événement imprévu, immense, effroyable, comme un cataclysme du globe,
faillit tout emporter, et l'Italie elle-même. Ce monde barbare que
Rome avait rembarré dans le Nord d'une si rude main, il existait
pourtant. Ces Kymry qu'elle avait exterminés à Bologne et Senagallia,
ils avaient des frères dans la Germanie. Gaulois et Allemands, Kymry
et Teutons, fuyant, dit-on, devant un débordement de la Baltique, se
mirent à descendre vers le Midi. Ils avaient ravagé toute l'Illyrie,
battu, aux portes de l'Italie, un général romain qui voulait leur
interdire le Norique, et tourné les Alpes par l'Helvétie, dont les
principales populations, Ombriens ou Ambrons, Tigurins (Zurich) et
Tughènes (Zug), grossirent leur horde. Tous ensemble pénétrèrent dans
la Gaule, au nombre de trois cent mille guerriers; leurs familles,
vieillards, femmes et enfants, suivaient dans des chariots. Au nord de
la Gaule, ils retrouvèrent d'anciennes tribus cimbriques, et leur
laissèrent, dit-on, en dépôt une partie de leur butin. Mais la Gaule
centrale fut dévastée, brûlée, affamée sur leur passage. Les
populations des campagnes se réfugièrent dans les villes pour laisser
passer le torrent, et furent réduites à une telle disette, qu'on
essaya de se nourrir de chair humaine. Les barbares, parvenus au bord
du Rhône, apprirent que de l'autre côté du fleuve c'était encore
l'empire romain, dont ils avaient déjà rencontré les frontières en
Illyrie, en Thrace, en Macédoine. L'immensité du grand empire du Midi
les frappa d'un respect superstitieux; avec cette simple bonne foi de
la race germanique, ils dirent au magistrat de la province, M.
Silanus, que _si Rome leur donnait des terres, ils se battraient
volontiers pour elle_. Silanus répondit fièrement que Rome n'avait que
faire de leurs services, passa le Rhône, et se fit battre. Le consul
P. Cassius, qui vint ensuite défendre la province, fut tué; Scaurus,
son lieutenant, fut pris, et l'armée passa sous le joug des Helvètes,
non loin du lac de Genève. Les barbares enhardis voulaient franchir
les Alpes. Ils agitaient seulement si les Romains seraient réduits en
esclavage, ou exterminés. Dans leurs bruyants débats, ils s'avisèrent
d'interroger Scaurus, leur prisonnier. Sa réponse hardie les mit en
fureur, et l'un d'eux le perça de son épée. Toutefois, ils
réfléchirent, et ajournèrent le passage des Alpes. Les paroles de
Scaurus furent peut-être le salut de l'Italie.
Les Gaulois Tectosages de Tolosa, unis aux Cimbres par une origine
commune, les appelaient contre les Romains, dont ils avaient secoué le
joug. La marche des Cimbres fut trop lente. Le consul C. Servilius
Cépion pénétra dans la ville et la saccagea. L'or et l'argent
rapportés jadis par les Tectosages du pillage de Delphes, celui des
mines des Pyrénées, celui que la piété des Gaulois clouait dans un
temple de la ville, ou jetait dans un lac voisin, avaient fait de
Tolosa la plus riche ville des Gaules. Cépion en tira, dit-on, cent
dix mille livres pesant d'or et quinze cent mille d'argent. Il dirigea
ce trésor sur Marseille, et le fit enlever sur la route par des gens à
lui, qui massacrèrent l'escorte. Ce brigandage ne profita pas. Tous
ceux qui avaient touché cette proie funeste finirent misérablement; et
quand on voulait désigner un homme dévoué à une fatalité implacable,
on disait: _Il a de l'or de Tolosa._
D'abord Cépion, jaloux d'un collègue inférieur par la naissance, veut
camper et combattre séparément. Il insulte les députés que les
barbares envoyaient à l'autre consul. Ceux-ci, bouillants de fureur,
dévouent solennellement aux dieux tout ce qui tombera entre leurs
mains. De quatre-vingt mille soldats, de quarante mille esclaves ou
valets d'armée, il n'échappa, dit-on, que dix hommes. Cépion fut des
dix. Les barbares tinrent religieusement leur serment; ils tuèrent
dans les deux camps tout être vivant, ramassèrent les armes, et
jetèrent l'or et l'argent, les chevaux même dans le Rhône.
Cette journée, aussi terrible que celle de Cannes, leur ouvrait
l'Italie. La fortune de Rome les arrêta dans la Province et les
détourna vers les Pyrénées. De là, les Cimbres se répandirent sur
toute l'Espagne, tandis que le reste des barbares les attendait dans
la Gaule.
Pendant qu'ils perdent ainsi le temps et vont se briser contre les
montagnes et l'opiniâtre courage des Celtibériens, Rome épouvantée
avait appelé Marius de l'Afrique. Il ne fallait pas moins que l'homme
d'Arpinum, en qui tous les Italiens voyaient un des leurs, pour
rassurer l'Italie et l'armer unanimement contre les barbares. Ce dur
soldat, presque aussi terrible aux siens qu'à l'ennemi, farouche comme
les Cimbres qu'il allait combattre, fut, pour Rome, un dieu sauveur.
Pendant quatre ans que l'on attendit les barbares, le peuple, ni même
le sénat, ne put se décider à nommer un autre consul que Marius.
Arrivé dans la Province, il endurcit d'abord ses soldats par de
prodigieux travaux. Il leur fit creuser la _Fossa Mariana_, qui
facilitait ses communications avec la mer, et permettait aux navires
d'éviter l'embouchure du Rhône, barré par les sables. En même temps,
il accablait les Tectosages et s'assurait de la fidélité de la
Province avant que les barbares se remissent en mouvement.
Enfin ceux-ci se dirigèrent vers l'Italie, le seul pays de l'Occident
qui eût encore échappé à leurs ravages. Mais la difficulté de nourrir
une si grande multitude les obligea de se séparer. Les Cimbres et les
Tigurins tournèrent par l'Helvétie et le Norique; les Ambrons et les
Teutons, par un chemin plus direct, devaient passer sur le ventre aux
légions de Marius, pénétrer en Italie par les Alpes maritimes et
retrouver les Cimbres aux bords du Pô.
Dans le camp retranché d'où il les observait, d'abord près d'Arles,
puis sous les murs d'_Aquæ Sextiæ_ (Aix), Marius leur refusa
obstinément la bataille. Il voulait habituer les siens à voir ces
barbares, avec leur taille énorme, leurs yeux farouches, leurs armes
et leurs vêtements bizarres. Leur roi Teutobochus franchissait d'un
saut quatre et même six chevaux mis de front; quand il fut conduit en
triomphe à Rome, il était plus haut que les trophées. Les barbares,
défilant devant les retranchements, défiaient les Romains par mille
outrages: _N'avez-vous rien à dire à vos femmes?_ disaient-ils, _nous
serons bientôt auprès d'elles._ Un jour, un de ces géants du Nord vint
jusqu'aux portes du camp provoquer Marius lui-même. Le général lui fit
répondre que, s'il était las de la vie, il n'avait qu'à s'aller
pendre; et comme le Teuton insistait, il lui envoya un gladiateur.
Ainsi il arrêtait l'impatience des siens; et cependant il savait ce
qui se passait dans leur camp par le jeune Sertorius, qui parlait leur
langue, et se mêlait à eux sous l'habit gaulois.
Marius, pour faire plus vivement souhaiter la bataille à ses soldats,
avait placé son camp sur une colline sans eau qui dominait un fleuve.
«Vous êtes des hommes, leur dit-il, vous aurez de l'eau pour du sang.»
Le combat s'engagea en effet bientôt aux bords du fleuve. Les Ambrons,
qui étaient seuls dans cette première action, étonnèrent d'abord les
Romains par leurs cris de guerre qu'ils faisaient retentir comme un
mugissement dans leurs boucliers: _Ambrons! Ambrons!_ Les Romains
vainquirent pourtant, mais ils furent repoussés du camp par les femmes
des Ambrons; elles s'armèrent pour défendre leur liberté et leurs
enfants, et elles frappaient du haut de leurs chariots sans
distinction d'amis ni d'ennemis. Toute la nuit les barbares pleurèrent
leurs morts avec des hurlements sauvages qui, répétés par les échos
des montagnes et du fleuve, portaient l'épouvante dans l'âme même des
vainqueurs. Le surlendemain, Marius les attira par sa cavalerie à une
nouvelle action. Les Ambrons-Teutons, emportés par leur courage,
traversèrent la rivière et furent écrasés dans son lit. Un corps de
trois mille Romains les prit par derrière, et décida leur défaite.
Selon l'évaluation la plus modérée, le nombre des barbares pris ou
tués fut de cent mille. La vallée, engraissée de leur sang, devint
célèbre par sa fertilité. Les habitants du pays n'enfermaient,
n'étayaient leurs vignes qu'avec des os de morts. Le village de
_Pourrières_ rappelle encore aujourd'hui le nom donné à la plaine:
_Campi putridi_, champ de la putréfaction. Quant au butin, l'armée le
donna tout entier à Marius, qui, après un sacrifice solennel, le brûla
en l'honneur des dieux. Une pyramide fut élevée à Marius, un temple à
la Victoire. L'église de Sainte-Victoire, qui remplaça le temple,
reçut jusqu'à la Révolution française une procession annuelle, dont
l'usage ne s'était jamais interrompu. La pyramide subsista jusqu'au
quinzième siècle; et Pourrières avait pris pour armoiries le triomphe
de Marius représenté sur un des bas-reliefs dont ce monument était
orné.
Cependant les Cimbres, ayant passé les Alpes Noriques, étaient
descendus dans la vallée de l'Adige. Les soldats de Catulus ne les
voyaient qu'avec terreur se jouer, presque nus, au milieu des glaces,
et se laisser glisser sur leurs boucliers du haut des Alpes à travers
les précipices. Catulus, général méthodique, se croyait en sûreté
derrière l'Adige couvert par un petit fort. Il pensait que les ennemis
s'amuseraient à le forcer. Ils entassèrent des roches, jetèrent toute
une forêt par-dessus, et passèrent. Les Romains s'enfuirent et ne
s'arrêtèrent que derrière le Pô. Les Cimbres ne songeaient pas à les
poursuivre. En attendant l'arrivée des Teutons, ils jouirent du ciel
et du sol italiens, et se laissèrent vaincre aux douceurs de la belle
et molle contrée. Le vin, le pain, tout était nouveau pour ces
barbares, ils fondaient sous le soleil du Midi et sous l'action de la
civilisation plus énervante encore.
Marius eut le temps de joindre son collègue. Il reçut des députés des
Cimbres, qui voulaient gagner du temps: _Donnez-nous_, disaient-ils,
_des terres pour nous et pour nos frères les Teutons.--Laissez-là vos
frères_, répondit Marius, _ils ont des terres. Nous leur en avons
donné qu'ils garderont éternellement._ Et comme les Cimbres le
menaçaient de l'arrivée des Teutons: _Ils sont ici_, dit-il, _il ne
serait pas bien de partir sans les saluer_, et il fit amener les
captifs. Les Cimbres ayant demandé quel jour et en quel lieu il
voulait combattre _pour savoir à qui serait l'Italie_, il leur donna
rendez-vous pour le troisième jour dans un champ, près de Verceil.
Marius s'était placé de manière à tourner contre l'ennemi le vent, la
poussière et les rayons ardents d'un soleil de juillet. L'infanterie
des Cimbres formait un énorme carré, dont les premiers rangs étaient
liés tous ensemble avec des chaînes de fer. Leur cavalerie, forte de
quinze mille hommes, était effrayante à voir, avec ses casques chargés
de mufles d'animaux sauvages, et surmontés d'ailes d'oiseaux. Le camp
et l'armée barbares occupaient une lieue en longueur. Au commencement,
l'aile où se tenait Marius, ayant cru voir fuir la cavalerie ennemie,
s'élança à sa poursuite, et s'égara dans la poussière, tandis que
l'infanterie ennemie, semblable aux vagues d'une mer immense, venait
se briser sur le centre où se tenaient Catulus et Sylla, et alors tout
se perdit dans une nuée de poudre. La poussière et le soleil
méritèrent le principal honneur de la victoire (101).
Restait le camp barbare, les femmes et les enfants des vaincus.
D'abord, revêtues d'habits de deuil, elles supplièrent qu'on leur
promît de les respecter, et qu'on les donnât pour esclaves aux
prêtresses romaines du feu (le culte des éléments existait dans la
Germanie). Puis, voyant leur prière reçue avec dérision, elles
pourvurent elles-mêmes à leur liberté. Le mariage chez ces peuples
était chose sérieuse. Les présents symboliques des noces, les boeufs
attelés, les armes, le coursier de guerre, annonçaient assez à la
vierge qu'elle devenait la compagne des périls de l'homme, qu'ils
étaient unis dans une même destinée, à la vie et à la mort (_sic
vivendum, sic pereundum_, Tacit.). C'est à son épouse que le guerrier
rapportait ses blessures après la bataille (_ad matres et conjuges
vulnera referunt; nec illæ numerare aut exigere plagas pavent_). Elle
les comptait, les sondait sans pâlir; car la mort ne devait point les
séparer. Ainsi, dans les poèmes scandinaves, Brunhild se brûle sur le
corps de Siegfrid. D'abord les femmes des Cimbres affranchirent leurs
enfants par la mort; elles les étranglèrent ou les jetèrent sous les
roues des chariots. Puis elles se pendaient, s'attachaient par un
noeud coulant aux cornes des boeufs, et les piquaient ensuite pour se
faire écraser. Les chiens de la horde défendirent leurs cadavres; il
fallut les exterminer à coups de flèches.
Ainsi s'évanouit cette terrible apparition du Nord, qui avait jeté
tant d'épouvante dans l'Italie. Le mot _cimbrique_ resta synonyme de
_fort_ et de _terrible_. Toutefois Rome ne sentit point le génie
héroïque de ces nations, qui devaient un jour la détruire; elle crut à
son éternité. Les prisonniers qu'on put faire sur les Cimbres furent
distribués aux villes comme esclaves publics, ou dévoués aux combats
de gladiateurs.
Marius fit ciseler sur son bouclier la figure d'un Gaulois tirant la
langue, image populaire à Rome dès le temps de Torquatus. Le peuple
l'appela le troisième fondateur de Rome, après Romulus et Camille. On
faisait des libations au nom de Marius, comme en l'honneur de Bacchus
ou de Jupiter. Lui-même, enivré de sa victoire sur les barbares du
Nord et du Midi, sur la Germanie et sur les _Indes Africaines_, ne
buvait plus que dans cette coupe à deux anses où, selon la tradition,
Bacchus avait bu après sa victoire des Indes[20].
[Note 20: _App. 7._]
CHAPITRE II
État de la Gaule dans le siècle qui précède la conquête. -- Druidisme.
-- Conquête de César (58-51 avant J.-C).
Ce grand événement de l'invasion cimbrique n'eut qu'une influence fort
indirecte sur les destinées de la Gaule, qui en fut le principal
théâtre. Les Kymry-Teutons étaient trop barbares pour s'incorporer
avec les tribus gauloises que le druidisme avait déjà tirées de leur
grossièreté primitive. Examinons avec quelque détail cette religion
druidique[21] qui commença la culture morale de la Gaule, prépara
l'invasion romaine, et fraya la voie au christianisme. Elle devait
avoir atteint tout son développement, toute sa maturité dans le siècle
qui précéda la conquête de César; peut-être même penchait-elle vers
son déclin; l'influence politique des druides avait du moins diminué.
[Note 21: Ce sujet a été renouvelé par le progrès des études celtiques
et l'interprétation remarquable de MM. J. Reynaud, Henri Martin,
Gatien-Arnoult (1860).]
Il semble que les Galls aient d'abord adoré des objets matériels, des
phénomènes, des agents de la nature: lacs, fontaines, pierres, arbres,
vents, en particulier le _Kirk_. Ce culte grossier fut, avec le temps,
élevé et généralisé. Ces êtres, ces phénomènes eurent leurs génies; il
en fut de même des lieux et des tribus. De là, le dieu _Tarann_,
esprit du tonnerre; _Vosège_, déification des Vosges; _Pennin_, des
Alpes; _Arduinne_, des Ardennes. De là le _Génie des Arvernes_;
_Bibracte_, déesse et cité des Édues; _Aventia_, chez les Helvètes;
_Nemausus_ (Nîmes) chez les Arécomikes, etc., etc.
Par un degré d'abstraction de plus, les forces générales de la nature,
celles de l'âme humaine et de la société furent aussi déifiées.
_Tarann_ devint le dieu du ciel, le moteur et l'arbitre du monde. Le
soleil, sous le nom de _Bel_ ou _Belen_, fit naître les plantes
salutaires et présida à la médecine; _Heus_ ou _Hesus_ à la guerre;
_Teutatès_ au commerce et à l'industrie; l'éloquence même et la poésie
eurent leur symbole dans _Ogmius_, armé comme Hercule de la massue et
de l'arc, et entraînant après lui des hommes attachés par l'oreille à
des chaînes d'or et d'ambre qui sortaient de sa bouche[22].
[Note 22: _App. 8._]
On voit qu'il y a ici quelque analogie avec l'Olympe des Grecs et des
Romains[23]. La ressemblance se changea en identité, lorsque la Gaule,
soumise à la domination de Rome, eut subi, quelques années seulement,
l'influence des idées romaines. Alors le polythéisme gaulois, honoré
et favorisé par les empereurs, finit par se fondre dans celui de
l'Italie, tandis que le druidisme, ses mystères, sa doctrine, son
sacerdoce, furent cruellement proscrits.
[Note 23: Cæsar.]
Les druides enseignaient que la matière et l'esprit sont éternels, que
la substance de l'univers reste inaltérable sous la perpétuelle
variation des phénomènes où domine tour à tour l'influence de l'eau et
du feu; qu'enfin l'âme humaine est soumise à la métempsycose. À ce
dernier dogme se rattachait l'idée morale de peines et de récompenses;
ils considéraient les degrés de transmigration inférieurs à la
condition humaine comme des états d'épreuves et de châtiment. Ils
avaient même un _autre monde_[24], un monde de bonheur. L'âme y
conservait son identité, ses passions, ses habitudes. Aux funérailles,
on brûlait des lettres que le mort devait lire ou remettre à d'autres
morts. Souvent même ils prêtaient de l'argent à rembourser dans
l'autre vie.
[Note 24: Voy. à la fin du volume, les éclaircissements sur les
traditions religieuses des Gallois et des Irlandais. J'ai rapporté ces
traditions; toutes récentes qu'elles peuvent paraître, elles portent
un caractère profondément indigène. Le mythe du castor et du lac a
bien l'air d'être né à l'époque où nos contrées occidentales étaient
encore couvertes de forêts et de marécages.]
Ces deux notions combinées de la métempsycose et d'une vie future
faisaient la base du système des druides. Mais leur science ne se
bornait pas là; ils étaient de plus métaphysiciens, physiciens,
médecins, sorciers, et surtout astronomes. Leur année se composait de
lunaisons, ce qui fit dire aux Romains que les Gaulois mesuraient le
temps par nuits et non par jours; ils expliquaient cet usage par
l'origine infernale de ce peuple, et sa descendance du dieu Pluton. La
médecine druidique était uniquement fondée sur la magie. Il fallait
cueillir le _Samolus_ à jeun et de la main gauche, l'arracher de terre
sans le regarder, et le jeter de même dans les réservoirs où les
bestiaux allaient boire; c'était un préservatif contre leurs maladies.
On se préparait à la récolte de la sélage par des ablutions et une
offrande de pain et de vin; on partait nu-pieds, habillé de blanc;
sitôt qu'on avait aperçu la plante, on se baissait comme par hasard,
et, glissant la main droite sous son bras gauche, on l'arrachait sans
jamais employer le fer, puis on l'enveloppait d'un linge qui ne devait
servir qu'une fois. Autre cérémonial pour la verveine. Mais le remède
universel, la panacée, comme l'appelaient les druides, c'était le
fameux _gui_. Ils le croyaient semé sur le chêne par une main divine,
et trouvaient dans l'union de leur arbre sacré avec la verdure
éternelle du gui un vivant symbole du dogme de l'immortalité. On le
cueillait en hiver, à l'époque de la floraison, lorsque la plante est
le plus visible, et que ses longs rameaux verts, ses feuilles et les
touffes jaunes de ses fleurs, enlacés à l'arbre dépouillé, présentent
seuls l'image de la vie, au milieu d'une nature morte et stérile.
C'était le sixième jour de la lune que le gui devait être coupé; un
druide en robe blanche montait sur l'arbre, une serpe d'or à la main,
et tranchait la racine de la plante, que d'autres druides recevaient
dans une saie blanche; car il ne fallait pas qu'elle touchât la
terre. Alors on immolait deux taureaux blancs dont les cornes étaient
liées pour la première fois.
Les druides prédisaient l'avenir d'après le vol des oiseaux et
l'inspection des entrailles des victimes. Ils fabriquaient aussi des
talismans, comme les chapelets d'ambre que les guerriers portaient sur
eux dans les batailles, et qu'on retrouve souvent à leur côté dans les
tombeaux. Mais nul talisman n'égalait l'_oeuf de serpent_[25]. Ces
idées d'oeuf et de serpent rappellent l'oeuf cosmogonique des
mythologies orientales, ainsi que la métempsycose et l'éternelle
rénovation dont le serpent était l'emblème.
[Note 25: _App. 9._]
Des magiciennes et des prophétesses étaient affiliées à l'ordre des
druides, mais sans en partager les prérogatives. Leur institut leur
imposait des lois bizarres et contradictoires; ici la prêtresse ne
pouvait dévoiler l'avenir qu'à l'homme qui l'avait profanée; là elle
se vouait à une virginité perpétuelle; ailleurs, quoique mariée, elle
était astreinte à de longs célibats. Quelquefois ces femmes devaient
assister à des sacrifices nocturnes, toutes nues, le corps teint de
noir, les cheveux en désordre, s'agitant dans des transports
frénétiques. La plupart habitaient des écueils sauvages, au milieu des
tempêtes de l'archipel armoricain. À Séna (Sein) était l'oracle
célèbre des neuf vierges terribles appelées _Sènes_ du nom de leur
île. Pour avoir le droit de les consulter, il fallait être marin et
encore avoir fait le trajet dans ce seul but. Ces vierges
connaissaient l'avenir; elles guérissaient les maux incurables; elles
prédisaient et faisaient la tempête.
Les prêtresses des Nannetes, à l'embouchure de la Loire, habitaient un
des îlots de ce fleuve. Quoiqu'elles fussent mariées, nul homme
n'osait approcher de leur demeure; c'étaient elles qui, à des époques
prescrites, venaient visiter leurs maris sur le continent. Parties de
l'île à la nuit close, sur de légères barques qu'elles conduisaient
elles-mêmes, elles passaient la nuit dans des cabanes préparées pour
les recevoir; mais, dès que l'aube commençait à paraître, s'arrachant
des bras de leurs époux, elles couraient à leurs nacelles, et
regagnaient leur solitude à force de rames. Chaque année, elles
devaient, dans l'intervalle d'une nuit à l'autre, couronnées de lierre
et de vert feuillage, abattre et reconstruire le toit de leur temple.
Si l'une d'elles par malheur laissait tomber à terre quelque chose de
ses matériaux sacrés, elle était perdue; ses compagnes se
précipitaient sur elle avec d'horribles cris, la déchiraient, et
semaient çà et là ses chairs sanglantes. Les Grecs crurent retrouver
dans ces rites le culte de Bacchus; ils assimilèrent aussi aux orgies
de Samothrace d'autres orgies druidiques célébrées dans une île
voisine de la Bretagne d'où les navigateurs entendaient avec effroi,
de la pleine mer, des cris furieux et le bruit des cymbales barbares.
La religion druidique avait sinon institué, du moins adopté et
maintenu les sacrifices humains. Les prêtres perçaient la victime
au-dessus du diaphragme, et tiraient leurs pronostics de la pose dans
laquelle elle tombait, des convulsions de ses membres, de l'abondance
et de la couleur de son sang; quelquefois ils la crucifiaient à des
poteaux dans l'intérieur des temples, ou faisaient pleuvoir sur elle,
jusqu'à la mort, une nuée de flèches et de dards. Souvent aussi on
élevait un colosse en osier ou en foin, on le remplissait d'hommes
vivants, un prêtre y jetait une torche allumée, et tout disparaissait
bientôt dans des flots de fumée et de flamme. Ces horribles offrandes
étaient sans doute remplacées souvent par des dons votifs. Ils
jetaient des lingots d'or et d'argent dans les lacs, ou les clouaient
dans les temples.
Un mot sur la hiérarchie. Elle comprenait trois ordres distincts.
L'ordre inférieur était celui des bardes, qui conservaient dans leur
mémoire les généalogies des clans, et chantaient sur la _rotte_ les
exploits des chefs et les traditions nationales; puis venait le
sacerdoce proprement dit, composé des ovates et des druides. Les
ovates étaient chargés de la partie extérieure du culte et de la
célébration des sacrifices. Ils étudiaient spécialement les sciences
naturelles appliquées à la religion, l'astronomie, la divination, etc.
Interprètes des druides, aucun acte civil ou religieux ne pouvait
s'accomplir sans leur ministère.
Les druides, ou _hommes des chênes_[26], étaient le couronnement de
la hiérarchie. En eux résidaient la puissance et la science.
Théologie, morale, législation, toute haute connaissance était leur
privilège. L'ordre des druides était électif. L'initiation, mêlée de
sévères épreuves, au fond des bois ou des cavernes, durait quelquefois
vingt années, il fallait apprendre de mémoire toute science
sacerdotale; car ils n'écrivaient rien, du moins jusqu'à l'époque où
ils purent se servir des caractères grecs.
[Note 26: _Derw_ (kymrique), _Deru_ (armoricain), _Dair_ (gaélique):
_chêne_.]