c'est de distinguer fortement, de caractériser la personnalité
spéciale de chaque ville. Cela pourtant est le réel, le charme de ce
pays si varié. Je m'y suis attaché; ce m'était une religion de leur
refaire leur âme à chacune, ces vieilles et chères villes, et cela ne
se peut qu'en marquant fortement comme chaque industrie et chaque
genre de vie créaient une race d'ouvriers. J'ai mis Gand bien à part,
ses dévots, vaillants tisserands, profonde ruche de combats. À part,
l'aimable et grande Bruges, les dix-sept nations de ses marchands, les
trois cents peintres qui lui firent une Italie dans une ville. Et le
Pompeïes de la Flandre, Ypres, aujourd'hui déserte, qui lui garde son
vrai monument, la prodigieuse halle où furent tous les métiers, cette
cathédrale du travail où tout bon travailleur doit ôter son chapeau.
L'incendie de Dinand, la fin cruelle de Liège, ferment cette histoire
des Communes par une navrante tragédie. Moi-même enfant de Meuse par
ma mère, j'ai mis là un intérêt de famille. Ces pauvres Frances,
perdues dans les Ardennes, entre des peuples hostiles et des langues
opposées, m'émouvaient fort. J'ai rendu aux Liégeois le grand
rénovateur Van Eyck, qui changea la peinture. J'ai trouvé, exhumé des
cendres de Dinand, ses arts perdus, si chers au moyen âge, arts
humbles, si touchants, qui pour toute l'Europe furent les bons
serviteurs, les amis du foyer.
Comment remercier mes amis, mes vengeurs, les bons chroniqueurs
suisses, qui par bonheur arrivent avec leurs cors, leurs lances à la
grande chasse de Morat, forcent le sanglier, cette bête cruelle,
Charles-le-Téméraire? Leurs récits sont des chants de gaieté héroïque.
C'est un plaisir de voir cette effroyable enflure, piquée, tout à coup
aplatie. On est pour Louis XI incontestablement dans sa lutte de ruse
contre l'orgueil barbare, la brutalité féodale. C'est le Renard qui
prend au filet le faux lion. L'esprit au moins triomphe. La fine et
ferme prose de Comines a raison de la grosse rhétorique, de la
chevalerie contrefaite. Une ironie, mesquine encore et de malice,
digne des fabliaux, est ici dans l'histoire. Demain forte et
puissante, elle sera féconde aux grands jours de la Renaissance.
Ce bon roi Louis XI m'arrêta très longtemps. Mon quinzième siècle
sortit tout entier des actes, des pièces. Le très vaste travail de
Legrand oblige cependant de vérifier ses copies, souvent fort peu
exactes, sur les originaux (Gaignières, etc.), un travail de grande
patience.
J'entrai par Louis XI aux siècles monarchiques. J'allais m'y engager
quand un hasard me fit bien réfléchir. Un jour, passant à Reims, je
vis en grand détail la magnifique cathédrale, la splendide église du
Sacre.
La corniche intérieure où l'on peut circuler dans l'église à 80 pieds
de hauteur, la fait voir ravissante, de richesse fleurie, d'un
alléluia permanent. Dans l'immensité vide on croit toujours entendre
la grande clameur officielle, ce qu'on disait la voix du peuple. On
croit voir aux fenêtres les oiseaux qu'on lâchait, quand le clergé,
oignant le roi, faisait le pacte du trône et de l'Église. Ressortant
au dehors sur les voûtes dans la vue immense qui embrasse toute la
Champagne, j'arrivai au dernier petit clocher, juste au-dessus du
choeur. Là un spectacle étrange m'étonna fort. La ronde tour avait
une guirlande de suppliciés. Tel a la corde au cou. Tel a perdu
l'oreille. Les mutilés y sont plus tristes que les morts. Combien ils
ont raison! quel effrayant contraste! Quoi! l'église des fêtes, cette
mariée, pour collier de noces, a pris ce lugubre ornement! Ce pilori
du peuple est placé au-dessus de l'autel. Mais ses pleurs n'ont-ils
pu, à travers les voûtes, tomber sur la tête des rois! Onction
redoutable de la Révolution, de la colère de Dieu! «Je ne comprendrai
pas les siècles monarchiques, si d'abord, avant tout, je n'établis en
moi l'âme et la foi du peuple.» Je m'adressai cela, et, après _Louis
XI_, j'écrivis la _Révolution_ (1845-1853).
On fut surpris, mais rien n'était plus sage. Après maintes épreuves
que j'ai contées ailleurs et où je vis de près l'autre rivage, mort et
rené, je fis la _Renaissance_ avec des forces centuplées. Quand je
rentrai, que je me retournai, revis mon moyen âge, cette mer superbe
de sottises, une hilarité violente me prit, et au seizième, au
dix-septième siècle, je fis une terrible fête. Rabelais et Voltaire
ont ri dans leur tombeau. Les dieux crevés, les rois pourris ont
apparu sans voile. La fade histoire du convenu, cette prude honteuse
dont on se contentait, a disparu. De Médicis à Louis XIV une autopsie
sévère a caractérisé ce gouvernement de cadavres (1855-1868).
Une telle histoire était sûre d'un succès, de blesser tout ami du
faux. Mais c'est beaucoup de monde surtout le monde autorisé. Prêtres
et royalistes aboyèrent. Les doctrinaires s'efforçaient de sourire.
Cela lui fait très peu, à cette histoire patiente. Elle est forte,
solide, bien assise, et elle attendra.
Dans mes Préfaces successives, et dans mes Éclaircissements, on pourra
voir, de volume en volume les fondements qui sont dessous, l'énorme
base d'actes et de manuscrits, d'imprimés rares, etc., sur laquelle
elle porte[4].
[Note 4: Je ne veux pas anticiper ici. D'un mot ou deux seulement, je
puis dire: c'est ce livre, «ce livre d'un poète et d'un homme
d'imagination», qui, par des pièces décisives, a dit à tous ce qui
leur importait:
Aux protestants, le fait très capital de la Saint-Barthélemi sue
quinze jours d'avance à Bruxelles (papiers Granvelle, 10 août). Puis,
tant de faits sur la Révocation, qu'ils avaient bien peu éclaircie.
Aux royalistes, tout un monde de curieux faits anecdotiques; exemple,
la légende du _Masque de fer_ et la sagesse de leur reine. Les lettres
de Franklin (en 1863) ont donné là-dessus le secret d'après Richelieu,
prouvé que seul j'avais raison.
Aux financiers, le système de Law (inexpliqué par M. Thiers en 1826)
se trouve enfin à jour et par les manuscrits et par l'histoire des
Bourses de Paris et de Londres.
Pour la Révolution, que dire? La mienne est sortie tout entière (des
trois grands corps d'archives de ces temps qu'on a à Paris. Louis
Blanc (malgré son mérite, son talent que j'honore) put-il la deviner?
Put-il la faire à Londres avec quelques brochures? J'ai bien de la
peine à le croire.--Lisez au reste et comparez.)]
Voilà comment quarante ans ont passé. Je ne m'en doutais guère
lorsque je commençai. Je croyais faire un abrégé de quelques volumes,
peut-être en quatre ans, en six ans. Mais on n'abrège que ce qui est
bien connu. Et ni moi, ni personne alors ne savait cette histoire.
Après mes deux premiers volumes seulement, j'entrevis dans ses
perspectives immenses cette _terra incognita_. Je dis: «Il faut dix
ans»... Non, mais vingt, mais trente... Et le chemin allait
s'allongeant devant moi. Je ne m'en plaignais pas. Aux voyages de
découvertes, le coeur s'étend, grandit, ne voit plus que le but. On
s'oublie tout à fait. Il m'en advint ainsi. Poussant toujours plus
loin dans ma poursuite ardente, je me perdis de vue, je m'absentai de
moi. J'ai passé à côté du monde, et j'ai pris l'histoire pour la vie.
La voici écoulée. Je ne regrette rien. Je ne demande rien. Eh! que
demanderais-je, chère France, avec qui j'ai vécu, que je quitte à si
grand regret! Dans quelle communauté j'ai passé avec toi quarante
années (dix siècles)! Que d'heures passionnées, nobles, austères, nous
eûmes ensemble, souvent l'hiver même, avant l'aube! Que de jours de
labeur et d'études au fond des Archives! Je travaillais pour toi,
j'allais, venais, cherchais, écrivais. Je donnais chaque jour de
moi-même tout, peut-être encore plus. Le lendemain matin, te trouvant
à ma table, je me croyais le même, fort de ta vie puissante et de ta
jeunesse éternelle.
Mais comment ayant eu ce bonheur singulier d'une telle société, ayant
longues années vécu de ta grande âme, n'ai-je pas profité plus en moi?
Ah! c'est que pour te refaire tout cela il m'a fallu reprendre ce long
cours de misère, de cruelle aventure, de cent choses morbides et
fatales. J'ai bu trop d'amertumes. J'ai avalé trop de fléaux, trop de
vipères et trop de rois.
Eh bien! ma grande France, s'il a fallu pour retrouver ta vie, qu'un
homme se donnât, passât et repassât tant de fois le fleuve des morts,
il s'en console, te remercie encore. Et son plus grand chagrin, c'est
qu'il faut te quitter ici.
Paris, 1869.
TABLE DE LA PRÉFACE DE 1869
Pages.
L'Histoire, jusqu'en 1830, suivit des points de vue spéciaux,
surtout le point de vue politique. II
Cette oeuvre, commencée en 1830, fut la première histoire
où l'on essaya d'embrasser, dans toute sa variété, l'activité
humaine (religieuse, économique, artistique, etc.). IV
Elle s'est accomplie en quarante ans, avec la continuité
harmonique qui est propre aux choses vivantes. V
Au point de vue des races, dominant chez Thierry, elle
ajouta la terre, la géographie, etc. VI
Elle montra combien ces éléments matériels sont dominés
par le travail moral que tout peuple opère sur soi. VII
La France a fait la France. _L'homme est son propre
Prométhée_ (Vico). VIII
Toute ma vie fut mêlée à cette oeuvre, mais cette oeuvre
à mesure faisait ma vie elle-même. _ibid._
Conditions que j'y apportai: la liberté, le temps. Mon
libre enseignement favorisa, retarda le travail, en prolongea
l'incubation. X
Mon élan de Juillet 1830 fut non moins contraire au vieux
principe que mes livres récents de 1862, 1864, 1869. XII
Mes contradictions apparentes de 1831-1832; mon éloignement
des écoles de ce temps et de son choléra
moral. XII
Les deux premiers volumes, trop favorables au moyen
âge, montrèrent pourtant l'impuissance de l'Église, qui,
vers l'an 1000, n'aboutit qu'au chaos, et avant 1300 est
primée par le Roi, l'État, les jurisconsultes. XV
L'Histoire, comme évocation et _Résurrection_. L'art vivant
pour refaire les dieux morts, avant leur _jugement_.
D'une larme je refis le gothique (1833). XIX
Avant le troisième volume, pendant quatre ans (1833-1837)
je m'étendis, m'humanisai, par Luther et par
Grimm, la poésie du droit primitif. XXIII
Le sens _humain_ fit ma force et ma paix, mon insouciance
des critiques, de la petite guerre des doctrinaires,
des catholiques. XXIV
Mon troisième volume (en 1837) fonda l'histoire sérieusement
sur les actes et les manuscrits. XXVI
L'Histoire domina la chronique, établit ce que les contemporains
ne voyaient nullement au quatorzième siècle,
comment la révolution _économique_ (l'avènement de
l'or, etc.) amène la révolution _militaire_, qui à son
tour amène la révolution _politique_ (1360-1400). XXVIII
L'emportement violent du Résurrectionisme dans le
_Charles VI_. Excès de cette méthode. XXXI
L'avènement du Saint-Esprit, patron des confréries, des
communes, successeur du dieu légendaire, de Jésus. XXXII
L'apparition de Jacques au quatorzième siècle, qui au
quinzième se transfigure en Jeanne. XXXII
Lucidité critique que j'ai gardée dans la sublime histoire
de Jeanne. XXXIV
La _méthode historique_ n'est nullement l'_art littéraire_.
Celui-ci veut l'effet et cherche le miracle. L'histoire, tout
au contraire, explique, supprime le miracle, montre
que le sublime n'est rien que la nature. XXXV
Huit années de travail donnèrent surtout l'histoire des
communes du Nord, des Flandres, etc. On essaya de
refaire, non seulement leurs luttes et leurs guerres,
mais le droit, l'industrie, le génie spécial de chaque
ville. XXXVII
Après le _Louis XI_, j'ajournai les trois derniers siècles du
gouvernement monarchique; je me créai un phare, une
lumière; j'écrivis la _Révolution_ (en huit années,
1845-1853). XLI
Fortifié et éclairé par elle, je revins à la _Renaissance_ et
à la Royauté moderne (treize années, 1855-1868). _ibid._
Cette histoire, jusqu'ici la plus complète, s'étend jusqu'en
1795. Dans ses Préfaces successives et les Éclaircissements
de chaque volume, elle donne la critique des
sources où elle a puisé. _ibid._
Adieu de l'auteur à la France. XLIII
Ce travail de trente ans sera terminé cette année, 1861. Au moment où
il s'achève, il convenait d'en relier toutes les parties dans l'unité
qu'a cherchée et voulue l'auteur.
Ce livre a une âme. C'est avant tout ce qu'il revendique. La présente
édition la fera mieux sentir.
* * * * *
Deux écueils se présentaient pour la réimpression:
Une refonte qui eût altéré le caractère et l'individualité morale du
livre et l'eût changé comme oeuvre d'art;
Une préoccupation trop étroite de la littéralité qui eût laissé
subsister des erreurs inévitables au début et que l'auteur a signalées
dans les volumes subséquents.
L'unité de pensée qui nous a soutenu pendant ce long travail
indiquait la seule marche à suivre. Il fallait en faire saillir l'âme,
en dégager plus nettement la doctrine.
Il a suffi de supprimer çà et là quelques généralisations prématurées;
l'allure du récit est devenue plus vive et plus décidée; l'art y a
gagné sans aucune altération sensible du détail.
Quant aux additions (peu nombreuses) qui ont renouvelé certaines
parties, quand elles ne sont pas marquées dans le texte, elles ont été
sommairement indiquées dans les notes et à l'appendice.
Un remaniement considérable a été opéré dans les notes. On a rejeté à
l'appendice les preuves, les citations de textes, les indications de
noms d'auteurs. En désencombrant le texte de ces pièces à l'appui, en
donnant au récit plus de relief et d'indépendance, il importait de
conserver à part une érudition qui fait la solidité de cette histoire,
sortie (en si grande partie) des Archives et des dépôts de manuscrits.
On n'a laissé comme notes au bas des pages que ce qui a paru le
complément nécessaire du texte.
Pour le moyen âge surtout, qui a été systématiquement obscurci, il est
indispensable de démasquer des erreurs intéressées, de faire éclater
la vérité des faits par le témoignage même des contemporains.
Ces pièces justificatives, sorte d'étais et de contreforts de notre
édifice historique, pourraient disparaître à mesure que l'éducation du
public s'identifiera davantage avec les progrès même de la critique
et de la science.
Tout ceci touche surtout les deux premiers volumes. Quant aux quatre
suivants (quatorzième et quinzième siècle), la présente édition a
reproduit les précédentes, en les enrichissant de quelques additions
dues aux publications récentes.
Cette édition pouvait s'appeler la quatrième, si l'on n'eût eu égard
qu'aux volumes qui ont été réimprimés trois fois. Plusieurs ne l'ont
été que deux, mais à grand nombre. Cette diversité nous décide à ne
lui donner aucun chiffre.
HISTOIRE DE FRANCE
LIVRE PREMIER
CELTES.--IBÈRES.--ROMAINS.
CHAPITRE PREMIER
Celtes et Ibères.
«Le caractère commun de toute la race gallique, dit Strabon d'après le
philosophe Posidonius, c'est qu'elle est irritable et folle de guerre,
prompte au combat, du reste simple et sans malignité. Si on les
irrite, ils marchent ensemble droit à l'ennemi, et l'attaquent de
front, sans s'informer d'autre chose. Aussi, par la ruse, on en vient
aisément à bout; on les attire au combat quand on veut, où l'on veut,
peu importent les motifs; ils sont toujours prêts, n'eussent-ils
d'autre arme que leur force et leur audace. Toutefois, par la
persuasion, ils se laissent amener sans peine aux choses utiles; ils
sont susceptibles de culture et d'instruction littéraire. Forts de
leur haute taille et de leur nombre, ils s'assemblent aisément en
grande foule, simples qu'ils sont et spontanés, prenant volontiers en
main la cause de celui qu'on opprime.» Tel est le premier regard de la
philosophie sur la plus sympathique et la plus perfectible des races
humaines.
Le génie de ces Galls ou Celtes n'est d'abord autre chose que
mouvement, attaque et conquête; c'est par la guerre que se mêlent et
se rapprochent les nations antiques. Peuple de guerre et de bruit, ils
courent le monde l'épée à la main, moins, ce semble, par avidité que
par un vague et vain désir de voir, de savoir, d'agir; brisant,
détruisant, faute de pouvoir produire encore. Ce sont les enfants du
monde naissant; de grands corps mous, blancs et blonds; de l'élan, peu
de force et d'haleine; jovialité féroce, espoir immense. Vains,
n'ayant rien encore rencontré qui tînt devant eux, ils voulurent aller
voir ce que c'était que cet Alexandre, ce conquérant de l'Asie, devant
la face duquel les rois s'évanouissaient d'effroi[5]. Que
craignez-vous? leur demanda l'homme terrible. Que le ciel ne tombe,
dirent-ils; il n'en eut pas d'autre réponse. Le ciel lui-même ne les
effrayait guère; ils lui lançaient des flèches quand il tonnait. Si
l'Océan même se débordait et venait à eux, ils ne refusaient pas le
combat, et marchaient à lui l'épée à la main. C'était leur point
d'honneur de ne jamais reculer; ils s'obstinaient souvent à rester
sous un toit embrasé. Aucune nation ne faisait meilleur marché de sa
vie. On en voyait qui, pour quelque argent, pour un peu de vin,
s'engageaient à mourir; ils montaient sur une estrade, distribuaient à
leurs amis le vin ou l'argent, se couchaient sur leurs boucliers, et
tendaient la gorge.
[Note 5: Longtemps même après la mort d'Alexandre, Cassandre, devenu
roi de Macédoine, se promenait un jour à Delphes, et examinait les
statues; ayant aperçu tout à coup celle d'Alexandre, il en fut
tellement saisi qu'il frissonna de tout son corps, et fut frappé d'un
étourdissement. (Plutarque.)]
Leurs banquets ne se terminaient guère sans bataille. La cuisse de la
bête appartenait au plus brave, et chacun voulait être le plus brave.
Leur plus grand plaisir, après celui de se battre, c'était d'entourer
l'étranger, de le faire asseoir bon gré mal gré avec eux, de lui faire
dire les histoires des terres lointaines. Ces barbares étaient
insatiablement avides et curieux; ils faisaient _la presse_ des
étrangers, les enlevaient des marchés et des routes, et les forçaient
de parler. Eux-mêmes parleurs terribles, infatigables, abondants en
figures, solennels et burlesquement graves dans leur prononciation
gutturale, c'était une affaire dans leurs assemblées que de maintenir
la parole à l'orateur au milieu des interruptions. Il fallait qu'un
homme chargé de commander le silence marchât l'épée à la main sur
l'interrupteur; à la troisième sommation, il lui coupait un bon
morceau de son vêtement, de façon qu'il ne pût porter le reste[6].
[Note 6: _App. 1._]
Une autre race, celle des Ibères, paraît de bonne heure dans le midi
de la Gaule, à côté des Galls, et même avant eux. Ces Ibères, dont le
type et la langue se sont conservés dans les montagnes des Basques,
étaient un peuple d'un génie médiocre, laborieux, agriculteur, mineur,
attaché à la terre, pour en tirer les métaux et le blé. Rien n'indique
qu'ils aient été primitivement aussi belliqueux qu'ils ont pu le
devenir, lorsque, foulés dans les Pyrénées par les conquérants du midi
et du nord, se trouvant malgré eux gardiens des défilés, ils ont été
tant de fois traversés, froissés, durcis par la guerre. La tyrannie
des Romains a pu une fois les pousser dans un désespoir héroïque; mais
généralement leur courage a été celui de la résistance[7], comme le
courage des Gaulois celui de l'attaque. Les Ibères ne semblent pas
avoir eu, comme eux, le goût des expéditions lointaines, des guerres
aventureuses. Des tribus ibériennes émigrèrent, mais malgré elles,
poussées par des peuples plus puissants.
[Note 7: Il ne faut pas confondre les Ibères avec leurs voisins les
Cantabres. M. W. de Humboldt a établi cette distinction dans son
admirable petit livre sur la langue des Basques. Voyez les
Éclaircissements.]
Les Galls et les Ibères formaient un parfait contraste. Ceux-ci, avec
leurs vêtements de poil noir et leurs bottes tissues de cheveux; les
Galls, couverts de tissus éclatants, amis des couleurs voyantes et
variées, comme le plaid des modernes gaëls de l'Écosse, ou bien à peu
près nus, chargeant leurs blanches poitrines et leurs membres
gigantesques de massives chaînes d'or. Les Ibères étaient divisés en
petites tribus montagnardes, qui, dit Strabon, ne se liguent guère
entre elles, par un excès de confiance dans leurs forces. Les Galls,
au contraire, s'associaient volontiers en grandes hordes, campant en
grands villages dans de grandes plaines tout ouvertes, se liant
volontiers avec les étrangers, familiers avec les inconnus, parleurs,
rieurs, orateurs; se mêlant avec tous et en tout, dissolus par
légèreté, se roulant à l'aveugle, au hasard, dans des plaisirs
infâmes[8] (la brutalité de l'ivrognerie appartient plutôt aux
Germains); toutes les qualités, tous les vices d'une sympathie rapide.
Il ne fallait pas trop se fier à ces joyeux compagnons. Ils ont aimé
de bonne heure à _gaber_, comme on disait au moyen âge. La parole
n'avait pour eux rien de sérieux. Ils promettaient, puis riaient, et
tout était dit. (_Ridendo fidem frangere._ Tit.-Liv.)
[Note 8: _App. 2._]
Les Galls ne se contentèrent pas de refouler les Ibères jusqu'aux
Pyrénées, ils franchirent ces montagnes, et s'établirent aux deux
angles sud-ouest et nord-ouest de la péninsule sous leur propre nom;
au centre, se mêlant aux vaincus, ils prirent les noms de Celtibériens
et de Lusitaniens.
Alors, ou peut-être antérieurement, les tribus ibériennes des Sicanes
et des Ligures[9] passèrent d'Espagne en Gaule et en Italie; mais en
Italie, comme en Espagne, les Galls les attaquèrent. Ceux-ci
franchirent les Alpes sous le nom d'Ambra (vaillants), resserrèrent
les Ligures sur la côte montagneuse du Rhône à l'Arno, et poussèrent
les Sicanes jusqu'en Calabre et jusqu'en Sicile.
[Note 9: Ibériens des montagnes. W. de Humboldt. Voy. les
Éclaircissements.]
Dans les deux péninsules, les Celtes vainqueurs se mêlèrent avec les
habitants des plaines centrales, tandis que les Ibères vaincus se
maintenaient aux extrémités, en Ligurie et en Sicile, aux Pyrénées et
dans la Bétique. Les Galls-Ambra d'Italie occupaient toute la vallée
du Pô, et s'étendaient dans la péninsule jusqu'à l'embouchure du
Tibre. Ils furent soumis, dans la suite, par les Rasena ou Étrusques,
dont l'empire fut plus tard resserré entre la Macra, le Tibre et
l'Apennin, par de nouvelles émigrations celtiques.
Tel était l'aspect du monde gallique. Cet élément, jeune, mou et
flottant, fut de bonne heure, en Italie et en Espagne, altéré par le
mélange des indigènes. En Gaule, il eût roulé longtemps dans le flux
et le reflux de la barbarie; il fallait qu'un élément nouveau, venu du
dehors, lui apportât un principe de stabilité, une idée sociale.
Deux peuples étaient à la tête de la civilisation dans cette haute
antiquité, les Grecs et les Phéniciens. L'Hercule de Tyr allait alors
par toutes les mers, achetant, enlevant à chaque contrée ses plus
précieux produits. Il ne négligea point le grenat fin de la côte des
Gaules, le corail des îles d'Hyères; il s'informa des mines précieuses
que recelaient alors à fleur de terre les Pyrénées, les Cévennes et
les Alpes. Il vint et revint, et finit par s'établir. Attaqué par les
fils de Neptune, Albion et Ligur (ces deux mots signifient
_montagnard_[10]), il aurait succombé si Jupiter n'eût suppléé ses
flèches épuisées par une pluie de pierres. Ces pierres couvrent encore
la plaine de la Crau, en Provence. Le dieu vainqueur fonda Nemausus
(Nîmes), remonta le Rhône et la Saône, tua dans son repaire le brigand
Tauriske qui infestait les routes, et bâtit Alesia sur le territoire
Éduen (pays d'Autun). Avant son départ, il fonda la voie qui
traversait le Col de Tende, et conduisait d'Italie par la Gaule en
Espagne; c'est sur ces premières assises que les Romains bâtirent la
_Via_ Aurélia et la Domitia.
[Note 10: _Alb_, montagne, dans la langue gaélique.--_Gor_, élevé, en
basque.]