L'année suivante, tous les peuples de la Gaule essayèrent encore de

résister partiellement, et d'user les forces de l'ennemi qu'ils

n'avaient pu vaincre. La seule Uxellodunum (Cap-de-Nac, dans le

Quercy?) arrêta longtemps César. L'exemple était dangereux; il n'avait

pas de temps à perdre en Gaule; la guerre civile pouvait commencer à

chaque instant en Italie; il était perdu s'il fallait consumer des

mois entiers devant chaque bicoque. Il fit alors, pour effrayer les

Gaulois, une chose atroce, dont les Romains, du reste, n'avaient que

trop souvent donné l'exemple: il fit couper le poing à tous les

prisonniers.

Dès ce moment, il changea de conduite à l'égard des Gaulois: il fit

montre envers eux d'une grande douceur; il les ménagea pour les

tributs au point d'exciter la jalousie de la Province. Le tribut fut

même déguisé sous le nom honorable de _solde militaire_. Il engagea à

tout prix leurs meilleurs guerriers dans ses légions; il en composa

une légion tout entière, dont les soldats portaient une alouette sur

leur casque, et qu'on appelait pour cette raison l'_Alauda_. Sous cet

emblème tout national de la vigilance matinale et de la vive gaieté,

ces intrépides soldats passèrent les Alpes en chantant, et jusqu'à

Pharsale poursuivirent de leurs bruyants défis les taciturnes légions

de Pompée. L'alouette gauloise, conduite par l'aigle romaine, prit

Rome pour la seconde fois, et s'associa aux triomphes de la guerre

civile. La Gaule garda, pour consolation de sa liberté, l'épée que

César avait perdue dans la dernière guerre. Les soldats romains

voulaient l'arracher du temple où les Gaulois l'avaient suspendue:

Laissez-la, dit César en souriant, elle est sacrée.

CHAPITRE III

La Gaule sous l'Empire. -- Décadence de l'Empire. -- Gaule chrétienne.

Alexandre et César ont eu cela de commun d'être aimés, pleurés des

vaincus, et de périr de la main des leurs[35]. De tels hommes n'ont

point de patrie; ils appartiennent au monde.

[Note 35: Si l'on veut qu'Alexandre n'ait pas péri par le poison, on

ne peut nier du moins qu'il fut peu regretté des Macédoniens. Sa

famille fut exterminée en peu d'années.]

César n'avait pas détruit la liberté (elle avait péri depuis

longtemps), mais plutôt compromis la nationalité romaine. Les Romains

avaient vu avec honte et douleur une armée gauloise sous les aigles,

des sénateurs gaulois siégeant entre Cicéron et Brutus. Dans la

réalité, c'étaient les vaincus qui avaient le profit de la

victoire[36]. Si César eût vécu, toutes les nations barbares eussent

probablement rempli les armées et le sénat. Déjà il avait pris une

garde espagnole, et l'Espagnol Balbus était un de ses principaux

conseillers[37].

[Note 36: Les Romains, dit saint Augustin, n'ont nui aux vaincus que

par le sang qu'ils ont versé. Ils vivaient sous les lois qu'ils

imposaient aux autres. Tous les sujets de l'Empire sont devenues

citoyen...]

[Note 37: C'est lui qui conseilla à César de rester assis quand le

sénat, en corps, se présenta devant lui. Voy. mon _Histoire romaine_.]

Antoine essaya d'imiter César. Il entreprit de transporter à

Alexandrie le siège de l'Empire, il adopta le costume et les moeurs

des vaincus. Octave ne prévalut contre lui qu'en se déclarant l'homme

de la patrie, le vengeur de la nationalité violée. Il chassa les

Gaulois du sénat, augmenta les tributs de la Gaule[38]. Il y fonda une

Rome, _Valentia_ (c'était un des noms mystérieux de la ville

éternelle). Il y conduisit plusieurs colonies militaires, à Orange,

Fréjus, Carpentras, Aix, Apt, Vienne, etc. Une foule de villes

devinrent de nom et de privilèges _Augustales_, comme plusieurs

étaient devenues _Juliennes_ sous César[39]. Enfin, au mépris de tant

de cités illustres et antiques, il désigna pour siège de

l'administration la ville toute récente de Lyon, colonie de Vienne,

et, dès sa naissance, ennemie de sa mère. Cette ville, si

favorablement située au confluent de la Saône et du Rhône, presque

adossée aux Alpes, voisine de la Loire, voisine de la mer par

l'impétuosité de son fleuve qui y porte tout d'un trait, surveillait

la Narbonnaise et la Celtique, et semblait un oeil de l'Italie ouvert

sur toutes les Gaules.

[Note 38: Il établit, au détroit de la Manche, des douanes sur

l'ivoire, l'ambre et le verre. (Strabon.)]

[Note 39: _App. 12._]

C'est à Lyon, à Aisnay, à la pointe de la Saône et du Rhône, que

soixante cités gauloises élevèrent l'autel d'Auguste, sous les yeux de

son beau-fils Drusus. Auguste prit place parmi les divinités du pays.

D'autres autels lui furent dressés à Saintes, à Arles, à Narbonne,

etc. La vieille religion gallique s'associa volontiers au paganisme

romain. Auguste avait bâti un temple au dieu Kirk, personnification de

ce vent violent qui souffle dans la Narbonnaise, et sur un même autel

on lut dans une double inscription les noms des divinités gauloises et

romaines; Mars-Camul; Diane-Arduinna, Belen-Apollon; Rome mit Hésus et

Néhalénia au nombre des dieux indigètes.

Cependant le druidisme résista longtemps à l'influence romaine; là se

réfugia la nationalité des Gaules. Auguste essaya du moins de modifier

cette religion sanguinaire. Il défendit les sacrifices humains, et

toléra seulement de légères libations de sang.

La lutte du druidisme ne put être étrangère au soulèvement des Gaules,

sous Tibère, quoique l'histoire lui donne pour cause le poids des

impôts, augmenté par l'usure. Le chef de la révolte était

vraisemblablement un Édue, Julius Sacrovir; les Édues étaient, comme

je l'ai dit, un peuple druidique, et le nom de _sacrovir_ n'est

peut-être qu'une traduction de _druide_. Les Belges furent aussi

entraînés par Julius Florus[40].

[Note 40: Tacite, traduction de Burnouf.]

«Les cités gauloises, fatiguées de l'énormité des dettes, essayèrent

une rébellion, dont les plus ardents promoteurs furent parmi les

Trévires Julius Florus, chez les Édues Julius Sacrovir, tous deux

d'une naissance distinguée, et issus d'aïeux à qui leurs belles

actions avaient valu le droit de cité romaine. Dans de secrètes

conférences, où ils réunissent les plus audacieux de leurs

compatriotes, et ceux à qui l'indigence ou la crainte des supplices

faisait un besoin de l'insurrection, ils conviennent que Florus

soulèvera la Belgique, et Sacrovir les cités plus voisines de la

sienne... Il y eut peu de cantons où ne fussent semés les germes de

cette révolte. Les Andecaves et les Turoniens (Anjou, Touraine)

éclatèrent les premiers. Le lieutenant Acilius Aviola fit marcher une

cohorte qui tenait garnison à Lyon, et réduisit les Andecaves. Les

Turoniens furent défaits par un corps de légionnaires que le même

Aviola reçut de Visellius, gouverneur de la basse Germanie, et auquel

se joignirent des nobles gaulois, qui cachaient ainsi leur défection

pour se déclarer dans un moment plus favorable. On vit même Sacrovir

se battre pour les Romains, la tête découverte, afin, disait-il, de

montrer son courage; mais les prisonniers assuraient qu'il avait voulu

se mettre à l'abri des traits, en se faisant reconnaître. Tibère,

consulté, méprisa cet avis, et son irrésolution nourrit l'incendie.

«Cependant Florus, poursuivant ses desseins, tente la fidélité d'une

aile de cavalerie levée à Trêves et disciplinée à notre manière, et

l'engage à commencer la guerre par le massacre des Romains établis

dans le pays. Le plus grand nombre resta dans le devoir. Mais la

foule des débiteurs et des clients de Florus prit les armes; et ils

cherchaient à gagner la forêt d'Ardennes, lorsque des légions des deux

armées de Visellius et de C. Silius, arrivant par des chemins opposés,

leur fermèrent le passage. Détaché avec une troupe d'élite, Julius

Indus, compatriote de Florus, et que sa haine pour ce chef animait à

nous bien servir, dissipa cette multitude qui ne ressemblait pas

encore à une armée. Florus, à la faveur de retraites inconnues,

échappa quelque temps aux vainqueurs. Enfin, à la vue des soldats qui

assiégeaient son asile, il se tua de sa propre main. Ainsi finit la

révolte des Trévires.

«Celle des Édues fut plus difficile à réprimer, parce que cette nation

était plus puissante et nos forces plus éloignées. Sacrovir, avec des

cohortes régulières, s'était emparé d'Augustodunum (Autun), leur

capitale, où les enfants de la noblesse gauloise étudiaient les arts

libéraux: c'étaient des otages qui pouvaient attacher à sa fortune

leurs familles et leurs proches. Il distribua aux habitants des armes

fabriquées en secret. Bientôt il fut à la tête de quarante mille

hommes, dont le cinquième était armé comme nos légionnaires: le reste

avait des épieux, des coutelas et d'autres instruments de chasse. Il y

joignit les esclaves destinés au métier de gladiateur, et que dans ce

pays on nomme crupellaires. Une armure de fer les couvre tout entiers,

et les rend impénétrables aux coups, si elle les gêne pour frapper

eux-mêmes. Ces forces étaient accrues par le concours des autres

Gaulois, qui, sans attendre que leurs cités se déclarassent, venaient

offrir leurs personnes, et par la mésintelligence de nos deux

généraux, qui se disputaient la conduite de cette guerre.

«Pendant ce temps, Silius s'avançait avec deux légions, précédées d'un

corps d'auxiliaires, et ravageait les dernières bourgades des Séquanes

(Franche-Comté), qui, voisines et alliées des Édues, avaient pris les

armes avec eux. Bientôt il marche à grandes journées sur

Augustodunum... À douze milles de cette ville, on découvrit dans une

plaine les troupes de Sacrovir: il avait mis en première ligne ses

hommes bardés de fer, ses cohortes sur les flancs, et par derrière les

bandes à moitié armées. Les hommes de fer, dont l'armure était à

l'épreuve de l'épée et du javelot, tinrent seuls quelques instants.

Alors le soldat romain, saisissant la hache et la cognée, comme s'il

voulait faire brèche à une muraille, fend l'armure et le corps qu'elle

enveloppe; d'autres, avec des leviers ou des fourches, renversent ces

masses inertes, qui restaient gisantes comme des cadavres, sans force

pour se relever. Sacrovir se retira d'abord à Augustodunum; ensuite,

craignant d'être livré, il se rendit, avec les plus fidèles de ses

amis, à une maison de campagne voisine. Là, il se tua de sa propre

main; les autres s'ôtèrent mutuellement la vie, et la maison, à

laquelle ils avaient mis le feu, leur servit à tous de bûcher.»

* * * * *

Auguste et Tibère, sévères administrateurs, et vrais Romains, avaient

en quelque sorte resserré l'unité de l'Empire, compromise par César,

en éloignant du gouvernement les provinciaux, les barbares. Leurs

successeurs, Caligula, Claude et Néron adoptèrent une marche tout

opposée. Ils descendaient d'Antoine, de l'ami des barbares; ils

suivirent l'exemple de leur aïeul; déjà le père de Caligula,

Germanicus, avait affecté de l'imiter. Caligula, né, selon Pline, à

Trèves, élevé au milieu des armées de Germanie et de Syrie, montra

pour Rome un mépris incroyable. Une partie des folies que les Romains

lui reprochèrent trouve en ceci son explication; son règne violent et

furieux fut une dérision, une parodie de tout ce qu'on avait révéré.

Époux de ses soeurs, comme les rois de l'Orient, il n'attendit pas sa

mort pour être adoré; il se fit dieu dès son vivant; Alexandre, son

héros, s'était contenté d'être fils d'un dieu. Il arracha le diadème

au Jupiter romain, et se le mit lui-même[41]. Il affubla son cheval

des ornements du consulat. Il vendit à Lyon pièce à pièce tous les

meubles de sa famille, abdiquant ainsi ses aïeux, et prostituant leurs

souvenirs. Lui-même voulut remplir l'office d'huissier-priseur et de

vendeur à l'encan, faisant valoir chaque objet, et les faisant monter

bien au delà de leur prix: «Ce vase, disait-il, était à mon aïeul

Antoine; Auguste le conquit à la bataille d'Actium.» Puis, il institua

à l'autel d'Auguste des jeux burlesques et terribles, des combats

d'éloquence, où le vaincu devait effacer ses écrits avec la langue,

ou se laisser jeter dans le Rhône. Sans doute, ces jeux étaient

renouvelés de quelque rite antique. Nous savons que c'était l'usage

des Gaulois et des Germains de précipiter les vaincus comme victimes,

hommes et chevaux. On observait la manière dont ils tourbillonnaient,

pour en tirer des présages de l'avenir. Les Cimbres vainqueurs

traitèrent ainsi tous ceux qu'ils trouvèrent dans les camps de Cépion

et de Manlius. Aujourd'hui encore la tradition désigne le pont du

Rhône d'où les taureaux étaient précipités[42].

[Note 41: Un Gaulois le contemplait en silence. «Que vois-tu donc en

moi? lui dit Caligula.--Un magnifique radotage.» L'empereur ne le fit

pas punir; ce n'était qu'un cordonnier. (Dion Cassius.)]

[Note 42: Il fit construire le phare qui éclairait le passage entre la

Gaule et la Bretagne. On a cru, dans les temps modernes, en démêler

quelques restes.]

Caligula avait près de lui les Gaulois les plus illustres (Valérius

Asiaticus et Domitius Afer); Claude était Gaulois lui-même. Né à Lyon,

élevé loin des affaires par Auguste et Tibère, qui se défiaient de ses

singulières distractions, il avait vieilli dans la solitude et la

culture des lettres, lorsque les soldats le proclamèrent malgré lui.

Jamais prince ne choqua davantage les Romains et ne s'éloigna plus de

leurs goûts et de leurs habitudes; son bégaiement barbare, sa

préférence pour la langue grecque, ses continuelles citations

d'Homère, tout en lui leur prêtait à rire; aussi laissa-t-il l'Empire

aux mains des affranchis qui l'entouraient. Ces esclaves, élevés avec

tant de soin dans les palais des grands de Rome, pouvaient fort bien,

quoi qu'en dise Tacite, être plus dignes de régner que leurs maîtres.

Le règne de Claude fut une sorte de réaction des esclaves; ils

gouvernèrent à leur tour, et les choses n'en allèrent pas plus mal.

Les plans de César furent suivis; le port d'Ostie fut creusé,

l'enceinte de Rome reculée, le dessèchement du lac Fucin entrepris,

l'aqueduc de Caligula continué, les Bretons domptés en seize jours, et

leur roi pardonné. À l'autorité tyrannique des grands de Rome, qui

régnaient dans les provinces comme préteurs ou proconsuls, on opposa

les procurateurs du prince, gens de rien, dont la responsabilité était

d'autant plus sûre, et dont les excès pouvaient être plus aisément

réprimés.

Tel fut le gouvernement des affranchis sous Claude: d'autant moins

national qu'il était plus _humain_. Lui-même ne cachait point sa

prédilection pour les provinciaux. Il écrivit l'histoire des races

vaincues, celle des Étrusques, de Tyr et Carthage, réparant ainsi la

longue injustice de Rome. Il institua pour lire annuellement ces

histoires un lecteur et une chaire au Musée d'Alexandrie; ne pouvant

plus sauver ces peuples, il essayait d'en sauver la mémoire. La sienne

eût mérité d'être mieux traitée; quels qu'aient été son incurie, sa

faiblesse, son abrutissement même, dans ses dernières années,

l'histoire pardonnera beaucoup à celui qui se déclara le protecteur

des esclaves, défendit aux maîtres de les tuer, et essaya d'empêcher

qu'on ne les exposât vieux et malades, pour mourir de faim, dans l'île

du Tibre.

Si Claude eût vécu, il eût, dit Suétone, donné la cité à tout

l'Occident, aux Grecs, aux Espagnols, aux Bretons et aux Gaulois,

d'abord aux Édues. Il rouvrit le sénat à ceux-ci, comme avait fait

César. Le discours qu'il prononça en cette occasion, et que l'on

conserve encore à Lyon sur des tables de bronze, est le premier

monument authentique de notre histoire nationale, le titre de notre

admission dans cette grande initiation du monde.

En même temps, il poursuivait le culte sanguinaire des druides.

Proscrits dans la Gaule, ils durent se réfugier en Bretagne; il alla

les forcer lui-même dans ce dernier asile; ses lieutenants déclarèrent

province romaine les pays qui forment le bassin de la Tamise, et

laissèrent dans l'ouest, à Camulodunum, une nombreuse colonie

militaire. Les légions avançaient toujours à l'ouest, renversant les

autels, détruisant les vieilles forêts, et sous Néron le druidisme se

trouva acculé dans la petite île de Mona. Suétonius Paulinus l'y

suivit: en vain les vierges sacrées accouraient sur le rivage comme

des furies, en habits de deuil, échevelées, et secouant des flambeaux;

il força le passage, égorgea tout ce qui tomba entre ses mains,

druides, prêtresses, soldats, et se fit jour dans ces forêts où le

sang humain avait tant de fois coulé.

Cependant les Bretons s'étaient soulevés derrière l'armée romaine; à

leur tête, leur reine, la fameuse Boadicée, qui avait à venger

d'intolérables outrages; ils avaient exterminé les vétérans de

Camulodunum et toute l'infanterie d'une légion. Suétonius revint sur

ses pas et rassembla froidement son armée, abandonnant la défense des

villes et livrant les alliés de Rome à l'aveugle rage des barbares;

ils égorgèrent soixante-dix mille hommes, mais il les écrasa en

bataille rangée; il tua jusqu'aux chevaux. Après lui, Céréalis et

Frontinus poursuivirent la conquête du Nord. Sous Domitien, le

beau-père de Tacite, Agricola, acheva la réduction, et commença la

civilisation de la Bretagne.

Néron fut favorable à la Gaule, il conçut le projet d'unir l'Océan à

la Méditerranée par un canal qui aurait été tiré de la Moselle à la

Saône. Il soulagea Lyon, incendié sous son règne. Aussi dans les

guerres civiles qui accompagnèrent sa chute, cette ville lui resta

fidèle. Le principal auteur de cette révolution fut l'Aquitain Vindex,

alors propréteur de la Gaule. Cet homme, «plein d'audace pour les

grandes choses,» excita Galba en Espagne, gagna Virginius, général des

légions de Germanie. Mais avant que cet accord fût connu des deux

armées, elles s'attaquèrent avec un grand carnage. Vindex se tua de

désespoir. La Gaule prit encore parti pour Vitellius; les légions de

Germanie avec lesquelles il vainquit Othon et prit Rome se composaient

en grande partie de Germains, de Bataves et de Gaulois. Rien

d'étonnant si la Gaule vit avec douleur la victoire de Vespasien. Un

chef batave, nommé Civilis, borgne comme Annibal et Sertorius, comme

eux ennemi de Rome, saisit cette occasion. Outragé par les Romains, il

avait juré de ne couper sa barbe et ses cheveux que lorsqu'il serait

vengé. Il tailla en pièces les soldats de Vitellius, et vit un instant

tous les Bataves, tous les Belges, se déclarer pour lui. Il était

encouragé par la fameuse Velléda, que révéraient les Germains comme

inspirée des dieux, ou plutôt comme si elle eût été un dieu elle-même.

C'est à elle qu'on envoya les captifs, et les Romains réclamèrent son

arbitrage entre eux et Civilis. D'autre part, les druides de la Gaule,

si longtemps persécutés, sortirent de leurs retraites, et se

montrèrent au peuple. Ils avaient ouï dire que le Capitole avait été

brûlé dans la guerre civile. Ils proclamèrent que l'empire romain

avait péri avec ce gage d'éternité, que l'empire des Gaules allait lui

succéder[43].

[Note 43: Tacit. _Hist._, l. IV., c. 51. Fatali nunc igne signum

coelestis iræ datum, et possessionem rerum humanarum transalpinis

gentibus portendi, superstitione vanâ Druidæ canebant.]

Telle était pourtant la force du lien qui unissait ces peuples à Rome,

que l'ennemi des Romains crut plus sûr d'attaquer d'abord les troupes

de Vitellius au nom de Vespasien. Le chef des Gaulois, Julius Sabinus,

se disait fils du conquérant des Gaules, et se faisait appeler César.

Aussi ne fallut-il pas même une armée romaine pour détruire ce parti

inconséquent; il suffit des Gaulois restés fidèles. La vieille

jalousie des Séquanes se réveilla contre les Édues. Ils défirent

Sabinus. On sait le dévouement de sa femme, la vertueuse Éponine. Elle

s'enferma avec lui dans le souterrain où il s'était réfugié; ils y

eurent, ils y élevèrent des enfants. Au bout de dix ans, ils furent

enfin découverts; elle se présenta devant l'empereur Vespasien,

entourée de cette famille infortunée qui voyait le jour pour la

première fois. La cruelle politique de l'empereur fut inexorable.

La guerre fut plus sérieuse dans la Belgique et la Batavie. Toutefois,

la Belgique se soumit encore; la Batavie résista dans ses marais. Le

général romain Céréalis, deux fois surpris, deux fois vainqueur, finit

la guerre en gagnant Velléda et Civilis. Celui-ci prétendit n'avoir

pas pris originairement les armes contre Rome, mais seulement contre

Vitellius, et pour Vespasien.

Cette guerre ne fit que montrer combien la Gaule était déjà romaine.

Aucune province, en effet, n'avait plus promptement, plus avidement

reçu l'influence des vainqueurs[44]. Dès le premier aspect, les deux

contrées, les deux peuples avaient semblé moins se connaître que se

revoir et se retrouver. Ils s'étaient précipités l'un vers l'autre.

Les Romains fréquentaient les écoles de Marseille, cette petite

Grèce[45], plus sobre et plus modeste que l'autre[46], et qui se

trouvait à leur porte. Les Gaulois passaient les Alpes en foule, et

non seulement avec César sous les aigles des légions, mais comme

médecins[47], comme rhéteurs. C'est déjà le génie de Montpellier, de

Bordeaux, Aix, Toulouse, etc.; tendance toute positive, toute

pratique; peu de philosophes. Ces Gaulois du Midi (il ne peut s'agir

encore de ceux du Nord), vifs, intrigants, tels que nous les voyons

toujours, devaient faire fortune et comme beaux parleurs et comme

mimes: ils donnèrent à Rome son Roscius. Cependant ils réussissaient

dans des genres plus sérieux. Un Gaulois, Trogue-Pompée, écrit la

première histoire universelle; un Gaulois, Pétronius Arbiter[48], crée

le genre du roman. D'autres rivalisent avec les plus grands poètes de

Rome; nommons seulement Varro Atacinus, des environs de Carcassonne,

et Cornélius Gallus, natif de Fréjus, ami de Virgile. Le vrai génie de

la France, le génie oratoire, éclatait en même temps. Cette jeune

puissance de la parole gauloise domina, dès sa naissance, Rome

elle-même. Les Romains prirent volontiers des Gaulois pour maîtres,

même dans leur propre langue. Le premier rhéteur à Rome fut le Gaulois

Gnipho (M. Antonius). Abandonné à sa naissance, esclave à Alexandrie,

affranchi, dépouillé par Sylla, il se livra d'autant plus à son génie.

Mais la carrière de l'éloquence politique était fermée à un malheureux

affranchi gaulois. Il ne put exercer son talent qu'en déclamant

publiquement aux jours de marché. Il établit sa chaire dans la maison

même de Jules César. Il y forma à l'éloquence les deux grands orateurs

du temps, César lui-même et Cicéron.

[Note 44: _App. 13._]

[Note 45: _App. 14._]

[Note 46: _App. 15._]

[Note 47: Pline en cite trois qui eurent une vogue prodigieuse au

premier siècle; l'un d'eux donna un million pour réparer les

fortifications de sa ville natale.]

[Note 48: Né près de Marseille.]

La victoire de César, qui ouvrit Rome aux Gaulois, leur permit de

parler en leur propre nom, et d'entrer dans la carrière politique.

Nous voyons, sous Tibère, les Montanus au premier rang des orateurs,

et pour la liberté et pour le génie. Caligula, qui se piquait

d'éloquence, eut deux Gaulois éloquents pour amis. L'un, Valérius

Asiaticus, natif de Vienne, honnête homme, selon Tacite, finit par

conspirer contre lui, et périt sous Claude par les artifices de

Messaline, comme coupable d'une popularité ambitieuse dans les Gaules.

L'autre, Domitius Afer, de Nîmes, consul sous Caligula, éloquent,

corrompu, fougueux accusateur, mourut d'indigestion. La capricieuse

émulation de Caligula avait failli lui être funeste, comme celle de

Néron le fut à Lucain. L'empereur apporte un jour un discours au

sénat; cette pièce fort travaillée, où il espérait s'être surpassé

lui-même, n'était rien moins qu'un acte d'accusation contre Domitius,

et il concluait à la mort. Le Gaulois, sans se troubler, parut moins

frappé de son danger que de l'éloquence de l'empereur. Il s'avoua

vaincu, déclara qu'il n'oserait plus ouvrir la bouche après un tel

discours, et éleva une statue à Caligula. Celui-ci n'exigea plus sa

mort; il lui suffisait de son silence.

Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 1 / 10) · 第 6 / 37 段