» Sigebert
choisit un Arverne pour envoyé à Constantinople. Nous trouvons parmi ses
serviteurs un Andarchius, «parfaitement instruit dans les oeuvres de
Virgile, dans le code Théodosien et l'art des calculs[194]».
[Note 194: Grégoire de Tours.]
C'est à ces Romains qu'il faut désormais attribuer en grande partie ce
qui se fait de bien et de mal sous les rois des Francs. C'est à eux
qu'on doit rapporter la fiscalité renaissante[195]; nous les voyons
figurer dans la guerre même, et souvent avec éclat. Ainsi, tandis que
le roi d'Ostrasie est battu par les Avares, et se laisse prendre par
eux, le Romain Mummole, général du roi de Bourgogne, bat les Saxons et
les Lombards, les force d'acheter leur retour d'Italie en Allemagne,
et de payer tout ce qu'ils prennent sur la route[196].
[Note 195: Frédégaire parle de la tyrannie fiscale d'un Protadius,
maire du palais en 605, sous Theuderic, et favori de Brunehaut.]
[Note 196: _App. 87._]
L'origine de ces ministres gaulois des rois francs était souvent très
basse. Rien ne les fait mieux connaître que l'histoire du serf
Leudaste, qui devint comte de Tours. «Leudaste naquit dans l'île de
Rhé, en Poitou, d'un nommé Léocade, serviteur chargé des vignes du
fisc. On le fit venir pour le service royal, et il fut placé dans les
cuisines de la reine; mais comme il avait dans sa jeunesse les yeux
chassieux, et que l'âcreté de la fumée leur était contraire, on le fit
passer du pilon au pétrin. Quoiqu'il parût se plaire au travail de la
pâte fermentée, il prit la fuite et quitta le service. On le ramena
deux ou trois fois, et, ne pouvant l'empêcher de s'enfuir, on le
condamna à avoir une oreille coupée. Alors, comme il n'était aucun
crédit capable de cacher le signe d'infamie dont il avait été marqué
en son corps, il s'enfuit chez la reine Marcovèfe, que le roi
Charibert, épris d'un grand amour pour elle, avait appelée à son lit à
la place de sa soeur. Elle le reçut volontiers, et l'éleva aux
fonctions de gardien de ses meilleurs chevaux. Tourmenté de vanité et
livré à l'orgueil, il brigua la place de comte des écuries, et l'ayant
obtenue, il méprisa et dédaigna tout le monde, s'enfla de vanité, se
livra à la dissolution, s'abandonna à la cupidité, et, favori de sa
maîtresse, il s'entremit de côté et d'autre dans ses affaires. Après
sa mort, engraissé de butin, il obtint par ses présents, du roi
Charibert, d'occuper auprès de lui les mêmes fonctions; ensuite, en
punition des péchés accumulés du peuple, il fut nommé comte de Tours.
Là, il s'enorgueillit de sa dignité avec une fierté encore plus
insolente, se montra âpre au pillage, hautain dans les disputes,
souillé d'adultère, et par son activité à semer la discorde et à
porter des accusations calomnieuses, il amassa des trésors
considérables.» Cet intrigant, que nous ne connaissons, il est vrai,
que par les récits de Grégoire de Tours, son ennemi personnel, essaya,
dit-il, de le perdre en le faisant accuser d'avoir mal parlé de la
reine Frédégonde. Mais le peuple s'assembla en grand nombre, et le roi
se contenta du serment de l'évêque, qui dit la messe sur trois autels.
Les évêques assemblés menaçaient même le roi de le priver de la
communion. Leudaste fut tué quelque temps après par les gens de
Frédégonde.
Les grands noms, les noms populaires de cette époque, ceux qui sont
restés dans la mémoire des hommes, sont ceux des reines, et non des
rois: ceux de Frédégonde et de Brunehaut. La seconde, fille du roi des
Goths d'Espagne, esprit imbu de la culture romaine, femme pleine de
grâce et d'insinuation, fut appelée, par son mariage avec Sigebert,
dans la sauvage Ostrasie, dans cette Germanie gauloise, théâtre d'une
invasion éternelle. Frédégonde, au contraire, génie tout barbare,
s'empara de l'esprit du pauvre roi de Neustrie, roi grammairien et
théologien, qui dut aux crimes de sa femme le nom de Néron de la
France. Elle lui fit d'abord étrangler sa femme légitime, Galswinthe,
soeur de Brunehaut; puis ses beaux-fils y passèrent, puis son
beau-frère Sigebert. Cette femme terrible, entourée d'hommes dévoués
qu'elle fascinait de son génie meurtrier, dont elle troublait la
raison par d'enivrants breuvages[197], frappait par eux ses ennemis.
Les dévoués antiques de l'Aquitaine et de la Germanie, les sectateurs
des Hassassins, qui, sur un signe de leur chef, allaient en aveugles
tuer et mourir, se retrouvent dans les serviteurs de Frédégonde.
Elle-même, belle et homicide tout entourée de superstitions
païennes[198], nous apparaît comme une Walkyrie scandinave. Elle
suppléa par l'audace et le crime à la faiblesse de la Neustrie, fit à
ses puissants rivaux une guerre de ruse et d'assassinats, et sauva
peut-être l'occident de la Gaule d'une nouvelle invasion des
barbares[199].
[Note 197: Grégoire de Tours. Frédégonde donne un breuvage à deux
clercs pour qu'ils aillent assassiner Childebert.]
[Note 198: _App. 88._]
[Note 199: «De Frédégonde te souvienne!» dit saint Ouen à son ami
Ébroin, défenseur de la Neustrie contre l'Ostrasie.--La prédominance
appartint d'abord à la Neustrie. Depuis Clovis, et avant le complet
anéantissement de l'autorité royale, sous les maires du palais, quatre
rois ont réuni toute la monarchie franque: ce sont des rois de
Neustrie:--Clotaire Ier, 558-561.--Clotaire II, 613-628.--Dagobert
Ier, 631-638.--Clovis II, 655-656.--En effet, c'était en Neustrie que
s'était établi Clovis, avec la tribu alors prépondérante.--La Neustrie
était plus centrale, plus romaine, plus ecclésiastique.--L'Ostrasie
était en proie aux fluctuations continuelles de l'émigration
germanique.]
L'époux de Brunehaut, Sigebert, roi d'Ostrasie, avait en effet appelé
les Germains. Chilpéric ne put tenir contre ces bandes. Elles se
répandirent jusqu'à Paris, incendiant tout village, emmenant tout
homme en captivité. Sigebert lui-même ne savait comment contenir ses
terribles auxiliaires, qui ne lui auraient pas laissé sur quoi
régner[200]. Il était cependant parvenu à resserrer Chilpéric dans
Tournai, il se croyait roi de Neustrie, et déjà se faisait élever sur
le pavois, lorsque deux hommes de Frédégonde, armés de couteaux
empoisonnés, sortent de la foule et le poignardent (575). Ses
ministres goths furent à l'instant massacrés par le peuple. Brunehaut,
de victorieuse, de toute-puissante qu'elle était, devint captive de
Chilpéric et de Frédégonde, qui lui laissèrent pourtant la vie[201].
Elle trouva ensuite le moyen d'échapper, grâce à l'amour qu'elle avait
inspiré à Mérovée, fils de Chilpéric. Le malheureux fut aveuglé par
sa passion au point d'épouser Brunehaut; c'était épouser la mort. Son
père le fit tuer. L'évêque de Rouen, Prétextat, homme imprudent et
léger qui avait eu l'audace de les marier, fut protégé d'abord par les
scrupules de Chilpéric; plus tard Frédégonde s'en débarrassa.
[Note 200: «Les bourgs situés aux environs de Paris furent entièrement
consumés par la flamme, dit Grégoire de Tours; l'ennemi détruisit les
maisons comme tout le reste, et emmena même les habitants en
captivité. Sigebert conjurait qu'on n'en fît rien; mais il ne pouvait
contenir la fureur des peuples venus de l'autre bord du Rhin. Il
supportait donc tout avec patience, jusqu'à ce qu'il pût revenir dans
son pays. Quelques-uns de ces païens se soulevèrent contre lui, lui
reprochant de s'être soustrait au combat; mais lui, plein
d'intrépidité, monta à cheval, se présenta devant eux, les apaisa par
des paroles de douceur, et ensuite en fit lapider un grand nombre.»]
[Note 201: Chilpéric vint à Paris prendre les trésors de Brunehaut, et
la relégua elle-même à Rouen, et ses filles à Meaux.]
Brunehaut rentra dans l'Ostrasie, où son fils enfant, Childebert II,
régnait nominalement. Mais les grands ne voulurent plus obéir à
l'influence gothique et romaine. Ils étaient même sur le point de tuer
le Romain Lupus, duc de Champagne, le seul d'entre eux qui fût dévoué
à Brunehaut. Elle se jeta au milieu des bataillons armés, et lui donna
ainsi le temps d'échapper. Les grands d'Ostrasie, sentant leur
supériorité sur la Gaule romaine de Bourgogne, où régnait Gontran,
voulaient descendre avec leurs troupes barbares dans le Midi, et
promettaient part à Chilpéric. Plusieurs des grands de la Bourgogne
les appelaient. Chilpéric y donnait la main; mais ses troupes furent
battues par le vaillant patrice Mummole, dont les succès sur les
Saxons et les Lombards avaient déjà protégé le royaume de Gontran.
D'autre part, les hommes libres d'Ostrasie, soulevés contre les
grands, peut-être à l'instigation de Brunehaut, les accusaient de
trahir le jeune roi. Il semble en effet qu'à cette époque les grands
d'Ostrasie et de Bourgogne se soient secrètement entendus pour se
délivrer des rois Mérovingiens.
Dans la Neustrie, au contraire, le pouvoir royal paraît se fortifier.
Moins belliqueuse que le royaume d'Ostrasie, moins riche que celui de
Bourgogne, la Neustrie ne pouvait subsister qu'autant que les vaincus
y reprendraient place à côté des vainqueurs. Aussi voyons-nous
Chilpéric employer des milices gauloises contre les Bretons[202]. Il
semblerait que, malgré sa férocité naturelle, Chilpéric eût essayé de
se concilier les vaincus d'une manière plus directe encore. Dans une
guerre contre Gontran, il tua un des siens qui n'arrêtait point le
pillage. En même temps il bâtissait des cirques à Soissons et à Paris,
il donnait des spectacles à l'exemple de ceux des Romains. Lui-même il
faisait des vers en langue latine[203], surtout des hymnes et des
prières. Il essaya, comme les empereurs Zénon et Anastase, d'imposer
aux évêques un CREDO de sa façon, où l'on nommerait Dieu sans faire
mention de la distinction des trois personnes. Le premier évêque
auquel il montra cette pièce la rejeta avec mépris, et l'aurait
déchirée s'il eût été plus près du prince. La patience de celui-ci
indique assez combien il ménageait l'Église[204].
[Note 202: Grégoire de Tours.]
[Note 203: _App. 89._]
[Note 204: _App. 90._]
Ces grossiers essais de résurrection de gouvernement impérial
entraînèrent le renouvellement de la fiscalité qui avait ruiné
l'Empire. Chilpéric fit faire une sorte de cadastre, exigeant, dit
Grégoire de Tours, une amphore de vin par demi-arpent. Ces exactions,
peut-être inévitables dans la lutte terrible que la Neustrie soutenait
contre l'Ostrasie secondée des barbares, n'en parurent pas moins
intolérables, après une si longue interruption. C'est sans doute pour
cette cause, tout autant que pour les meurtres dont Grégoire de Tours
nous a transmis les horribles détails, que les noms de Chilpéric et de
Frédégonde sont restés exécrables dans la mémoire du peuple. Ils
crurent eux-mêmes, lorsqu'une épidémie leur enleva leurs enfants, que
les malédictions du pauvre avaient attiré sur eux la colère du ciel.
«En ces jours-là, le roi Chilpéric tomba grièvement malade; et
lorsqu'il commençait à entrer en convalescence, le plus jeune de ses
fils, qui n'était pas encore régénéré par l'eau ni le Saint-Esprit,
tomba malade à son tour. Le voyant à l'extrémité, on le lava dans les
eaux du baptême. Peu de temps après il se trouva mieux; mais son frère
aîné, nommé Chlodebert, fut pris de la maladie. Sa mère Frédégonde, le
voyant en danger de mort, fut saisie de contrition, et dit au roi:
«Voilà longtemps que la miséricorde divine supporte nos mauvaises
actions; elle nous a souvent frappés de fièvres et autres maux, et
nous ne nous sommes pas amendés. Voilà que nous avons déjà perdu des
fils; les larmes des pauvres[205], les gémissements des veuves, les
soupirs des orphelins, vont causer la mort de ceux-ci, et il ne nous
reste plus l'espérance d'amasser pour personne; nous thésaurisons, et
nous ne savons plus pour qui. Nos trésors demeureront dénués de
possesseurs, pleins de rapine et de malédiction. Nos celliers ne
regorgeaient-ils pas de vin? Le froment ne remplissait-il pas nos
greniers? Nos trésors n'étaient-ils pas combles d'or, d'argent, de
pierres précieuses, de colliers et d'autres ornements impériaux? Et
voilà que nous perdons ce que nous avions de plus beau. Maintenant, si
tu consens, viens et brûlons ces injustes registres; qu'il nous
suffise, pour notre fisc, de ce qui suffisait à ton père, le roi
Clotaire.»
[Note 205: On peut juger de la violence de ce gouvernement par la
manière dont Chilpéric dota sa fille Rigunthe. Il fit enlever comme
esclaves, pour la suivre en Espagne, une foule de colons royaux; un
grand nombre se donnèrent la mort, et le cortège partit en chargeant
le roi de malédictions.]
«Après avoir dit ces paroles, en se frappant la poitrine de ses poings,
la reine se fit donner les registres que Marc lui avait apportés des
cités qui lui appartenaient. Les ayant jetés dans le feu, elle se tourna
vers le roi et lui dit: «Qui t'arrête? fais ce que tu me vois faire,
afin que, si nous perdons nos chers enfants, nous échappions du moins
aux peines éternelles.» Le roi, touché de repentir, jeta au feu tous les
registres de l'impôt, et, les ayant brûlés, envoya partout défendre à
l'avenir d'en faire de semblables. Après cela, le plus jeune de leurs
petits enfants mourut accablé d'une grande langueur. Ils le portèrent
avec beaucoup de douleur de leur maison de Braine à Paris, et le firent
ensevelir dans la basilique de Saint-Denis. On arrangea Chlodebert sur
un brancard, et on le conduisit à Soissons, à la basilique de
Saint-Médard. Ils le présentèrent au saint tombeau, et firent un voeu
pour lui; mais, déjà épuisé et manquant d'haleine, il rendit l'esprit au
milieu de la nuit. Ils l'ensevelirent dans la basilique de
Saint-Crépin-et-Saint-Crépinien, martyrs. Il y eut un grand gémissement
dans tout le peuple: les hommes suivirent ses obsèques en deuil, et les
femmes couvertes de vêtements lugubres, comme elles ont coutume de les
porter aux funérailles de leurs maris. Le roi Chilpéric fit ensuite de
grands dons aux églises et aux pauvres[206].»
[Note 206: Grégoire de Tours.]
«... Après le synode dont j'ai parlé, j'avais déjà dit adieu au roi,
et me préparais à m'en retourner chez moi; mais, ne voulant pas m'en
aller sans avoir dit adieu à Salvius et l'avoir embrassé, j'allai le
chercher, et le trouvai dans la cour de la maison de Braine; je lui
dis que j'allais retourner chez moi, et, nous étant éloignés un peu
pour causer, il me dit: «Ne vois-tu, pas au-dessus de ce toit ce que
j'y aperçois?--J'y vois, lui dis-je, un petit bâtiment que le roi a
dernièrement fait élever au-dessus.» Et il dit: «N'y vois-tu pas autre
chose?--Rien autre chose,» lui dis-je. Supposant qu'il parlait ainsi
par manière de jeu, j'ajoutai: «Si tu vois quelque chose de plus,
dis-le-moi.» Et lui, poussant un profond soupir, me dit: «Je vois le
glaive de la colère divine tiré et suspendu sur cette maison.» Et
véritablement les paroles de l'évêque ne furent pas menteuses; car,
vingt jours après, moururent, comme nous l'avons dit, les deux fils du
roi[207].»
[Note 207: Idem.]
Chilpéric lui-même périt bientôt, assassiné, selon les uns par un
amant de Frédégonde, selon d'autres par les émissaires de Brunehaut,
qui aurait voulu venger ses deux époux, Sigebert et Mérovée (an 584).
La veuve de Chilpéric, son fils enfant, et l'Église, et tous les
ennemis de l'Ostrasie et des barbares, se tournèrent vers le roi de
Bourgogne, le _bon_ Gontran. Celui-ci était en effet le meilleur de
tous ces Mérovingiens. On ne lui reprochait que deux ou trois
meurtres. Livré aux femmes, au plaisir, il semblait adouci par le
commerce des Romains du Midi et des gens d'Église; il avait beaucoup
de déférence pour ceux-ci; «il était, dit Frédégaire, comme un prêtre
entre les prêtres[208]».
[Note 208: Une femme guérit son fils de la fièvre quarte en lui
donnant de l'eau où elle avait fait infuser une frange du manteau de
Gontran. (Grégoire de Tours).]
Gontran se déclara le protecteur de Frédégonde et de son fils Clotaire
II. Frédégonde lui jura, et lui fit jurer par deux cents guerriers
francs, que Clotaire était bien fils de Chilpéric. Ce bon homme semble
chargé de la partie comique dans le drame terrible de l'histoire
mérovingienne. Frédégonde se jouait de sa simplicité[209]. La mort de
tous ses frères semble avoir vivement frappé son imagination. Il fit
serment de poursuivre le meurtrier de Chilpéric jusqu'à la neuvième
génération, «pour faire cesser cette mauvaise coutume de tuer les
rois». Il se croyait lui-même en péril. «Il arriva qu'un certain
dimanche, après que le diacre eut fait faire silence au peuple, pour
qu'on entendît la messe, le roi, s'étant tourné vers le peuple, dit:
«Je vous conjure, hommes et femmes qui êtes ici présents, gardez-moi
une fidélité inviolable, et ne me tuez pas comme vous avez tué
dernièrement mes frères; que je puisse au moins pendant trois ans
élever mes neveux que j'ai faits mes fils adoptifs, de peur qu'il
n'arrive, ce que veuille détourner le Dieu éternel! qu'après ma mort
vous ne périssiez avec ces petits enfants, puisqu'il ne resterait de
notre famille aucun homme fort pour vous défendre[210].»
[Note 209: Grégoire de Tours: «Gontran protégeait Frédégonde et
l'invitait souvent à des repas, lui promettant qu'il serait pour elle
un solide appui. Un certain jour qu'ils étaient ensemble, la reine se
leva et dit adieu au roi, qui la retint en lui disant: «Prenez encore
quelque chose.» Elle lui dit: «Permettez-moi, je vous en prie,
seigneur, car il m'arrive, selon la coutume des femmes, qu'il faut que
je me lève pour enfanter.» Ces paroles le rendirent stupéfait, car il
savait qu'il n'y avait que quatre mois qu'elle avait mis un fils au
monde; il lui permit cependant de se retirer.»]
[Note 210: Grégoire de Tours.]
Tout le peuple adressa des prières au Seigneur, pour qu'il lui plût de
conserver Gontran. Lui seul en effet pouvait protéger la Bourgogne et
la Neustrie contre l'Ostrasie, la Gaule contre la Germanie, l'Église,
la civilisation contre les barbares. L'évêque de Tours se déclara
hautement pour Gontran: «Nous fîmes dire (c'est Grégoire lui-même qui
parle) à l'évêque et aux citoyens de Poitiers que Gontran était
maintenant père des deux fils de Sigebert et de Chilpéric, et qu'il
possédait tout le royaume, comme son père Clotaire autrefois.»
Poitiers, rivale de Tours, ne suivit point son impulsion. Elle aima
mieux reconnaître le roi d'Ostrasie, trop éloigné pour lui être à
charge. Pour les hommes du Midi, Aquitains et Provençaux, ils crurent
que, dans l'affaiblissement de la famille mérovingienne, représentée
par un vieillard et deux enfants, ils pourraient se faire un roi qui
dépendrait d'eux. Ils appelèrent de Constantinople un Gondovald qui se
disait issu du sang des rois francs. L'histoire de cette tentative,
donnée tout au long par Grégoire de Tours, fait admirablement
connaître les grands du midi de la Gaule, les Mummole, les
Gontran-Boson, gens équivoques et doubles d'origine et de politique,
moitié Romains, moitié barbares, et leurs liaisons avec les ennemis de
la Bourgogne et de la Neustrie, avec les Grecs byzantins et les
Allemands d'Ostrasie.
«Gondovald, qui se disait fils du roi Clotaire, était arrivé à
Marseille, venant de Constantinople. Il faut ici exposer en peu de
mots quelle était son origine. Né dans les Gaules, il avait été élevé
avec soin, instruit dans les lettres, et, selon la coutume des rois de
ce pays, portait les boucles de ses cheveux flottantes sur ses
épaules; il fut présenté au roi Childebert par sa mère, qui lui dit:
«Voilà ton neveu, le fils du roi Clotaire: comme son père le hait,
prends-le avec toi, car il est de ta chair.» Celui-ci, qui n'avait pas
de fils, le prit et le garda avec lui. Cette nouvelle ayant été
annoncée au roi Clotaire, il envoya des messagers à son frère pour lui
dire: «Envoie ce jeune homme pour qu'il vienne vers moi.» Son frère le
lui envoya sans retard. Clotaire, l'ayant vu, ordonna qu'on lui coupât
la chevelure, disant: «Il n'est pas né de moi.» Après la mort de
Clotaire, le roi Charibert le reçut; mais Sigebert, l'ayant fait
venir, coupa de nouveau sa chevelure et l'envoya dans la ville
d'Agrippine, maintenant appelée Cologne. Ses cheveux étant revenus,
il s'échappa de ce lieu et se rendit près de Narsès, qui gouvernait
alors l'Italie. Là il prit une femme, engendra des fils et se rendit à
Constantinople. De là, à ce qu'on rapporte, il fut longtemps après
invité par quelqu'un à revenir dans les Gaules, et, débarquant à
Marseille, il fut reçu par l'évêque Théodore qui lui donna des
chevaux, et il alla rejoindre le duc Mummole. Mummole occupait alors,
comme nous l'avons dit, la cité d'Avignon. Mais à cause de cela le duc
Gontran-Boson se saisit de l'évêque Théodore et le fit garder,
l'accusant d'avoir introduit un étranger dans les Gaules, et de
vouloir par ce moyen soumettre le royaume des Francs à la domination
de l'empereur. Théodore produisit, dit-on, une lettre signée de la
main des grands du roi Childebert, et il dit: «Je n'ai rien fait par
moi-même, mais seulement ce qui nous a été commandé par nos maîtres et
seigneurs.»....... «Gondovald se réfugia dans une île de la mer, pour
y attendre l'événement. Le duc Gontran-Boson partagea avec un des ducs
du roi Gontran les trésors de Gondovald, et emporta, dit-on, en
Auvergne une immense quantité d'or, d'argent et d'autres choses.»