mercenaire à la solde des Romains, les armèrent plus d'une fois les
uns contre les autres. Le Vandale Stilicon défit à Florence ses
compatriotes dans la grande armée barbare de Rhodogast. Le Scythe
Aétius défit les Scythes dans les campagnes de Châlons; les Francs y
combattirent pour et contre Attila. Qui entraîne les tribus
germaniques dans ces guerres parricides? C'est cette fatalité terrible
dont parlent l'_Edda_ et les _Niebelungen_. C'est l'or que Sigurd
enlève au dragon Fafnir, et qui doit le perdre lui-même; cet or fatal
qui passe à ses meurtriers, pour les faire périr au banquet de l'avare
Attila.
L'or et la femme, voilà l'objet des guerres, le but des courses
héroïques. But héroïque, comme l'effort; l'amour ici n'a rien
d'amollissant; la grâce de la femme, c'est sa force, sa taille
colossale. Élevée par un homme, par un guerrier (admirable froideur du
sang germanique[155]!), la vierge manie les armes. Il faut, pour venir
à bout de Brunhild, que Siegfried ait lancé le javelot contre elle;
il faut que, dans la lutte amoureuse, elle ait de ses fortes mains
fait jaillir le sang des doigts du héros... La femme, dans la Germanie
primitive, était encore courbée sur la terre qu'elle cultivait[156];
elle grandit dans la vie guerrière; elle devient la compagne des
dangers de l'homme, unie à son destin dans la vie, dans la mort (_sic
vivendum, sic pereundum._ Tacit.). Elle ne s'éloigne pas du champ de
bataille, elle l'envisage, elle y préside, elle devient la fée des
combats, la walkyrie charmante et terrible, qui cueille, comme une
fleur, l'âme du guerrier expirant. Elle le cherche sur la plaine
funèbre, comme Édith _au col de cygne_ cherchait Harold après la
bataille d'Hastings, ou cette courageuse Anglaise qui, pour retrouver
son jeune époux, retourna tous les morts de Waterloo.
[Note 155: _App. 67._]
[Note 156: _App. 68._]
* * * * *
On sait l'occasion de la première migration des barbares dans
l'Empire. Jusqu'en 375, il n'y avait eu que des incursions, des
invasions partielles. À cette époque les Goths, fatigués des courses
de la cavalerie hunnique qui rendait toute culture impossible,
obtinrent de passer le Danube, comme soldats de l'Empire, qu'ils
voulaient défendre et cultiver. Convertis au christianisme, ils
étaient déjà un peu adoucis par le commerce des Romains. L'avidité des
agents impériaux les ayant jetés dans la famine et le désespoir, ils
ravagèrent les provinces entre la mer Noire et l'Adriatique; mais
dans ces courses même ils s'humanisèrent encore, et par les
jouissances du luxe et par leur mélange avec les familles des vaincus.
Achetés à tout prix par Théodose, ils lui gagnèrent deux fois l'Empire
d'Occident. Les Francs avaient d'abord prévalu dans cet empire, comme
les Goths dans l'autre. Leurs chefs, Mellobaud sous Gratien, Arbogast
sous Valentinien II, puis sous le rhéteur Eugène qu'il revêtit de la
pourpre, furent effectivement empereurs[157].
[Note 157: _App. 69._]
Dans cet affaissement de l'empire d'Occident, qui se livrait lui-même
aux barbares, les vieilles populations celtiques, les indigènes de la
Gaule et de la Bretagne se relevèrent et se donnèrent des chefs.
Maxime, Espagnol comme Théodose, fut élevé à l'Empire par les légions
de Bretagne (an 383). Il passa à Saint-Malo avec une multitude
d'insulaires, et défit les troupes de Gratien. Celui-ci et son Franc
Mellobaud furent mis à mort. Les auxiliaires Bretons furent établis
dans notre Armorique sous leur conan ou chef Mériadec, ou plutôt
Murdoch, qu'on désigne comme premier comte de Bretagne[158]. L'Espagne
se soumit volontiers à l'Espagnol Maxime, et ce prince habile ne tarda
pas à enlever l'Italie au jeune Valentinien II, beau-frère de
Théodose. Ainsi une armée en partie bretonne, sous un empereur
espagnol, avait réuni tout l'Occident.
[Note 158: _App. 70._]
C'est par les Germains que Théodose prévalut sur Maxime; son armée,
composée principalement de Goths, envahit l'Italie, tandis que le
Franc Arbogast opérait une diversion par la vallée du Danube. Cet
Arbogast resta tout-puissant sous Valentinien II, s'en défit et régna
trois ans sous le nom du rhéteur Eugène. C'est encore en grande partie
aux Goths que Théodose dut sa victoire sur cet usurpateur[159].
[Note 159: Ils eurent le poste d'honneur à la bataille.]
Sous Honorius, la rivalité du Goth Alaric et du Vandale Stilicon
ensanglanta dix ans l'Italie. Le Vandale, nommé par Théodose tuteur
d'Honorius, avait en ses mains l'empereur d'Occident. Le Goth, nommé
par l'empereur d'Orient, Arcadius, maître de la province d'Illyrie,
sollicitait en vain d'Honorius la permission de s'y établir. Pendant
ce temps, la Bretagne, la Gaule et l'Espagne redevinrent indépendantes
sous le Breton Constantin. La révolte d'un des généraux de cet
empereur[160], et peut-être la rivalité de l'Espagne et de la Gaule,
préparèrent la ruine du nouvel empire gaulois. Elle fut consommée par
la réconciliation d'Honorius et des Goths. Ataulph, frère d'Alaric,
épousa Placidie, soeur d'Honorius, et son successeur, Wallia, établit
ses bandes à Toulouse, comme milice fédérée au service de l'Empire (an
411). Mais cet empire n'avait plus besoin de milice en Gaule; il
abandonnait de lui-même cette province, comme il avait fait la
Bretagne, et se concentrait dans l'Italie pour y mourir. À mesure
qu'il se retirait, les Goths s'étendirent peu à peu, et dans l'espace
d'un demi-siècle ils occupèrent toute l'Aquitaine et toute l'Espagne.
[Note 160: Gérontius.]
Les dispositions de ces Goths ne furent rien moins qu'hostiles pour
la Gaule. Dans leur long voyage à travers l'Empire, il n'avaient pu
voir qu'avec étonnement et respect ce prodigieux ouvrage de la
civilisation romaine, faible et près de crouler sans doute, mais
encore debout et dans sa splendeur. Après la première brutalité de
l'invasion, ils s'étaient mis, simples et dociles, sous la discipline
des vaincus. Leurs chefs n'avaient pas ambitionné de plus beau titre
que celui de restaurateur de l'Empire. On peut en juger par les
mémorables paroles d'Ataulph qui nous ont été conservées. «Je me
souviens, dit un auteur du cinquième siècle, d'avoir entendu à
Bethléem le bienheureux Jérôme raconter qu'il avait vu un certain
habitant de Narbonne, élevé à de hautes fonctions sous l'empereur
Théodose, et d'ailleurs religieux, sage et grave, qui avait joui dans
sa ville natale de la familiarité d'Ataulph. Il répétait souvent que
le roi des Goths, homme de grand coeur et de grand esprit, avait
coutume de dire que son ambition la plus ardente avait d'abord été
d'anéantir le nom romain et de faire de toute l'étendue des terres
romaines un nouvel empire appelé Gothique, de sorte que, pour parler
vulgairement, tout ce qui était Romanie devînt Gothie, et qu'Ataulph
jouât le même rôle qu'autrefois César Auguste; mais qu'après s'être
assuré par expérience que les Goths étaient incapables d'obéissance
aux lois, à cause de leur barbarie indisciplinable, jugeant qu'il ne
fallait point toucher aux lois, sans lesquelles la république cessait
d'être république, il avait pris le parti de chercher la gloire en
consacrant les forces des Goths à rétablir dans son intégrité, à
augmenter même la puissance du nom romain, afin qu'au moins la
postérité le regardât comme le restaurateur de l'Empire, qu'il ne
pouvait transporter. Dans cette vue il s'abstenait de la guerre et
cherchait soigneusement la paix[161].»
[Note 161: Paul Orose.]
Le cantonnement des Goths dans les provinces romaines ne fut pas un
fait nouveau et étrange. Depuis longtemps les empereurs avaient à leur
solde des barbares, qui, sous le titre d'hôtes, logeaient chez le
Romain et mangeaient à sa table. L'établissement des nouveaux venus
eut même d'abord un immense avantage, ce fut d'achever la
désorganisation de la tyrannie impériale. Les agents du fisc se
retirant peu à peu, le plus grand des maux de l'Empire cessa de
lui-même. Les curiales, bornés désormais à l'administration locale des
municipalités, se trouvèrent soulagés de toutes les charges dont le
gouvernement central les accablait. Les barbares s'emparèrent, il est
vrai, des deux tiers des terres[162] dans les cantons où ils
s'établirent. Mais il y avait tant de terres incultes, que cette
cession dut généralement être peu onéreuse aux Romains. Il semble que
les barbares aient conçu des scrupules sur ces acquisitions violentes,
et qu'ils aient quelquefois dédommagé les propriétaires romains. Le
poète Paulin, réduit à la pauvreté par suite de l'établissement
d'Ataulph, et retiré à Marseille, y reçut un jour avec étonnement le
prix d'une de ses terres que lui envoyait le nouveau possesseur.
[Note 162: Les Hérules et les Lombards se contentèrent du tiers.]
Les Burgundes, qui s'établirent à l'ouest du Jura, vers la même époque
que les Goths dans l'Aquitaine, avaient peut-être encore plus de
douceur. «Il paraît que cette bonhomie, qui est l'un des caractères
actuels de la race germanique, se montra de bonne heure chez ce
peuple. Avant leur entrée dans l'Empire, ils étaient presque tous gens
de métier, ouvriers en charpente ou en menuiserie. Ils gagnaient leur
vie à ce travail dans les intervalles de paix, et étaient ainsi
étrangers à ce double orgueil du guerrier et du propriétaire oisif qui
nourrissait l'insolence des autres conquérants barbares...
Impatronisés sur les domaines des propriétaires gaulois, ayant reçu,
ou pris, à titre d'hospitalité, les deux tiers des terres et le tiers
des esclaves, ce qui probablement équivalait à la moitié de tout, ils
se faisaient scrupule de rien usurper au delà. Ils ne regardaient
point le Romain comme leur colon, comme leur lite, selon l'expression
germanique, mais comme leur égal en droits dans l'enceinte de ce qui
lui restait. Ils éprouvaient même devant les riches sénateurs, leurs
copropriétaires, une sorte d'embarras de parvenu. Cantonnés
militairement dans une grande maison, pouvant y jouer le rôle de
maîtres, ils faisaient ce qu'ils voyaient faire aux clients romains de
leur noble hôte, et se réunissaient pour aller le saluer de grand
matin[163].» Le poète Sidonius nous a laissé le curieux tableau d'une
maison romaine occupée par les barbares. Il représente ceux-ci comme
incommodes et grossiers, mais point du tout méchants: «À qui
demandes-tu un hymne pour la joyeuse Vénus? À celui qu'obsèdent les
bandes à la longue chevelure, à celui qui endure le jargon germanique,
qui grimace un triste sourire aux chants du Burgunde repu; il chante,
lui, et graisse ses cheveux d'un beurre rance... Homme heureux! tu ne
vois pas avant le jour cette armée de géants qui viennent vous saluer,
comme leur grand-père ou leur père nourricier. La cuisine d'Alcinoüs
ne pourrait y suffire. Mais c'est assez de quelques vers,
taisons-nous. Si on allait y voir une satire...?»
[Note 163: Aug. Thierry.]
Les Germains, établis dans l'Empire du consentement de l'empereur, ne
restèrent pas tranquilles dans la possession des terres qu'ils avaient
occupées. Ces mêmes Huns, qui autrefois avaient forcé les Goths de
passer le Danube, entraînèrent les autres Germains demeurés en
Germanie, et tous ensemble ils passèrent le Rhin. Voilà le monde
barbare déchiré sous ses deux formes. La bande, déjà établie sur le
sol de la Gaule, et de plus en plus gagnée à la civilisation
romaine[164], l'adopte, l'imite et la défend. La tribu, forme
primitive et antique, restée plus près du génie de l'Asie, suit par
troupeaux la cavalerie asiatique, et vient demander une part dans
l'Empire à ses enfants qui l'ont oubliée.
[Note 164: _App. 71._]
C'est une particularité remarquable dans notre histoire que les deux
grandes invasions de l'Asie en Europe, celle des Huns au cinquième
siècle, et celle des Sarrasins au huitième, aient été repoussées en
France. Les Goths eurent la part principale à la première victoire,
les Francs à la seconde.
Malheureusement il est resté une grande obscurité sur ces deux
événements. Le chef de l'invasion hunnique, le fameux Attila, apparaît
dans les traditions moins comme un personnage historique que comme un
mythe vague et terrible, symbole et souvenir d'une destruction
immense. Son vrai nom oriental, Etzel[165], signifie une chose
puissante et vaste, une montagne, un fleuve, particulièrement le
Volga, ce fleuve immense qui sépare l'Asie de l'Europe. Tel aussi
paraît Attila dans les _Niebelungen_, puissant, formidable, mais
indécis et vague; rien d'humain, indifférent, immoral comme la nature,
avide comme les éléments[166], absorbant comme l'eau ou le feu.
[Note 165: _App. 72._]
[Note 166: _App. 73._]
On douterait qu'il eût existé comme homme, si tous les auteurs du
cinquième siècle ne s'accordaient là-dessus, si Priscus ne nous disait
avec terreur qu'il l'a vu en face, et ne nous décrivait la table
d'Attila. Et dans l'histoire aussi elle est terrible cette table,
quoiqu'on n'y trouve pas, comme dans les _Niebelungen_, les
funérailles de toute une race. Mais c'est un grand spectacle d'y voir
à la dernière place, après les chefs des dernières peuplades barbares,
siéger les tristes ambassadeurs des empereurs d'Orient et d'Occident.
Pendant que les mimes et les farceurs excitent la joie et le rire des
guerriers barbares, lui, sérieux et grave, ramassé dans sa taille
courte et forte, le nez écrasé, le front large et percé de deux trous
ardents[167], roule de sombres pensées, tandis qu'il passe la main
dans les cheveux de son jeune fils... Ils sont là ces Grecs qui
viennent, jusqu'au gîte du lion, lui dresser des embûches; il le sait,
mais il lui suffit de renvoyer à l'empereur la bourse avec laquelle on
a cru acheter sa mort, et de lui adresser ces paroles accablantes:
«Attila et Théodose sont fils de pères très nobles. Mais Théodose, en
payant tribut, est déchu de sa noblesse; il est devenu l'esclave
d'Attila; il n'est pas juste qu'il dresse des embûches à son maître,
comme un esclave méchant.»
[Note 167: _App. 74._]
Il ne daignait pas autrement se venger, sauf quelques milliers d'onces
d'or qu'il exigeait de plus. S'il y avait retard dans le payement du
tribut, il lui suffisait de faire dire à l'empereur par un de ses
esclaves: «Attila, ton maître et le mien, va te venir voir; il
t'ordonne de lui préparer un palais dans Rome.»
Du reste, qu'y eût-il gagné, ce Tartare, à conquérir l'Empire? Il eût
étouffé dans ces cités murées, dans ces palais de marbre. Il aimait
bien mieux son village de bois, tout peint et tapissé, aux mille
kiosques, aux cent couleurs, et tout autour la verte prairie du
Danube. C'est de là qu'il partait tous les ans avec son immense
cavalerie, avec les bandes germaniques qui le suivaient bon gré, mal
gré. Ennemi de l'Allemagne, il se servait de l'Allemagne; son allié,
c'était l'ennemi des Allemands, le Vende Genséric, établi en Afrique.
Les Vendes, ayant tourné de la Germanie par l'Espagne, avaient changé
la Baltique pour la Méditerranée; ils infestaient le midi de l'Empire,
pendant qu'Attila en désolait le nord. La haine du Vende Stilicon
contre le Goth Alaric reparaît dans celle de Genséric contre les Goths
de Toulouse; il avait demandé, puis mutilé cruellement la fille de
leur roi. Il appela contre eux Attila dans la Gaule. Selon l'historien
contemporain Idace (historien peu grave, il est vrai), Attila eût été
appelé aussi par son compatriote Aétius[168], général de l'empire
d'Occident, qui voulait détruire les Goths par les Huns, et les Huns
par les Goths. Le passage d'Attila fut marqué par la ruine de Metz et
d'une foule de villes. La multitude des légendes qui se rapportent à
cette époque peut faire juger de l'impression que ce terrible
événement laissa dans la mémoire des peuples[169]. Troyes dut son
salut aux mérites de saint Loup. Dieu tira saint Servat de ce monde
pour lui épargner la douleur de voir la ruine de Tongres. Paris fut
sauvé par les prières de sainte Geneviève[170]. L'évêque Anianus
défendit courageusement Orléans. Pendant que le bélier battait les
murs, le saint évêque, en prière, demandait si l'on ne voyait rien
venir. Deux fois on lui dit que rien n'apparaissait; à la troisième,
on lui annonça qu'on distinguait un faible nuage à l'horizon:
c'étaient les Goths et les Romains qui accouraient au secours.
[Note 168: _App. 75._]
[Note 169: L'invasion d'Attila en Italie n'y avait pas laissé une
impression moins profonde. Dans une bataille qu'il livra aux Romains,
aux portes même de Rome, tout, disait-on, avait péri des deux côtés.
«Mais les âmes des morts se relevèrent et combattirent avec une
infatigable fureur trois jours et trois nuits.»]
[Note 170: Attila, dans sa retraite, massacre, selon la légende, les
onze mille vierges de Cologne.]
Idace assure gravement qu'Attila tua près d'Orléans deux cent mille
Goths, avec leur roi Théodoric. Thorismond, fils de Théodoric, voulait
le venger; mais le _prudent_ Aétius, qui craignait également le
triomphe des deux partis, va trouver la nuit Attila, et lui dit: «Vous
n'avez détruit que la moindre partie des Goths; demain il en viendra
une si grande multitude que vous aurez peine à échapper.» Attila
reconnaissant lui donne dix mille pièces d'or. Puis Aétius va trouver
le Goth Thorismond, et lui en dit autant; il lui fait craindre
d'ailleurs que, s'il ne se hâte de revenir à Toulouse, son frère
n'usurpe le trône. Thorismond, pour un aussi bon avis, lui donne aussi
dix mille _solidi_. Les deux armées s'éloignent rapidement l'une de
l'autre.
Le Goth Jornandès, qui écrit un siècle après, ne manque pas d'ajouter
aux fables d'Idace; mais chez lui toute la gloire est pour les Goths.
Dans son récit, ce n'est pas Aétius, mais Attila qui emploie la
perfidie. Le roi des Huns n'en veut qu'au roi des Goths, Théodoric. Il
emmène dans la Gaule toute la barbarie du Nord et de l'Orient. C'est
une épouvantable bataille de tout le monde asiatique, romain,
germanique. Il y reste près de trois cent mille morts. Attila, menacé
de se voir forcé dans son camp, élève un immense bûcher formé de
selles de chevaux, s'y place la torche à la main, tout prêt à y mettre
le feu.
Il y a une chose terrible dans ce récit, et qu'on ne peut guère
révoquer en doute: des deux côtés, c'étaient pour la plupart des
frères, Francs contre Francs, Ostrogoths contre Wisigoths[171]. Après
une si longue séparation, ces tribus se retrouvaient pour se combattre
et pour s'égorger. C'est ce que les chants germaniques ont exprimé
d'une manière bien touchante dans les _Niebelungen_, quand le bon
markgraf Rüdiger attaque, pour obéir à l'épouse d'Attila, les
Burgundes qu'il aime, quand il verse de grosses larmes, et qu'en
combattant Hagen il lui prête son bouclier[172]. Plus pathétique
encore est le chant d'Hildebrand et Hadubrand: le père et le fils,
séparés depuis bien des années, se rencontrent au bout du monde; mais
le fils ne reconnaît point le père, et celui-ci se voit dans la
nécessité de périr ou de tuer son fils[173].
[Note 171: Du côté des Romains étaient les Wisigoths et leur roi
Théodoric; du côté des Huns, les Ostrogoths et les Gépides. Un
Ostrogoth tua Théodoric.]
[Note 172:
Je te donnerais volontiers mon bouclier,
Si j'osais te l'offrir devant Chriemhild...
N'importe! prends-le, Hagen, et porte-le à ton bras.
Ah! puisses-tu le porter jusque chez vous, jusqu'à la terre des Burgundes.]
[Note 173: _App. 76._]
Attila s'éloignait, et l'Empire ne pouvait profiter de sa retraite. À
qui devait rester la Gaule? Aux Goths et aux Burgundes, ce semble. Ces
peuples ne pouvaient manquer d'envahir les contrées centrales, qui,
telles que l'Auvergne, s'obstinaient à rester romaines. Mais les Goths
eux-mêmes n'étaient-ils pas romains? Leurs rois choisissaient leurs
ministres parmi les vaincus. Théodoric II employait la plume du plus
habile homme des Gaules et se félicitait qu'on admirât l'élégance des
lettres écrites en son nom. Le grand Théodoric, fils adoptif de
l'empereur Zénon et roi des Ostrogoths établis en Italie, eut pour
ministre le déclamateur Cassiodore. Sa fille, la savante Amalasonte,
parlait indifféremment le latin et le grec, et son cousin Théodat, qui
la fit périr, affectait le langage d'un philosophe.
Les Goths n'avaient que trop bien réussi à restaurer l'Empire.
L'administration impériale avait reparu, et avec elle tous les abus
qu'elle entraînait. L'esclavage avait été maintenu sévèrement dans
l'intérêt des propriétaires romains. Imbus des idées byzantines dans
leur long séjour en Orient, les Goths en avaient rapporté l'arianisme
grec, cette doctrine qui réduisait le christianisme à une sorte de
philosophie, et qui soumettait l'Église à l'État. Détestés du clergé
des Gaules, ils le soupçonnaient, non sans raison[174], d'appeler les
Francs, les barbares du Nord. Les Burgundes, moins intolérants que les
Goths, partageaient les mêmes craintes. Ces défiances rendaient le
gouvernement chaque jour plus dur et plus tyrannique. On sait que la
loi gothique a tiré des procédures impériales le premier modèle de
l'inquisition.
[Note 174: _App. 77._]
La domination des Francs était d'autant plus désirée que personne
peut-être ne se rendait compte de ce qu'ils étaient[175]. Ce n'était
pas un peuple, mais une fédération, plus ou moins nombreuse, selon
qu'elle était puissante; elle dut l'être au temps de Mellobaud et
d'Arbogast, à la fin du quatrième siècle. Alors les Francs avaient
certainement des terres considérables dans l'Empire. Des Germains de
toute race composaient sous le nom de Francs les meilleurs corps des
armées impériales et la garde même de l'empereur[176]. Cette
population flottante, entre la Germanie et l'Empire, se déclara
généralement contre les autres barbares qui venaient derrière elle
envahir la Gaule. Ils s'opposèrent en vain à la grande invasion des
Bourguignons, Suèves et Vandales, en 406; beaucoup d'entre eux
combattirent Attila. Plus tard, nous les verrons, sous Clovis, battre
les Allemands, près de Cologne, et leur fermer le passage du Rhin.
Païens encore, et sans doute indifférents dans la vie indécise qu'ils
menaient sur la frontière, ils devaient accepter facilement la
religion du clergé des Gaules. Tous les autres barbares à cette époque
étaient ariens. Tous appartenaient à une race, à une nationalité
distincte. Les Francs seuls, population mixte, semblaient être restés
flottants sur la frontière, prêts à toute idée, à toute influence, à
toute religion. Eux seuls reçurent le christianisme par l'Église
latine. Placés au nord de la France, au coin nord-ouest de l'Europe,
les Francs tinrent ferme et contre les Saxons païens, derniers venus
de la Germanie, et contre les Wisigoths ariens, enfin contre les
Sarrasins, tous également ennemis de la divinité de Jésus-Christ. Ce
n'est pas sans raison que nos rois ont porté le nom de fils aînés de
l'Église.
[Note 175: _App. 78._]
[Note 176: _App. 79._]
L'Église fit la fortune des Francs. L'établissement des Bourguignons,
la grandeur des Goths, maîtres de l'Aquitaine et de l'Espagne, la
formation des confédérations armoriques, celle d'un _royaume Romain_ à
Soissons sous le général Égidius, semblaient devoir resserrer les
Francs dans la forêt Carbonaria, entre Tournai et le Rhin[177]. Ils
s'associèrent les Armoriques, du moins ceux qui occupaient
l'embouchure de la Somme et de la Seine. Ils s'associèrent les soldats
de l'Empire, restés sans chef après la mort d'Égidius[178]. Mais
jamais leurs faibles bandes n'auraient détruit les Goths, humilié les
Bourguignons, repoussé les Allemands, si partout ils n'eussent trouvé
dans le clergé un ardent auxiliaire, qui les guida, éclaira leur
marche, leur gagna d'avance les populations.
[Note 177: Dans le long séjour qu'ils firent en Belgique, ils durent
nécessairement se mêler aux indigènes, et n'arrivèrent sans doute en
Gaule que lorsqu'ils étaient devenus en partie Belges.]
[Note 178: Ainsi les Francs s'associent contre les ariens tous les
catholiques de la Gaule.]