s'amollir, se rapprocher, se lier. Il n'en a pas été ainsi. L'Église
celtique a participé de la nature du clan. Féconde et ardente d'abord,
on eût dit qu'elle allait envahir l'Occident. Les doctrines
pélagiennes avaient été avidement reçues en Provence, mais ce fut pour
y mourir. Plus tard encore, au milieu des invasions allemandes qui
arrivent de l'Orient, nous voyons l'Église celtique s'ébranler de
l'Occident, de l'Irlande. D'intrépides et ardents missionnaires
abordent, animés de dialectique et de poésie. Rien de plus bizarrement
poétique que les barbares odyssées de ces saints aventuriers, de ces
oiseaux voyageurs qui viennent s'abattre sur la Gaule, avant, après
saint Colomban; l'élan est immense, le résultat petit. L'étincelle
tombe en vain sur ce monde tout trempé du déluge de la barbarie
germanique. Saint Colomban, dit le biographe contemporain, eut l'idée
de passer le Rhin, et d'aller convertir les Suèves; un songe l'en
empêcha. Ce que les Celtes ne font pas, les Allemands le feront
eux-mêmes. L'Anglo-Saxon saint Boniface convertira ceux que Colomban a
dédaignés. Colomban passe en Italie, mais c'est pour combattre le
pape. L'Église celtique s'isole de l'Église universelle: elle résiste
à l'unité; elle se refuse à s'agréger, à se perdre humblement dans la
catholicité européenne. Les culdées d'Irlande et d'Écosse, mariés,
indépendants sous la règle même, réunis douze à douze en petits clans
ecclésiastiques, doivent céder à l'influence des moines anglo-saxons,
disciplinés par les missions romaines.
L'Église celtique périra comme l'État celtique a déjà péri. Ils
avaient en effet essayé, quand les Romains sortirent de l'île, de
former une sorte de république[127]. Les Cambriens et les Loégriens
(Galles et Angleterre) s'unirent un instant sous le Loégrien
Wortiguern, pour résister aux Pictes et Scots du Nord. Mais
Wortiguern, mal secondé des Cambriens, fut obligé d'appeler les
Saxons, qui, d'auxiliaires, devinrent bientôt ennemis. La Loégrie
conquise, la Cambrie résista, sous le fameux Arthur. Elle lutta deux
cents ans. Les Saxons eux-mêmes devaient être soumis en une seule
bataille par Guillaume-le-Bâtard, tant la race germanique est moins
propre à la résistance! Les Francs établis dans la Gaule ont de même
été subjugués, transformés dès la seconde génération, par l'influence
ecclésiastique.
[Note 127: _App. 56._]
Les Cambriens ont résisté deux cents ans par les armes et plus de
mille ans par l'espérance. L'indomptable espérance (_inconquerable
will_. Milton) a été le génie de ces peuples. Les _Saoson_ (Saxons,
Anglais, dans les langues d'Écosse et de Galles) croient qu'Arthur est
mort; ils se trompent, Arthur vit et attend. Des pèlerins l'ont trouvé
en Sicile, enchanté sous l'Etna. Le sage des sages, le druide Myrdhyn
est aussi quelque part. Il dort sous une pierre dans la forêt; c'est
la faute de sa Vyvyan; elle voulut éprouver sa puissance, et demanda
au sage le mot fatal qui pouvait l'enchaîner; lui qui savait tout,
n'ignorait pas non plus l'usage qu'elle devait en faire. Il le lui dit
pourtant, et, pour lui complaire, se coucha lui-même dans son
tombeau[128].
[Note 128: C'est l'histoire d'Adam et Ève, de Samson et Dalila,
d'Hercule et Omphale; mais la légende celtique est la plus touchante.
M. Quinet l'a reprise et agrandie dans son dernier poème: _Merlin
l'enchanteur_ (1860). Ce n'est pas dans une note qu'on peut parler
d'un tel livre, l'une des oeuvres capitales du siècle.]
En attendant le jour de sa résurrection, elle chante et pleure cette
grande race[129]. Ses chants sont pleins de larmes, comme ceux des
Juifs aux fleuves de Babylone. Le peu de fragments ossianiques qui
sont réellement antiques portent ce caractère de mélancolie. Nos
Bretons, moins malheureux, sont dans leur langage pleins de paroles
tristes; ils sympathisent avec la nuit, avec la mort: «Je ne dors
jamais, dit leur proverbe, que je ne meure de mort amère.» Et à celui
qui passe sur une tombe: «Retirez-vous de dessus mon trépassé!» «La
terre, disent-ils encore, est trop vieille pour produire.»
[Note 129: _App. 57._]
Ils n'ont pas grand sujet d'être gais; tout a tourné contre eux. La
Bretagne et l'Écosse se sont attachées volontiers aux partis faibles,
aux causes perdues. Les chouans ont soutenu les Bourbons, les
highlanders les Stuarts. Mais la puissance de faire des rois s'est
retirée des peuples celtiques depuis que la mystérieuse pierre, jadis
apportée d'Irlande en Écosse, a été placée à Westminster[130].
[Note 130: _App. 58._]
De toutes les populations celtiques, la Bretagne est la moins à
plaindre, elle a été associée depuis longtemps à l'égalité. La France
est un pays humain et généreux.--Les Kymry de Galles encore ont été,
sous leurs Tudors (depuis Henri VIII), admis à partager les droits de
l'Angleterre. Toutefois c'est dans des torrents de sang, c'est par le
massacre des Bardes que l'Angleterre préluda à cette heureuse
fraternité. Elle est peut-être plus apparente que réelle[131].--Que
dire de la Cornouailles, si longtemps le Pérou de l'Angleterre, qui ne
voyait en elle que ses mines? Elle a fini par perdre sa langue: «Nous
ne sommes plus que quatre ou cinq qui parlons la langue du pays,
disait un vieillard en 1776, et ce sont de vieilles gens comme moi, de
soixante à quatre-vingts ans; tout ce qui est jeune n'en sait plus un
mot[132].»
[Note 131: Les Tudors ont mis le dragon gallois dans les armes
d'Angleterre, que les Stuarts ont ensuite ornées du triste chardon de
l'Écosse; mais les farouches léopards ne les ont pas admis sur le pied
de l'égalité, pas plus que la harpe irlandaise.]
[Note 132: Mémoires de la Société des Antiquaires de Londres.]
Bizarre destinée du monde celtique! De ses deux moitiés, l'une,
quoiqu'elle soit la moins malheureuse, périt, s'efface, ou du moins
perd sa langue, son costume et son caractère. Je parle des highlanders
de l'Écosse et des populations de Galles, Cornouailles et
Bretagne[133]. C'est l'élément sérieux et moral de la race. Il semble
mourant de tristesse, et bientôt éteint. L'autre, plein d'une vie,
d'une sève indomptable, multiplie et croît en dépit de tout. On entend
bien que je parle de l'Irlande.
[Note 133: _App. 59._]
L'Irlande! pauvre vieille aînée de la race celtique, si loin de la
France, sa soeur, qui ne peut la défendre à travers les flots! L'_Île
des Saints_[134], _l'émeraude des mers_, la toute féconde Irlande, où
les hommes poussent comme l'herbe, pour l'effroi de l'Angleterre, à
qui chaque jour on vient dire: Ils sont encore un million de plus! la
patrie des poètes, des penseurs hardis, de Jean-l'Érigène, de
Berkeley, de Toland, la patrie de Moore, la patrie d'O'Connell! peuple
de parole éclatante et d'épée rapide, qui conserve encore dans cette
vieillesse du monde la puissance poétique. Les Anglais peuvent rire
quand ils entendent, dans quelque obscure maison de leurs villes, la
veuve irlandaise improviser le _coronach_ sur le corps de son
époux[135]; _pleurer à l'irlandaise_ (to weep irish), c'est chez eux
un mot de dérision. Pleurez, pauvre Irlande, et que la France pleure
aussi en voyant à Paris, sur la porte de la maison qui reçoit vos
enfants, cette harpe qui demande secours. Pleurons de ne pouvoir leur
rendre le sang qu'ils ont versé pour nous. C'est donc en vain que
quatre cent mille Irlandais ont combattu en moins de deux siècles dans
nos armées[136]. Il faut que nous assistions sans mot dire aux
souffrances de l'Irlande. Ainsi nous avons depuis longtemps négligé,
oublié les Écossais, nos anciens alliés. Cependant les montagnards
d'Écosse auront tout à l'heure disparu du monde[137]. Les hautes
terres se dépeuplent tous les jours. Les grandes propriétés qui
perdirent Rome, ont aussi dévoré l'Écosse[138]. Telle terre a
quatre-vingt-seize milles carrés, une autre vingt mille de long sur
trois de large. Les Highlanders ne seront bientôt plus que dans
l'histoire et dans Walter Scott. On se met sur les portes à Édimbourg
quand on voit passer le tartan et la claymore. Ils disparaissent, ils
émigrent; la cornemuse ne fait plus entendre qu'un air dans les
montagnes[139]:
«Cha till, cha till, cha till sin tuile:»
Nous ne reviendrons, reviendrons, reviendrons
Jamais.
[Note 134: _App. 60._]
[Note 135: Logan. C'est une improvisation en vers sur les vertus du
mort. À la fin de chaque stance, un choeur de femmes pousse un cri
plaintif. Dans les cantons éloignés d'Irlande, on s'adresse au mort et
on lui reproche d'être mort, quoiqu'il eût une bonne femme, une vache
à lait, de beaux enfants, et sa suffisance de pommes de terre.]
[Note 136: _App. 61._]
[Note 137: Logan: «Aujourd'hui les montagnards d'Écosse sont obligés,
par la misère, d'émigrer; les terres se changent partout en pâturages;
les régiments peuvent à peine s'y lever. Le piobrach peut sonner: les
guerriers n'y répondront pas.»]
[Note 138: Latifundia perdidere Italiam. (Pline.)--En Écosse, les
lairds se sont approprié les terres de leurs clans; ils ont converti
leur suzeraineté en propriété.--En Bretagne, au contraire, beaucoup de
fermiers qui tenaient la terre à titre de _domaine congéable_, sont
devenus propriétaires; les anciens propriétaires ont été dépouillés
comme seigneurs féodaux.]
[Note 139: Logan.]
LIVRE II
LES ALLEMANDS.
CHAPITRE PREMIER
Monde germanique. -- Invasion. -- Mérovingiens.
Derrière la vieille Europe celtique, ibérienne et romaine, dessinée si
sévèrement dans ses péninsules et ses îles, s'étendait un autre monde
tout autrement vaste et vague. Ce monde du Nord, germanique et slave,
mal déterminé par la nature, l'a été par les révolutions politiques.
Néanmoins ce caractère d'indécision est toujours frappant dans la
Russie, la Pologne, l'Allemagne même. La frontière de la langue, de la
population allemande, flotte vers nous dans la Lorraine, dans la
Belgique. À l'orient, la frontière slave de l'Allemagne a été sur
l'Elbe, puis sur l'Oder, et indécise comme l'Oder, ce fleuve
capricieux qui change si volontiers ses rivages. Par la Prusse, par la
Silésie, allemandes et slaves à la fois, l'Allemagne plonge vers la
Pologne, vers la Russie, c'est-à-dire vers l'infini barbare. Du côté
du Nord, la mer est à peine une barrière plus précise; les sables de
la Poméranie continuent le fond de la Baltique; là gisent sous les
eaux, des villes, des villages, comme ceux que la mer engloutit en
Hollande. Ce dernier pays n'est qu'un champ de bataille pour les deux
éléments.
Terre indécise, races flottantes. Telles du moins nous les représente
Tacite dans sa _Germania_. Des marais, des forêts, plus ou moins
étendues, selon qu'elles s'éclaircissent et reculent devant l'homme,
puis s'épaississant dans les lieux qu'il abandonne; habitations
dispersées, cultures peu étendues, et transportées chaque année sur
une terre nouvelle. Entre les forêts, des _marches_, vastes
clairières, terres vagues et communes, passage des migrations, théâtre
des premiers essais de la culture, où se groupent capricieusement
quelques cabanes. «Leurs demeures, dit Tacite, ne sont pas
rapprochées; ici, ils s'arrêtent près d'une source, là près d'un
bouquet d'arbres.» Limiter, déterminer la _marche_, c'est la grande
affaire des prud'hommes forestiers. Les limitations ne sont pas bien
précises. «Jusqu'où, disent-ils, le laboureur peut-il étendre la
culture dans la marche? aussi loin qu'il peut jeter son marteau.» Le
marteau de Thor est le signe de la propriété, l'instrument de cette
conquête pacifique sur la nature.
Il ne faudrait pourtant pas inférer de cette culture mobile, de ces
mutations de demeures, que ces populations aient été nomades. Nous ne
remarquons pas en elles cet esprit d'aventures qui a promené les
Celtes antiques, les Tartares modernes, à travers l'Europe et l'Asie.
Les premières migrations germaniques sont généralement rapportées à
des causes précises. L'invasion de l'Océan décida les Cimbres à fuir
vers le Midi, entraînant avec eux tant de peuples. La guerre et la
faim, le besoin d'une terre plus fertile, poussaient souvent les
tribus les unes sur les autres, comme on le voit dans Tacite. Mais
lorsqu'elles ont trouvé un sol fertile et défendu par la nature, elles
s'y sont tenues; témoin les Frisons, qui, depuis tant de siècles,
restent fidèles à la terre de leurs aïeux, aussi bien qu'à leurs
usages.
Les moeurs des premiers habitants de la Germanie n'étaient pas autres,
ce semble, que celles de tant de nations barbares, de quelques vives
couleurs qu'il ait plu à Tacite de les parer: l'hospitalité, la
vengeance implacable, l'amour effréné du jeu et des boissons
fermentées, la culture abandonnée aux femmes; tant d'autres traits,
attribués aux Germains comme leur étant propres, par des écrivains qui
ne connaissaient guère d'autres barbares. Toutefois, il ne faudrait
pas les confondre avec les pasteurs tartares, ou les chasseurs de
l'Amérique. Les peuplades de la Germanie, plus rapprochées de la vie
agricole, moins dispersées et sur des espaces moins vastes, se
présentent à nous avec des traits moins rudes; elles semblent moins
sauvages que barbares, moins féroces que grossières.
À l'époque où Tacite prend la Germanie, les Cimbres et Teutons
(Ingævons, Istævons) pâlissent et s'effacent à l'occident; les Goths
et les Lombards commencent à poindre vers l'orient; l'avant-garde
saxonne, les Angli, sont à peine nommés; la confédération francique
n'est pas formée encore; c'est le règne des Suèves (Hermions)[140].
Quoique diverses religions locales aient pu exister chez plusieurs
tribus, tout porte à croire que le culte dominant était celui des
éléments, celui des arbres et des fontaines. Tous les ans, la déesse
Hertha (_erd_, la terre) sortait, sur un char voilé, du mystérieux
bocage où elle avait son sanctuaire, dans une île de l'Océan du
Nord[141].
[Note 140: Tacite.]
[Note 141: _App. 62._]
Par-dessus ces races et ces religions, sur cette première Allemagne,
pâle, vague, indécise, monde enfant, encore engagé dans l'adoration de
la nature, vint se poser une Allemagne nouvelle, comme nous avons vu
la Gaule druidique établie dans la Gaule gallique par l'invasion des
Kymry. Les tribus suéviques reçurent une civilisation plus haute, un
mouvement plus hardi, plus héroïque, par l'invasion des adorateurs
d'Odin, des Goths (Jutes, Gépides, Lombards, Burgondes) et des
Saxons[142]. Quoique le système odinique fût loin sans doute d'avoir
encore les développements qu'il prit plus tard, et surtout dans
l'Islande, il apportait dès lors les éléments d'une vie plus noble,
d'une moralité plus profonde. Il promettait l'immortalité aux braves,
un paradis, un Walhalla, où ils pourraient tout le jour se tailler en
pièces, et s'asseoir ensuite au banquet du soir. Sur la terre, il leur
parlait d'une ville sainte, d'une cité des Ases, Asgard, lieu de
bonheur et de sainteté, patrie sacrée d'où les races germaniques
avaient été chassées jadis, et qu'elles devaient chercher dans leurs
courses par le monde[143]. Cette croyance put exercer quelque
influence sur les migrations barbares; peut-être la recherche de la
ville sainte n'y fut-elle pas étrangère, comme une autre ville sainte
fut plus tard le but des croisades.
[Note 142: Ceux-ci avaient égard à la position astronomique des lieux;
de là les noms de: Wisigoths, Ostrogoths, Wessex, Sussex, Essex, etc.
Les Celtes, au contraire.]
[Note 143: Dans la Saga de Regnar Lodbrog, les Normands vont à la
recherche de Rome, dont on leur a vanté les richesses et la gloire;
ils arrivent à Luna, la prennent pour Rome et la pillent. Détrompés,
ils rencontrent un vieillard qui marche avec des souliers de fer; il
leur dit qu'il va à Rome, mais que cette ville est si loin qu'il a
déjà usé une pareille paire de souliers, ce qui les décourage.]
Entre les tribus odiniques, nous remarquons une différence
essentielle. Chez les Goths, Lombards et Burgondes, prévalait
l'autorité des chefs militaires qui les menaient au combat, celle des
Amali, des Balti[144]. L'esprit de la bande guerrière, du _comitatus_,
aperçu déjà par Tacite dans les premiers Germains, était tout-puissant
chez ces peuples. «Le rôle de compagnon n'a rien dont on rougisse. Il
a ses rangs, ses degrés, le prince en décide. Entre les compagnons,
c'est à qui sera le premier auprès du prince; entre les princes, c'est
à qui aura le plus de compagnons et les plus ardents. C'est la
dignité, c'est la puissance d'être toujours entouré d'une bande
d'élite; c'est un ornement dans la paix, un rempart dans la guerre.
Celui qui se distingue par le nombre et la bravoure des siens, devient
glorieux et renommé, non seulement dans sa patrie, mais encore dans
les cités voisines. On le recherche par des ambassades; on lui envoie
des présents; souvent son nom seul fait le succès d'une guerre. Sur le
champ de bataille, il est honteux au prince d'être surpassé en
courage; il est honteux à la bande de ne pas égaler le courage de son
prince. À jamais infâme celui qui lui survit, qui revient sans lui du
combat. Le défendre, le couvrir de son corps, rapporter à sa gloire ce
qu'on fait soi-même de beau, voilà leur premier serment. Les princes
combattent pour la victoire, les compagnons pour le prince. Si la cité
qui les vit naître languit dans l'oisiveté d'une longue paix, ces
chefs de la jeunesse vont chercher la guerre chez quelque peuple
étranger; tant cette nation hait le repos! D'ailleurs, on s'illustre
plus facilement dans les hasards, et l'on a besoin du règne de la
force et des armes pour entretenir de nombreux compagnons. C'est au
prince qu'ils demandent ce cheval de bataille, cette victorieuse et
sanglante framée. Sa table, abondante et grossière, voilà la solde. La
guerre y fournit, et le pillage[145].»
[Note 144: _App. 63._]
[Note 145: Tacite.]
Ce principe d'attachement à un chef, ce dévouement personnel, cette
religion de l'homme envers l'homme, qui plus tard devint le principe
de l'organisation féodale, ne paraît pas de bonne heure chez l'autre
branche des tribus odiniques. Les Saxons semblent ignorer d'abord
cette hiérarchie de la bande guerrière dont parle Tacite. Tous égaux
sous les dieux, sous les Ases, enfants des dieux, ils n'obéissent à
leurs chefs qu'autant que ceux-ci parlent au nom du ciel. Le nom de
Saxons lui-même est peut-être identique à celui d'Ases[146]. Répartis
en trois peuplades et douze tribus, ils repoussèrent longtemps toute
autre division. Quand les Lombards envahirent l'Italie, la plupart des
Saxons refusèrent de les suivre, ne voulant pas s'assujettir à la
division militaire des dizaines et centaines que leurs alliés
admettaient. Ce ne fut que bien tard, quand les Saxons, pressés entre
les Francs et les Slaves, se mirent à courir l'Océan et se jetèrent
sur l'Angleterre, que les chefs militaires prévalurent, et que la
division des _hundreds_ s'introduisit chez eux. Quelques-uns veulent
qu'elle n'ait commencé qu'avec Alfred.
[Note 146: _App. 64._]
Il semble que les populations saxonnes, une fois établies au nord de
l'Allemagne, aient longtemps préféré la vie sédentaire. Les Goths ou
Jutes, au contraire, se livrèrent aux migrations lointaines. Nous les
voyons dans la Scandinavie, dans le Danemark, et presque en même temps
sur le Danube et sur la Baltique. Ces courses immenses ne purent avoir
lieu qu'autant que la population tout entière devint une bande, et que
le _comitatus_, le compagnonnage guerrier, s'y organisa sous des chefs
héréditaires. La pression que ces peuples exercèrent sur toutes les
tribus germaniques, obligea celles-ci à se mettre en mouvement, soit
pour faire place aux nouveaux venus, soit pour les suivre dans leurs
courses. Les plus jeunes et les plus hardis prirent parti sous des
chefs, et commencèrent une vie de guerres et d'aventures. Ceci est
encore un trait commun à tous les peuples barbares. Dans la Lusitanie,
dans la vieille Italie, les jeunes gens étaient envoyés aux montagnes.
L'exil d'une partie de la population était consacré, régularisé chez
les tribus sabelliennes, sous le nom de _ver sacrum_[147]. Ces bannis,
ou bandits (_banditi_), lancés de la patrie dans le monde, et de la
loi dans la guerre (_outlaws_), ces loups (_wargr_), comme on les
appelait dans le Nord[148], forment la partie aventureuse et poétique
de toutes les nations anciennes.
[Note 147: Voy. mon _Histoire romaine_, I.]
[Note 148: Jacob Grimm.]
La forme jeune et héroïque sous laquelle la race germanique apparut
accidentellement au vieux monde latin, on l'a prise pour le génie
invariable de cette race. Des historiens ont dit que les Germains
avaient importé en ce monde l'esprit d'indépendance, le génie de la
libre personnalité. Resterait pourtant à examiner si toutes les races,
dans des circonstances semblables, n'ont pas présenté les mêmes
caractères. Derniers venus des barbares, les Germains n'auraient-ils
pas prêté leur nom au génie barbare de tous les âges? Ne pourrait-on
même pas dire que leurs succès contre l'Empire tinrent à la facilité
avec laquelle ils s'aggloméraient en grands corps militaires, à leur
attachement héréditaire pour les familles des chefs qui les
conduisaient; en un mot, au dévouement personnel, et à la
disciplinabilité, qui, dans tous les siècles, ont caractérisé
l'Allemagne, de sorte que ce qu'on a présenté comme prouvant
l'indomptable génie, la forte individualité des guerriers germains,
marquerait au contraire l'esprit éminemment social, docile, flexible
de la race germanique[149]?
[Note 149: _App. 65._]
Cette mâle et juvénile allégresse de l'homme qui se sent fort et libre
dans un monde qu'il s'approprie en espérance, dans les forêts dont il
ne sait pas les bornes, sur une mer qui le porte à des rivages
inconnus, cet élan du cheval indompté sur les steppes et les pampas,
elle est sans doute dans Alaric, quand il jure qu'une force inconnue
l'entraîne aux portes de Rome; elle est dans le pirate danois qui
chevauche orgueilleusement l'Océan; elle est sous la feuillée où Robin
Hood aiguise sa bonne flèche contre le shériff. Mais ne la
trouvez-vous pas tout autant dans le guérillas de Galice, le D. Luis
de Calderon, _l'ennemi de la loi_? Est-elle moindre dans ces joyeux
Gaulois qui suivirent César sous le signe de l'alouette, qui s'en
allaient en chantant prendre Rome, Delphes ou Jérusalem? Ce génie de
la personnalité libre, de l'orgueil effréné du moi, n'est-il pas
éminent dans la philosophie celtique, dans Pélage, Abailard et
Descartes, tandis que le mysticisme et l'idéalisme ont fait le
caractère presque invariable de la philosophie et de la théologie
allemandes[150]?
[Note 150: _App. 66._]
Du jour où, selon la belle formule germanique, le _wargus_ a jeté la
poussière sur tous ses parents, et lancé l'herbe par-dessus son
épaule, où s'appuyant sur son bâton, il a sauté la petite enceinte de
son champ, alors, qu'il laisse aller la plume au vent[151], qu'il
délibère, comme Attila, s'il attaquera l'Empire d'Orient ou celui
d'Occident[152]: à lui l'espoir, à lui le monde!
[Note 151: Voy. les formules d'initiation du compagnonnage allemand
dans mon _Introduction à l'Histoire universelle_.]
[Note 152: Priscus.]
C'est de cet état d'immense poésie que sortit l'idéal germanique, le
Sigurd scandinave, le _Siegfried_ ou le Dietrich von Bern de
l'Allemagne. Dans cette figure colossale est réuni ce que la Grèce a
divisé, la force héroïque et l'instinct voyageur, Achille et Ulysse:
_Siegfried parcourut bien des contrées par la force de son bras_[153].
Mais ici l'homme rusé, tant loué des Grecs, est maudit dans le perfide
Hagen, meurtrier de Siegfried, Hagen à _la face pâle_ et qui n'a qu'un
oeil, dans le nain monstrueux qui a fouillé les entrailles de la
terre, qui sait tout, et qui ne veut que le mal. La conquête du Nord,
c'est Sigurd; celle du Midi, c'est Dietrich von Bern (Théodoric de
Vérone?). La silencieuse ville de Ravenne garde, à côté du tombeau de
Dante, le tombeau de Théodoric, immense rotonde dont le dôme d'une
seule pierre semble avoir été posé là par la main des géants. Voilà
peut-être le seul monument gothique qui reste au monde aujourd'hui.
Il n'a rien dans sa masse qui fasse penser à cette hardie et légère
architecture qu'on appelle gothique, et qui n'exprime en effet que
l'élan mystique du christianisme au moyen âge. Il faudrait plutôt le
comparer aux pesantes constructions pélasgiques des tombeaux de
l'Étrurie et de l'Argolide[154].
[Note 153: Niebelungen, 87.--Il semble que, dans ses admirables
compositions, Cornélius ait eu sous les yeux les _Niebelungen_
allemands plus que l'_Edda_ et les _Sagas_ scandinaves.]
[Note 154: Voy. le _Voyage_ d'Edgar Quinet, 5e volume des _Oeuvres
complètes_, 1857.]