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OEUVRES COMPLÈTES DE J. MICHELET

HISTOIRE

DE FRANCE

MOYEN ÂGE

ÉDITION DÉFINITIVE, REVUE ET CORRIGÉE

TOME PREMIER

PARIS

ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR

26, RUE RACINE, PRÈS L'ODÉON

Tous droits réservés.

PRÉFACE DE 1869

Cette oeuvre laborieuse d'environ quarante ans fut conçue d'un moment,

de l'éclair de Juillet. Dans ces jours mémorables, une grande lumière

se fit, et j'aperçus la France.

Elle avait des annales, et non point une histoire. Des hommes éminents

l'avaient étudiée, surtout au point de vue politique. Nul n'avait

pénétré dans l'infini détail des développements divers de son activité

(religieuse, économique, artistique, etc.). Nul ne l'avait encore

embrassée du regard dans l'unité vivante des éléments naturels et

géographiques qui l'ont constituée. Le premier je la vis comme une âme

et une personne.

L'illustre Sismondi, ce persévérant travailleur, honnête et judicieux,

dans ses annales politiques s'élève rarement aux vues d'ensemble. Et,

d'autre part, il n'entre guère dans les recherches érudites. Lui-même

avoue loyalement qu'écrivant à Genève il n'avait sous la main ni les

actes ni les manuscrits.

Au reste, jusqu'en 1830 (même jusqu'en 1836), aucun des historiens

remarquables de cette époque n'avait senti encore le besoin de

chercher les faits hors des livres imprimés, aux sources primitives,

la plupart inédites alors, aux manuscrits de nos bibliothèques, aux

documents de nos archives.

Cette noble pléïade historique qui, de 1820 à 1830, jette un si grand

éclat, MM. de Barante, Guizot, Mignet, Thiers, Augustin Thierry,

envisagea l'histoire par des points de vue spéciaux et divers. Tel fut

préoccupé de l'élément de race, tel des institutions, etc., sans voir

peut-être assez combien ces choses s'isolent difficilement, combien

chacune d'elles réagit sur les autres. La race, par exemple,

reste-t-elle identique sans subir l'influence des moeurs changeantes?

Les institutions peuvent-elles s'étudier suffisamment sans tenir

compte de l'histoire des idées, de mille circonstances sociales dont

elles surgissent? Ces spécialités ont toujours quelque chose d'un peu

artificiel, qui prétend éclaircir, et pourtant peut donner de faux

profils, nous tromper sur l'ensemble, en dérober l'harmonie

supérieure.

La vie a une condition souveraine et bien exigeante. Elle n'est

véritablement la vie qu'autant qu'elle est complète. Ses organes sont

tous solidaires et ils n'agissent que d'ensemble. Nos fonctions se

lient, se supposent l'une l'autre. Qu'une seule manque, et rien ne vit

plus. On croyait autrefois pouvoir par le scalpel isoler, suivre à

part chacun de nos systèmes; cela ne se peut pas, car tout influe sur

tout.

Ainsi, ou tout, ou rien. Pour retrouver la vie historique, il faudrait

patiemment la suivre en toutes ses voies, toutes ses formes, tous ses

éléments. Mais il faudrait aussi, d'une passion plus grande encore,

refaire et rétablir le jeu de tout cela, l'action réciproque de ces

forces diverses, dans un puissant mouvement qui redeviendrait la vie

même.

Un maître dont j'ai eu, non le génie sans doute, mais la violente

volonté, Géricault, entrant dans le Louvre (dans le Louvre d'alors où

tout l'art de l'Europe se trouvait réuni), ne parut pas troublé. Il

dit: «C'est bien! je m'en vais le refaire.» En rapides ébauches qu'il

n'a jamais signées, il allait saisissant et s'appropriant tout. Et,

sans 1815, il eût tenu parole. Telles sont les passions, les furies du

bel âge.

Plus compliqué encore, plus effrayant était mon problème historique

posé comme _résurrection de la vie intégrale_, non pas dans ses

surfaces, mais dans ses organismes intérieurs et profonds. Nul homme

sage n'y eût songé. Par bonheur, je ne l'étais pas.

Dans le brillant matin de Juillet, sa vaste espérance, sa puissante

électricité, cette entreprise surhumaine n'effraya pas un jeune coeur.

Nul obstacle à certaines heures. Tout se simplifie par la flamme.

Mille choses embrouillées s'y résolvent, y retrouvent leurs vrais

rapports, et (s'harmonisant) s'illuminent. Bien des ressorts, inertes

et lourds s'ils gisent à part, roulent d'eux-mêmes, s'ils sont

replacés dans l'ensemble.

Telle fut ma foi du moins, et cet acte de foi, quelle que fût ma

faiblesse, agit. Ce mouvement immense s'ébranla sous mes yeux. Ces

forces variées, et de nature et d'art, se cherchèrent, s'arrangèrent,

malaisément d'abord. Les membres du grand corps, peuples, races,

contrées, s'agencèrent de la mer au Rhin, au Rhône, aux Alpes, et les

siècles marchèrent de la Gaule à la France.

Tous, amis, ennemis, dirent «que c'était vivant». Mais quels sont les

vrais signes bien certains de la vie? Par certaine dextérité, on

obtient de l'animation, une sorte de chaleur. Parfois le galvanisme

semble dépasser la vie même par ses bonds, ses efforts, des contrastes

heurtés, des surprises, de petits miracles. La vraie vie a un signe

tout différent, sa continuité. Née d'un jet, elle dure, et croît

placidement, lentement, _uno tenore_. Son unité n'est pas celle d'une

petite pièce en cinq actes, mais (dans un développement souvent

immense) l'harmonique identité d'âme.

La plus sévère critique, si elle juge l'ensemble de mon livre, n'y

méconnaîtra pas ces hautes conditions de la vie. Il n'a été nullement

précipité, brusqué; il a eu, tout au moins, le mérite de la lenteur.

Du premier au dernier volume, la méthode est la même; telle est en un

mot dans ma _Géographie_, telle en mon _Louis XV_, et telle en ma

_Révolution_. Ce qui n'est pas moins rare dans un travail de tant

d'années, c'est que la forme et la couleur s'y soutiennent. Mêmes

qualités, mêmes défauts. Si ceux-ci avaient disparu, l'oeuvre serait

hétérogène, discolore, elle aurait perdu sa personnalité. Telle

quelle, il vaut mieux qu'elle reste harmonique et un tout vivant.

* * * * *

Lorsque je commençai, un livre de génie existait, Celui de Thierry.

Sagace et pénétrant, délicat interprète, grand ciseleur, admirable

ouvrier, mais trop asservi à un maître. Ce maître, ce tyran, c'est le

point de vue exclusif, systématique, de la perpétuité des races. Ce

qui fait, au total, la beauté de ce grand livre, c'est qu'avec ce

système, qu'on croirait fataliste, partout on sent respirer en dessous

un coeur ému contre la force fatale, l'invasion, tout plein de l'âme

nationale et du droit de la liberté.

Je l'ai aimé beaucoup et admiré. Cependant, le dirai-je? ni le

matériel, ni le spirituel, ne me suffisait dans son livre.

Le matériel, la race, le peuple qui la continue, me paraissaient avoir

besoin qu'on mît dessous une bonne forte base, la terre, qui les

portât et les nourrît. Sans une base géographique, le peuple, l'acteur

historique, semble marcher en l'air comme dans les peintures chinoises

où le sol manque. Et notez que ce sol n'est pas seulement le théâtre

de l'action. Par la nourriture, le climat, etc., il y influe de cent

manières. Tel le nid, tel l'oiseau. Telle la patrie, tel l'homme.

La race, élément fort et dominant aux temps barbares, avant le grand

travail des nations, est moins sensible, est faible, effacée presque,

à mesure que chacune s'élabore, se personnifie. L'illustre M. Mill

dit fort bien: «Pour se dispenser de l'étude des influences morales et

sociales, ce serait un moyen trop aisé que d'attribuer les différences

de caractère, de conduite, à des différences naturelles

indestructibles[1].»

[Note 1: C'est le point principal sur lequel je diffère de mon savant

ami, M. Henri Martin. Du reste, ce dissentiment ne diminue en rien mon

estime sympathique pour sa grande et très belle Histoire, si

instructive, si riche de recherches et d'idées. Il a été infiniment

utile pour raviver la tradition nationale, trop effacée, que deux

histoires qui s'aident, se suppléent l'une l'autre, aient paru

simultanément.]

Contre ceux qui poursuivent cet élément de race et l'exagèrent aux

temps modernes, je dégageai de l'histoire elle-même un fait moral

énorme et trop peu remarqué. C'est le puissant _travail de soi sur

soi_, où la France, par son progrès propre, va transformant tous ses

éléments bruts. De l'élément romain municipal, des tribus allemandes,

du clan celtique, annulés, disparus, nous avons tiré à la longue des

résultats tout autres, et contraires même, en grande partie, à tout ce

qui les précéda.

La vie a sur elle-même une action de personnel enfantement, qui, de

matériaux préexistants, nous crée des choses absolument nouvelles. Du

pain, des fruits, que j'ai mangés, je fais du sang rouge et salé qui

ne rappelle en rien ces aliments d'où je les tire.--Ainsi va la vie

historique, ainsi va chaque peuple se faisant, s'engendrant, broyant,

amalgamant des éléments, qui y restent sans doute à l'état obscur et

confus, mais sont bien peu de chose relativement à ce que fit le long

travail de la grande âme.

La France a fait la France, et l'élément fatal de race m'y semble

secondaire. Elle est fille de sa liberté. Dans le progrès humain, la

part essentielle est à la force vive, qu'on appelle homme. _L'homme

est son propre Prométhée._

En résumé, l'histoire, telle que je la voyais en ces hommes éminents

(et plusieurs admirables) qui la représentaient, me paraissait encore

faible en ses deux méthodes:

_Trop peu matérielle_, tenant compte des races, non du sol, du climat,

des aliments, de tant de circonstances physiques et physiologiques.

_Trop peu spirituelle_, parlant des lois, des actes politiques, non

des idées, des moeurs, non du grand mouvement progressif, intérieur,

de l'âme nationale.

Surtout peu curieuse du menu détail érudit, où le meilleur, peut-être,

restait enfoui aux sources inédites.

Ma vie fut en ce livre, elle a passé en lui. Il a été mon seul

événement. Mais cette identité du livre et de l'auteur n'a-t-elle pas

un danger? L'oeuvre n'est-elle pas colorée des sentiments, du temps,

de celui qui l'a faite?

C'est ce qu'on voit toujours. Nul portrait si exact, si conforme au

modèle, que l'artiste n'y mette un peu de lui. Nos maîtres en histoire

ne se sont pas soustraits à cette loi. Tacite, en son Tibère, se peint

aussi avec l'étouffement de son temps, «les quinze longues années» de

silence. Thierry, en nous contant Klodowig, Guillaume et sa conquête,

a le souffle intérieur, l'émotion de la France envahie récemment, et

son opposition au règne qui semblait celui de l'étranger.

Si c'est là un défaut, il nous faut avouer qu'il nous rend bien

service. L'historien qui en est dépourvu, qui entreprend de s'effacer

en écrivant, de ne pas être, de suivre par derrière la chronique

contemporaine (comme Barante a fait pour Froissart), n'est point du

tout historien. Le vieux chroniqueur, très charmant, est absolument

incapable de dire à son pauvre valet, qui va sur ses talons, ce que

c'est que le grand, le sombre, le terrible quatorzième siècle. Pour le

savoir, il faut toutes nos forces d'analyse et d'érudition, il faut un

grand engin qui perce les mystères, inaccessibles à ce conteur. Quel

engin, quel moyen? La personnalité moderne, si puissante et tant

agrandie.

En pénétrant l'objet de plus en plus, on l'aime, et dès lors on

regarde avec un intérêt croissant. Le coeur, ému à la seconde vue,

voit mille choses invisibles au peuple indifférent. L'histoire,

l'historien, se mêlent en ce regard. Est-ce un bien? est-ce un mal? Là

s'opère une chose que l'on n'a point décrite et que nous devons

révéler:

C'est que l'histoire, dans le progrès du temps, fait l'historien bien

plus qu'elle n'est faite par lui. Mon livre m'a créé. C'est moi qui

fus son oeuvre. Ce fils a fait son père. S'il est sorti de moi

d'abord, de mon orage (trouble encore) de jeunesse, il m'a rendu bien

plus en force et en lumière, même en chaleur féconde, en puissance

réelle de ressusciter le passé. Si nous nous ressemblons, c'est bien.

Les traits qu'il a de moi sont en grande partie ceux que je lui

devais, que j'ai tenus de lui.

* * * * *

Ma destinée m'a bien favorisé. J'ai eu deux choses assez rares, et qui

ont fait cette oeuvre.

D'abord la liberté, qui en a été l'âme.

Puis des devoirs utiles qui, en ralentissant, en retardant

l'exécution, la firent plus réfléchie, plus forte, lui donnèrent la

solidité, les robustes bases du temps.

J'étais libre par la solitude, la pauvreté et la simplicité de vie,

libre par mon enseignement. Sous le ministère Martignac (un court

moment de libéralité), on s'avisa de refaire l'École normale, et M.

Letronne, que l'on consulta, me fit donner l'enseignement de la

philosophie et de l'histoire. Mon _Précis_, mon _Vico_, publiés en

1827, lui paraissaient des titres suffisants. Ce double enseignement

que j'eus encore plus tard au Collège de France, m'ouvrait un infini

de liberté. Mon domaine sans bornes comprenait tout fait, toute idée.

Je n'eus de maître que Vico. Son principe de la force vive, de

l'_humanité qui se crée_, fit et mon livre et mon enseignement.

Je restai à bonne distance des doctrinaires, majestueux, stériles, et

du grand torrent romantique de «l'art pour l'art». J'avais mon monde

en moi. En moi j'avais ma vie, mes renouvellements et ma fécondité;

mais mes dangers aussi. Quels? mon coeur, ma jeunesse, ma méthode

elle-même, et la condition nouvelle imposée à l'histoire: non plus de

raconter seulement ou juger, mais d'_évoquer_, _refaire_,

_ressusciter_ les âges. Avoir assez de flamme pour réchauffer des

cendres refroidies si longtemps, c'était le premier point, non sans

péril. Mais le second, plus périlleux peut-être, c'était d'être en

commerce intime avec ces morts ressuscités, qui sait? d'être enfin un

des leurs?

Mes premières pages après Juillet, écrites sur les pavés brûlants,

étaient un regard sur le monde, l'histoire universelle, comme combat

de la liberté, sa victoire incessante sur le monde fatal, bref comme

un Juillet éternel.

Ce petit livre, d'un incroyable élan, d'un vol rapide, procédait à la

fois (comme j'ai fait toujours) par deux ailes, Nature et Esprit, deux

interprétations du grand mouvement général. Ma méthode y était déjà.

J'y disais en 1830 ce que j'ai dit (dans la _Sorcière_) de Satan, nom

bizarre de la liberté jeune encore, militante d'abord, négative, mais

créatrice plus tard, de plus en plus féconde.

Jouffroy venait d'articuler en 1829 le mot essentiel de la

Restauration: «Comment les dogmes finissent.» En Juillet, l'Église se

trouva désertée. Aucun libre penseur n'aurait douté alors que la

prophétie de Montesquieu sur la mort du catholicisme, ne dût bientôt

être accomplie.

J'étais sous ce rapport l'homme peut-être le plus libre du monde,

ayant eu le rare avantage de ne pas subir la funeste éducation qui

surprend les âmes avant l'âge, et d'abord les chloroformise. L'Église

était pour moi un monde étranger, de curiosité pure, comme eût été la

lune. Ce que je savais le mieux de cet astre pâli, c'est que ses jours

étaient comptés, qu'il avait peu à vivre. Mais qui succéderait?

C'était la question. Elle était embrouillée du choléra moral qui

suivit de si près Juillet, le désillusionnement, la perte des hautes

espérances. On se rua en bas. Le roman, le théâtre éclatèrent en

laideurs hardies. Le talent abondait, mais la brutalité grossière; non

pas l'orgie féconde des vieux cultes de la nature qui ont eu sa

grandeur, mais un emportement voulu de matérialité stérile. Beaucoup

d'enflure, et peu dessous.

* * * * *

Le texte originaire qui précéda Juillet avait été _Honneur à

l'Industrie_, nouvelle reine du monde, qui dompte, subjugue la

matière.--Après Juillet, cela fut retourné: la matière, à son tour,

subjugua l'énergie humaine.

Ce dernier fait n'est pas rare dans l'histoire. Rien de plus vieux que

cette idée du droit de la matière qui veut avoir son tour. Mais ce qui

la rendait choquante chez les Saint-Simoniens, c'était la laideur

d'un Janus[2], conservant dans ce culte l'imitation servile de

l'institution catholique.

[Note 2: Ceci ne touche en rien la candeur des individus. Il y avait

des hommes admirables, les Bazard, les Barrault, les Carnot, les

Charton, les D'Eichthal, les Lemonnier, etc.]

À une séance solennelle où nous fûmes invités, Quinet et moi, nous

vîmes avec admiration dans cette religion de la banque un retour

singulier de ce qu'on disait abolir. Nous vîmes un clergé et un pape;

nous vîmes le prédicateur recevoir de ce pape par l'imposition des

mains la transmission de la Grâce. Il dit: «À bas la croix!» Mais elle

était présente par les formes sacerdotales, autoritaires, du moyen

âge. La vieille religion que l'on disait combattre, on la renouvelait

en ce qu'elle a de pire; confession, direction, rien n'y manquait. Les

_capuccini_ revenaient, banquiers, industriels. La suavité fade d'un

nouveau Molinos faisait adorer le Gésû.

Qu'on supprimât le moyen âge, à la bonne heure. Mais c'est qu'on le

volait. Cela me parut fort. En rentrant, d'un élan aveugle et

généreux, j'écrivis un mot vif pour ce mourant qu'on pillait pendant

l'agonie. Ces lignes juvéniles, étourdies si l'on veut, mais sans

doute excusables comme mouvement du coeur, n'allaient guère dans mon

petit livre inspiré de Juillet et de la Liberté, de sa victoire sur le

clergé. Elles détonnaient fort à côté de Satan, que ce livre présente

comme un mythe de la liberté. N'importe. Elles y sont, et me font rire

encore. De telles contradictions apparentes n'embarrassaient guère un

jeune artiste, de foi arrêtée, mais candide, et sans calcul, sentant

peu le péril d'être tendre pour l'ennemi.

J'étais artiste et écrivain alors, bien plus qu'historien. Il y paraît

aux deux premiers volumes (_France du moyen âge_). On n'avait pas

encore publié tous les documents qui ont éclairé ces ténèbres, l'abîme

de ces longues misères. Le grand effet d'ensemble qui en sortait pour

moi était celui d'une harmonie lugubre, symphonie colossale, dont les

dissonances innombrables frappaient encore peu mon oreille. C'est un

défaut très grave. Le cri de la Raison par Abailard, l'immense

mouvement de 1200, si cruellement étouffé, y sont trop peu sentis,

trop immolés à l'effet artistique de la grande unité.

Et pourtant aujourd'hui, ayant traversé tant d'années, des âges, des

mondes différents, en relisant ce livre, et voyant très bien ses

défauts, je dis:

«On ne peut y toucher.»

Il fut écrit dans une solitude, une liberté, une pureté, une haute

tension d'esprit, rares, vraiment singulières. Sa candeur, sa passion,

l'énorme quantité de vie qui l'anime, plaident pour lui auprès de moi,

le soutiennent devant mon regard. La droiture de la jeunesse se sent

dans les erreurs même. Les grands résultats généraux y sont, au total,

obtenus. Pour la première fois paraît l'âme de la France en sa vive

personnalité, et non moins en pleine lumière l'impuissance de

l'Église.

Impuissance radicale et constatée deux fois.

On voit, au premier volume, l'Église, reine sous Dagobert et sous les

Carlovingiens, ne pouvoir rien pour le monde, rien pour l'ordre social

(an 1000).

On voit, au second volume, comment ayant fait un roi prêtre, un roi

abbé, chanoine, son fils aîné, le roi de France, elle écrase ses

ennemis (1200), étouffe le libre esprit, n'opère nulle réforme morale.

Enfin éclipsée, dépassée par saint Louis, elle est (avant 1300)

subordonnée, dominée par l'État.

Voilà la part certaine du réel dans ces deux volumes. Mais dans celle

du mirage, de l'illusion poétique, peut-on dire que tout soit faux?

non.

Celle-ci exprime l'idée qu'un tel âge avait de lui-même, dit ce qu'il

songea et voulut. Elle le représente au vrai dans son aspiration, la

tristesse profonde, la rêverie qui le retient devant l'Église,

pleurant sous sa niche de pierre, soupirant, attendant ce qui ne vient

jamais.

Il fallait bien retrouver cette idée que le moyen âge eut de lui,

refaire son élan, son désir, son âme, avant de le juger. Qui devait

retrouver son âme? Apparemment nos grands écrivains qui tous eurent

l'éducation catholique. Comment donc se fait-il que ces génies, si

bien préparés à cela, aient tourné autour de l'Église sans y entrer,

pour ainsi dire, sans pénétrer à ce qui fut dedans? Les uns cherchent

aux échos des parvis ou des cloîtres des motifs à leurs mélodies.

D'autres, d'un grand effort et d'un puissant ciseau, fouillent les

ornements, arment les tours, les combles, de masques redoutables, de

gnomes, de diables grimaçants. Mais l'Église elle-même, ce n'est pas

tout cela. Refaisons-la d'abord.

Le singulier est là: c'est que le seul qui eût assez d'amour pour

recréer, refaire ce monde intérieur de l'Église, c'est celui qu'elle

n'éleva point, _celui qui jamais n'y communia_, qui n'eut de foi que

l'humanité même, nul credo imposé, rien que le libre esprit.

Celui-ci aborda la morte chose avec un sens humain, ayant le très

grand avantage de n'avoir pas passé par le prêtre, les lourdes

formules qui enterrèrent le moyen âge. L'incantation d'un rituel fini,

n'aurait rien fait. Tout serait resté froide cendre. Et d'autre part

si l'histoire fût venue dans sa sévérité critique, dans l'absolue

justice, je ne sais si ces morts auraient osé revivre. Ils se seraient

plutôt cachés dans leurs tombeaux.

J'avais une belle maladie qui assombrit ma jeunesse, mais bien propre

à l'historien. J'aimais la mort. J'avais vécu neuf ans à la porte du

Père-Lachaise, alors ma seule promenade. Puis j'habitai vers la

Bièvre, au milieu de grands jardins de couvents, autres sépulcres. Je

menais une vie que le monde aurait pu dire enterrée, n'ayant de

société que celle du passé, et pour amis les peuples ensevelis.

Refaisant leur légende, je réveillais en eux mille choses évanouies.

Certains chants de nourrice dont j'avais le secret, étaient d'un effet

sûr. À l'accent ils croyaient que j'étais un des leurs. Le don que

saint Louis demanda et n'obtint pas, je l'eus: «le don des larmes».

Don puissant, très fécond. Tous ceux que j'ai pleurés, peuples et

dieux, revivaient. Cette magie naïve avait une efficacité d'évocation

presque infaillible. On avait par exemple épelé, déchiffré l'Égypte,

fouillé ses tombes, non retrouvé son âme. Le climat pour les uns, pour

d'autres tels symboles de subtilité vaine, c'était l'explication. Moi

je l'ai prise au coeur d'Isis, dans les douleurs du peuple, l'éternel

deuil et l'éternelle blessure de la famille du fellah, dans sa vie

incertaine, dans les captivités, les razzias d'Afrique, le grand

commerce d'hommes, de Nubie en Syrie. L'homme enlevé au loin, lié aux

durs travaux, l'_homme fait arbre_ ou attaché à l'arbre, cloué,

mutilé, démembré, c'est l'universelle Passion de tant de dieux

(Osiris, Adonis, Iacchus, Atys, etc.). Que de Christs, et que de

Calvaires! que de complaintes funèbres! Que de pleurs sur tout le

chemin (Voy. la petite _Bible_, 1864).

Je n'ai eu nul autre art en 1833. Une larme, une seule jetée aux

fondements de l'église gothique, suffit pour l'évoquer. Quelque chose

en jaillit d'humain, le sang de la légende, et, par ce jet puissant,

tout monta vers le ciel. Du dedans au dehors, tout ressortit en

fleurs,--de pierre? non, mais des fleurs de vie.--Les sculpter?

approcher le fer et le ciseau? j'en aurais eu horreur et j'aurais cru

en voir sortir du sang!

Voulez-vous bien savoir pourquoi j'étais si tendre pour ces dieux?

c'est qu'ils meurent. Tous à leur tour s'en vont. Chacun, tout comme

nous, ayant reçu un peu l'eau lustrale et les pleurs, descend aux

pyramides, aux hypogées, aux catacombes. Hélas! qu'en revient-il?

Qu'_après trois jours_ (chacun de trois mille ans), un léger souffle

en puisse reparaître, je ne le nierai pas. L'âme Indienne n'est pas

absente de la terre; elle y revient par la tendresse qu'elle eut pour

toute vie. L'Égypte a eu en ce monde toujours un bel écho dans l'amour

de la mort et l'espoir d'immortalité. La fine âme Chrétienne, en ses

suavités, ne peut jamais sans doute s'exhaler sans retour. Sa légende

a péri, mais ce n'est pas assez. Il lui faut dépouiller la terrible

injustice (la Grâce, l'Arbitraire), qui est le noeud, le coeur, le

vrai fond de son dogme. C'est dur, mais il lui faut mourir en cela

même, accepter franchement sa pénitence, sa purification, et

l'expiation de la mort.

* * * * *

Des sages me disaient: «Ce n'est pas sans danger de vivre à ce

point-là dans cette intimité de l'autre monde. Tous les morts sont si

bons! Toutes ces figures pacifiées et devenues si douces, ont des

puissances étranges de fantastique illusion. Vous allez parmi elles

prendre d'étranges rêves et qui sait? des attachements. Qui vit trop

là, en devient blême. On risque d'y trouver la blanche Fiancée, si

pâle et si charmante, qui boit le sang de votre coeur! Faites au moins

comme Énée, qui ne s'y aventure que l'épée à la main pour chasser ces

images, ne pas être pris de trop près (_ferro diverberat umbras_).»

L'épée! triste conseil. Quoi! j'aurais durement, quand ces images

aimées venaient à moi pour vivre, moi je les aurais écartées! Quelle

funeste sagesse!... Oh! que les philosophes ignorent parfaitement le

vrai fond de l'artiste, le talisman secret qui fait la force de

l'histoire, lui permet de passer, repasser à travers les morts!

Sachez donc, ignorants, que, sans épée, sans armes, sans quereller ces

âmes confiantes qui réclament la résurrection, l'art, en les

accueillant, en leur rendant le souffle, l'art pourtant garde en lui

sa lucidité tout entière. Je ne dis nullement l'_ironie_ où beaucoup

ont mis le fond de l'art, mais la forte dualité qui fait qu'en les

aimant, il n'en voit pas moins bien ce qu'elles sont, «que ce sont des

morts».

Les plus grands artistes du monde, les génies qui si tendrement

regardent la nature, me permettront ici une bien humble comparaison.

Avez-vous vu parfois le sérieux touchant de la jeune enfant,

innocente, et cependant émue de sa maternité future, qui berce

l'oeuvre de ses mains, de son baiser l'anime, lui dit du coeur: Ma

fille!... Si tous y touchez durement, elle se trouble et elle crie. Et

cela n'empêche pas qu'au fond elle ne sache quel est cet être qu'elle

anime, fait parler, raisonner, vivifie de son âme.

Petite image et grande chose. Voilà justement l'art en sa conception.

Telle est sa condition essentielle de fécondité. C'est l'amour, mais

c'est le sourire. C'est ce sourire aimant qui crée.

Si le sourire est dépassé, si l'ironie commence, la dure critique et

la logique, alors la vie a froid, se retire, se contracte, et l'on ne

produit rien du tout. Les faibles, les stériles, qui, en voulant

produire, mêlent à leur triste enfant des _quoique_, des _nisi_, ces

graves imbéciles ignorent qu'au froid milieu nulle vie ne surgira; de

leur néant glacé sortira... le néant.

La mort peut apparaître au moment de l'amour, dans l'élan créateur.

Mais que ce soit alors dans l'infinie tendresse, les larmes et la

pitié (c'est de l'amour encore). Aux moments très émus où je couvai,

refis la vie de l'Église chrétienne, j'énonçai sans détour la sentence

de sa mort prochaine, j'en étais attendri. La récréant par l'art, je

dis à la malade ce que demande à Dieu Ézéchias. Rien de plus.

Conclure que je suis catholique! quoi de plus insensé! Le croyant ne

dit pas cet office des morts sur un agonisant qu'il croit être

éternel.

* * * * *

Ces deux volumes réussirent et furent acceptés du public. J'avais posé

le premier la France comme une personne. Moins exclusif que Thierry,

et subordonnant les races, j'avais marqué fortement le principe

géographique des influences locales, et, d'autre part, le travail

général de la nation qui se crée, se fait elle-même. J'avais dans mon

aveugle élan pour le gothique, fait germer du sang la pierre, et

l'Église fleurir, monter comme la fleur des légendes. Cela plut. Moins

à moi. Il y avait une grande flamme. J'y trouvai trop de subtil, trop

d'esprit, trop de système.

Quatre ans entiers s'écoulèrent avant le troisième volume (qui

commence vers 1300). En le préparant j'essayai de m'étendre, de

m'approfondir, d'être plus _humain_, plus simple. Je m'assis pour

quelque temps dans la maison de Luther, recueillant ses propos de

table, tant de paroles mâles et fortes, touchantes, qui échappaient à

ce bonhomme héroïque (1834). Mais rien ne me servit plus que le livre

de Grimm, ses _Antiquités du droit allemand_. Livre bien difficile,

où, dans tous les dialectes, tous les âges de cette langue, sont

exposés les symboles, les formules dont les Allemagnes si diverses ont

consacré les grands actes de la vie humaine (naissance, mariage et

mort, testament, vente, hommage, etc.). Je raconterai un jour la

passion incroyable avec laquelle j'entrepris de comprendre et traduire

ce livre. Je ne m'y renfermai pas. De nation à nation, j'allai

ramassant partout, j'allai de l'Indus à l'Irlande, des Védas et de

Zoroastre jusqu'à nous, thésaurisant ces formules primitives où

l'humanité révèle si naïvement tant de choses intimes et profondes

(1837).

Cela me fit un autre homme. Une transformation étrange s'opéra en moi;

il me semblait que, jusque-là âpre et subtil, j'étais vieux, et que

peu à peu, sous l'influence de la jeune humanité, moi aussi je

devenais jeune. Rafraîchi de ces eaux vives, mon coeur fut un jardin

de fleurs, comme dans la rosée du matin. Oh! l'aurore! oh! la douce

enfance! oh! bonne nature naturelle! quelle santé cela fit en moi,

après les desséchements de ma subtilité mystique! comme elle m'apparut

maigre, cette poésie byzantine, malade et stérile, étique! Je la

ménageais encore. Mais qu'elle me semblait pauvre en présence de

l'humanité! Je la possédais, celle-ci, je la tenais, je l'embrassais

et dans le détail si riche de sa variété sans bornes (feuillue comme

les forêts de l'Inde où chaque arbre est une forêt) et, en regardant

de haut, je voyais son harmonie douce, clémente, qui n'étouffe rien;

je saisissais le divin de son adorable unité.

Si richement abreuvé, alimenté de la nature, augmentant dans ma

substance, j'eus un immense accroissement de solidité dans mon art, et

(le dirai-je? mais c'est vrai) un accroissement de bonté,

l'insouciance, l'ignorance absolue des concurrences, par suite une

vaste sympathie pour l'homme (que je ne voyais guère), pour la

société, le monde (que je ne fréquentais jamais).

J'avais la sécurité d'un corps devenu ferme et fort où la bonne

nourriture a changé et remplacé par atome et molécule tout ce qui fut

faible d'abord. Je n'étais pas même effleuré des malveillances

doctrinaires. Non moins indifférent étais-je aux embûches des

catholiques. Tout ce que j'accumulais (sans y songer, sans le

vouloir), ces faits certains, innombrables, ces montagnes de vérité

qui, dans mon travail persistant, montaient, s'exhaussaient chaque

jour, tout cela se trouvait contre eux. Nul d'entre eux n'eût pu

deviner la solide, la profonde base que j'y trouvais, telle que je

n'avais ni besoin, ni idée de polémique. Ma force me faisait ma paix.

Il leur eût fallu dix mille ans pour comprendre que ce qui leur

semblait faiblesse, le doux _sens humain_, pacifique, qui allait

croissant en moi, était justement ma force et ce qui m'éloignait

d'eux[3].

[Note 3: Comme ils odorent très bien la mort, les moments où l'âme

blessée peut mollir, au moment où j'avais fait une perte sensible de

famille, un d'eux, séduisant et fin, vint me voir et me tâta. Je fus

surpris, confondu de l'idée qu'il eût pu croire avoir quelque prise

sur moi, qu'il dît qu'on pouvait s'entendre, ayant entre soi des

nuances, etc. Je lui dis ces propres paroles: «Monseigneur, avez-vous

été parfois sur la mer de glace?--Oui.--Vous avez vu telle fente, sur

laquelle d'un bord à l'autre on peut parler, converser?--Oui.--Mais

vous n'avez pas vu que cette fente est un abîme... Et telle,

Monseigneur, si profonde, qu'à travers la glace et la terre, elle

descend sans que jamais on en ait trouvé le fond. Elle va jusqu'au

centre du globe, s'en va traversant le globe, et se perd dans

l'infini.»]

Les salons demi-catholiques, bâtards, dans la fade atmosphère des amis

de Chateaubriand, auraient été pour moi peut-être un piège plus

dangereux. Le bon et aimable Ballanche, puis M. de Lamartine,

plusieurs fois voulurent me conduire à l'Abbaye-aux-Bois. Je sentais

parfaitement qu'un tel milieu, où tout était ménagement, convenance,

m'aurait trop civilisé. Je n'avais qu'une seule force, ma virginité

sauvage d'opinion, et la libre allure d'un art à moi et nouveau. Il

eût bien fallu s'arranger, se faire plus modéré, plus sage qu'il ne

me convenait de l'être. Les salons ont été pour moi dès ce moment très

hostiles. Doctrinaires et catholiques m'y ont constamment fait la

guerre, m'attaquant peu dans le détail, me louant pour me détruire et

m'ôter toute autorité: «C'est un écrivain, un poète, un homme

d'imagination.» Cela commença au moment où le premier, sortant

l'histoire du vague dont ils se contentaient, je la fondai sur les

actes, les manuscrits, l'enquête immense de mille documents variés.

Aucun historien que je sache, avant mon troisième volume (chose facile

à vérifier), n'avait fait usage des pièces inédites. Cela commença par

l'emploi que je fis, dans mon histoire, du mystérieux registre de

l'_Interrogatoire du Temple_, enfermé quatre cents ans, caché, muré,

interdit sous les peines les plus graves au Trésor de la Cathédrale,

que les Harlay en tirèrent, qui vint à Saint-Germain-des-Prés, puis à

la Bibliothèque. La Chronique, alors inédite, de Duguesclin m'aida

aussi. L'énorme dépôt des Archives me fournissait une foule d'actes à

l'appui de ces manuscrits, et pour bien d'autres sujets. C'est la

première fois que l'histoire eut une base si sérieuse (1837).

Que serais-je devenu, dans ce quatorzième siècle, si, m'attachant aux

procédés de mes prédécesseurs les plus illustres, je m'étais fait le

docile interprète de la narration du temps, son traducteur servile?

Entrant aux siècles riches en actes et en pièces authentiques,

l'histoire devient majeure, maîtresse de la chronique qu'elle domine,

épure et juge. Armée de documents certains qu'ignora cette chronique,

l'histoire, pour ainsi dire, la tient sur ses genoux comme un petit

enfant dont elle écoute volontiers le babil, mais qu'il lui faut

souvent reprendre et démentir.

Un exemple suffit pour me faire bien comprendre, celui que j'indiquais

plus haut. Dans l'agréable histoire où M. de Barante suit si

fidèlement, pas à pas, nos conteurs, Froissart, etc., il semble qu'il

ne peut pas beaucoup se tromper en s'attachant à ces contemporains.

Puis en voyant les actes, les documents divers, alors si dispersés,

aujourd'hui réunis, on reconnaît que la chronique méconnut, ignora les

grands aspects du temps. C'est un siècle déjà financier et légiste

sous forme féodale. C'est souvent Pathelin sous le masque d'Arthur.

L'avènement de l'or, du juif, le tissage des Flandres, le dominant

commerce des laines en Angleterre et en Flandre, c'est ce qui permit

aux Anglais de vaincre par des troupes régulières, en partie

mercenaires, soldées. La révolution _économique_ rendit seule

possible la révolution _militaire_, qui, par le rude échec de la

chevalerie féodale, prépara, amena la révolution _politique_. Les

tournois de Froissart, Monstrelet et la Toison d'or sont peu dans tout

cela. C'est le petit côté.

À partir de ce temps (1837) j'ai donné, de volume en volume,

l'indication, et souvent des extraits de manuscrits dont je signalai

l'importance et qu'on a publiés plus tard.

Avec de tels appuis, supérieurs à toute chronique, l'histoire va grave

et forte, avec autorité. Mais indépendamment de ces instruments

propres, les actes et les pièces, des secours infinis lui arrivent de

toutes parts.--Littérature et art, commerce, mille révélations

indirectes lui viennent et de profil lui éclairent le récit

central.--Elle entre dans un positif assuré par les divers contrôles

que donnent toutes ces formes diverses de notre activité.

Ici encore je suis obligé de le dire, j'étais seul.--On ne donnait

guère que l'histoire politique, les actes de gouvernement, quelque peu

des institutions. On ne tenait nul compte de ce qui accompagne,

explique, fonde en partie cette histoire politique, les circonstances

sociales, économiques, industrielles, celles de la littérature et de

l'idée.

Ce troisième volume (1300-1400) prend un siècle par tous ces aspects.

Il n'est pas sans défauts. Il ne dit pas comment 1300 a été

l'expiation de 1200, comment Boniface VIII a payé pour Innocent III.

Il est sévère et trop pour les légistes, pour les hommes intrépides,

qui souffletèrent l'idole par la main albigeoise du vaillant Nogaret.

Mais il est, ce volume, neuf et fort, en tirant l'histoire surtout de

la _Révolution économique_, de l'avènement de l'or, du juif et de

Satan (roi des trésors cachés). Il donne fortement le caractère très

_mercantile_ du temps.

Comment l'Angleterre et la Flandre furent mariées par la laine et le

drap, comment l'Angleterre but la Flandre, s'imprégna d'elle, attirant

à tout prix les tisserands chassés par les brutalités de la maison de

Bourgogne: c'est le grand fait. L'Angleterre enrichie nous bat à

Crécy, Poitiers et Azincourt, par des troupes réglées, qui enterrent

la chevalerie. Grande révolution sociale.

La peste noire, la danse de Saint-Gui, les flagellants, et le sabbat,

ces carnavals du désespoir, poussent le peuple, abandonné, sans chef,

à agir pour lui-même. Le génie de la France en son Danton d'alors.

Marcel, en son Paris, ses États généraux, éclate inattendu dans sa

constitution, admirable de précocité,--ajournée, effacée par la petite

sagesse négative de Charles V. Rien n'est guéri. Aggravé, au

contraire, le mal arrive à son haut paroxysme, la furieuse folie de

Charles VI.

* * * * *

J'ai défini l'histoire _Résurrection_. Si cela fut jamais, c'est au

quatrième volume (le _Charles VI_). Peut-être, en vérité, c'est trop. Ce

fut fait d'un jet de douleur, avec l'emportement de cette âme d'alors,

sauvage, charnelle et violente, cruelle et tendre, furieuse. Comme dans

la _Sorcière_, plusieurs endroits sont diaboliques. Les morts y

dansent,--non pour rire comme dans les ironies d'Holbein,--mais dans une

douloureuse frénésie que l'on partage, qu'on gagne presque à regarder.

Cela tournoie d'une vitesse étonnante, d'une fuite terrible. Et l'on ne

respire pas. Point de halte, nulle diversion. Partout la continuité

d'une basse, émue, profonde; dessous, je ne sais quoi roule, un sourd

tonnerre du coeur.

À travers tant de sombres choses, on tombe à une grande lumière,--la

mort qui trône au Louvre,--dans un Paris désert, la mort réelle de la

France sous la figure de l'Anglais, de Lancastre. Le roi des prêtres

Henri, damné pharisien, nous dit: «que nous n'avons péri qu'à cause de

nos péchés».

Je ne lui réponds pas; que ce soient les Anglais qui lui répondent

eux-mêmes.

Ils disent qu'avant Azincourt, chaque Anglais avisa à son salut, se

confessa; les Français s'embrassèrent, se pardonnèrent et oublièrent

leurs haines.

Ils disent qu'en Espagne où Français, Anglais guerroyaient, ceux-ci

mourant de faim, les Français les nourrirent.--Je m'en tiens à cela:

c'est le parti de Dieu.

La plus grande légende de nos temps va venir. On la voit dans un germe

effrayant surgir vers 1360, et rayonner sublime, charmante,

attendrissante, en 1430 (3e et 5e volumes).

On avait entrevu la ville et les communes. Mais la campagne? qui la

sait avant le quatorzième siècle? Ce grand monde de ténèbres, ces

masses innombrables, ignorées, cela perce un matin. Dans le tome

troisième (d'érudition surtout), je n'étais pas en garde, ne

m'attendais à rien, quand la figure de _Jacques_, dressée sur le

sillon, me barra le chemin; figure monstrueuse et terrible. Une

contraction du coeur convulsive eut lieu en moi... Grand Dieu! c'est

là mon père? l'homme du moyen âge?... «Oui... Voilà comme on m'a fait!

Voilà mille ans de douleurs!...» Ces douleurs, à l'instant je les

sentis qui remontaient en moi du fond des temps... C'était lui, c'est

moi (même âme et même personne) qui avions souffert tout cela... De

ces mille ans, une larme me vint, brûlante, pesante comme un monde,

qui a percé la page. Nul (ami, ennemi) n'y passa sans pleurer.

L'aspect était terrible, et la voix était douce. Ma douleur s'en

accrut. Sous ce masque effrayant était une âme humaine. Mystère

profond, cruel. On ne le comprend pas sans remonter un peu.

Saint François, un enfant qui ne sait ce qu'il dit, et n'en parle que

mieux, dit à ceux qui demandent quel est l'auteur de l'_Imitatio_:

«L'auteur, c'est le Saint-Esprit.»

«Le Saint-Esprit, dit Joachim de Flore, c'est celui _dont le règne

arrive, après le règne de Jésus_.»

C'est l'esprit d'union, d'amour, enfin sorti de l'étouffement de la

légende. Les libres associations de confréries, de communes, furent la

plupart sous cette invocation. Tel fut, en 1200, à l'époque

albigeoise, le culte et des communes, et des chevaliers du Midi, culte

d'esprit nouveau que l'Église noya dans des torrents de sang.

L'Esprit, faible colombe, semble périr alors, s'évanouir. Il est dès

ce moment dans l'air, et se respirera partout.

Même en ce petit livre, monastique et dévot, de l'_Imitatio_, vous

trouvez des passages d'absolue solitude où manifestement l'Esprit

remplace tout, où l'on ne voit plus rien, ni prêtre ni Église. Si l'on

entend ses voix intérieures aux couvents, combien plus aux forêts,

dans la libre Église sans bornes!--L'Esprit, du fond des chênes,

parlait quand Jeanne d'Arc l'entendit, tressaillit, dit tendrement:

«Mes voix!»

Voix saintes, voix de la conscience, qu'elle porte avec elle aux

batailles, aux prisons, contre l'Anglais, contre l'Église. Là le monde

est changé. À la résignation passive du chrétien (si utile aux

tyrans), succède l'héroïque tendresse qui prend à coeur nos maux, qui

veut mettre ici bas la justice de Dieu, qui agit, qui combat, qui

sauve et qui guérit.

Qui a fait ce miracle, contraire à l'Évangile? un amour supérieur,

l'_amour dans l'action_, l'amour jusqu'à la mort, «la pitié qui estoit

au royaume de France».

Le spectacle est divin lorsque sur l'échafaud, l'enfant, abandonnée et

seule, contre le prêtre-roi, la meurtrière Église, maintient en

pleines flammes son Église intérieure, et s'envole en disant: «Mes

voix!»

Ce point est un de ceux où je dois observer combien mon histoire,

accusée si légèrement «de poésie, de passion», a gardé au contraire la

fermeté et la lucidité, même aux sujets touchants où il serait

peut-être excusable de s'aveugler. Tous ont flotté ici, vu, à travers

les larmes, la flamme du bûcher. Ému sans doute aussi, j'ai vu clair

cependant et j'ai remarqué deux choses:

1º L'innocente héroïne a fait, sans s'en douter, bien plus que

délivrer la France, elle a délivré l'avenir en posant le type nouveau,

contraire à la passivité chrétienne. Le moderne héros, _c'est le héros

de l'action_. La funeste doctrine, que notre ami Renan a trop louée

encore, la liberté passive, intérieure, occupée de son propre salut,

qui livre au Mal le monde, l'abandonne au Tyran, cette doctrine expire

au bûcher de Rouen, et sous forme mystique s'entrevoit la Révolution.

2º J'ai dans ce grand récit pratiqué et montré une chose nouvelle,

dont les jeunes pourront profiter: c'est que la _méthode historique_

est souvent l'opposé de l'_art proprement littéraire_.--L'écrivain

occupé d'augmenter les effets, de mettre les choses en saillie,

presque toujours aime à surprendre, à saisir le lecteur, à lui faire

crier: «Ah!»; il est heureux si le fait naturel apparaît un

miracle.--Tout au contraire l'historien a pour spéciale mission

d'expliquer ce qui paraît miracle, de l'entourer des précédents, des

circonstances qui l'amènent, de le ramener à la nature. Ici, je dois

le dire, j'y ai eu du mérite. En admirant, aimant cette personnalité

sublime, j'ai montré à quel point elle était naturelle.

Le sublime n'est point hors nature; c'est au contraire le point où la

nature est le plus elle-même, en sa hauteur, profondeur naturelle. Aux

quatorzième et quinzième siècles, dans l'excès des misères, dans ces

extrémités terribles, le coeur grandit. La foule est un héros. Il y

eut dans ces temps nombre de Jeanne d'Arc, au moins pour

l'intrépidité. J'en rencontre beaucoup sur ma route: exemple, ce

paysan du quatorzième siècle, le Grand Ferré; exemple, au quinzième,

Jeanne Hachette qui défend et sauve Beauvais. Ces figures de héros

naïfs m'apparaissent souvent de profil dans les histoires de nos

communes.

J'ai dit tout simplement les choses. Du moment que les Anglais

perdirent leur grand soutien, le duc de Bourgogne, ils furent très

faibles. Au contraire, les Français ralliant les forces armées,

aguerries du Midi, se trouvèrent extrêmement forts. Mais cela n'avait

pas d'accord. La personnalité charmante de cette jeune paysanne, d'un

coeur tendre, ému, gai (l'héroïque gaieté éclate dans toutes ses

réponses), fut un centre et réunit tout. Elle agit justement parce

qu'elle n'avait nul art, nulle thaumaturgie, point de féerie, point de

miracle. Tout son charme est l'humanité. Il n'a pas d'ailes, ce pauvre

ange; il est peuple, il est faible, il est nous, il est tout le monde.

* * * * *

Dans les galeries solitaires des Archives où j'errai vingt années,

dans ce profond silence, des murmures cependant venaient à mon

oreille. Les souffrances lointaines de tant d'âmes étouffées dans ces

vieux âges se plaignaient à voix basse. L'austère réalité réclamait

contre l'art, et lui disait parfois des choses amères: «À quoi

t'amuses-tu? Es-tu un Walter Scott pour conter longuement le détail

pittoresque, les grasses tables de Philippe-le-Bon, le vain voeu du

Faisan? Sais-tu que nos martyrs depuis quatre cents ans t'attendent?

Sais-tu que les vaillants de Courtrai, de Rosebecque, n'ont pas le

monument que leur devait l'histoire?» Les chroniqueurs gagés, le

chapelain Froissart, le bavard Monstrelet ne leur suffisent pas.

C'est dans la ferme foi, l'espoir en la justice qu'ils ont donné leur

vie. Ils auraient droit de dire: «Histoire! compte avec nous. Tes

créanciers te somment! Nous avons accepté la mort pour une ligne de

toi.»

Que leur devais-je? raconter leurs combats, me placer dans leurs

rangs, me mettre de moitié aux victoires, aux défaites? Ce n'était pas

assez. Pendant les dix années de persévérance acharnée où je refis la

lutte des Communes du Nord, j'entrepris beaucoup plus. Je repris tout

de fond en comble pour leur rendre leur vie, leurs arts, surtout leur

droit.

Le droit d'abord qu'avaient sur la contrée, ces villes, c'était le

plus sacré des droits, d'avoir fait la terre même, de l'avoir prise

sur les eaux, d'avoir par les canaux fait la vie, la défense, la

circulation du pays. Elles firent et créèrent. Leurs maîtres ont

détruit. Ce monde si vivant alors, qu'il est pâle aujourd'hui!

Qu'est-ce que la Belgique tout entière devant Gand, devant Bruges,

devant cette Liège d'alors, dont chacune lançait des armées?

Je plongeai dans le peuple. Pendant qu'Olivier de la Marche,

Chastellain, se prélassent aux repas de la Toison d'or, moi je sondai

les caves où fermenta la Flandre, ces masses de mystiques et vaillants

ouvriers. Leurs fortes Amitiés (ils nommaient ainsi la commune),

leurs _Franches Vérités_ (ils nommaient ainsi l'assemblée), je leur

refis tout pieusement; n'oubliant pas leurs cloches, et leur carillon

fraternel. Je remis dans sa tour mon grand ami de bronze, ce redouté

Roelandt, dont la voix solennelle, entendue de dix lieues, fit

trembler Jean-sans-Peur, Charles-le-Téméraire.

Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 1 / 10) · 第 1 / 37 段