L'assemblée la plus solennelle des druides se tenait une fois l'an sur

le territoire des Carnutes, dans un lieu consacré, qui passait pour le

point central de toute la Gaule; on y accourait des provinces les plus

éloignées. Les druides sortaient alors de leurs solitudes, siégeaient

au milieu du peuple et rendaient leurs jugements. Là sans doute ils

choisissaient le druide suprême, qui devait veiller au maintien de

l'institution. Il n'était pas rare que l'élection de ce chef excitât

la guerre civile.

Quand même le druidisme n'eût pas été affaibli par ces divisions, la

vie solitaire à laquelle la plupart des membres de l'ordre semblent

s'être voués devaient le rendre peu propre à agir puissamment sur le

peuple. Ce n'était pas d'ailleurs ici comme en Égypte une population

agglomérée sur une étroite ligne. Les Gaulois étaient dispersés dans

les forêts, dans les marais qui couvraient leur sauvage pays, au

milieu des hasards d'une vie barbare et guerrière. Le druidisme n'eut

pas assez de prise sur ces populations disséminées, isolées. Elles lui

échappèrent de bonne heure.

Ainsi, lorsque César envahit la Gaule[27], elle semblait convaincue

d'impuissance pour s'organiser elle-même. Le vieil esprit de clan,

l'indisciplinabilité guerrière, que le druidisme semblait devoir

comprimer, avait repris vigueur; seulement la différence des forces

avait établi une sorte de hiérarchie entre les tribus; certaines

étaient clientes des autres; comme les Carnutes des Rhèmes, les Sénons

des Édues, etc. (Chartres, Reims, Sens, Autun).

[Note 27: _App. 10._]

Des villes s'étaient formées, espèces d'asiles au milieu de cette vie

de guerre. Mais tous les cultivateurs étaient serfs, et César pouvait

dire: Il n'y a que deux ordres en Gaule, les druides et les cavaliers

(_equites_). Les druides étaient les plus faibles. C'est un druide des

Édues qui appela les Romains.

J'ai parlé ailleurs de ce prodigieux César et des motifs qui l'avaient

décidé à quitter si longtemps Rome pour la Gaule, à s'exiler pour

revenir maître. L'Italie était épuisée, l'Espagne indisciplinable; il

fallait la Gaule pour asservir le monde. J'aurais voulu voir cette

blanche et pâle figure, fanée avant l'âge par les débauches de Rome,

cet homme délicat et épileptique, marchant sous les pluies de la

Gaule, à la tête des légions, traversant nos fleuves à la nage; ou

bien à cheval entre les litières où ses secrétaires étaient portés,

dictant quatre, six lettres à la fois, remuant Rome du fond de la

Belgique, exterminant sur son chemin deux millions d'hommes[28] et

domptant en dix années la Gaule, le Rhin et l'Océan du Nord (58-49).

[Note 28: Onze cent quatre-vingt-douze mille hommes avant les guerres

civiles. (Pline.)]

Ce chaos barbare et belliqueux de la Gaule était une superbe matière

pour un tel génie. De toutes parts, les tribus gauloises appelaient

alors l'étranger. Le druidisme affaibli semble avoir dominé dans les

deux Bretagnes et dans les bassins de la Seine et de la Loire. Au

midi, les Arvernes et toutes les populations ibériennes de l'Aquitaine

étaient généralement restés fidèles à leurs chefs héréditaires. Dans

la Celtique même, les druides n'avaient pu résister au vieil esprit de

clan qu'en favorisant la formation d'une population libre dans les

grandes villes, dont les chefs ou patrons étaient du moins électifs,

comme les druides. Ainsi deux factions partageaient tous les États

gaulois; celle de l'hérédité ou des chefs de clans, celle de

l'élection, ou des druides et des chefs temporaires du peuple des

villes[29]. À la tête de la seconde se trouvaient les Édues; à la tête

de la première, les Arvernes et les Séquanes. Ainsi commençait dès

lors l'opposition de la Bourgogne (Édues) et de la Franche-Comté

(Séquanes). Les Séquanes, opprimés par les Édues qui leur fermaient la

Saône et arrêtaient leur grand commerce de porcs, appelèrent de la

Germanie des tribus étrangères au druidisme, qu'on nommait du nom

commun de Suèves. Ces barbares ne demandaient pas mieux. Ils passèrent

le Rhin, sous la conduite d'un Arioviste, battirent les Édues, et leur

imposèrent un tribut; mais ils traitèrent plus mal encore les

Séquanes qui les avaient appelés; ils leur prirent le tiers de leurs

terres, selon l'usage des conquérants germains, et ils en voulaient

encore autant. Alors Édues et Séquanes, rapprochés par le malheur,

cherchèrent d'autres secours étrangers. Deux frères étaient

tout-puissants parmi les Édues. Dumnorix, enrichi par les impôts et

les péages dont il se faisait donner le monopole de gré ou de force,

s'était rendu cher au petit peuple des villes et aspirait à la

tyrannie; il se lia avec les Gaulois helvétiens, épousa une

Helvétienne, et engagea ce peuple à quitter ses vallées stériles pour

les riches plaines de la Gaule. L'autre frère, qui était druide, titre

vraisemblablement identique avec celui de divitiac que César lui donne

comme nom propre, chercha pour son pays des libérateurs moins

barbares. Il se rendit à Rome, et implora l'assistance du sénat, qui

avait appelé les Édues _parents et amis du peuple romain_. Mais le

chef des Suèves envoya de son côté, et trouva le moyen de se faire

donner aussi le titre d'ami de Rome. L'invasion imminente des Helvètes

obligeait probablement le sénat à s'unir avec Arioviste.

[Note 29: _Veir-go-breith_, gaël, homme pour le jugement. _App. 11._]

Ces montagnards avaient fait depuis trois ans de tels préparatifs,

qu'on voyait bien qu'ils voulaient s'interdire à jamais le retour. Ils

avaient brûlé leurs douze villes et leurs quatre cents villages,

détruit les meubles et les provisions qu'ils ne pouvaient emporter. On

disait qu'ils voulaient percer à travers toute la Gaule, et s'établir

à l'occident, dans le pays des Santones (Saintes). Sans doute ils

espéraient trouver plus de repos sur les bords du grand Océan qu'en

leur rude Helvétie, autour de laquelle venaient se rencontrer et se

combattre toutes les nations de l'ancien monde, Galls, Cimbres,

Teutons, Suèves, Romains. En comptant les femmes et les enfants, ils

étaient au nombre de trois cent soixante-dix-huit mille. Ce cortège

embarrassant leur faisait préférer le chemin de la province romaine.

Ils y trouvèrent à l'entrée, vers Genève, César qui leur barra le

chemin, et les amusa assez longtemps pour élever du lac au Jura un mur

de dix mille pas et de seize pieds de haut. Il leur fallut donc

s'engager par les âpres vallées du Jura, traverser le pays des

Séquanes, et remonter la Saône. César les atteignit comme ils

passaient le fleuve, attaqua la tribu des Tigurins, isolée des autres,

et l'extermina. Manquant de vivres par la mauvaise volonté de l'Édue

Dumnorix et du parti qui avait appelé les Helvètes, il fut obligé de

se détourner vers Bibracte (Autun). Les Helvètes crurent qu'il fuyait,

et le poursuivirent à leur tour. César, ainsi placé entre des ennemis

et des alliés malveillants, se tira d'affaire par une victoire

sanglante. Les Helvètes, atteints de nouveau dans leur fuite vers le

Rhin, furent obligés de rendre les armes, et de s'engager à retourner

dans leur pays. Six mille d'entre eux, qui s'enfuirent la nuit pour

échapper à cette honte, furent ramenés par la cavalerie romaine, et,

dit César, _traités en ennemis_.

Ce n'était rien d'avoir repoussé les Helvètes, si les Suèves

envahissaient la Gaule. Les migrations étaient continuelles: déjà cent

vingt mille guerriers étaient passés. _La Gaule allait devenir

Germanie._ César parut céder aux prières des Séquanes et des Édues

opprimés par les barbares. Le même druide qui avait sollicité les

secours de Rome guida César vers Arioviste et se chargea d'explorer le

chemin. Le chef des Suèves avait obtenu de César lui-même, dans son

consulat, le titre d'allié du peuple romain; il s'étonna d'être

attaqué par lui: «Ceci, disait le barbare, est ma Gaule à moi; vous

avez la vôtre... si vous me laissez en repos, vous y gagnerez; je

ferai toutes les guerres que vous voudrez, sans peine ni péril pour

vous... Ignorez-vous quels hommes sont les Germains? voilà plus de

quatorze ans que nous n'avons dormi sous un toit[30].» Ces paroles ne

faisaient que trop d'impression sur l'armée romaine: tout ce qu'on

rapportait de la taille et de la férocité de ces géants du Nord

épouvantait les petits hommes du Midi. On ne voyait dans le camp que

gens qui faisaient leur testament. César leur en fit honte: «Si vous

m'abandonnez, dit-il, j'irai toujours: il me suffit de la dixième

légion.» Il les mène ensuite à Besançon, s'en empare, pénètre jusqu'au

camp des barbares non loin du Rhin, les force de combattre, quoiqu'ils

eussent voulu attendre la nouvelle lune, et les détruit dans une

furieuse bataille: presque tout ce qui échappa périt dans le Rhin.

[Note 30: César rassure ses soldats en leur rappelant que dans la

guerre de Spartacus ils ont déjà battu les Germains.]

Les Gaulois du Nord, Belges et autres, jugèrent, non sans

vraisemblance, que, si les Romains avaient chassé les Suèves, ce

n'était que pour leur succéder dans la domination des Gaules. Ils

formèrent une vaste coalition, et César saisit ce prétexte pour

pénétrer dans la Belgique. Il emmenait comme guide et interprète le

divitiac des Édues[31]; il était appelé par les Sénons, anciens

vassaux des Édues, par les Rhèmes, suzerains du pays druidique des

Carnutes. Vraisemblablement, ces tribus vouées au druidisme, ou du

moins au parti populaire, voyaient avec plaisir arriver l'ami des

druides, et comptaient l'opposer aux Belges septentrionaux, leurs

féroces voisins. C'est ainsi que, cinq siècles après, le clergé

catholique des Gaules favorisa l'invasion des Francs contre les

Visigoths et les Bourguignons ariens.

[Note 31: C'est déjà ce divitiac qui a exploré le chemin quand César

marchait contre les Suèves.--Les Germains n'ont pas de druides, dit

César. Ils étaient, à ce qu'il semble, les protecteurs du parti

antidruidique dans les Gaules.]

C'était pourtant une sombre et décourageante perspective pour un

général moins hardi, que cette guerre dans les plaines bourbeuses,

dans les forêts vierges de la Seine et de la Meuse. Comme les

conquérants de l'Amérique, César était souvent obligé de se frayer une

route la hache à la main, de jeter des ponts sur les marais, d'avancer

avec ses légions, tantôt sur terre ferme, tantôt à gué ou à la nage.

Les Belges entrelaçaient les arbres de leurs forêts, comme ceux de

l'Amérique le sont naturellement par les lianes. Mais les Pizarre et

les Cortez, avec une telle supériorité d'armes, faisaient la guerre à

coup sur; et qu'étaient-ce que les Péruviens en comparaison de ces

dures et colériques populations des Bellovaques et des Nerviens

(Picardie, Hainaut-Flandre), qui venaient par cent mille attaquer

César? Les Bellovaques et les Suessions s'accommodèrent par

l'entremise du divitiac des Édues[32]. Mais les Nerviens, soutenus par

les Atrebates et les Veromandui, surprirent l'armée romaine en marche,

au bord de la Sambre, dans la profondeur de leurs forêts, et se

crurent au moment de la détruire. César fut obligé de saisir une

enseigne et de se porter lui-même en avant: ce brave peuple fut

exterminé. Leurs alliés, les Cimbres qui occupaient Aduat (Namur?),

effrayés des ouvrages dont César entourait leur ville, feignirent de

se rendre, jetèrent une partie de leurs armes du haut des murs, et

avec le reste attaquèrent les Romains. César en vendit comme esclaves

cinquante-trois mille.

[Note 32: Jusqu'à l'expédition de Bretagne, nous voyons le divitiac

des Édues accompagner partout César, qui sans doute leur faisait

croire qu'il rétablirait dans la Belgique l'influence du parti éduen,

c'est-à-dire druidique et populaire.]

Ne cachant plus alors le projet de soumettre la Gaule, il entreprit la

réduction de toutes les tribus des rivages. Il perça les forêts et les

marécages des Ménapes et des Morins (Zélande et Gueldre, Gand, Bruges,

Boulogne); un de ses lieutenants soumit les Unelles, Éburoviens et

Lexoviens (Coutances, Évreux, Lisieux); un autre, le jeune Crassus,

conquit l'Aquitaine, quoique les barbares eussent appelé d'Espagne les

vieux compagnons de Sertorius[33]. César lui-même attaqua les Vénètes

et autres tribus de notre Bretagne. Ce peuple amphibie n'habitait ni

sur la terre ni sur les eaux; leurs forts, dans des presqu'îles

inondées et abandonnées tour à tour par le flux, ne pouvaient être

assiégés ni par terre ni par mer. Les Vénètes communiquaient sans

cesse avec l'autre Bretagne, et en tiraient des secours. Pour les

réduire, il fallait être maître de la mer. Rien ne rebutait César. Il

fit des vaisseaux, il fit des matelots, leur apprit à fixer les

navires bretons en les accrochant avec des mains de fer et fauchant

leurs cordages. Il traita durement ce peuple dur; mais la petite

Bretagne ne pouvait être vaincue que dans la grande. César résolut d'y

passer.

[Note 33: Cæsar.]

Le monde barbare de l'Occident qu'il avait entrepris de dompter était

triple. La Gaule, entre la Bretagne et la Germanie, était en rapport

avec l'une et l'autre. Les Cimbri se trouvaient dans les trois pays;

les Helvii et les Boii dans la Germanie et dans la Gaule; les Parisii

et les Atrebates gaulois existaient aussi en Bretagne. Dans les

discordes de la Gaule, les Bretons semblent avoir été pour le parti

druidique, comme les Germains pour celui des chefs de clans. César

frappa les deux partis et au dedans et au dehors; il passa l'Océan, il

passa le Rhin.

Deux grandes tribus germaniques, les Usipiens et les Teuctères,

fatigués au nord par les incursions des Suèves comme les Helvètes

l'avaient été au midi, venaient de passer aussi dans la Gaule (55).

César les arrêta, et, sous prétexte que, pendant les pourparlers, il

avait été attaqué par leur jeunesse, il fondit sur eux à l'improviste,

et les massacra tous. Pour inspirer plus de terreur aux Germains, il

alla chercher ces terribles Suèves, près desquels aucune nation

n'osait habiter; en dix jours il jeta un pont sur le Rhin, non loin de

Cologne, malgré la largeur et l'impétuosité de ce fleuve immense.

Après avoir fouillé en vain les forêts des Suèves, il repassa le Rhin,

traversa toute la Gaule, et la même année s'embarqua pour la Bretagne.

Lorsqu'on apprit à Rome ces marches prodigieuses, plus étonnantes

encore que des victoires, tant d'audace et une si effrayante rapidité,

un cri d'admiration s'éleva. On décréta vingt jours de supplications

aux dieux. _Au prix des exploits de César_, disait Cicéron, _qu'a fait

Marius?_

Lorsque César voulut passer dans la grande Bretagne, il ne put obtenir

des Gaulois aucun renseignement sur l'île sacrée. L'Édue Dumnorix

déclara que la religion lui défendait de suivre César; il essaya de

s'enfuir, mais le Romain, qui connaissait son génie remuant, le fit

poursuivre avec ordre de le ramener mort ou vif; il fut tué en se

défendant.

La malveillance des Gaulois faillit être funeste à César dans cette

expédition. D'abord ils lui laissèrent ignorer les difficultés du

débarquement. Les hauts navires qu'on employait sur l'Océan tiraient

beaucoup d'eau et ne pouvaient approcher du rivage. Il fallait que le

soldat se précipitât dans cette mer profonde, et qu'il se formât en

bataille au milieu des flots. Les barbares dont la grève était

couverte avaient trop d'avantage. Mais les machines de siège vinrent

au secours et nettoyèrent le rivage par une grêle de pierres et de

traits. Cependant l'équinoxe approchait; c'était la pleine lune, le

moment des grandes marées. En une nuit la flotte romaine fut brisée,

ou mise hors hors de service. Les barbares, qui dans le premier

étonnement avaient donné des otages à César, essayèrent de surprendre

son camp. Vigoureusement repoussés, ils offrirent encore de se

soumettre. César leur ordonna de livrer des otages deux fois plus

nombreux; mais ses vaisseaux étaient réparés, il partit la même nuit

sans attendre leur réponse. Quelques jours de plus, la saison ne lui

eût guère permis le retour.

L'année suivante, nous le voyons presque en même temps en Illyrie, à

Trèves et en Bretagne. Il n'y a que les esprits de nos vieilles

légendes qui aient jamais voyagé ainsi. Cette fois, il était conduit

en Bretagne par un chef fugitif du pays qui avait imploré son secours.

Il ne se retira pas sans avoir mis en fuite les Bretons, assiégé le

roi Caswallawn dans l'enceinte marécageuse où il avait rassemblé ses

hommes et ses bestiaux. Il écrivit à Rome qu'il avait imposé un tribut

à la Bretagne, et y envoya en grande quantité les perles de peu de

valeur qu'on recueillait sur les côtes.

Depuis cette invasion dans l'île sacrée, César n'eut plus d'amis chez

les Gaulois. La nécessité d'acheter Rome aux dépens des Gaules, de

gorger tant d'amis qui lui avaient fait continuer le commandement pour

cinq années, avait poussé le conquérant aux mesures les plus

violentes. Selon un historien, il dépouillait les lieux sacrés,

mettait des villes au pillage sans qu'elles l'eussent mérité[34].

Partout il établissait des chefs dévoués aux Romains et renversait le

gouvernement populaire. La Gaule payait cher l'union, le calme et la

culture dont la domination romaine devait lui faire connaître les

bienfaits.

[Note 34: Sæpius ob prædam quam ob delictum. (Suétone.)]

La disette obligeant César de disperser ses troupes, l'insurrection

éclate partout. Les Éburons massacrent une légion, en assiègent une

autre. César, pour délivrer celle-ci, passe avec huit mille hommes à

travers soixante mille Gaulois. L'année suivante il assemble à Lutèce

les états de la Gaule. Mais les Nerviens et les Trévires, les Sénonais

et les Carnutes n'y paraissent pas. César les attaque séparément et

les accable tous. Il passe une seconde fois le Rhin, pour intimider

les Germains qui voudraient venir au secours. Puis il frappe à la fois

les deux partis qui divisaient la Gaule; il effraye les Sénonais,

parti druidique et populaire(?), par la mort d'Acco, leur chef, qu'il

fait solennellement juger et mettre à mort; il accable les Éburons,

parti barbare et ami des Germains, en chassant leur intrépide Ambiorix

dans toute la forêt d'Ardennes, et les livrant tous aux tribus

gauloises qui connaissaient mieux leurs retraites dans les bois et les

marais, et qui vinrent, avec une lâche avidité, prendre part à cette

curée. Les légions fermaient de toute part ce malheureux pays et

empêchaient que personne pût échapper.

Ces barbaries réconcilièrent toute la Gaule contre César (52). Les

druides et les chefs des clans se trouvèrent d'accord pour la première

fois. Les Édues même étaient, au moins secrètement, contre leur ancien

ami. Le signal partit de la terre druidique des Carnutes, de Genabum.

Répété par des cris à travers les champs et les villages, il parvint

le soir même à cent cinquante milles, chez les Arvernes, autrefois

ennemis du parti druidique et populaire, aujourd'hui ses alliés. Le

vercingétorix (général en chef) de la confédération fut un jeune

Arverne, intrépide et ardent. Son père, l'homme le plus puissant des

Gaules dans son temps, avait été brûlé, comme coupable d'aspirer à la

royauté. Héritier de sa vaste clientèle, le jeune homme repoussa

toujours les avances de César et ne cessa dans les assemblées, dans

les fêtes religieuses, d'animer ses compatriotes contre les Romains.

Il appela aux armes jusqu'aux serfs des campagnes, et déclara que les

lâches seraient brûlés vifs; les fautes moins graves devaient être

punies de la perte des oreilles ou des yeux.

Le plan du général gaulois était d'attaquer à la fois la Province au

midi, au nord les quartiers des légions. César, qui était en Italie,

devina tout, prévint tout. Il passa les Alpes, assura la Province,

franchit les Cévennes à travers six pieds de neige, et apparut tout à

coup chez les Arvernes. Le chef gaulois, déjà parti pour le Nord, fut

contraint de revenir; ses compatriotes avaient hâte de défendre leurs

familles. C'était tout ce que voulait César; il quitte son armée, sous

prétexte de faire des levées chez les Allobroges, remonte le Rhône, la

Saône, sans se faire connaître, par les frontières des Édues, rejoint

et rallie ses légions. Pendant que le vercingétorix croit l'attirer en

assiégeant la ville éduenne de Gergovie (Moulins), César massacre

tout dans Genabum. Les Gaulois accourent, et c'est pour assister à la

prise de Noviodunum.

Alors le vercingétorix déclare aux siens qu'il n'y a point de salut

s'ils ne parviennent à affamer l'armée romaine; le seul moyen pour

cela est de brûler eux-mêmes leurs villes. Ils accomplissent

héroïquement cette cruelle résolution. Vingt cités des Bituriges

furent brûlées par leurs habitants. Mais, quand ils en vinrent à la

grande Agendicum (Bourges), les habitants embrassèrent les genoux du

vercingétorix, et le supplièrent de ne pas ruiner la plus belle ville

des Gaules. Ces ménagements firent leur malheur. La ville périt de

même, mais par César, qui la prit avec de prodigieux efforts.

Cependant les Édues s'étaient déclarés contre César, qui, se trouvant

sans cavalerie par leur défection, fut obligé de faire venir des

Germains pour les remplacer. Labienus, lieutenant de César, eût été

accablé dans le Nord, s'il ne s'était dégagé par une victoire (entre

Lutèce et Melun). César lui-même échoua au siège de Gergovie des

Arvernes. Ses affaires allaient si mal, qu'il voulait gagner la

Province romaine. L'armée des Gaulois le poursuivit et l'atteignit.

Ils avaient juré de ne point revoir leur maison, leur famille, leurs

femmes et leurs enfants, qu'ils n'eussent au moins deux fois traversé

les lignes ennemies. Le combat fut terrible; César fut obligé de payer

de sa personne, il fut presque pris, et son épée resta entre les mains

des ennemis. Cependant un mouvement de la cavalerie germaine au

service de César jeta une terreur panique dans les rangs des Gaulois,

et décida la victoire.

Ces esprits mobiles tombèrent alors dans un tel découragement, que

leur chef ne put les rassurer qu'en se retranchant sous les murs

d'Alésia, ville forte située au haut d'une montagne (dans l'Auxois).

Bientôt atteint par César, il renvoya ses cavaliers, les chargea de

répandre par toute la Gaule qu'il avait des vivres pour trente jours

seulement, et d'amener à son secours tous ceux qui pouvaient porter

les armes. En effet, César n'hésita point d'assiéger cette grande

armée. Il entoura la ville et le camp gaulois d'ouvrages prodigieux:

d'abord trois fossés, chacun de quinze ou vingt pieds de large et

d'autant de profondeur; un rempart de douze pieds; huit rangs de

petits fossés, dont le fond était hérissé de pieux et couvert de

branchages et de feuilles; des palissades de cinq rangs d'arbres,

entrelaçant leurs branches. Ces ouvrages étaient répétés du côté de la

campagne, et prolongés dans un circuit de quinze milles. Tout cela fut

terminé en moins de cinq semaines, et par moins de soixante mille

hommes.

La Gaule entière vint s'y briser. Les efforts désespérés des assiégés

réduits à une horrible famine, ceux de deux cent cinquante mille

Gaulois qui attaquaient les Romains du côté de la campagne, échouèrent

également. Les assiégés virent avec désespoir leurs alliés, tournés

par la cavalerie de César, s'enfuir et se disperser. Le vercingétorix,

conservant seul une âme ferme au milieu du désespoir des siens, se

désigna et se livra comme l'auteur de toute la guerre. Il monta sur

son cheval de bataille, revêtit sa plus riche armure, et, après avoir

tourné en cercle autour du tribunal de César, il jeta son épée, son

javelot et son casque aux pieds du Romain sans dire un seul mot.

Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 1 / 10) · 第 5 / 37 段