Dans l'art gaulois, dès sa naissance, il y eut quelque chose

d'impétueux, d'exagéré, de tragique, comme disaient les anciens. Cette

tendance fut remarquable dans ses premiers essais. Le Gaulois

Zénodore, qui se plaisait à sculpter de petites figures et des vases

avec la plus délicieuse délicatesse, éleva dans la ville des Arvernes

le colosse du Mercure gaulois. Néron, qui aimait le grand, le

prodigieux, le fit venir à Rome pour élever au pied du Capitole sa

statue haute de cent vingt pieds, cette statue qu'on voyait du mont

Albano. Ainsi une main gauloise donnait à l'art cet essor vers le

gigantesque, cette ambition de l'infini, qui devait plus tard élancer

les voûtes de nos cathédrales.

Égale de l'Italie pour l'art et la littérature, la Gaule ne tarda pas

à influer d'une manière plus directe sur les destinées de l'empire.

Sous César, sous Claude, elle avait donné des sénateurs à Rome; sous

Caligula, un consul. L'Aquitain Vindex précipita Néron, éleva Galba;

le Toulousain Bec[49] (Antonius Primus), ami de Martial et poète

lui-même, donna l'Empire à Vespasien; le Provençal Agricola soumit la

Bretagne à Domitien; enfin d'une famille de Nîmes sortit le meilleur

empereur que Rome ait eu, le pieux Antonin, successeur des deux

Espagnols Trajan et Adrien, père adoptif de l'Espagnol[50] Marc

Aurèle. Le caractère sophistique de tous ces empereurs philosophes et

rhéteurs tient à leurs liaisons avec la Gaule, au moins autant qu'à

leur prédilection pour la Grèce. Adrien avait pour ami le sophiste

d'Arles Favorinus, le maître d'Aulu-Gelle, cet homme bizarre qui

écrivit un livre contre Épictète, un éloge de la laideur, un

panégyrique de la fièvre quarte. Le principal maître de Marc-Aurèle

fut le Gaulois M. Cornelius Fronto, qui, d'après leur correspondance,

paraît l'avoir dirigé bien au delà de l'âge où l'on suit les leçons

des rhéteurs.

[Note 49: Ou _Becco_. Suétone: Id valet gallinacei rostrum.--_Beck_

(Armor.), _Big_ (Cymr.), _Gob_ (Gaël.).]

[Note 50: Leurs familles, du moins, étaient originaires d'Espagne.]

Gaulois par sa naissance[51], Syrien par sa mère, Africain par son

père, Caracalla présente ce discordant mélange de races et d'idées

qu'offrait l'Empire à cette époque. En un même homme, la fougue du

Nord, la férocité du Midi, la bizarrerie des croyances orientales,

c'est un monstre, une Chimère. Après l'époque philosophique et

sophistique des Antonins, la grande pensée de l'Orient, la pensée de

César et d'Antoine s'était réveillée, ce mauvais rêve qui jeta dans le

délire tant d'empereurs, et Caligula, et Néron, et Commode; tous

possédés, dans la vieillesse du monde, du jeune souvenir d'Alexandre

et d'Hercule. Caligula, Commode, Caracalla, semblent s'être crus des

incarnations de ces deux héros. Ainsi les califes fatemites et les

modernes lamas du Thibet se sont révérés eux-mêmes comme dieux. Cette

idée, si ridicule au point de vue grec et occidental, n'avait rien de

surprenant pour les sujets orientaux de l'Empire, Égyptiens et

Syriens. Si les empereurs devenaient dieux après leur mort, ils

pouvaient fort bien l'être de leur vivant.

[Note 51: Né à Lyon.]

Au premier siècle de l'Empire, la Gaule avait fait des empereurs, au

second elle avait fourni des empereurs gaulois, au troisième elle

essaya de se séparer de l'Empire qui s'écroulait, de former un empire

gallo-romain. Les généraux qui, sous Gallien, prirent la pourpre dans

la Gaule, et la gouvernèrent avec gloire, paraissent avoir été presque

tous des hommes supérieurs. Le premier, Posthumius, fut surnommé le

restaurateur des Gaules[52]. Il avait composé son armée, en grande

partie, de troupes gauloises et franciques. Il fut tué par ses soldats

pour leur avoir refusé le pillage de Mayence, qui s'était révoltée

contre lui. Je donne ailleurs l'histoire de ses successeurs, de

l'armurier Marius, de Victorinus et Victoria, la _Mère des Légions_,

enfin de Tétricus, qu'Aurélien eut la gloire de traîner derrière son

char avec la reine de Palmyre[53]. Quoique ces événements aient eu la

Gaule pour théâtre, ils appartiennent moins à l'histoire du pays qu'à

celle des armées qui l'occupaient.

[Note 52: _App. 16._]

[Note 53: Voy. mon article ZÉNOBIE. (_Biog. univ._)]

La plupart de ces empereurs provinciaux, de ces _tyrans_, comme on les

appelait, furent de grands hommes; ceux qui leur succédèrent et qui

rétablirent l'unité de l'Empire, les Aurélien, les Probus, furent plus

grands encore. Et cependant l'Empire s'écroulait dans leurs mains. Ce

ne sont pas les barbares qu'il en faut accuser; l'invasion des Cimbres

sous la République avait été plus formidable que celles du temps de

l'Empire. Ce n'est pas même aux vices des princes qu'il faut s'en

prendre. Les plus coupables, comme hommes, ne furent pas les plus

odieux. Souvent les provinces respirèrent sous ces princes cruels qui

versaient à flots le sang des grands de Rome. L'administration de

Tibère fut sage et économe, celle de Claude douce et indulgente. Néron

lui-même fut regretté du peuple, et pendant longtemps son tombeau

était toujours couronné de fleurs nouvelles[54]. Sous Vespasien, un

faux Néron fut suivi avec enthousiasme dans la Grèce et l'Asie. Le

titre qui porta Hélagabal à l'Empire fut d'être cru petit-fils de

Septime-Sévère et fils de Caracalla.

[Note 54: _App. 17._]

Sous les empereurs, les provinces n'eurent plus, comme sous la

République, à changer tous les ans de gouverneurs. Dion fait remonter

cette innovation à Auguste. Suétone en accuse la négligence de Tibère.

Mais Josèphe dit expressément qu'il en agit ainsi «pour soulager les

peuples». En effet, celui qui restait dans une province finissait par

la connaître, par y former quelques liens d'affection, d'humanité, qui

modéraient la tyrannie. Ce ne fut plus, comme sous la République, un

fermier impatient de faire sa main, pour aller jouir à Rome. On sait

la fable du renard dont les mouches sucent le sang; il refuse l'offre

du hérisson qui veut l'en délivrer; d'autres viendraient affamées,

dit-il; celles-ci sont soûles et gorgées.

Les procurateurs, hommes de rien, créatures du prince et responsables

envers lui, eurent à craindre sa surveillance. S'enrichir, c'était

tenter la cruauté d'un maître qui ne demandait pas mieux que d'être

sévère par avidité.

Ce maître était un juge pour les grands et pour les petits. Les

empereurs rendaient eux-mêmes la justice. Dans Tacite, un accusé qui

craint les préjugés populaires veut être jugé par Tibère, comme

supérieur à de tels bruits. Sous Tibère, sous Claude, des accusés

échappent à la condamnation par un appel à l'empereur. Claude, pressé

de juger dans une affaire où son intérêt était compromis, déclare

qu'il jugera lui-même pour montrer dans sa propre cause combien il

serait juste dans celle d'autrui; personne, sans doute, n'aurait osé

décider contre l'intérêt de l'empereur.

Domitien rendait la justice avec assiduité et intelligence; souvent il

cassait les sentences des centumvirs, suspects d'être influencés par

l'intrigue[55]. Adrien consultait sur les causes soumises à son

jugement, non ses amis, mais les jurisconsultes. Septime-Sévère

lui-même, ce farouche soldat, ne se dispensa pas de ce devoir, et,

dans le repos de sa villa, il jugeait et entrait volontiers dans le

détail minutieux des affaires. Julien est de même cité pour son

assiduité à remplir les fonctions de juge. Ce zèle des empereurs pour

la justice civile balançait une grande partie des maux de l'Empire; il

devait inspirer une terreur salutaire aux magistrats oppresseurs, et

remédier dans le détail à une infinité d'abus généraux.

[Note 55: _App. 18._]

Même sous les plus mauvais empereurs, le droit civil prit toujours

d'heureux développements. Le jurisconsulte Nerva, aïeul de l'empereur

de ce nom (disciple du républicain Labéon, l'ami de Brutus et le

fondateur de l'école stoïcienne de jurisprudence), fut le conseiller

de Tibère. Papinien et Ulpien fleurirent au temps de Caracalla et

d'Hélagabal, comme Dumoulin, l'Hôpital, Brisson, sous Henri II,

Charles IX et Henri III. Le droit civil, se rapprochant de plus en

plus de l'équité naturelle, et par conséquent du sens commun des

nations, devint le plus fort lien de l'Empire et la compensation de la

tyrannie politique.

Cette tyrannie des princes, celle des magistrats bien autrement

onéreuse, n'étaient pas la cause principale de la ruine de l'Empire.

Le mal réel qui le minait ne tenait ni au gouvernement ni à

l'administration. S'il eût été simplement de nature administrative,

tant de grands et bons empereurs y eussent remédié. Mais c'était un

mal social, et rien ne pouvait en tarir la source, à moins qu'une

société nouvelle ne vînt remplacer la société antique. Ce mal était

l'esclavage; les autres maux de l'Empire, au moins pour la plupart, la

fiscalité dévorante, l'exigence toujours croissante du gouvernement

militaire, n'en étaient, comme on va le voir, qu'une suite, un effet

direct ou indirect. L'esclavage n'était point un résultat du

gouvernement impérial. Nous le trouvons partout chez les nations

antiques. Tous les auteurs nous le montrent en Gaule avant la conquête

romaine. S'il nous apparaît plus terrible et plus désastreux dans

l'Empire, c'est d'abord que l'époque romaine nous est mieux connue que

celles qui précèdent. Ensuite, le système antique étant fondé sur la

guerre, sur la conquête de l'homme (l'industrie est la conquête de la

nature), ce système devait, de guerre en guerre, de proscription en

proscription, de servitude en servitude, aboutir vers la fin à une

dépopulation effroyable. Tel peuple de l'antiquité pouvait, comme ces

sauvages d'Amérique, se vanter d'avoir mangé cinquante nations.

J'ai déjà indiqué dans mon _Histoire romaine_ comment, la classe des

petits cultivateurs ayant peu à peu disparu, les grands propriétaires,

qui leur succédèrent, y suppléèrent par les esclaves. Ces esclaves

s'usaient rapidement par la rigueur des travaux qu'on leur imposait;

ils disparurent bientôt à leur tour. Appartenant en grande partie aux

nations civilisées de l'antiquité, Grecs, Syriens, Carthaginois, ils

avaient cultivé les arts pour leurs maîtres. Les nouveaux esclaves

qu'on leur substitua[56], Thraces, Germains, Scythes, purent tout au

plus imiter grossièrement les modèles que les premiers avaient

laissés. D'imitation en imitation, tous les objets qui demandaient

quelque industrie devinrent de plus en plus grossiers. Les hommes

capables de les confectionner, se trouvant aussi de plus en plus

rares, les produits de leur travail enchérirent chaque jour. Dans la

même proportion devaient augmenter les salaires de tous ceux

qu'employait l'État. Le pauvre soldat qui payait la livre de viande

cinquante sous[57] de notre monnaie, et la plus grossière chaussure

vingt-deux francs, ne devait-il pas être tenté de réclamer sans cesse

de nouveaux adoucissements à sa misère et de faire des révolutions

pour les obtenir? On a beaucoup déclamé contre la violence et

l'avidité des soldats, qui, pour augmenter leur solde, faisaient et

défaisaient les empereurs. On a accusé les exactions cruelles de

Sévère, de Caracalla, des princes qui épuisaient le pays au profit du

soldat. Mais a-t-on songé au prix excessif de tous les objets qu'il

était obligé d'acheter sur une solde bien modique? Les légionnaires

révoltés disent dans Tacite: «On estime à dix as par jour notre sang

et notre vie. C'est là-dessus qu'il faut avoir des habits, des armes,

des tentes; qu'il faut payer les congés qu'on obtient, et se racheter

de la barbarie du centurion, etc.[58]»

[Note 56: On a trouvé à Antibes l'inscription suivante:

D. M.

PVERI SEPTENTRI

ONIS ANNO XII QUI

ANTIPOLI IN THEATRO

BIDVO SALTAVIT ET PLA

CVIT.

«Aux mânes de l'enfant Septentrion, âgé de douze ans, qui parut deux

jours au théâtre d'Antibes, dansa et plut.» Ce pauvre enfant est

évidemment un de ces esclaves qu'on élevait pour les louer à grand

prix aux entrepreneurs de spectacles, et qui périssaient victimes

d'une éducation barbare. Je ne connais rien de plus tragique que cette

inscription dans sa brièveté, rien qui fasse mieux sentir la dureté du

monde romain... «Parut deux jours au théâtre d'Antibes, dansa et

plut.» Pas un regret. N'est-ce pas là en effet une destinée bien

remplie! Nulle mention de parents; l'esclave était sans famille. C'est

encore une singularité qu'on lui ait élevé un tombeau. Mais les

Romains en élevaient souvent à leurs joujoux brisés. Néron bâtit un

monument «aux mânes d'un vase de cristal».]

[Note 57: Voy. M. Moreau de Jonnès, Tableau du prix moyen des denrées

d'après l'édit de Dioclétien retrouvé à Stratonicé: Une paire de

_caligæ_ (la plus grossière chaussure) coûtait 22 fr. 50 c.; la livre

de viande de boeuf ou de mouton, 2 fr. 50 c.; de porc, 3 fr. 60 c.; le

vin de dernière qualité, 1 fr. 80 c. le litre; une oie grasse, 45 fr.;

un lièvre, 33 fr.; un poulet, 13 fr.; un cent d'huîtres, 22 fr., etc.]

[Note 58: Tacite.--L'empereur finit par être obligé d'habiller et

nourrir le soldat. (Lampride.)]

Ce fut bien pis encore lorsque Dioclétien eut créé une autre armée,

celle des fonctionnaires civils. Jusqu'à lui il existait un pouvoir

militaire, un pouvoir judiciaire, trop souvent confondus. Il créa, ou

du moins compléta le pouvoir administratif. Cette institution si

nécessaire n'en fut pas moins à sa naissance une charge intolérable

pour l'Empire déjà ruiné. La société antique, bien différente de la

nôtre, ne renouvelait pas incessamment la richesse par l'industrie.

Consommant toujours et ne produisant plus, depuis que les générations

industrieuses avaient été détruites par l'esclavage, elle demandait

toujours davantage à la terre, et les mains qui la cultivaient, cette

terre, devenaient chaque jour plus rares et moins habiles.

Rien de plus terrible que le tableau que nous a laissé Lactance de

cette lutte meurtrière entre le fisc affamé et la population

impuissante qui pouvait souffrir, mourir, mais non payer. «Tellement

grande était devenue la multitude de ceux qui recevaient en

comparaison du nombre de ceux qui devaient payer, telle l'énormité des

impôts, que les forces manquaient aux laboureurs, les champs

devenaient déserts, et les cultures se changeaient en forêts... Je ne

sais combien d'emplois et d'employés fondirent sur chaque province,

sur chaque ville, _Magistri_, _Rationales_, vicaires des préfets. Tous

ces gens-là ne connaissaient que condamnations, proscriptions,

exactions; exactions, non pas fréquentes, mais perpétuelles, et dans

les exactions d'intolérables outrages... Mais la calamité publique, le

deuil universel, ce fut quand le fléau du cens ayant été lancé dans

les provinces et les villes, les censiteurs se répandirent partout,

bouleversèrent tout: vous auriez dit une invasion ennemie, une ville

prise d'assaut. On mesurait les champs par mottes de terre, on

comptait les arbres, les pieds de vigne. On inscrivait les bêtes, on

enregistrait les hommes. On n'entendait que les fouets, les cris de la

torture; l'esclave fidèle était torturé contre son maître, la femme

contre son mari, le fils contre son père; et faute de témoignage, on

les torturait pour déposer contre eux-mêmes; et quand ils cédaient,

vaincus par la douleur, on écrivait ce qu'ils n'avaient pas dit. Point

d'excuse pour la vieillesse ou la maladie; on apportait les malades,

les infirmes. On estimait l'âge de chacun, on ajoutait des années aux

enfants, on en ôtait aux vieillards; tout était plein de deuil et de

consternation. Encore ne s'en rapportait-on pas à ces premiers agents;

on en envoyait toujours d'autres pour trouver davantage, et les

charges doublaient toujours, ceux-ci ne trouvant rien, mais ajoutant

au hasard, pour ne pas paraître inutiles. Cependant les animaux

diminuaient, les hommes mouraient, et l'on n'en payait pas moins

l'impôt pour les morts[59].»

[Note 59: _App. 19._]

Sur qui retombaient tant d'insultes et de vexations endurées par les

hommes libres? Sur les esclaves, sur les colons ou cultivateurs

dépendants, dont l'état devenait chaque jour plus voisin de

l'esclavage. C'est à eux que les propriétaires rendaient tous les

outrages, toutes les exactions dont les accablaient les agents

impériaux. Leur misère et leur désespoir furent au comble à l'époque

dont Lactance vient de nous tracer le tableau. Alors tous les serfs

des Gaules prirent les armes sous le nom de _Bagaudes_[60]. En un

instant ils furent maîtres de toutes les campagnes, brûlèrent

plusieurs villes et exercèrent plus de ravages que n'auraient pu faire

les barbares. Ils s'étaient choisi deux chefs, Ælianus et Amandus,

qui, selon une tradition, étaient chrétiens. Il ne serait pas étonnant

que cette réclamation des droits naturels de l'homme eût été en partie

inspirée par la doctrine de l'égalité chrétienne. L'empereur Maximien

accabla ces multitudes indisciplinées. La colonne de Cussy, en

Bourgogne, semble avoir été le monument de sa victoire[61]; mais

longtemps encore après, Eumène nous parle des Bagaudes dans un de ses

panégyriques. Idace mentionne plusieurs fois les Bagaudes de

l'Espagne[62]. Salvien surtout déplore leur infortune: «Dépouillés par

des juges de sang, ils avaient perdu les droits de la liberté romaine;

ils ont perdu le nom de Romains. Nous leur imputons leur malheur, nous

leur reprochons ce nom que nous leur avons fait. Comment sont-ils

devenus _Bagaudes_, si ce n'est par notre tyrannie, par la perversité

des juges, par leurs proscriptions et leurs rapines?»

[Note 60: _App. 20._]

[Note 61: Millin.]

[Note 62: Sous les rois Rechila et Théodoric.]

Ces fugitifs contribuèrent sans doute à fortifier Carausius dans son

usurpation de la Bretagne. Ce Ménapien (né près d'Anvers) avait été

chargé d'arrêter avec une flotte les pirates francs qui passaient sans

cesse en Bretagne; il les arrêtait, mais au retour, et profitait de

leur butin. Découvert par Maximien, il se déclara indépendant en

Bretagne, et resta pendant sept ans maître de cette province et du

détroit.

L'avènement de Constantin et du christianisme fut une ère de joie et

d'espérance. Né en Bretagne, comme son père, Constance Chlore[63], il

était l'enfant, le nourrisson de la Bretagne et de la Gaule. Après la

mort de son père, il réduisit le nombre de ceux qui payaient la

capitation en Gaule de vingt-cinq mille à dix-huit-mille[64]. L'armée

avec laquelle il vainquit Maxence devait appartenir en grande partie à

cette dernière province.

[Note 63: _App. 21._]

[Note 64: Eumène. Une grande partie du territoire d'Autun était sans

culture.]

Les lois de Constantin sont celles d'un chef de parti qui se présente

à l'Empire comme un libérateur, un sauveur: «Loin! s'écrie-t-il, loin

du peuple les mains rapaces des agents fiscaux[65]! tous ceux qui ont

souffert de leurs concussions peuvent en instruire les présidents des

provinces. Si ceux-ci dissimulent, nous permettons à tous d'adresser

leurs plaintes à tous les comtes de province ou au préfet du prétoire,

s'il est dans le voisinage, afin qu'instruit de tels brigandages, nous

les fassions expier par les supplices qu'ils méritent.»

[Note 65: _App. 22._]

Ces paroles ranimèrent l'Empire. La vue seule de la croix triomphante

consolait déjà les coeurs. Ce signe de l'égalité universelle donnait

une vague et immense espérance. Tous croyaient arrivée la fin de leurs

maux.

Cependant le christianisme ne pouvait rien aux souffrances matérielles

de la société. Les empereurs chrétiens n'y remédièrent pas mieux que

leurs prédécesseurs. Tous les essais qui furent faits n'aboutirent

qu'à montrer l'impuissance définitive de la loi. Que pouvait-elle, en

effet, sinon tourner dans un cercle sans issue? Tantôt elle

s'effrayait de la dépopulation, elle essayait d'adoucir le sort du

colon, de le protéger contre le propriétaire[66], et le propriétaire

criait qu'il ne pouvait plus payer l'impôt; tantôt elle abandonnait

le colon, le livrait au propriétaire, l'enfonçait dans l'esclavage,

s'efforçait de l'enraciner à la terre; mais le malheureux mourait ou

fuyait, et la terre devenait déserte. Dès le temps d'Auguste, la

grandeur du mal avait provoqué des lois qui sacrifiaient tout à

l'intérêt de la population, même la morale[67]. Pertinax avait assuré

la propriété et l'immunité des impôts pour dix ans à ceux qui

occuperaient les terres désertes en Italie, dans les provinces et chez

les rois alliés[68]. Aurélien l'imita. Probus fut obligé de

transplanter de la Germanie des hommes et des boeufs pour cultiver la

Gaule[69]. Il fit replanter les vignes arrachées par Domitien.

Maximien et Constance Chlore transportèrent des Francs et d'autres

Germains dans les solitudes du Hainaut, de la Picardie, du pays de

Langres; et cependant la dépopulation augmentait dans les villes, dans

les campagnes. Quelques citoyens cessaient de payer l'impôt: ceux qui

restaient payaient d'autant plus. Le fisc affamé et impitoyable s'en

prenait de tout déficit aux curiales, aux magistrats municipaux.

[Note 66: _App. 23._]

[Note 67: _App. 24._]

[Note 68: Hérodien.]

[Note 69: _App. 25._]

Si l'on veut se donner le spectacle d'une agonie de peuple, il faut

parcourir l'effroyable code par lequel l'Empire essaye de retenir le

citoyen dans la cité qui l'écrase, qui s'écroule sur lui. Les

malheureux curiales, les derniers qui eussent encore un patrimoine[70]

dans l'appauvrissement général, sont déclarés les _esclaves_, les

_serfs_ de la chose publique. Ils ont l'honneur d'administrer la

cité, de répartir l'impôt à leurs risques et périls; tout ce qui

manque est à leur compte[71]. Ils ont l'honneur de payer à l'empereur

l'_aurum coronarium_. Ils sont l'_amplissime sénat_ de la cité,

l'_ordre très illustre_ de la curie[72]. Toutefois ils sentent si peu

leur bonheur qu'ils cherchent sans cesse à y échapper. Le législateur

est obligé d'inventer tous les jours des précautions nouvelles pour

fermer, pour barricader la curie. Étranges magistrats, que la loi est

obligée de garder à vue, pour ainsi dire, et d'attacher à leur chaise

curule[73]. Elle leur interdit de s'absenter, d'habiter la campagne,

de se faire soldats, de se faire prêtres; ils ne peuvent entrer dans

les ordres qu'en laissant leur bien à quelqu'un qui veuille bien être

curiale à leur place. La loi ne les ménage pas: «Certains hommes

lâches et paresseux désertent les devoirs de citoyens, etc., nous ne

les libérerons qu'autant qu'ils mépriseront leur patrimoine.

Convient-il que des esprits occupés de la contemplation divine

conservent de l'attachement pour leurs biens?...»

[Note 70: Au moins vingt-sept _jugera_.]

[Note 71: Aussi ne disposent-ils pas librement de leur bien. Ils ne

peuvent vendre sans autorisation. (Code Théodosien.) Le curiale qui

n'a pas d'enfants ne peut disposer par testament que du quart de ses

biens. Les trois autres quarts appartiennent à la curie.]

[Note 72: Toutefois la loi est bonne et généreuse; elle ne ferme la

curie ni aux juifs ni aux bâtards. «Ce n'est point une tache pour

l'ordre, parce qu'il lui importe d'être toujours au complet.» (Cod.

Théod.)]

[Note 73: _App. 26._]

L'infortuné curiale n'a pas même l'espoir d'échapper par la mort à la

servitude. La loi poursuit même ses fils. Sa charge est héréditaire.

La loi exige qu'il se marie, qu'il lui engendre et lui élève des

victimes. Les âmes tombèrent alors de découragement. Une inertie

mortelle se répandit dans tout le corps social. Le peuple se coucha

par terre de lassitude et de désespoir, comme la bête de somme se

couche sous les coups, et refuse de se relever. En vain les empereurs

essayèrent, par des offres d'immunités, d'exemptions, de rappeler le

cultivateur sur son champ abandonné[74]. Rien n'y fit. Le désert

s'étendit chaque jour. Au commencement du cinquième siècle, il y

avait, dans l'_heureuse_ Campanie, la meilleure province de tout

l'Empire, cinq cent vingt-huit mille arpents en friche.

[Note 74: _App. 27._]

Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 1 / 10) · 第 7 / 37 段