Ici, comme ailleurs, les Phéniciens ne firent que frayer la route aux

Grecs. Les Doriens de Rhodes succédèrent aux Phéniciens, et furent

eux-mêmes supplantés par les Ioniens de Phocée. Ceux-ci fondèrent

Marseille. Cette ville, jetée si loin de la Grèce, subsista par

miracle. Sur terre, elle était entourée de puissantes tribus gauloises

et liguriennes qui ne lui laissaient pas prendre un pouce de terre

sans combat. Sur mer, elle rencontrait les grandes flottes des

Étrusques et des Carthaginois, qui avaient organisé sur les côtes le

plus sanguinaire monopole; l'étranger qui commerçait en Sardaigne

devait être noyé. Tout réussit aux Marseillais; ils eurent la joie de

voir, sans tirer l'épée, la marine étrusque détruite en une bataille

par les Syracusains; puis l'Étrurie, la Sicile, Carthage, tous les

États commerçants annulés par Rome. Carthage, en tombant, laissa une

place immense que Marseille eût bien enviée, mais il n'appartenait

pas de reprendre un tel rôle à l'humble alliée de Rome, à une cité

sans territoire, à un peuple d'un génie honnête et économe, mais plus

mercantile que politique, qui, au lieu de gagner et s'adjoindre les

barbares du voisinage, fut toujours en guerre avec eux. Telles furent

toutefois la bonne conduite et la persévérance des Massaliotes, qu'ils

étendirent leurs établissements le long de la Méditerranée, depuis les

Alpes maritimes jusqu'au cap Saint-Martin, c'est-à-dire jusqu'aux

premières colonies carthaginoises. Ils fondèrent Monaco, Nice,

Antibes, Éaube, Saint-Gilles, Agde, Ampurias, Denia et quelques autres

villes.

Pendant que la Grèce commençait la civilisation du littoral

méridional, la Gaule du Nord recevait la sienne des Celtes eux-mêmes.

Une nouvelle tribu celtique, celle des Kymry (_Cimmerii?_)[11], vint

s'ajouter à celle des Galls. Les nouveaux venus, qui s'établirent

principalement au centre de la France, sur la Seine et la Loire,

avaient, ce semble, plus de sérieux et de suite dans les idées; moins

indisciplinables, ils étaient gouvernés par une corporation

sacerdotale, celle des druides. La religion primitive des Galls, que

le druidisme kymrique vint remplacer, était une religion de la nature,

grossière sans doute encore, et bien loin de la forme systématique

qu'elle put prendre dans la suite chez les gaëls d'Irlande[12]. Celle

des druides kymriques, autant que nous pouvons l'entrevoir à travers

les sèches indications des auteurs anciens, et dans les traditions

fort altérées des Kymry modernes du pays de Galles, avait une tendance

morale beaucoup plus élevée; ils enseignaient l'immortalité de l'âme.

Toutefois le génie de cette race était trop matérialiste pour que de

telles doctrines y portassent leurs fruits de bonne heure. Les druides

ne purent la faire sortir de la vie de clan; le principe matériel,

l'influence des chefs militaires subsista à côté de la domination

sacerdotale. La Gaule kymrique ne fut qu'imparfaitement organisée. La

Gaule gallique ne le fut pas du tout: elle échappa aux druides, et,

par le Rhin, par les Alpes, elle déborda sur le monde.

[Note 11: _App. 3._]

[Note 12: Voy. les Éclaircissements.]

C'est à cette époque que l'histoire place les voyages de Sigovèse et

Bellovèse, neveux du roi des Bituriges, Ambigat, qui auraient conduit

les Galls en Germanie et en Italie. Ils allèrent, sans autre guide que

les oiseaux dont ils observaient le vol. Dans une autre tradition,

c'est un mari jaloux, un Aruns étrusque, qui, pour se venger, fait

goûter du vin aux barbares. Le vin leur parut bon, et ils le suivirent

au pays de la vigne. Ces premiers émigrants, Édues, Arvernes et

Bituriges (peuples galliques de Bourgogne, d'Auvergne, de Berry),

s'établissent en Lombardie malgré les Étrusques, et prennent le nom de

_Is-Ambra_[13], is-ombriens, insubriens, synonyme de Galls; c'était le

nom de ces anciens Galls ou _Ambra_, Umbriens, que les Étrusques

avaient assujettis. Leurs frères, les Aulerces, Carnutes et Cénomans

(Manceaux et Chartrains), viennent ensuite sous un chef appelé

l'_Ouragan_, se font un établissement aux dépens des Étrusques de

Vénétie, et fondent Brixia et Vérone. Enfin les Kymry, jaloux des

conquêtes des Galls, passent les Alpes à leur tour; mais la place est

prise dans la vallée du Pô; il faut qu'ils aillent jusqu'à

l'Adriatique, ils fondent Bologne et Senagallia, ou plutôt ils

s'établissent dans les villes que les Étrusques avaient déjà fondées.

Les Galls étaient étrangers à l'idée de la cité, mesurée, figurée

d'après des notions religieuses et astronomiques. Leurs villes

n'étaient que de grands villages ouverts, comme _Mediolanum_ (Milan).

Le monde gallique est le monde de la tribu[14]; le monde

étrusco-romain, celui de la cité.

[Note 13: IS-OMBRIA, Basse-Ombrie.]

[Note 14: Quelques savants ont même douté que leurs _oppida_, au temps

de César, fussent autre chose que des lieux de refuge.]

Voilà la tribu et la cité en présence dans ce champ clos de l'Italie.

D'abord la tribu a l'avantage; les Étrusques sont resserrés dans

l'Étrurie proprement dite, et les Gaulois les y suivent bientôt. Ils

passent l'Apennin, avec leurs yeux bleus, leurs moustaches fauves,

leurs colliers d'or sur leurs blanches épaules, ils viennent défiler

devant les murailles cyclopéennes des Étrusques épouvantés. Ils

arrivent devant Clusium, et demandent des terres. On sait qu'en cette

occasion les Romains intervinrent pour les Étrusques, leurs anciens

ennemis, et qu'une terreur panique livra Rome aux Gaulois. Ils furent

bien étonnés, dit Tite-Live, de trouver la ville déserte; plus étonnés

encore de voir aux portes des maisons les vieillards qui siégeaient

majestueusement en attendant la mort; les Gaulois se familiarisèrent

peu à peu avec ces figures immobiles qui leur avaient imposé d'abord;

un d'eux s'avisa, dans sa jovialité barbare, de caresser la barbe d'un

de ces fiers sénateurs, qui répondit par un coup de bâton. Ce fut le

signal du massacre.

La jeunesse, qui s'était enfermée dans le Capitole, résista quelque

temps, et finit par payer rançon. C'est du moins la tradition la plus

probable. Les Romains ont préféré l'autre. Tite-Live assure que

Camille vengea sa patrie par une victoire, et massacra les Gaulois sur

les ruines qu'ils avaient faites. Ce qui est plus sûr, c'est qu'ils

restèrent dix-sept ans dans le Latium, à Tibur même, à la porte de

Rome. Tite-Live appelle Tibur _arcem gallici belli_. C'est dans cet

intervalle qu'auraient eu lieu les duels héroïques de Valérius Corvus

et de Manlius Torquatus contre des géants gaulois. Les dieux s'en

mêlèrent: un corbeau sacré donna la victoire à Valérius; Manlius

arracha le collier (_torquis_) à l'insolent qui avait défié les

Romains. Longtemps après c'était une image populaire; on voyait sur le

_bouclier cimbrique_, devenu une enseigne de boutique, la figure du

barbare qui gonflait les joues et tirait la langue.

La cité devait l'emporter sur la tribu, l'Italie sur la Gaule. Les

Gaulois, chassés du Latium, continuèrent les guerres, mais comme

mercenaires au service de l'Étrurie. Ils prirent part, avec les

Étrusques et les Samnites, à ces terribles batailles de Sentinum et du

lac Vadimon, qui assurèrent à Rome la domination de l'Italie, et par

suite celle du monde. Ils y montrèrent leur vaine et brutale audace,

combattant tout nus contre des gens bien armés, heurtant à grand bruit

de leurs chars de guerre les masses impénétrables des légions,

opposant au terrible _pilum_ de mauvais sabres qui ployaient au

premier coup. C'est l'histoire commune de toutes les batailles

gauloises. Jamais ils ne se corrigèrent. Il fallut toutefois de grands

efforts aux Romains, et le dévouement de Décius. À la fin, ils

pénétrèrent à leur tour chez les Gaulois, reprirent la rançon du

Capitole, et placèrent une colonie dans le bourg principal des

Sénonais vaincus, à Séna sur l'Adriatique. Toute cette tribu fut

exterminée, de façon qu'il ne resta pas un des fils de ceux qui se

vantaient d'avoir brûlé Rome.

Ces revers des Gaulois d'Italie doivent peut-être trouver leur

explication dans la part que leurs meilleurs guerriers auraient prise

à la grande migration des Gaulois transalpins, vers la Grèce et l'Asie

(an 281). Notre Gaule était comme ce vase de la mythologie galloise,

où bout et déborde incessamment la vie; elle recevait par torrents la

barbarie du Nord, pour la verser aux nations du Midi. Après l'invasion

druidique des Kymry, elle avait subi l'invasion guerrière des Belges

ou _Bolg_. Ceux-ci, les plus impétueux des Celtes, comme les Irlandais

leurs descendants[15], avaient, de la Belgique, percé leur route à

travers les Galls et les Kymry jusqu'au Midi, jusqu'à Toulouse, et

s'étaient établis en Languedoc sous les noms d'Arécomiques et de

Tectosages. C'est de là qu'ils prirent leur chemin vers une conquête

nouvelle. Galls, Kymry, quelques Germains même, descendirent avec eux

la vallée du Danube. Cette nuée alla s'abattre sur la Macédoine. Le

monde de la cité antique, qui se fortifiait en Italie par les progrès

de Rome, s'était brisé en Grèce depuis Alexandre. Toutefois cette

petite Grèce était si forte d'art et de nature, si dense, si serrée de

villes et de montagnes, qu'on n'y entrait guère impunément. La Grèce

est faite comme un piège à trois fonds. Vous pouvez entrer et vous

trouver pris en Macédoine, puis en Thessalie, puis entre les

Thermopyles et l'Isthme.

[Note 15: _App. 4._]

Les barbares envahirent avec succès la Thrace et la Macédoine, y

firent d'épouvantables ravages, passèrent encore les Thermopyles, et

vinrent échouer contre la roche sacrée de Delphes. Le dieu défendit

son temple; il suffit d'un orage et des quartiers de roches que

roulèrent les assiégés pour mettre les Gaulois en déroute. Gorgés de

vin et de nourriture, ils étaient déjà vaincus par leurs propres

excès. Une terreur panique les saisit dans la nuit. Leur brenn, ou

chef, leur recommanda, pour faciliter leur retraite, de brûler leurs

chariots et d'égorger leurs dix mille blessés[16]. Puis il but

d'autant et se poignarda. Mais les siens ne purent jamais se tirer de

tant de montagnes et de passages difficiles au milieu d'une

population acharnée.

[Note 16: _App. 5._]

D'autres Gaulois mêlés de Germains, les Tectosages, Trocmes et

Tolistoboïes, eurent plus de succès au delà du Bosphore. Ils se

jetèrent dans cette grande Asie, au milieu des querelles des

successeurs d'Alexandre; le roi de Bithynie, Nicomède, et les villes

grecques qui se soutenaient avec peine contre les Séleucides,

achetèrent le secours des Gaulois, secours intéressé et funeste, comme

on le vit bientôt. Ces hôtes terribles se partagèrent l'Asie Mineure à

piller et à rançonner: aux Trocmes, l'Hellespont; aux Tolistoboïes,

les côtes de la mer Égée; le midi, aux Tectosages. Voilà nos Gaulois

retournés au berceau des Kymry, non loin du Bosphore cimmérien; les

voilà établis sur les ruines de Troie, et dans les montagnes de l'Asie

Mineure, où les Français mèneront la croisade tant de siècles après,

sous le drapeau de Godefroi de Bouillon et de Louis le Jeune.

Pendant que ces Gaulois se gorgent et s'engraissent dans la molle

Asie, les autres vont partout, cherchant fortune. Qui veut un courage

aveugle et du sang à bon marché achète des Gaulois; prolifique et

belliqueuse nation, qui suffit à tant d'armées et de guerres. Tous les

successeurs d'Alexandre ont des Gaulois, Pyrrhus surtout, l'homme des

aventures et des succès avortés. Carthage en a aussi dans la première

guerre punique. Elle les paya mal, comme on sait[17]; et ils eurent

grande part à cette horrible guerre des Mercenaires. Le Gaulois

Autarite fut un des chefs révoltés.

[Note 17: Elle en livra quatre mille aux Romains.]

Rome profita des embarras de Carthage et de l'entr'acte des deux

guerres puniques pour accabler les Ligures et les Gaulois d'Italie.

«Les Liguriens, cachés au pied des Alpes, entre le Var et la Macra,

dans des lieux hérissés de buissons sauvages, étaient plus difficiles

à trouver qu'à vaincre; race d'hommes agiles et infatigables[18],

peuples moins guerriers que brigands, qui mettaient leur confiance

dans la vitesse de leur fuite et la profondeur de leurs retraites.

Tous ces farouches montagnards, Salyens, Décéates, Euburiates,

Oxibiens, Ingaunes, échappèrent longtemps aux armes romaines. Enfin le

consul Fulvius incendia leurs repaires, Bébius les fit descendre dans

la plaine, et Posthumius les désarma, leur laissant à peine du fer

pour labourer leurs champs (238-233 avant J.-C.).»

[Note 18: _App. 6._]

Depuis un demi-siècle que Rome avait exterminé le peuple des Sénons,

le souvenir de ce terrible événement ne s'était point effacé chez les

Gaulois. Deux rois des Boïes (pays de Bologne), At et Gall, avaient

essayé d'armer le peuple pour s'emparer de la colonie romaine

d'Ariminum; ils avaient appelé d'au delà des Alpes des Gaulois

mercenaires. Plutôt que d'entrer en guerre contre Rome, les Boïes

tuèrent les deux chefs et massacrèrent leurs alliés. Rome, inquiète

des mouvements qui avaient lieu chez les Gaulois, les irrita en

défendant tout commerce avec eux, surtout celui des armes. Leur

mécontentement fut porté au comble par une proposition du tribun

Flaminius. Il demanda que les terres conquises sur les Sénons depuis

cinquante ans fussent enfin colonisées et partagées au peuple. Les

Boïes, qui savaient par la fondation d'Ariminum tout ce qu'il en

coûtait d'avoir les Romains pour voisins, se repentirent de n'avoir

pas pris l'offensive, et voulurent former une ligue entre toutes les

nations du nord de l'Italie. Mais les Venètes, peuple slave, ennemis

des Gaulois, refusèrent d'entrer dans la ligue; les Ligures étaient

épuisés, les Cénomans secrètement vendus aux Romains. Les Boïes et les

Insubres (Bologne et Milan), restés seuls, furent obligés d'appeler

d'au delà des Alpes des Gésates, des _Gaisda_, hommes armés de gais ou

épieux, qui se mettaient volontiers à la solde des riches tribus

gauloises de l'Italie. On entraîna à force d'argent et de promesses

leurs chefs Anéroeste et Concolitan.

Les Romains, instruits de tout par les Cénomans, s'alarmèrent de cette

ligue. Le Sénat fit consulter les livres sibyllins, et l'on y lut avec

effroi que deux fois les Gaulois devaient prendre possession de Rome.

On crut détourner ce malheur en enterrant tout vifs deux Gaulois, un

homme et une femme, au milieu même de Rome, dans le marché aux boeufs.

De cette manière, les Gaulois avaient _pris possession du sol de

Rome_, et l'oracle se trouvait accompli ou éludé. La terreur de Rome

avait gagné l'Italie entière; tous les peuples de cette contrée se

croyaient également menacés par une effroyable invasion de barbares.

Les chefs gaulois avaient tiré de leurs temples les drapeaux relevés

d'or qu'ils appelaient les _immobiles_; ils avaient juré

solennellement et fait jurer à leurs soldats qu'ils ne détacheraient

pas leurs baudriers avant d'être montés au Capitole. Ils entraînaient

tout sur leur passage, troupeaux, laboureurs garrottés, qu'ils

faisaient marcher sous le fouet; ils emportaient jusqu'aux meubles des

maisons. Toute la population de l'Italie centrale et méridionale se

leva spontanément pour arrêter un pareil fléau, et sept cent

soixante-dix mille soldats se tinrent prêts à suivre, s'il le fallait,

les aigles de Rome.

Des trois armées romaines, l'une devait garder les passages des

Apennins qui conduisent en Étrurie. Mais déjà les Gaulois étaient au

coeur de ce pays et à trois journées de Rome (225). Craignant d'être

enfermés entre la ville et l'armée, les barbares revinrent sur leurs

pas, tuèrent six mille hommes aux Romains qui les poursuivaient, et

ils les auraient détruits si la seconde armée ne se fût réunie à la

première. Ils s'éloignèrent alors pour mettre leur butin en sûreté;

déjà ils s'étaient retirés jusqu'à la hauteur du cap Télamone,

lorsque, par un étonnant hasard, une troisième armée romaine, qui

revenait de la Sardaigne, débarqua près du camp des Gaulois, qui se

trouvèrent enfermés. Ils firent face des deux côtés à la fois. Les

Gésates, par bravade, mirent bas tout vêtement, se placèrent nus au

premier rang avec leurs armes et leurs boucliers. Les Romains furent

un instant intimidés du bizarre spectacle et du tumulte que présentait

l'armée barbare. «Outre une foule de cors et de trompettes qui ne

cessaient de sonner, il s'éleva tout à coup un tel concert de

hurlements, que non seulement les hommes et les instruments, mais la

terre même et les lieux d'alentour semblaient à l'envi pousser des

cris. Il y avait encore quelque chose d'effrayant dans la contenance

et les gestes de ces corps gigantesques qui se montraient aux premiers

rangs, sans autres vêtements que leurs armes; on n'en voyait aucun qui

ne fût paré de chaînes, de colliers et de bracelets d'or.»

L'infériorité des armes gauloises donna l'avantage aux Romains; le

sabre gaulois ne frappait que de taille, et il était de si mauvaise

trempe qu'il pliait au premier coup.

Les Boïes ayant été soumis par suite de cette victoire, les légions

passèrent le Pô pour la première fois, et entrèrent dans le pays des

Insubriens. Le fougueux Flaminius y aurait péri, s'il n'eût trompé les

barbares par un traité, jusqu'à ce qu'il se trouvât en force. Rappelé

par le sénat, qui ne l'aimait pas et qui prétendait que sa nomination

était illégale, il voulut vaincre ou mourir, rompit le pont derrière

lui et remporta sur les Insubriens une victoire signalée. C'est alors

qu'il ouvrit les lettres où le sénat lui présageait une défaite de la

part des dieux.

Son successeur, Marcellus, était un brave soldat. Il tua en combat

singulier le brenn Virdumar, et consacra à Jupiter Férétrien les

secondes dépouilles _opimes_ (depuis Romulus). Les Insubriens furent

réduits (222), et la domination des Romains s'étendit sur toute

l'Italie jusqu'aux Alpes.

Tandis que Rome croit tenir sous elle les Gaulois d'Italie terrassés,

voilà qu'Hannibal arrive et les relève. Le rusé Carthaginois en tira

bon parti. Il les place au premier rang, leur fait passer, bon gré,

mal gré, les marais d'Étrurie: les Numides les poussent l'épée dans

les reins. Ils ne s'en battent pas moins bien à Trasimène, à Cannes.

Hannibal gagne ces grandes batailles avec le sang des Gaulois[19]. Une

fois qu'ils lui manquent, lorsqu'il se trouve isolé d'eux dans le midi

de l'Italie, il ne peut plus se mouvoir. Cette Gaule italienne était

si vivace, qu'après les revers d'Hannibal elle remue encore sous

Hasdrubal, sous Magon, sous Hamilcar. Il fallut trente ans de guerre

(201-170), et la trahison des Cénomans, pour consommer la ruine des

Boïes et des Insubriens (Bologne et Milan). Encore les Boïes

émigrèrent-ils plutôt que de se soumettre; les débris de leur cent

douze tribus se levèrent en masse et allèrent s'établir sur les bords

du Danube, au confluent de ce fleuve et de la Save. Rome déclara

solennellement que l'_Italie était fermée aux Gaulois_. Cette dernière

et terrible lutte eut lieu pendant les guerres de Rome contre Philippe

et Antiochus. Les Grecs s'imaginaient alors qu'ils étaient la grande

pensée de Rome; ils ne savaient pas qu'elle n'employait contre eux que

la moindre partie de ses forces. Ce fut assez de deux légions pour

renverser Philippe et Antiochus; tandis que, pendant plusieurs années

de suite, on envoya les deux consuls, les deux armées consulaires,

contre les obscures peuplades des Boïes et des Insubriens. Rome roidit

ses bras contre la Gaule et l'Espagne; il lui suffit de toucher du

doigt les successeurs d'Alexandre pour les faire tomber.

[Note 19: Voy. mon _Histoire romaine_.]

Avant de sortir de l'Asie, elle abattit le seul peuple qui eût pu y

renouveler la guerre. Les Galates, établis en Phrygie depuis un

siècle, s'y étaient enrichis aux dépens de tous les peuples voisins,

sur lesquels ils levaient des tributs. Ils avaient entassé les

dépouilles de l'Asie Mineure dans leurs retraites du mont Olympe. Un

fait caractérise l'opulence et le faste de ces barbares. Un de leurs

chefs ou tétrarques publia que, pendant une année entière, il

tiendrait table ouverte à tout venant; et non seulement il traita la

foule qui venait des villes et des campagnes voisines, mais il faisait

arrêter et retenir les voyageurs jusqu'à ce qu'ils se fussent assis à

sa table.

Quoique la plupart d'entre les Galates eussent refusé de secourir

Antiochus, le préteur Manlius attaqua leurs trois tribus (Trocmes,

Tolistoboïes, Tectosages), et les força dans leurs montagnes avec des

armes de trait, auxquelles les Gaulois, habitués à combattre avec le

sabre et la lance, n'opposaient guère que des cailloux. Manlius leur

fit rendre les terres enlevées aux alliés de Rome, les obligea de

renoncer au brigandage, et leur imposa l'alliance d'Eumène, qui devait

les contenir.

Ce n'était pas assez que les Gaulois fussent vaincus dans leurs

colonies d'Italie et d'Asie, si les Romains ne pénétraient dans la

Gaule, ce foyer des invasions barbares. Ils y furent appelés d'abord

par leurs alliés, les Grecs de Marseille, toujours en guerre avec les

Gaulois et les Ligures du voisinage. Rome avait besoin d'être

maîtresse de l'entrée occidentale de l'Italie qu'occupaient les

Ligures du côté de la mer. Elle attaqua les tribus dont Marseille se

plaignait, puis celles dont Marseille ne se plaignait pas. Elle donna

la terre aux Marseillais, et garda les postes militaires, celui d'Aix,

entre autres, où Sextius fonda la colonie d'_Aquæ Sextiæ_. De là elle

regarda dans les Gaules.

Deux vastes confédérations partageaient ce pays: d'une part les Édues,

peuple que nous verrons plus loin étroitement uni avec les tribus des

Carnutes, des Parisii, des Senones, etc.; d'autre part, les Arvernes

et les Allobroges. Les premiers semblent être les gens de la plaine,

les Kymry, soumis à l'influence sacerdotale, le parti de la

civilisation; les autres, montagnards de l'Auvergne et des Alpes, sont

les anciens Galls, autrefois resserrés dans les montagnes par

l'invasion kymrique, mais redevenus prépondérants par leur barbarie

même et leur attachement à la vie de clan.

Les clans d'Auvergne étaient alors réunis sous un chef ou roi nommé

Bituit. Ces montagnards se croyaient invincibles. Bituit envoya aux

généraux romains une solennelle ambassade pour réclamer la liberté

d'un des chefs prisonniers: on y voyait sa meute royale composée

d'énormes dogues tirés à grands frais de la Belgique et de la

Bretagne; l'ambassadeur, superbement vêtu, était environné d'une

troupe de jeunes cavaliers éclatants d'or et de pourpre; à son côté se

tenait un barde, la _rotte_ en main, chantant par intervalles la

gloire du roi, celle de la nation arverne et les exploits de

l'ambassadeur.

Les Édues virent avec plaisir l'invasion romaine. Les Marseillais

s'entremirent, et leur obtinrent le titre d'_alliés et amis du peuple

romain_. Marseille avait introduit les Romains dans le midi des

Gaules; les Édues leur ouvrirent la Celtique ou Gaule centrale, et

plus tard les Remi la Belgique.

Les ennemis de Rome se hâtèrent avec la précipitation gallique et

furent vaincus séparément sur les bords du Rhône. Le char d'argent de

Bituit et sa meute de combat ne lui servirent pas de grand'chose. Les

Arvernes seuls étaient pourtant deux cent mille, mais ils furent

effrayés par les éléphants des Romains. Bituit avait dit avant la

bataille, en voyant la petite armée romaine resserrée en légions: «Il

n'y en a pas là pour un repas de mes chiens.»

Rome mit la main sur les Allobroges, les déclara ses sujets,

s'assurant ainsi de la porte des Alpes. Le proconsul Domitius restaura

la voie phénicienne, et l'appela _Domitia_. Les consuls qui suivirent

n'eurent qu'à pousser vers le couchant, entre Marseille et les

Arvernes (années 120-118). Ils s'acheminèrent vers les Pyrénées, et

fondèrent presque à l'entrée de l'Espagne une puissante colonie,

_Narbo Martius_, Narbonne. Ce fut la seconde colonie romaine hors de

l'Italie (la première avait été envoyée à Carthage). Jointe à la mer

par de prodigieux travaux, elle eut, à l'imitation de la métropole,

son capitole, son sénat, ses thermes, son amphithéâtre. Ce fut la Rome

gauloise, et la rivale de Marseille. Les Romains ne voulaient plus que

leur influence dans les Gaules dépendît de leur ancienne alliée.

Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 1 / 10) · 第 3 / 37 段