premiers pas des Francs dans la Gaule. «On rapporte qu'alors
Chlogion, homme puissant et distingué dans son pays, fut roi des
Francs; il habitait Dispargum, sur la frontière du pays de Tongres.
Les Romains occupaient aussi ces pays, c'est-à-dire vers le midi
jusqu'à la Loire. Au delà de la Loire, le pays était aux Goths. Les
Burgundes, attachés aussi à la secte des ariens, habitaient au delà du
Rhône, qui coule auprès de la ville de Lyon. Chlogion, ayant envoyé
des espions dans la ville de Cambrai, et fait examiner tout le pays,
défit les Romains et s'empara de cette ville. Après y être demeuré
quelque temps, il conquit le pays jusqu'à la Somme. Quelques-uns
prétendent que le roi Mérovée, qui eut pour fils Childéric, était né
de sa race[179].»
[Note 179: Grégoire de Tours.]
Il est probable que plusieurs des chefs des Francs, par exemple ce
Childéric, qu'on nous présente comme fils de Mérovée, père de Clovis,
avaient eu des titres romains, comme au siècle précédent Mellobaud et
Arbogast. Nous voyons en effet Égidius, un général romain, un partisan
de l'empereur Majorien, un ennemi des Goths et de leur créature
l'empereur arverne Avitus, succéder au chef des Francs, Childéric,
momentanément chassé par les siens. Ce n'est pas sans doute en qualité
de chef héréditaire et national[180], c'est comme maître de la milice
impériale qu'Égidius remplace Childéric. Ce dernier, accusé d'avoir
violé des vierges libres, s'est retiré chez les Thuringiens, dont il
enlève la reine; il retourne parmi les Francs après la mort
d'Égidius, et son fils Clovis, qui lui succède, prévaut aussi sur le
patrice Syagrius, fils d'Égidius. Syagrius, vaincu à Soissons, se
réfugie chez les Goths, qui le livrent à Clovis (an 486). Celui-ci est
revêtu plus tard des insignes du consulat par l'empereur de
Constantinople, Anastase.
[Note 180: _App. 80._]
Clovis ne commandait encore qu'à la petite tribu des Francs de
Tournai, lorsque plusieurs bandes suéviques désignées sous le nom
d'_All-men_ (tous hommes ou tout à fait hommes) menacèrent de passer
le Rhin. Les Francs prirent les armes, comme à l'ordinaire, pour
fermer le passage aux nouveaux venus. En pareil cas, toutes les tribus
s'unissaient sous le chef le plus brave[181]. Clovis eut ainsi
l'honneur de la victoire commune. Il embrassa en cette occasion le
culte de la Gaule romaine. C'était celui de sa femme Clotilde, nièce
du roi des Bourguignons. Il avait fait voeu, disait-il, pendant la
bataille, d'adorer le Dieu de Clotilde, s'il était vainqueur; trois
mille de ses guerriers l'imitèrent[182]. Ce fut une grande joie dans
le clergé des Gaules, qui plaça dès lors dans les Francs l'espoir de
sa délivrance. Saint Avitus, évêque de Vienne, et sujet des
Bourguignons ariens, n'hésitait pas à lui écrire: «Quand tu combats,
c'est à nous qu'est la victoire.» Ce mot fut commenté éloquemment par
saint Remi au baptême de Clovis: «Sicambre, baisse docilement la tête;
brûle ce que tu as adoré, et adore ce que tu as brûlé.» Ainsi l'Église
prenait solennellement possession des barbares.
[Note 181: _App. 81._]
[Note 182: _App. 82._]
Cette union de Clovis avec le clergé des Gaules semblait devoir être
fatale aux Bourguignons. Il avait déjà essayé de profiter d'une guerre
entre leurs rois, Godegisile et Gondebaud. Il avait pour prétexte
contre celui-ci et son arianisme et la mort du père de Clotilde, que
Gondebaud avait tué; nul doute qu'il ne fût appelé par les évêques.
Gondebaud s'humilia. Il amusa les évêques par la promesse de se faire
catholique. Il leur confia ses enfants à élever. Il accorda aux
Romains une loi plus douce qu'aucun peuple barbare n'en avait encore
accordé aux vaincus. Enfin il se soumit à payer un tribut à Clovis.
Alaric II, roi des Wisigoths, partageant les mêmes craintes, voulut
gagner Clovis, et le vit dans une île de la Loire. Celui-ci lui donna
de bonnes paroles, mais immédiatement après il convoque ses Francs.
«Il me déplaît, dit-il, que ces ariens possèdent la meilleure partie
des Gaules; allons sur eux avec l'aide de Dieu, et chassons-les;
soumettons leur terre à notre pouvoir. Nous ferons bien, car elle est
très bonne (an 507).»
Loin de rencontrer aucun obstacle, il sembla qu'il fût conduit par une
main mystérieuse. Une biche lui indiqua un gué dans la Vienne. Une
colonne de feu s'éleva, pour le guider la nuit, sur la cathédrale de
Poitiers. Il envoya consulter les sorts à Saint-Martin de Tours, et
ils lui furent favorables. De son côté, il ne méconnut pas d'où lui
venait le secours. Il défendit de piller autour de Poitiers. Près de
Tours, il avait frappé de son épée un soldat qui enlevait du foin sur
le territoire de cette ville, consacrée par le tombeau de saint
Martin. «Où est, dit-il, l'espoir de la victoire, si nous offensons
saint Martin?» Après sa victoire sur Syagrius, un guerrier refusa au
roi un vase sacré qu'il demandait dans son partage pour le remettre à
saint Remi, à l'église duquel il appartenait. Peu après, Clovis,
passant ses bandes en revue, arrache au soldat sa francisque, et
pendant qu'il la ramasse, lui fend la tête de sa hache: «Souviens-toi
du vase de Soissons.» Un si zélé défenseur des biens de l'Église
devait trouver en elle de puissants secours pour la victoire. Il
vainquit en effet Alaric à Vouglé, près de Poitiers, s'avança jusqu'en
Languedoc, et aurait été plus loin si le grand Théodoric, roi des
Ostrogoths d'Italie, et beau-père d'Alaric II, n'eût couvert la
Provence et l'Espagne par une armée, et sauvé ce qui restait au fils
enfant de ce prince qui, par sa mère, se trouvait son petit-fils.
L'invasion des Francs, si ardemment souhaitée par les chefs de la
population gallo-romaine, je veux dire par les évêques, ne put
qu'ajouter pour le moment à la désorganisation. Nous avons bien peu de
renseignements historiques sur les résultats immédiats d'une
révolution si variée, si complexe. Nulle part ces résultats n'ont été
mieux analysés que dans le cours de M. Guizot.
«L'invasion, ou, pour mieux dire, les invasions, étaient des
événements essentiellement partiels, locaux, momentanés. Une bande
arrivait, en général très peu nombreuse; les plus puissantes, celles
qui ont fondé des royaumes, la bande de Clovis, par exemple,
n'étaient guère que de cinq à six mille hommes; la nation entière des
Bourguignons ne dépassait pas soixante mille hommes. Elle parcourait
rapidement un territoire étroit, ravageait un district, attaquait une
ville, et tantôt se retirait emmenant son butin, tantôt s'établissait
quelque part, soigneuse de ne pas trop se disperser. Nous savons avec
quelle facilité, quelle promptitude, de pareils événements
s'accomplissent et disparaissent. Des maisons sont brûlées, des champs
dévastés, des récoltes enlevées, des hommes tués ou emmenés captifs:
tout ce mal fait, au bout de quelques jours les flots se referment, le
sillon s'efface, les souffrances individuelles sont oubliées, la
société rentre, en apparence du moins, dans son ancien état. Ainsi se
passaient les choses en Gaule au cinquième siècle.
«Mais nous savons aussi que la société humaine, cette société qu'on
appelle un peuple, n'est pas une simple juxtaposition d'existences
isolées et passagères: si elle n'était rien de plus, les invasions des
barbares n'auraient pas produit l'impression que peignent les
documents de l'époque. Pendant longtemps, le nombre des lieux et des
hommes qui en souffraient fut bien inférieur au nombre de ceux qui
leur échappaient. Mais la vie sociale de chaque homme n'est point
concentrée dans l'espace matériel qui en est le théâtre et dans le
moment qui s'ensuit; elle se répand dans toutes les relations qu'il a
contractées sur les différents points du territoire; et non seulement
dans celles qu'il a contractées, mais aussi dans celles qu'il peut
contracter ou seulement concevoir; elle embrasse non seulement le
présent, mais l'avenir; l'homme vit sur mille points où il n'habite
pas, dans mille moments qui ne sont pas encore; et si ce développement
de sa vie lui est retranché, s'il est forcé de s'enfermer dans les
étroites limites de son existence matérielle et actuelle, de s'isoler
dans l'espace et le temps, la vie sociale est mutilée, elle n'est
plus.
«C'était là l'effet des invasions, de ces apparitions des bandes
barbares, courtes, il est vrai, et bornées, mais sans cesse
renaissantes, partout possibles, toujours imminentes. Elles
détruisaient: 1º toute correspondance régulière, habituelle, facile
entre les diverses parties du territoire; 2º toute sécurité, toute
perspective d'avenir; elles brisaient les liens qui unissent entre eux
les habitants d'un même pays, les moments d'une même vie; elles
isolaient les hommes, et pour chaque homme, les journées. En beaucoup
de lieux, pendant beaucoup d'années, l'aspect du pays put rester le
même, mais l'organisation sociale était attaquée, les membres ne
tenaient plus les uns aux autres, les muscles ne jouaient plus, le
sang ne circulait plus librement ni sûrement dans les veines; le mal
éclatait tantôt sur un point, tantôt sur l'autre: une ville était
pillée, un chemin rendu impraticable, un pont rompu; telle ou telle
communication cessait, la culture des terres devenait impossible dans
tel ou tel district: en un mot l'harmonie organique, l'activité
générale du corps social étaient chaque jour entravées, troublées;
chaque jour la dissolution et la paralysie faisaient quelque nouveau
progrès.
«Tous ces liens par lesquels Rome était parvenue, après tant
d'efforts, à unir entre elles les diverses parties du monde, ce grand
système d'administration, d'impôts, de recrutement, de travaux
publics, de routes, ne put se maintenir. Il n'en resta que ce qui
pouvait subsister isolément, localement, c'est-à-dire les débris du
régime municipal. Les habitants se renfermèrent dans les villes; là
ils continuèrent à se régir à peu près comme ils l'avaient fait jadis,
avec les mêmes droits, par les mêmes institutions. Mille circonstances
prouvent cette concentration de la société dans les cités; en voici
une qu'on a peu remarquée. Sous l'administration romaine, ce sont les
gouverneurs de province, les consulaires, les correcteurs, les
présidents, qui occupent la scène, et reviennent sans cesse dans les
lois et l'histoire; dans le sixième siècle, leur nom devient beaucoup
plus rare: on voit bien encore des ducs, des comtes, auxquels est
confié le gouvernement des provinces; les rois barbares s'efforcent
d'hériter de l'administration romaine, de garder les mêmes employés,
de faire couler leur pouvoir dans les mêmes canaux; mais ils n'y
réussissent que fort incomplètement, avec grand désordre; leurs ducs
sont plutôt des chefs militaires que des administrateurs; évidemment
les gouverneurs de province n'ont plus la même importance, ne jouent
plus le même rôle; ce sont les gouverneurs de ville qui remplissent
l'histoire; la plupart de ces comtes de Chilpéric, de Gontran, de
Théodebert, dont Grégoire de Tours raconte les exactions, sont des
comtes de ville, établis dans l'intérieur de leurs murs, à côté de
leur évêque. Il y aurait de l'exagération à dire que la province a
disparu, mais elle est désorganisée, sans consistance, presque sans
réalité. La ville, l'élément primitif du monde romain, survit presque
seule à sa ruine.»
C'est qu'une organisation nouvelle allait peu à peu se former, dont la
ville ne serait plus l'unique élément, où la campagne, comptée pour
rien dans les temps anciens, prendrait place à son tour. Il fallait
des siècles pour fonder cet ordre nouveau. Toutefois, dès l'âge de
Clovis deux choses furent accomplies, qui le préparaient de loin.
D'une part, l'unité de l'armée barbare fut assurée: Clovis fit périr
tous les petits rois des Francs par une suite de perfidies[183].
L'Église, préoccupée de l'idée d'unité, applaudit à leur mort. «Tout
lui réussissait, dit Grégoire de Tours, parce qu'il marchait le coeur
droit devant Dieu[184].» C'est ainsi que saint Avitus, évêque de
Vienne, avait félicité Gondebaud de la mort de son frère, qui
terminait la guerre civile de Bourgogne. Celle des chefs francs,
wisigoths et romains, réunit sous une même main toute la Gaule
occidentale, de la Batavie à la Narbonnaise.
[Note 183: _App. 83._]
[Note 184: Prosternebat enim quotidie Deus hostes ejus sub manu
ipsius, et augebat regnum ejus, eo quod ambularet recto corde coram
eo, et faceret quæ placita erant in oculis ejus.--Ces paroles
sanguinaires étonnent dans la bouche d'un historien qui montre partout
ailleurs beaucoup de douceur et d'humanité.]
D'autre part, Clovis reconnut dans l'Église le droit le plus illimité
d'asile et de protection. À une époque où la loi ne protégeait plus,
c'était beaucoup de reconnaître le pouvoir d'un ordre qui prenait en
main la tutelle et la garantie des vaincus. Les esclaves mêmes ne
pouvaient être enlevés des églises où ils se réfugiaient. Les maisons
des prêtres devaient couvrir et protéger, comme les temples, _ceux qui
paraîtraient vivre avec eux_[185]. Il suffisait qu'un évêque réclamât
avec serment un captif, pour qu'il lui fût aussitôt rendu.
[Note 185: Lettre écrite par Clovis à un évêque, à l'occasion de sa
guerre contre les Goths.]
Sans doute, il était plus facile au chef des barbares d'accorder ces
privilèges à l'Église que de les faire respecter. L'aventure d'Attale,
enlevé comme esclave si loin de son pays, puis délivré comme par
miracle[186], nous apprend combien la protection ecclésiastique était
insuffisante. C'était du moins quelque chose qu'elle fût reconnue en
droit. Les biens immenses que Clovis assura aux églises,
particulièrement à celle de Reims, dont l'évêque était, dit-on, son
principal conseiller, durent étendre infiniment cette salutaire
influence de l'Église. Quelque bien qu'on mît dans les mains
ecclésiastiques, c'était toujours cela de soustrait à la violence, à
la brutalité, à la barbarie.
[Note 186: Grégoire de Tours.]
* * * * *
À la mort de Clovis (an 511), ses quatre fils se trouvèrent tous rois,
selon l'usage des barbares. Chacun d'eux resta à la tête d'une des
ligues militaires que les campements des Francs avaient formées sur la
Gaule. Theuderic résidait à Metz; ses guerriers furent établis dans la
France orientale ou Ostrasie, et dans l'Auvergne. Clotaire résida à
Soissons, Childebert à Paris, Clodomir à Orléans. Ces trois frères se
partagèrent en outre les cités de l'Aquitaine.
Dans la réalité, ce ne fut pas la terre que l'on partagea, mais
l'armée. Ce genre de partage ne pouvait être que fort inégal. Les
guerriers barbares durent passer souvent d'un chef à un autre, et
suivre en grand nombre celui dont le courage et l'habileté leur
promettaient plus de butin. Ainsi lorsque Theudebert, petit-fils de
Clovis, envahit l'Italie à la tête de cent mille hommes, il est
probable que presque tous les Francs l'avaient suivi, et que bien
d'autres barbares s'étaient mêlés à eux.
La rapide conquête de Clovis, dont on connaissait mal les causes,
jetait tant d'éclat sur les Francs, que la plupart des tribus barbares
avaient voulu s'attacher à eux, comme autrefois celles qui suivirent
Attila. Les races les plus ennemies de l'Allemagne, les Germains du
Midi et ceux du Nord, les Suèves et les Saxons, se fédérèrent avec les
Francs; les Bavarois en firent autant. Les Thuringiens, au milieu de
ces nations, résistèrent, et furent accablés[187]. Les Bourguignons
de la Gaule semblaient alors plus en état de résister qu'au temps de
Clovis; leur nouveau roi, saint Sigismond, élève de saint Avitus,
était orthodoxe et aimé de son clergé. Le prétexte d'arianisme
n'existait plus. Les fils de Clovis se souvinrent que, quarante ans
auparavant, le père de Sigismond avait fait périr celui de Clotilde,
leur mère. Clodomir et Clotaire le défirent et le jetèrent dans un
puits que l'on combla de pierres. Mais la victoire de Clodomir fut
pour sa famille une cause de ruine; tué lui-même dans la bataille, il
laissa ses enfants sans défense.
[Note 187: Grégoire de Tours.--Dans la Hesse et la Franconie, ils
avaient écartelé ou écrasé sous les roues de leurs chariots plus de
deux cents jeunes filles, et en avaient ensuite distribué les membres
à leurs chiens et à leurs oiseaux de chasse. Voy. le discours de
Theuderic aux siens.]
«Tandis que la reine Clotilde habitait Paris, Childebert, voyant que
sa mère avait porté toute son affection sur les fils de Clodomir,
conçut de l'envie, et, craignant que, par la faveur de la reine, ils
n'eussent part au royaume, il envoya secrètement vers son frère le roi
Clotaire, et lui fit dire: «Notre mère garde avec elle les fils de
notre frère et veut leur donner le royaume; il faut que tu viennes
promptement à Paris, et que, réunis tous deux en conseil, nous
déterminions ce que nous devons faire d'eux, savoir, si on leur
coupera les cheveux, comme au reste du peuple, ou si, les ayant tués,
nous partagerons également entre nous le royaume de notre frère.» Fort
réjoui de ces paroles, Clotaire vint à Paris. Childebert avait déjà
répandu dans le peuple que les deux rois étaient d'accord pour élever
ces enfants au trône. Ils envoyèrent donc, au nom de tous deux, à la
reine, qui demeurait dans la même ville, et lui dirent: «Envoie-nous
les enfants, que nous les élevions au trône.» Elle, remplie de joie,
et ne sachant pas leur artifice, après avoir fait boire et manger les
enfants, les envoya en disant: «Je croirai n'avoir pas perdu mon fils,
si je vous vois succéder à son royaume.» Les enfants allèrent, mais
ils furent pris aussitôt et séparés de leurs serviteurs et de leurs
nourriciers; et on les enferma à part, d'un côté les serviteurs, et de
l'autre les enfants. Alors Childebert et Clotaire envoyèrent à la
reine Arcadius, portant des ciseaux et une épée nue. Quand il fut
arrivé près de la reine, il les lui montra, disant: «Tes fils, nos
seigneurs, ô très glorieuse reine! attendent que tu leur fasses savoir
ta volonté sur la manière dont il faut traiter ces enfants. Ordonne
qu'ils vivent les cheveux coupés, ou qu'ils soient égorgés.»
Consternée à ce message, et en même temps émue d'une grande colère en
voyant cette épée nue et ces ciseaux, elle se laissa transporter par
son indignation, et ne sachant, dans sa douleur, ce qu'elle disait,
elle répondit imprudemment: «Si on ne les élève pas sur le trône,
j'aime mieux les voir morts que tondus.» Mais Arcadius, s'inquiétant
peu de sa douleur, et ne cherchant pas à pénétrer ce qu'elle penserait
ensuite plus réellement, revint en diligence près de ceux qui
l'avaient envoyé, et leur dit: «Vous pouvez continuer avec
l'approbation de la reine ce que vous avez commencé, car elle veut que
vous accomplissiez votre projet.» Aussitôt Clotaire, prenant par le
bras l'aîné des enfants, le jeta à terre, et, lui enfonçant son
couteau dans l'aisselle, le tua cruellement. À ses cris, son frère se
prosterne aux pieds de Childebert, et lui saisissant les genoux, lui
disait avec larmes: «Secours-moi, mon très bon père, afin que je ne
meure pas comme mon frère.» Alors Childebert, le visage couvert de
larmes, dit à Clotaire: «Je te prie, mon très cher frère, aie la
générosité de m'accorder sa vie; et si tu ne veux pas le tuer, je te
donnerai pour le racheter ce que tu voudras.» Mais Clotaire, après
l'avoir accablé d'injures, lui dit: «Repousse-le loin de toi, ou tu
mourras certainement à sa place. C'est toi qui m'as excité à cette
chose, et tu es si prompt à reprendre ta foi!» Childebert, à ces
paroles, repoussa l'enfant et le jeta à Clotaire, qui, le recevant,
lui enfonça son couteau dans le côté, et le tua comme il avait fait
son frère. Ils tuèrent ensuite les serviteurs et les nourriciers; et
après qu'ils furent morts, Clotaire, montant à cheval, s'en alla sans
se troubler aucunement du meurtre de ses neveux, et se rendit, avec
Childebert, dans les faubourgs. La reine, ayant fait poser ces petits
corps sur un brancard, les conduisit, avec beaucoup de chants pieux et
un deuil immense, à l'église de Saint-Pierre, où on les enterra tous
deux de la même manière. L'un des deux avait dix ans et l'autre
sept[188].»
[Note 188: Grégoire de Tours. Un troisième fils de Clodomir échappa,
et se réfugia dans un couvent. C'est saint Clodoald ou saint Cloud.]
Theuderic, qui n'avait pas pris part à l'expédition de Bourgogne, mena
les siens en Auvergne. «Je vous conduirai, avait-il dit à ses soldats,
dans un pays où vous trouverez de l'argent autant que vous en pouvez
désirer, où vous prendrez en abondance des troupeaux, des esclaves et
des vêtements.» C'est qu'en effet cette province avait jusque-là
seule échappé au ravage général de l'Occident. Tributaire des Goths,
puis des Francs, elle se gouvernait elle-même. Les anciens chefs des
tribus arvernes, les Apollinaires, qui avaient vaillamment défendu ce
pays contre les Goths, sentirent à l'approche des Francs qu'ils
perdraient au change, ils combattirent pour les Goths à Vouglé. Mais
là, comme ailleurs, le clergé était généralement pour les Francs.
Saint Quintien, évêque de Clermont, et ennemi personnel des
Apollinaires, semble avoir livré le château. Les Francs tuèrent au
pied même de l'autel un prêtre dont l'évêque avait à se plaindre.
Le plus brave de ces rois francs fut Theudebert, fils de Theuderic,
chef des Francs de l'Est, de ceux qui se recrutaient incessamment de
tous les _Wargi_ des tribus germaniques. C'était l'époque où les Grecs
et les Goths se disputaient l'Italie. Toute la politique des Byzantins
était d'opposer aux Goths, aux barbares romanisés, des barbares restés
tout barbares; c'est avec des Maures, des Slaves et des Huns que
Bélisaire et Narsès remportèrent leurs victoires. Les Grecs et les
Goths espérèrent également pouvoir se servir des Francs comme
auxiliaires. Ils ignoraient quels hommes ils appelaient. À la descente
de Theudebert en Italie, les Goths vont à sa rencontre comme amis et
alliés; il fond sur eux et les massacre. Les Grecs le croient alors
pour eux, et sont également massacrés. Les barbares changèrent les
plus belles villes de la Lombardie en un monceau de cendres,
détruisirent toute provision, et se virent eux-mêmes affamés dans le
désert qu'ils avaient fait, languissant sous le soleil du Midi, dans
les champs noyés qui bordent le Pô. Un grand nombre y périt. Ceux qui
revinrent rapportèrent tant de butin qu'une nouvelle expédition partit
peu après sous la conduite d'un Franc et d'un Suève. Ils coururent
l'Italie jusqu'à la Sicile, gâtèrent plus qu'ils ne gagnèrent; mais le
climat fit justice de ces barbares[189]. Theudebert était mort
aussi[190] dans la Gaule, au moment où il méditait de descendre la
vallée du Danube, et d'envahir l'empire d'Orient. Justinien était
pourtant son allié; il lui avait cédé tous les droits de l'Empire sur
la Gaule du Midi.
[Note 189: _App. 84._]
[Note 190: Blessé par un taureau sauvage.]
La mort de Theudebert et la désastreuse expédition d'Italie, qui
suivit de près, furent le terme des progrès des Francs. L'Italie,
bientôt envahie par les Lombards, se trouva dès lors fermée à leurs
invasions. Du côté de l'Espagne ils échouèrent toujours[191]. Les
Saxons ne tardèrent pas à rompre une alliance sans profit, et
refusèrent le tribut de cinq cents vaches qu'ils avaient bien voulu
payer. Clotaire, qui l'exigeait, fut battu par eux.
[Note 191: La première fois qu'ils l'envahirent, Childebert et
Clotaire prétendaient venger leur soeur, maltraitée par son mari
Amalaric, roi des Wisigoths, qui voulait la convertir à l'arianisme.
Elle avait envoyé à ses frères un mouchoir teint de son sang.
(Grégoire de Tours.)]
Ainsi les plus puissantes tribus germaniques échappèrent à l'alliance
des Francs. Là commence cette opposition des Francs et des Saxons qui
devait toujours s'accroître et constituer pendant tant de siècles la
grande lutte des barbares. Les Saxons, auxquels les Francs ferment
désormais la terre du côté de l'occident, tandis qu'ils sont poussés à
l'orient par les Slaves, se tourneront vers l'Océan, vers le Nord;
associés de plus en plus aux hommes du Nord, ils courront les côtes de
France[192], et fortifieront leurs colonies d'Angleterre.
[Note 192: _App. 85._]