Tel fut l'effroi des empereurs à l'aspect de cette désolation, qu'ils

essayèrent d'un moyen désespéré. Ils se hasardèrent à prononcer le mot

de liberté. Gratien exhorta les provinces à former des assemblées,

Honorius essaya d'organiser celles de la Gaule[75]: il engagea, pria,

menaça, prononça des amendes contre ceux qui ne s'y rendraient pas.

Tout fut inutile, rien ne réveilla le peuple engourdi sous la

pesanteur de ses maux. Déjà il avait tourné ses regards d'un autre

côté. Il ne s'inquiétait plus d'un empereur impuissant pour le bien

comme pour le mal. Il n'implorait plus que la mort, tout au moins la

mort sociale et l'invasion des barbares[76]. «Ils appellent l'ennemi,

disent les auteurs du temps, ils ambitionnent la captivité... Nos

frères qui se trouvent chez les barbares se gardent bien de revenir;

ils nous quitteraient plutôt pour aller les joindre; et l'on est

étonné que tous les pauvres n'en fassent pas autant, mais c'est qu'ils

ne peuvent emporter avec eux leurs petites habitations.»

[Note 75: _App. 28._]

[Note 76: _App. 29._]

* * * * *

Viennent donc les barbares. La société antique est condamnée. Le long

ouvrage de la conquête, de l'esclavage, de la dépopulation, est près

de son terme. Est-ce à dire pourtant que tout cela se soit accompli en

vain, que cette dévorante Rome ne laisse rien sur le sol gaulois d'où

elle va se retirer? Ce qui y reste d'elle est en effet immense. Elle y

laisse l'organisation, l'administration. Elle y a fondé la _Cité_; la

Gaule n'avait auparavant que des villages, tout au plus des villes.

Ces théâtres, ces cirques, ces aqueducs, ces voies que nous admirons

encore, sont le durable symbole de la civilisation fondée par les

Romains, la justification de leur conquête de la Gaule. Telle est la

force de cette organisation, qu'alors même que la vie paraîtra s'en

éloigner, alors que les barbares sembleront près de la détruire, ils

la subiront malgré eux. Il leur faudra, bon gré, mal gré, habiter sous

ces voûtes invincibles qu'ils ne peuvent ébranler; ils courberont la

tête, et recevront encore, tout vainqueurs qu'ils sont, la loi de Rome

vaincue. Ce grand nom d'Empire, cette idée de l'égalité sous un

monarque, si opposée au principe aristocratique de la Germanie, Rome

l'a déposée sur cette terre. Les rois barbares vont en faire leur

profit. Cultivée par l'Église, accueillie dans la tradition populaire,

elle fera son chemin par Charlemagne et par saint Louis. Elle nous

amènera peu à peu à l'anéantissement de l'aristocratie, à l'égalité,

à l'équité des temps modernes.

Voilà pour l'ordre civil. Mais à côté de cet ordre un autre est

établi, qui doit le recueillir et le sauver pendant la tempête de

l'invasion barbare. Le titre romain de _defensor civitatis_ va partout

passer aux évêques. Dans la division des diocèses ecclésiastiques

subsiste celle des diocèses impériaux. L'universalité impériale est

détruite, mais l'universalité catholique apparaît. La primatie de Rome

commence à poindre confuse et obscure[77]. Le monde du moyen âge se

maintiendra et s'ordonnera par l'Église; sa hiérarchie naissante est

un cadre sur lequel tout se place ou se modèle. À elle, l'ordre

extérieur, et la vie intérieure. Celle-ci est surtout dans les moines.

L'ordre de Saint-Benoît donne au monde ancien, usé par l'esclavage, le

premier exemple du travail accompli par des mains libres[78]. Pour la

première fois, le citoyen, humilié par la ruine de la cité, abaisse

les regards sur cette terre qu'il avait méprisée. Cette grande

innovation du travail libre et volontaire sera la base de l'existence

moderne.

[Note 77: _App. 30._]

[Note 78: _App. 31._]

L'idée même de la personnalité libre, qui nous apparaissait confuse

dans la barbarie guerrière des clans galliques, plus distincte dans le

druidisme, dans sa doctrine d'immortalité, elle éclate au cinquième

siècle. Le Breton[79] Pélage pose la loi de la philosophie celtique,

la loi survie par Jean-l'Érigène (l'Irlandais), le Breton Abailard et

le Breton Descartes. Voyons comment fut amené ce grand événement. Nous

ne pouvons l'expliquer qu'en esquissant l'histoire du christianisme

gaulois.

[Note 79: Né, selon les uns dans notre Bretagne, selon d'autres dans

les îles Britanniques, ce qui du reste ne change rien à la question.

Il suffit qu'il ait appartenu à la race celtique.]

Depuis que la Gaule, introduite par Rome dans la grande communauté des

nations, avait pris part à la vie générale du monde, on pouvait

craindre qu'elle ne s'oubliât elle-même, qu'elle ne devînt toute

Grèce, tout Italie. Dans les villes gauloises on aurait en effet

cherché la Gaule. Sous ces temples grecs, sous ces basiliques

romaines, que devenait l'originalité du pays? Cependant hors des

villes, et surtout en s'avançant vers le Nord, dans ces vastes

contrées où les villes devenaient plus rares, la nationalité

subsistait encore. Le druidisme proscrit s'était réfugié dans les

campagnes, dans le peuple[80]. Pescennius Niger, pour plaire aux

Gaulois, ressuscita, dit-on, de vieux mystères, qui sans doute étaient

ceux du druidisme. Une femme druide promit l'empire à Dioclétien. Une

autre, lorsque Alexandre Sévère préparait une nouvelle attaque contre

l'île druidique, la Bretagne, se présenta sur son passage, et lui cria

en langue gauloise: «Va, mais n'espère point la victoire, et ne te fie

point à tes soldats.» La langue et la religion nationales n'avaient

donc pas péri. Elles dormaient silencieuses sous la culture romaine,

en attendant le christianisme.

[Note 80: _App. 32._]

Quand celui-ci parut au monde, quand il substitua au Dieu-nature le

Dieu-homme, et à la place de la triste ivresse des sens, dont l'ancien

culte avait fatigué l'humanité, les sérieuses voluptés de l'âme et les

joies du martyre, chaque peuple accueillit la nouvelle croyance selon

son génie. La Gaule la reçut avidement, sembla la reconnaître et

retrouver son bien. La place du druidisme était chaude encore: ce

n'était pas chose nouvelle en Gaule que la croyance à l'immortalité de

l'âme. Les druides aussi semblent avoir enseigné un médiateur. Aussi

ces peuples se précipitèrent-ils dans le christianisme. Nulle part il

ne compta plus de martyrs. Le Grec d'Asie, saint Pothin ([Grec:

potheinos], l'homme du désir?), disciple du plus mystique des apôtres,

fonda la mystique Église de Lyon, métropole religieuse des Gaules[81].

On y montre encore les catacombes, et la hauteur où monta le sang des

dix-huit mille martyrs. De ces martyrs, le plus glorieux fut une

femme, une esclave (sainte Blandine).

[Note 81: _App. 33._]

Le christianisme se répandit plus lentement dans le Nord, surtout dans

les campagnes. Au quatrième siècle encore, saint Martin y trouvait à

convertir des peuplades entières, et des temples à renverser[82]. Cet

ardent missionnaire devint comme un Dieu pour le peuple. L'Espagnol

Maxime, qui avait conquis la Gaule avec une armée de Bretons, ne crut

pouvoir s'affermir qu'en appelant saint Martin auprès de lui.

L'impératrice le servit à table. Dans sa vénération idolâtrique pour

le saint homme elle allait jusqu'à ramasser et manger ses miettes.

Ailleurs, on voit des vierges, dont il avait visité le monastère,

baiser et lécher la place où il avait posé les mains. Sa route était

partout marquée par des miracles. Mais ce qui recommande à jamais sa

mémoire, c'est qu'il fit les derniers efforts pour sauver les

hérétiques que Maxime voulait sacrifier au zèle sanguinaire des

évêques[83]. Les pieuses fraudes ne lui coûtèrent rien: il trompa, il

mentit, il compromit sa réputation de sainteté; pour nous, cette

charité héroïque est le signe auquel nous le reconnaissons pour un

saint.

[Note 82: Quels temples? Je serais porté à croire qu'il s'agit ici de

temples nationaux, de religions locales. Les Romains qui pénétrèrent

dans le Nord ne peuvent, en si peu de temps, avoir inspiré aux

indigènes un tel attachement pour leurs dieux. (Sulp. Sev., _Vita S.

Martini_.) Voyez les Éclaircissements.]

[Note 83: _App. 34._]

Plaçons à côté de saint Martin l'archevêque de Milan, saint Ambroise,

né à Trèves, et qu'on peut à ce titre compter pour Gaulois. On sait

avec quelle hauteur ce prêtre intrépide ferma l'Église à Théodose,

après le massacre de Thessalonique.

L'Église gauloise ne s'honora pas moins par la science que par le zèle

et la charité. La même ardeur avec laquelle elle versait son sang pour

le christianisme, elle la porta dans les controverses religieuses.

L'Orient et la Grèce, d'où le christianisme était sorti, s'efforçaient

de le ramener à eux, si je puis dire, et de le faire rentrer dans leur

sein. D'un côté les sectes gnostiques et manichéennes le rapprochaient

du parsisme; elles réclamaient part dans le gouvernement du monde pour

Ahriman ou Satan, et voulaient obliger le Christ à composer avec le

principe du mal. De l'autre, les platoniciens faisaient du monde

l'ouvrage d'un dieu inférieur; et les ariens, leurs disciples,

voyaient dans le Fils un être dépendant du Père. Les manichéens

auraient fait du christianisme une religion tout orientale, les ariens

une pure philosophie. Les Pères de l'Église gauloise les attaquèrent

également. Au troisième siècle, saint Irénée écrivit contre les

gnostiques: _De l'Unité du gouvernement du monde._ Au quatrième, saint

Hilaire de Poitiers soutint pour la consubstantialité du Fils et du

Père une lutte héroïque, souffrit l'exil comme Athanase, et languit

plusieurs années dans la Phrygie, tandis qu'Athanase se réfugiait à

Trèves près de saint Maximin, évêque de cette ville, et natif aussi de

Poitiers. Saint Jérôme n'a pas assez d'éloges pour saint Hilaire. Il

trouve en lui la grâce hellénique et «la hauteur du cothurne gaulois».

Il l'appelle «le Rhône de la langue latine». «L'Église chrétienne,

dit-il encore, a grandi et crû à l'ombre de deux arbres, saint Hilaire

et saint Cyprien (la Gaule et l'Afrique).»

Jusque-là l'Église gauloise suit le mouvement de l'Église universelle;

elle s'y associe. La question du manichéisme est celle de Dieu et du

monde; celle de l'arianisme est celle du Christ, de l'homme-Dieu. La

polémique va descendre à l'homme même, et c'est alors que la Gaule

prendra la parole en son nom. À l'époque même où elle vient de donner

à Rome l'empereur auvergnat Avitus, où l'Auvergne sous les Ferréol et

les Apollinaire[84] semble vouloir former une puissance indépendante

entre les Goths déjà établis au Midi, et les Francs qui vont venir du

Nord; à cette époque, dis-je, la Gaule réclame aussi une existence

indépendante dans la sphère de la pensée. Elle prononce par la bouche

de Pélage ce grand nom de la Liberté humaine que l'Occident ne doit

plus oublier.

[Note 84: Voyez les Éclaircissements.]

Pourquoi y a-t-il du mal au monde? Voilà le point de départ de cette

dispute[85]. Le manichéisme oriental répond: _Le mal est un dieu_,

c'est-à-dire un principe inconnu. C'est ne rien répondre, et donner

son ignorance pour explication. Le christianisme répond: Le mal est

sorti de la liberté humaine, non pas de l'homme en général, mais de

tel homme, d'Adam, que Dieu punit dans l'humanité qui en est sortie.

[Note 85: _App. 35._]

Cette solution ne satisfit qu'incomplètement les logiciens de l'école

d'Alexandrie. Le grand Origène en souffrit cruellement. On sait que ce

martyr volontaire, ne sachant comment échapper à la corruption innée

de la nature humaine, eut recours au fer et se mutila. Il est plus

facile de mutiler la chair que de mutiler la volonté. Ne pouvant se

résigner à croire qu'une faute dure dans ceux qui ne l'ont pas

commise, ne voulant point accuser Dieu, craignant de le trouver auteur

du mal, et de rentrer ainsi dans le manichéisme, il aima mieux

supposer que les âmes avaient péché dans une existence antérieure, et

que les hommes étaient des anges tombés[86]. Si chaque homme est

responsable pour lui-même, s'il est l'auteur de sa chute, il faut

qu'il le soit de son expiation, de sa rédemption, qu'il remonte à Dieu

par la vertu. «Que Christ soit devenu Dieu, disait le disciple

d'Origène, le maître de Pélage, l'audacieux Théodore de Mopsueste, je

ne lui envie rien en cela; ce qu'il est devenu, je puis le devenir par

les forces de ma nature.»

[Note 86: _App. 36._]

Cette doctrine, tout empreinte de l'héroïsme grec et de l'énergie

stoïcienne, s'introduisit sans peine dans l'Occident, où elle fût née

sans doute d'elle-même. Le génie celtique, qui est celui de

l'individualité, sympathise profondément avec le génie grec. L'Église

de Lyon fut fondée par les Grecs, ainsi que celle d'Irlande. Le clergé

d'Irlande et d'Écosse n'eut pas d'autre langue pendant longtemps.

Jean-le-Scot ou l'Irlandais renouvela les doctrines alexandrines au

temps de Charles-le-Chauve. Nous suivrons ailleurs l'histoire de

l'Église celtique.

L'homme qui proclama, au nom de cette Église, l'indépendance de la

moralité humaine, ne nous est connu que par le surnom grec de

_Pélagios_ (l'Armoricain, c'est-à-dire l'homme des rivages de la

mer[87]). On ne sait si c'était un laïque ou un moine. On avoue que sa

vie était irréprochable. Son ennemi, saint Jérôme, représente ce

champion de la liberté comme un géant; il lui attribue la taille, la

force, les épaules de Milon-le-Crotoniate. Il parlait avec peine, et

pourtant sa parole était puissante[88]. Obligé par l'invasion des

barbares de se réfugier dans l'Orient, il y enseigna ses doctrines, et

fut attaqué par ses anciens amis, saint Jérôme et saint Augustin. Dans

la réalité, Pélage, en niant le péché originel[89], rendait la

rédemption inutile et supprimait le christianisme[90]. Saint Augustin,

qui avait passé sa vie jusque-là à soutenir la liberté contre le

fatalisme manichéen, en employa le reste à combattre la liberté, à la

briser sous la grâce divine, au risque de l'anéantir. Le docteur

africain fonda, dans ses écrits contre Pélage, ce fatalisme mystique,

qui devait se reproduire tant de fois au moyen âge, surtout dans

l'Allemagne, où il fut proclamé par Gotteschalk, Tauler, et tant

d'autres, jusqu'à ce qu'il vainquît par Luther.

[Note 87: On l'appelait aussi Morgan (_môr_, mer, dans les langues

celtiques).--Il avait eu pour maître l'origéniste Rufin, qui traduisit

Origène en latin et publia pour sa défense une véhémente invective

contre saint Jérôme. Ainsi Pélage recueille l'héritage d'Origène.]

[Note 88: Saint Augustin.]

[Note 89: Il ne peut y avoir de péché héréditaire, disait Pélage, car

c'est la volonté seule qui constitue le péché. _App. 37._]

[Note 90: Origène, qui avait aussi nié le péché originel, avait pensé

que l'incarnation était une pure allégorie. Du moins on le lui

reprochait. Saint Augustin sentit bien la nécessité de cette

conséquence. Voy. le traité: _De Naturâ et Gratiâ._]

Ce n'était pas sans raison que le grand évêque d'Hippone, le chef de

l'Église chrétienne, luttait si violemment contre Pélage. Réduire le

christianisme à n'être qu'une philosophie, c'était le rendre moins

puissant. Qu'eût servi le sec rationalisme des Pélagiens, à l'approche

de l'invasion germanique? Ce n'était pas cette fière théorie de la

liberté qu'il fallait prêcher aux conquérants de l'Empire, mais la

dépendance de l'homme et la toute-puissance de Dieu.

Aussi le pélagianisme, accueilli d'abord avec faveur, et même par le

pape de Rome, fut bientôt vaincu par la grâce. En vain il fit des

concessions, et prit en Province la forme adoucie du semi-pélagianisme,

essayant d'accorder et de faire concourir la liberté humaine et la grâce

divine[91]. Malgré la sainteté du Breton Faustus[92], évêque de Riez,

malgré le renom des évêques d'Arles, et la gloire de cet illustre

monastère de Lérins[93], qui donna à l'Église douze archevêques, douze

évêques et plus de cent martyrs, le mysticisme triompha. À l'approche

des barbares, les disputes cessèrent, les écoles se fermèrent et se

turent. C'était de foi, de simplicité, de patience que le monde avait

alors besoin. Mais le germe était déposé, il devait fructifier dans son

temps.

[Note 91: Le premier qui tenta cette conciliation difficile, ce fut le

moine Jean Cassien, disciple de saint Jean Chrysostome, et qui plaida

près du pape pour le tirer d'exil. Il avança que le premier mouvement

vers le bien partait du libre arbitre, et que la grâce venait ensuite

l'éclairer et le soutenir; il ne la crut pas, comme saint Augustin,

gratuite et prévenante, mais seulement efficace. Il dédia un de ses

livres à saint Honorat, qui avait, comme lui, visité la Grèce, et qui

fonda Lérins, d'où devaient sortir les plus illustres défenseurs du

semi-pélagianisme. La lutte s'engagea bientôt. Saint Prosper

d'Aquitaine avait dénoncé à saint Augustin les écrits de Cassien, et

tous deux s'étaient associés pour le combattre. Lérins leur opposa

Vincent, et ce Faustus qui soutint contre Mamert Claudien la

matérialité de l'âme, et qui écrivit, comme Cassien, contre Nestorius,

etc. Arles et Marseille inclinaient au semi-pélagianisme. Le peuple

d'Arles chassa son évêque, saint Héros, qui poursuivait Pélage, et

choisit après lui saint Honorat; à saint Honorat succède saint

Hilaire, son parent, qui soutint comme lui les opinions de Cassien, et

fut comme lui enterré à Lérins, etc. Gennadius écrivit, au neuvième

siècle, l'histoire du semi-pélagianisme.]

[Note 92: En 447, saint Hilaire d'Arles l'oblige de s'asseoir, quoique

simple prêtre, entre deux saints évêques, ceux de Fréjus et de Riez.]

[Note 93: Lérins fut fondé par saint Honorat, dans le diocèse

d'Antibes, à la fin du quatrième siècle. Saint Hilaire d'Arles, et

saint Césaire, Sidonius de Clermont, Ennodius du Tésin, Honorat de

Marseille, Faustus de Riez, appellent Lérins l'île bienheureuse, la

terre des miracles, l'île des Saints (on donna aussi ce nom à

l'Irlande), la demeure de ceux qui vivent en Christ, etc.--Lérins

avait de grands rapports avec Saint-Victor de Marseille, fondé par

Cassien, vers 410.--Les deux couvents furent une pépinière de libres

penseurs.]

CHAPITRE IV

Récapitulation. -- Systèmes divers. -- Influence des races indigènes,

des races étrangères. -- Sources celtiques et latines de la langue

française. -- Destinée de la race celtique.

Le génie helléno-celtique s'est révélé par Pélage dans la philosophie

religieuse; c'est celui du moi indépendant, de la personnalité libre.

L'élément germanique, de nature toute différente, va venir lutter

contre, l'obliger ainsi de se justifier, de se développer, de dégager

tout ce qui est en lui. Le moyen âge est la lutte; le temps moderne

est la victoire.

Mais avant d'amener les Allemands sur le sol de la Gaule, et

d'assister à ce nouveau mélange, j'ai besoin de revenir sur tout ce

qui précède, d'évaluer jusqu'à quel point les races diverses établies

sur le sol gaulois avaient pu modifier le génie primitif de la

contrée, de chercher pour combien ces races avaient contribué dans

l'ensemble, quelle avait été la mise de chacune d'elles dans cette

communauté, d'apprécier ce qui pouvait rester d'indigène sous tant

d'éléments étrangers.

Divers systèmes ont été appliqués aux origines de la France.

Les uns nient l'influence étrangère; ils ne veulent point que la

France doive rien à la langue, à la littérature, aux lois des peuples

qui l'ont conquise. Que dis-je? s'il ne tenait qu'à eux, on

retrouverait dans nos origines les origines du genre humain. Le

Brigant et son disciple, La Tour d'Auvergne, le premier grenadier de

la république, dérivent toutes les langues du Bas-Breton; intrépides

et patriotes critiques, il ne leur suffit pas d'affranchir la France,

ils voudraient lui conquérir le monde. Les historiens et les légistes

sont moins audacieux. Cependant l'abbé Dubos ne veut point que la

conquête de Clovis soit une conquête; Grosley affirme que notre Droit

coutumier est antérieur à César.

D'autres esprits, moins chimériques peut-être, mais placés de même

dans un point de vue exclusif et systématique, cherchent tout dans la

tradition, dans les importations diverses du commerce ou de la

conquête. Pour eux, notre langue française est une corruption du

latin, notre droit une dégradation du droit romain ou germanique, nos

traditions un simple écho des traditions étrangères. Ils donnent la

moitié de la France à l'Allemagne, l'autre aux Romains; elle n'a rien

à réclamer d'elle-même. Apparemment ces grands peuples celtiques, dont

parle tant l'antiquité, c'était une race si abandonnée, si déshéritée

de la nature, qu'elle aura disparu sans laisser trace. Cette Gaule,

qui arma cinq cent mille hommes contre César, et qui paraît encore si

peuplée sous l'Empire, elle a disparu tout entière, elle s'est fondue

par le mélange de quelques légions romaines, ou des bandes de Clovis.

Tous les Français du Nord descendent des Allemands, quoiqu'il y ait si

peu d'allemand dans leur langue. La Gaule a péri, corps et biens,

comme l'Atlantide. Tous les Celtes ont péri, et s'il en reste, ils

n'échapperont pas aux traits de la critique moderne. Pinkerton ne les

laisse pas reposer dans le tombeau; c'est un vrai Saxon acharné sur

eux, comme l'Angleterre sur l'Irlande. Ils n'ont eu, dit-il, rien en

propre, aucun génie original; tous les _gentlemen_ descendent des

Goths (ou des Saxons, ou des Scythes; c'est pour lui la même chose).

Il voudrait, dans son amusante fureur, qu'on instituât des chaires de

langue celtique «pour qu'on apprît à se moquer des Celtes».

Nous ne sommes plus au temps où l'on pouvait choisir entre les deux

systèmes, et se déclarer partisan exclusif du génie indigène, ou des

influences extérieures. Des deux côtés, l'histoire et le bon sens

résistent. Il est évident que les Français ne sont plus les Gaulois;

on chercherait en vain, parmi nous, ces grands corps blancs et mous,

ces géants enfants qui s'amusèrent à brûler Rome. D'autre part, le

génie français est profondément distinct du génie romain ou

germanique; ils sont impuissants pour l'expliquer.

Nous ne prétendons pas rejeter des faits incontestables; nul doute que

notre patrie ne doive beaucoup à l'influence étrangère. Toutes les

races du monde ont contribué pour doter cette Pandore.

La base originaire, celle qui a tout reçu, tout accepté, c'est cette

jeune, molle et mobile race des Gaëls, bruyante, sensuelle et légère,

prompte à apprendre, prompte à dédaigner, avide de choses nouvelles.

Voilà l'élément primitif, l'élément perfectible.

Il faut à de tels enfants des précepteurs sévères. Ils en recevront et

du Midi et du Nord. La mobilité sera fixée, la mollesse durcie et

fortifiée; il faut que la raison s'ajoute à l'instinct, à l'élan la

réflexion.

Au Midi apparaissent les Ibères de Ligurie et des Pyrénées, avec la

dureté et la ruse de l'esprit montagnard, puis les colonies

phéniciennes; longtemps après viendront les Sarrasins. Le midi de la

France prend de bonne heure le génie mercantile des nations

sémitiques. Les juifs du moyen âge s'y sont trouvés comme chez

eux[94]. Les doctrines orientales y ont pris pied sans peine, à

l'époque des Albigeois.

[Note 94: Ils y ont été souvent maltraités, il est vrai, mais bien

moins qu'ailleurs. Ils ont eu des écoles à Montpellier, et dans

plusieurs autres villes de Languedoc et de Provence.]

Du Nord, descendent de bonne heure les opiniâtres Kymry, ancêtres de

nos Bretons et des Gallois d'Angleterre. Ceux-ci ne veulent point

passer en vain sur la terre, il leur faut des monuments; ils dressent

les aiguilles de Loc maria ker, et les alignements de Carnac; rudes et

muettes pierres, impuissants essais de tradition que la postérité

n'entendra pas. Leur druidisme parle de l'immortalité; mais il ne peut

pas même fonder l'ordre dans la vie présente; il aura seulement

décelé le germe moral qui est en l'homme barbare, comme le gui,

perçant la neige, témoigne pendant l'hiver de la vie qui sommeille. Le

génie guerrier l'emporte encore. Les Bolg descendent du Nord,

l'ouragan traverse la Gaule, l'Allemagne, la Grèce, l'Asie Mineure;

les Galls suivent, la Gaule déborde par le monde. C'est une vie, une

sève exubérante, qui coule et se répand. Les Gallo-Belges ont

l'emportement guerrier et la puissance prolifique des Bolg modernes de

Belgique et d'Irlande. Mais l'impuissance sociale de l'Irlande et de

la Belgique est déjà visible dans l'histoire des Gallo-Belges de

l'antiquité. Leurs conquêtes sont sans résultat. La Gaule est

convaincue d'impuissance pour l'acquisition comme pour l'organisation.

La société naturelle et guerrière du clan prévaut sur la société

élective et sacerdotale du druidisme. Le clan, fondé sur le principe

d'une parenté vraie ou fictive, est la plus grossière des

associations; le sang, la chair en est le lien; l'union du clan se

résume en un chef, en un homme[95].

[Note 95: Indépendamment de ce lien commun, quelques-uns se voueront à

cet homme qui les nourrit, qu'ils aiment. Ainsi prendront naissance

les _dévoués_ des Galls et des Aquitains. _App. 38._]

Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 1 / 10) · 第 8 / 37 段