carrière d'amant est une carrière d'oisif et de riche». La misère de
Christophe, sa chasse au pain quotidien, sa sobriété excessive, et sa
fièvre de création ne lui laissaient ni le temps, ni le goût de
songer au plaisir. Il n'y était pas seulement indifférent; par
réaction contre Paris, il s'était jeté dans une sorte d'ascétisme
moral. Il avait un besoin passionné de pureté, l'horreur de toute
souillure. Ce n'était pas qu'il fût à l'abri des passions. À
d'autres moments, il y avait été livré. Mais ces passions restaient
chastes, même quand il y cédait: car il n'y cherchait pas le plaisir,
mais le don absolu de soi et la plénitude de l'être. Et quand il
voyait qu'il s'était trompé, il les rejetait avec fureur. La luxure
n'était pas pour lui un péché comme les autres. C'était bien le
grand Péché, celui qui souille les sources de la vie. Tous ceux chez
qui le vieux fond chrétien n'a pas été totalement enseveli sous les
alluvions étrangères, tous ceux qui se sentent encore aujourd'hui les
fils des races vigoureuses, qui, au prix d'une discipline héroïque,
édifièrent la civilisation de l'Occident, n'ont pas de peine à le
comprendre. Christophe méprisait la société cosmopolite, dont le
plaisir était l'unique but, le _credo._--Certes, on fait bien de
chercher le bonheur, de le vouloir pour les hommes, de combattre les
déprimantes croyances pessimistes, amassées sur l'humanité par vingt
siècles de christianisme gothique. Mais c'est à condition que ce soit
une généreuse foi, qui veuille le bien des autres. Au lieu de cela, de
quoi s'agit-il? De l'égoïsme le plus piteux. Une poignée de
jouisseurs cherchent à «faire rendre» à leurs sens le maximum de
plaisirs avec le minimum de risques, en s'accommodant fort bien que les
autres en pâtissent.--Oui, sans doute, on connaît leur socialisme de
salon!... Mais est-ce qu'ils ne sont pas les premiers à savoir que
leurs doctrines voluptueuses ne valent que pour le peuple des «gras»,
pour une «élite» à l'engrais, et que pour les pauvres, c'est un
poison?...
«La carrière du plaisir est une carrière de riches.»
Christophe n'était point riche, ni fait pour le devenir. Quand il
venait de gagner quelque argent, il se hâtait de le dépenser aussitôt
en musique; il se privait de nourriture pour aller au concert. Il
prenait des dernières places, tout en haut du théâtre du Châtelet;
et il se remplissait de musique: elle lui tenait lieu de souper et de
maitresse. Il avait une telle faim de bonheur et tant d'aptitude à en
jouir que les imperfections de l'orchestre ne parvenaient pas à le
troubler; il restait, deux ou trois heures, engourdi dans un état de
béatitude, sans que les fautes de goût et les fausses notes
provoquassent en lui autre chose qu'un sourire indulgent: il avait
laissé sa critique à la porte; il venait pour aimer et non pas pour
juger. Autour de lui, le public s'abandonnait, comme lui, immobile, les
yeux à demi-clos, au grand torrent de rêves. Christophe avait la
vision d'un peuple tapi dans l'ombre, ramassé sur lui-même, comme un
énorme chat, couvant des hallucinations de volupté et de carnage. Dans
les demi-ténèbres épaisses et dorées, se modelaient mystérieusement
certaines figures, dont le charme inconnu et l'extase muette attiraient
les regards et le cœur de Christophe; il s'attachait à elles; il
écoutait en elles; il finissait par s'assimiler corps et âme avec
elles. Il arrivait qu'une d'elles s'en aperçût, et qu'il se tissât
entre eux deux, pendant la durée du concert, une de ces sympathies
obscures, qui vont jusqu'au plus profond de l'être, sans qu'il en reste
rien, une fois le concert fini et le courant rompu qui unissait les
âmes. C'est un état que connaissent bien ceux qui aiment la musique,
surtout quand ils sont jeunes et se donnent le plus: l'essence de la
musique est tellement l'amour qu'on ne la goûte complètement que si on
la goûte en un autre; et au concert on cherche instinctivement des
yeux, au milieu de la foule, un ami avec qui partager une joie trop
grande pour soi seul.
Parmi ces amis d'une heure, dont Christophe faisait choix, afin de
savourer mieux la douceur de la musique, une figure l'attirait, qu'il
revoyait, à chaque concert. C'était une petite grisette, qui devait
adorer la musique, sans rien y comprendre. Elle avait un profil de
petite bête, un petit nez droit, dépassant à peine la ligne de la
bouche légèrement avancée et du menton délicat, des sourcils fins et
levés, des yeux clairs: un de ces minois insouciants, sous le voile
desquels on sent de la joie, du rire, enveloppés d'une paix
indifférente. Ces fillettes vicieuses, ces gamines ouvrières,
reflètent peut-être le plus de la sérénité disparue, celle des
statues antiques et des figures de Raphaël. Ce n'est là qu'un instant
dans leur vie, le premier éveil du plaisir; la flétrissure est proche.
Mais elles ont vécu du moins une jolie heure.
Christophe se délectait à la regarder: une gentille figure lui faisait
du bien au cœur; il savait en jouir sans la désirer; il y puisait de
la joie, de la force, de l'apaisement,--oui, presque de la vertu.
Elle,--cela va sans dire,--avait vite remarqué qu'il la regardait; et
il s'était établi entre eux, sans y penser, un courant magnétique. Et
comme ils se retrouvaient, à peu près aux mêmes places, à presque
tous les concerts, ils n'avaient pas tardé à connaître leurs goûts.
À certains passages, ils échangeaient un regard d'intelligence;
lorsqu'elle aimait particulièrement une phrase, elle tirait
légèrement la langue, comme pour se lécher les lèvres; ou, pour
montrer qu'elle ne trouvait pas cela bon, elle avançait
dédaigneusement son gentil museau. Il se mêlait à ces petites mines
un peu de ce cabotinage innocent, dont presque aucun être ne peut se
dégager quand il se sait observé. Elle voulait se donner parfois,
pendant les morceaux sérieux, une expression grave; et, tournée de
profil, l'air absorbé, et la joue souriante, du coin de l'œil elle
regardait s'il la regardait. Ils étaient devenus très bons amis, sans
s'être jamais dit un mot, et sans avoir même essayé--(Christophe tout
au moins)--de se rencontrer à la sortie.
Le hasard fit enfin qu'à un concert du soir, ils se trouvèrent placés
l'un à côté de l'autre. Après un instant d'hésitation souriante,
ils se mirent à causer amicalement. Elle avait une voix charmante, et
disait beaucoup de bêtises sur la musique: car elle n'y connaissait
rien, et voulait avoir l'air de s'y connaître; mais elle l'aimait
passionnément. Elle aimait la pire et la meilleure, Massenet et Wagner;
il n'y avait que la médiocre qui l'ennuyât. La musique était une
volupté pour elle; elle la buvait par tous les pores de son corps,
comme Danaé la pluie d'or. Le prélude de _Tristan_ lui donnait la
petite mort; et elle jouissait de se sentir emportée, comme une proie
dans la bataille, par la _Symphonie Héroïque._ Elle apprit à
Christophe que Beethoven était sourd-muet, et que, malgré cela, si
elle l'avait connu, elle l'aurait bien aimé, quoiqu'il fût joliment
laid. Christophe protesta que Beethoven n'était pas si laid; alors, ils
discutèrent sur la beauté et sur la laideur; et elle convint que tout
dépendait des goûts; ce qui était beau pour l'un ne l'était pas pour
l'autre: «on n'était pas le louis d'or, on ne pouvait pas plaire à
tout le monde».--Il aimait mieux qu'elle ne parlât point: il
l'entendait bien mieux. Pendant la _Mort d'Ysolde_, elle lui tendit sa
main; sa main était toute moite; il la garda dans la sienne jusqu'à la
fin du morceau; ils sentaient, à travers leurs doigts entrelacés,
couler le flot de la symphonie.
Ils sortirent ensemble; il était près de minuit. Ils remontèrent, en
causant, vers le quartier Latin; elle lui avait pris le bras, et il la
reconduisit chez elle; mais arrivés à la porte, comme elle se
disposait à lui montrer le chemin, il la quitta, sans prendre garde à
ses yeux engageants. Sur le moment, elle fut stupéfaite, puis furieuse;
puis, elle se tordit de rire, en pensant à sa sottise; puis, rentrée
dans sa chambre et se déshabillant, elle fut de nouveau agacée, et
finalement pleura en silence. Quand elle le revit au concert, elle
voulut se montrer piquée, indifférente, un peu cassante. Mais il
était si bon enfant que sa résolution ne tint pas. Ils se remirent à
causer; seulement, elle gardait avec lui maintenant une réserve. Il lui
parlait cordialement, mais avec une grande politesse, et de choses
sérieuses, de belles choses, de la musique qu'ils entendaient et de ce
que cela signifiait pour lui. Elle l'écoutait attentivement, et
tâchait de penser comme lui. Le sens de ses paroles lui échappait
souvent; mais elle y croyait quand même. Elle avait pour Christophe un
respect reconnaissant, qu'elle lui montrait à peine. D'un accord
tacite, ils ne se parlaient qu'au concert. Il la rencontra une fois au
milieu d'étudiants. Ils se saluèrent gravement. À personne elle ne
parlait de lui. Il y avait dans le fond de son âme une petite province
sacrée, quelque chose de beau, de pur, de consolant.
Ainsi, Christophe commençait à exercer par sa seule présence, parle
seul fait qu'il existait, une influence apaisante. Partout où il
passait, il laissait inconsciemment une trace de sa lumière
intérieure. Il était le dernier à s'en douter. Il y avait près de
lui, dans sa maison, des gens qu'il n'avait jamais vus, et qui, sans
s'en douter eux-mêmes, subissaient peu à peu son rayonnement
bienfaisant.
Depuis plusieurs semaines, Christophe n'avait plus d'argent pour aller
au concert, même en faisant carême; et, dans sa chambre sous les
toits, maintenant que l'hiver venait, il se sentait transi; il ne
pouvait rester immobile à sa table. Alors il descendait, et marchait
dans Paris, afin de se réchauffer. Il avait la faculté d'oublier par
instants la ville grouillante qui l'entourait, et de se sauver dans
l'infini du temps. Il lui suffisait de voir au-dessus de la rue
tumultueuse la lune morte et glacée, suspendue dans le gouffre du ciel,
ou le disque du soleil, roulant dans le brouillard blanc, pour que le
bruit de la rue s'effaçât, pour que Paris s'enfonçât dans le vide
sans bornes, pour que toute cette vie ne lui apparût plus que comme le
fantôme d'une vie qui avait été, il y avait longtemps, longtemps,...
il y avait des siècles... Le moindre petit signe, imperceptible au
commun des hommes, de la grande vie sauvage de la nature, que recouvre
tant bien que mal la livrée de la civilisation, suffisait à la faire
surgir tout entière à ses yeux. L'herbe qui poussait entre les pavés,
le renouveau d'un arbre étranglé dans son carcan de fonte, sans air et
sans terre, sur un boulevard aride; un chien, un oiseau qui passaient,
derniers vestiges de la faune qui remplissait l'univers primitif, et que
l'homme a détruite; une nuée de moucherons; l'épidémie invisible qui
dévorait un quartier:--c'était assez pour que, dans l'asphyxie de
cette serre-chaude humaine, le souffle de l'Esprit de la Terre vînt le
frapper au visage et fouetter son énergie.
Dans ces longues promenades, à jeun souvent, et n'ayant pas causé, de
plusieurs jours, avec qui que ce fût, il rêvait intarissablement. Les
privations et le silence surexcitaient cette disposition morbide. La
nuit, il avait des sommeils pénibles, des rêves fatigants: sans cesse,
il revoyait la vieille maison, la chambre où il avait vécu, enfant; il
était poursuivi par des obsessions musicales. Le jour, il conversait
avec ses êtres intérieurs et avec ceux qu'il aimait, les absents et
les morts.
Une après-midi de décembre humide, que le givre couvrait les pelouses
raidies, que les toits des maisons et les dômes gris se diluaient dans
le brouillard, et que les arbres, aux branches nues, grêles et
tourmentées, dans la vapeur qui les noyait, semblaient des
végétations marines au fond e l'Océan,--Christophe, qui, depuis la
veille, se sentait frissonnant et ne parvenait point à se réchauffer,
entra au Louvre, qu'il connaissait à peine.
Il n'était pas, jusque-là, très touché par la peinture. Il était
trop absorbé par l'univers intérieur pour bien saisir le monde des
couleurs et des formes. Elles n'agissaient sur lui que par leurs
résonances musicales, qui ne lui en apportaient qu'un écho déformé.
Sans doute, son instinct percevait obscurément les lois identiques, qui
président à l'harmonie des formes visuelles comme des formes sonores,
et les nappes profondes de l'âme, d'où sourdent les deux fleuves de
couleurs et de sons, qui baignent les deux versants opposés de la vie.
Mais il ne connaissait que l'un des deux versants, et il était perdu
dans le royaume de l'œil. Ainsi, lui échappait le secret du charme le
plus exquis, le plus naturel peut-être, de la France au clair regard,
reine dans le monde de la lumière.
Eût-il été plus curieux de peinture, Christophe était trop Allemand
pour s'adapter aisément à une vision des choses aussi différente. Il
n'était pas de ces Allemands dernier-cri, qui renient la façon de
sentir germanique, et qui se persuadent qu'ils raffolent de
l'impressionnisme ou du dix-huitième siècle français,--quand,
d'aventure, ils n'ont pas la ferme assurance qu'ils les comprennent
mieux que les Français. Christophe était un barbare, peut-être; mais
il l'était franchement. Les petits culs roses de Boucher, les mentons
gras de Watteau, les bergers ennuyés et les bergères dodues, sanglées
dans leur corset, les âmes de crème fouettée, les vertueuses
œillades de Greuze, les chemises troussées de Fragonard, tout ce
poétique déculottage ne lui inspirait pas beaucoup plus d'intérêt
qu'un journal élégant et polisson. Il n'en entendait point la riche et
brillante harmonie; les rêves voluptueux, parfois mélancoliques, de
cette vieille civilisation, la plus raffinée de l'Europe, lui étaient
étrangers. Quant au dix-septième siècle français, il ne goûtait pas
plus sa dévotion cérémonieuse et ses portraits d'apparat; la réserve
un peu froide des plus graves entre ces maîtres, un certain gris de
l'âme répandu sur l'œuvre hautain de Nicolas Poussin et sur les
figures pâles de Philippe de Champaigne, éloignaient Christophe de
l'ancien art français. Et du nouveau, il ne connaissait rien. S'il
l'eût connu, il l'eût méconnu. Le seul peintre moderne, dont il eût,
en Allemagne, subi la fascination, Boecklinle Bâlois, ne l'avait point
préparé à voir l'art latin. Christophe gardait en lui le choc de ce
brutal génie, qui sentait la terre et les fauves relents du bestiaire
héroïque qu'il en avait fait sortir. Ses yeux, brûlés par la
lumière crue, habitués au bariolage frénétique de ce sauvage ivre,
avaient de la peine à se faire aux demi-teintes, aux harmonies
morcelées et moelleuses de l'art français.
Mais ce n'est pas impunément qu'on vit dans un monde étranger. On en
subit l'empreinte. On a beau se murer en soi: on s'aperçoit un jour
qu'il y a quelque chose de changé.
Il y avait quelque chose de changé dans Christophe, ce soir-là où il
errait par les salles du Louvre. Il était las, il avait froid, il avait
faim, il était seul. Autour de lui, l'ombre descendait dans les
galeries désertes, les formes endormies s'animaient. Christophe
passait, silencieux et glacé, au milieu des sphinx d'Égypte, des
monstres assyriens, des taureaux de Persépolis, des serpents gluants de
Palissy. Il se sentait dans une atmosphère de contes de fées; et dans
son cœur montait un émoi mystérieux; Le rêve de l'humanité
l'enveloppait,--les fleurs étranges de l'âme...
Dans le poudroiement doré des galeries de peinture, les jardins de
couleurs éclatantes et mûres, les prairies de tableaux, où l'air
manque, Christophe, fiévreux, au seuil de la maladie, eut un coup de
foudre.--Il allait, presque sans voir, étourdi par le besoin, par la
tiédeur des salles, et par cette orgie d'images: la tête lui tournait.
Arrivé au bout de la galerie du bord de l'eau, devant _le Bon
Samaritain_ de Rembrandt, il s'appuya des deux mains, pour ne pas
tomber, sur la rampe de fer qui entoure les tableaux, il ferma les yeux,
un instant. Quand il les rouvrit sur l'œuvre qui était en face de lui,
tout près de son visage, il fut fasciné...
Le jour s'éteignait. Le jour était lointain déjà, déjà mort. Le
soleil invisible s'effondrait dans la nuit. C'était l'heure magique où
les hallucinations sont sur le point de sortir de l'âme endolorie par
les travaux du jour, immobile, engourdie. Tout se tait, on n'entend que
le bruit des artères. On n'a plus la force de remuer, à peine de
respirer, on est triste et livré... Un immense besoin de s'abandonner
dans les bras d'un ami... On implore le miracle, on sent qu'il va
venir... Il vient! Dans le crépuscule un flot d'or flamboie, rejaillit
sur le mur, sur l'épaule de l'homme qui porte le mourant, baigne ces
humbles objets et ces êtres médiocres, et tout prend une douceur, une
gloire divine. C'est Dieu même, qui étreint dans ses bras terribles et
tendres ces misérables, faibles, laids, pauvres, sales, ce valet
pouilleux, aux bas sur les talons, ces visages difformes, qui se
pressent lourdement à la fenêtre, ces êtres apathiques, qui se
taisent, épeurés,--toute cette humanité pitoyable de Rembrandt, ce
troupeau des âmes obscures et ligotées, qui ne savent rien, qui ne
peuvent rien, qu'attendre, trembler, pleurer, prier.--Mais le Maître
est là. On ne Le voit pas Lui-même; on voit son auréole et l'ombre de
lumière qu'il projette sur les hommes...
Christophe sortit du Louvre, d'un pas mal assuré. La tête lui faisait
mal. Il ne voyait plus rien. Dans la rue, sous la pluie, il remarquait
à peine les flaques entre les pavés et l'eau ruisselant de ses
souliers. Le ciel jaunâtre, sur la Seine, s'allumait, à la tombée du
jour, d'une flamme intérieure,--une lumière de lampe. Christophe
emportait dans ses yeux la fascination d'un regard. Il lui semblait que
rien n'existait: non, les voitures n'ébranlaient pas les pavés, avec
un bruit impitoyable; les passants ne le heurtaient point avec leurs
parapluies mouillés; il ne marchait point dans la rue; peut-être qu'il
était assis chez lui et qu'il rêvait; peut-être qu'il n'existait
plus... Et brusquement,--(il était si faible)!--un étourdissement le
prit, il se sentit tomber comme une masse, la tête en avant... Ce ne
fut qu'un éclair: il serra les poings, et s'arc-boutant sur ses jambes,
il reprit son aplomb.
À ce moment précis, dans la seconde où sa conscience émergeait du
gouffre, son regard se heurta, de l'autre côté de la rue, à un regard
qu'il connaissait bien, et qui semblait l'appeler. Il s'arrêta,
interdit, cherchant où il l'avait déjà vu. Ce ne fut qu'au bout d'un
moment qu'il reconnut ces yeux tristes et doux: la petite institutrice
française, qu'il avait sans le vouloir fait chasser de sa place, en
Allemagne, et qu'il avait tant cherchée depuis, pour lui demander
pardon. Elle s'était arrêtée aussi, au milieu de la cohue des
passants, et elle le regardait. Soudain, il la vit essayer de remonter
le courant de la foule, et descendre sur la chaussée, pour venir à
lui. Il se jeta à sa rencontre; mais un encombrement inextricable de
voitures les sépara; il l'aperçut encore un instant, se débattant de
l'autre côté de cette muraille vivante; il voulut traverser quand
même, fut bousculé par un cheval, glissa, tomba sur l'asphalte gluant,
faillit être écrasé. Quand il se releva, couvert de boue, et réussit
à passer de l'autre côté, elle avait disparu.
Il voulut se mettre à sa poursuite. Mais son vertige redoublait: il dut
y renoncer. La maladie venait: il le sentait, mais il ne voulait pas en
convenir. Il s'obstina à ne pas rentrer tout de suite, à prendre le
plus long chemin. Torture inutile: il lui fallut se reconnaître vaincu;
il avait les jambes cassées, il se traînait, il eut peine à revenir
chez lui. Dans l'escalier, il étouffa, il dut s'asseoir sur les
marches. Rentré dans sa chambre glacée, il s'entêta à ne pas se
coucher; il restait sur sa chaise, trempé de pluie, la tête lourde et
la poitrine haletante, s'engourdissant dans des musiques courbaturées,
comme lui. Il entendait passer des phrases de la _Symphonie inachevée_
de Schubert. Pauvre petit Schubert! Quand il écrivait cela, il était
seul, fiévreux et somnolent, lui aussi, dans l'état de demi-torpeur
qui précède le grand sommeil; il rêvait au coin du feu; des musiques
engourdies flottaient autour de lui, comme des eaux un peu stagnantes;
il s'y attardait, tel un enfant à demi endormi qui se complaît à
l'histoire qu'il se raconte, en répète un passage vingt fois; le
sommeil vient... la mort vient...--Et Christophe entendit passer aussi
cette autre musique aux mains brûlantes, aux yeux fermés, souriant
d'un sourire las, le cœur gonflé de soupirs, rêvant de la mort qui
délivre:--le premier chœur de la Cantate de J. S. Bach: «_Cher Dieu,
quand mourrai-je?_»... Il faisait bon s'enfoncer dans les moelleuses
phrases qui se déroulent avec de lentes ondulations, le bourdonnement
des cloches lointaines et voilées... Mourir, se fondre dans la paix de
la terre!... «_Und dann selber Erde werden_»... «Et puis soi-même
devenir terre...»
Christophe secoua ces pensées maladives, le sourire meurtrier de la
sirène qui guette les âmes affaiblies. Il se leva et essaya de marcher
dans sa chambre; mais il ne put tenir debout. Il grelottait de fièvre.
Il dut se mettre au lit. Il sentait que, cette fois, c'était sérieux;
mais il ne désarmait pas; il n'était pas de ceux qui, quand ils sont
malades, s'abandonnent à la maladie; il luttait, il ne voulait pas
être malade, et surtout, il était parfaitement décidé à ne pas
mourir. Il avait sa pauvre maman qui l'attendait là-bas. Et il avait
son œuvre à faire: il ne se laisserait pas tuer. Il serrait ses dents
qui claquaient, il tendait sa volonté qui lui échappait; ainsi, un bon
nageur qui continue de lutter sous les vagues qui le recouvrent. À tout
instant, il plongeait: c'étaient des divagations, des images sans
suite, des souvenirs du pays ou des salons parisiens; aussi, des
obsessions de rythmes et de phrases, qui tournaient, tournaient
indéfiniment, comme des chevaux de cirque; le choc soudain de la
lumière d'or du _Bon Samaritain_; les figures d'épouvante dans
l'ombre; et puis, des abîmes, des nuits. Puis, il surnageait de
nouveau, il déchirait les nuées grimaçantes, il crispait les poings
et la mâchoire. Il s'accrochait à tous ceux qu'il aimait dans le
présent et le passé, à la figure amie qu'il avait entrevue tout à
l'heure, à la chère maman, et aussi à son être indestructible, qu'il
sentait comme un roc: «_la mort n'y mord_»...--Mais le roc était de
nouveau recouvert par la mer; un choc des vagues faisait lâcher prise
à l'âme; elle était balayée par l'écume. Et Christophe se
débattait dans le délire, disant des paroles insensées, dirigeant et
jouant un orchestre imaginaire: trombones, trompettes, cymbales,
timbales, bassons, et contrebasses,... il raclait, soufflait, tapait,
avec frénésie. Le malheureux bouillait de musique rentrée. Depuis des
semaines qu'il ne pouvait plus en entendre, ni en jouer, il était comme
une chaudière sous pression, près d'éclater. Certaines phrases
obstinées s'enfonçaient dans son cerveau comme des vrilles, lui
perforaient le tympan, le faisaient souffrir à hurler. Au sortir de ces
crises, il retombait sur son oreiller, mort de fatigue, trempé, moulu,
haletant, étouffant. Il avait installé près de son lit son pot à
eau, dont il buvait des gorgées. Les bruits des chambres voisines, les
portes des mansardes qu'on refermait, le faisaient ressauter. Il avait
le dégoût halluciné de ces êtres entassés autour de lui. Mais sa
volonté luttait toujours, elle soufflait des fanfares belliqueuses, le
combat contre les diables... «_Und wenn die Welt voll Teufel wär, und
wollten uns verschlingen, so fürchten wir uns nicht so sehr..._» («Et
quand bien même le monde serait plein de diables, et qu'ils voudraient
nous avaler, cela ne nous ferait pas peur...»)
Et sur l'océan de ténèbres brûlantes où son être roulait,
s'ouvrait soudain une accalmie, des éclaircies de lumière, un murmure
apaisé des violons et des violes, de calmes sonneries de gloire des
trompettes et des cors, tandis que, presque immobile, tel un grand mur,
s'élevait de l'âme malade un chant inébranlable, comme un choral de
J. S. Bach.