Il menait une vie rigoureusement chaste. Comme dit cet autre, «la

carrière d'amant est une carrière d'oisif et de riche». La misère de

Christophe, sa chasse au pain quotidien, sa sobriété excessive, et sa

fièvre de création ne lui laissaient ni le temps, ni le goût de

songer au plaisir. Il n'y était pas seulement indifférent; par

réaction contre Paris, il s'était jeté dans une sorte d'ascétisme

moral. Il avait un besoin passionné de pureté, l'horreur de toute

souillure. Ce n'était pas qu'il fût à l'abri des passions. À

d'autres moments, il y avait été livré. Mais ces passions restaient

chastes, même quand il y cédait: car il n'y cherchait pas le plaisir,

mais le don absolu de soi et la plénitude de l'être. Et quand il

voyait qu'il s'était trompé, il les rejetait avec fureur. La luxure

n'était pas pour lui un péché comme les autres. C'était bien le

grand Péché, celui qui souille les sources de la vie. Tous ceux chez

qui le vieux fond chrétien n'a pas été totalement enseveli sous les

alluvions étrangères, tous ceux qui se sentent encore aujourd'hui les

fils des races vigoureuses, qui, au prix d'une discipline héroïque,

édifièrent la civilisation de l'Occident, n'ont pas de peine à le

comprendre. Christophe méprisait la société cosmopolite, dont le

plaisir était l'unique but, le _credo._--Certes, on fait bien de

chercher le bonheur, de le vouloir pour les hommes, de combattre les

déprimantes croyances pessimistes, amassées sur l'humanité par vingt

siècles de christianisme gothique. Mais c'est à condition que ce soit

une généreuse foi, qui veuille le bien des autres. Au lieu de cela, de

quoi s'agit-il? De l'égoïsme le plus piteux. Une poignée de

jouisseurs cherchent à «faire rendre» à leurs sens le maximum de

plaisirs avec le minimum de risques, en s'accommodant fort bien que les

autres en pâtissent.--Oui, sans doute, on connaît leur socialisme de

salon!... Mais est-ce qu'ils ne sont pas les premiers à savoir que

leurs doctrines voluptueuses ne valent que pour le peuple des «gras»,

pour une «élite» à l'engrais, et que pour les pauvres, c'est un

poison?...

«La carrière du plaisir est une carrière de riches.»

Christophe n'était point riche, ni fait pour le devenir. Quand il

venait de gagner quelque argent, il se hâtait de le dépenser aussitôt

en musique; il se privait de nourriture pour aller au concert. Il

prenait des dernières places, tout en haut du théâtre du Châtelet;

et il se remplissait de musique: elle lui tenait lieu de souper et de

maitresse. Il avait une telle faim de bonheur et tant d'aptitude à en

jouir que les imperfections de l'orchestre ne parvenaient pas à le

troubler; il restait, deux ou trois heures, engourdi dans un état de

béatitude, sans que les fautes de goût et les fausses notes

provoquassent en lui autre chose qu'un sourire indulgent: il avait

laissé sa critique à la porte; il venait pour aimer et non pas pour

juger. Autour de lui, le public s'abandonnait, comme lui, immobile, les

yeux à demi-clos, au grand torrent de rêves. Christophe avait la

vision d'un peuple tapi dans l'ombre, ramassé sur lui-même, comme un

énorme chat, couvant des hallucinations de volupté et de carnage. Dans

les demi-ténèbres épaisses et dorées, se modelaient mystérieusement

certaines figures, dont le charme inconnu et l'extase muette attiraient

les regards et le cœur de Christophe; il s'attachait à elles; il

écoutait en elles; il finissait par s'assimiler corps et âme avec

elles. Il arrivait qu'une d'elles s'en aperçût, et qu'il se tissât

entre eux deux, pendant la durée du concert, une de ces sympathies

obscures, qui vont jusqu'au plus profond de l'être, sans qu'il en reste

rien, une fois le concert fini et le courant rompu qui unissait les

âmes. C'est un état que connaissent bien ceux qui aiment la musique,

surtout quand ils sont jeunes et se donnent le plus: l'essence de la

musique est tellement l'amour qu'on ne la goûte complètement que si on

la goûte en un autre; et au concert on cherche instinctivement des

yeux, au milieu de la foule, un ami avec qui partager une joie trop

grande pour soi seul.

Parmi ces amis d'une heure, dont Christophe faisait choix, afin de

savourer mieux la douceur de la musique, une figure l'attirait, qu'il

revoyait, à chaque concert. C'était une petite grisette, qui devait

adorer la musique, sans rien y comprendre. Elle avait un profil de

petite bête, un petit nez droit, dépassant à peine la ligne de la

bouche légèrement avancée et du menton délicat, des sourcils fins et

levés, des yeux clairs: un de ces minois insouciants, sous le voile

desquels on sent de la joie, du rire, enveloppés d'une paix

indifférente. Ces fillettes vicieuses, ces gamines ouvrières,

reflètent peut-être le plus de la sérénité disparue, celle des

statues antiques et des figures de Raphaël. Ce n'est là qu'un instant

dans leur vie, le premier éveil du plaisir; la flétrissure est proche.

Mais elles ont vécu du moins une jolie heure.

Christophe se délectait à la regarder: une gentille figure lui faisait

du bien au cœur; il savait en jouir sans la désirer; il y puisait de

la joie, de la force, de l'apaisement,--oui, presque de la vertu.

Elle,--cela va sans dire,--avait vite remarqué qu'il la regardait; et

il s'était établi entre eux, sans y penser, un courant magnétique. Et

comme ils se retrouvaient, à peu près aux mêmes places, à presque

tous les concerts, ils n'avaient pas tardé à connaître leurs goûts.

À certains passages, ils échangeaient un regard d'intelligence;

lorsqu'elle aimait particulièrement une phrase, elle tirait

légèrement la langue, comme pour se lécher les lèvres; ou, pour

montrer qu'elle ne trouvait pas cela bon, elle avançait

dédaigneusement son gentil museau. Il se mêlait à ces petites mines

un peu de ce cabotinage innocent, dont presque aucun être ne peut se

dégager quand il se sait observé. Elle voulait se donner parfois,

pendant les morceaux sérieux, une expression grave; et, tournée de

profil, l'air absorbé, et la joue souriante, du coin de l'œil elle

regardait s'il la regardait. Ils étaient devenus très bons amis, sans

s'être jamais dit un mot, et sans avoir même essayé--(Christophe tout

au moins)--de se rencontrer à la sortie.

Le hasard fit enfin qu'à un concert du soir, ils se trouvèrent placés

l'un à côté de l'autre. Après un instant d'hésitation souriante,

ils se mirent à causer amicalement. Elle avait une voix charmante, et

disait beaucoup de bêtises sur la musique: car elle n'y connaissait

rien, et voulait avoir l'air de s'y connaître; mais elle l'aimait

passionnément. Elle aimait la pire et la meilleure, Massenet et Wagner;

il n'y avait que la médiocre qui l'ennuyât. La musique était une

volupté pour elle; elle la buvait par tous les pores de son corps,

comme Danaé la pluie d'or. Le prélude de _Tristan_ lui donnait la

petite mort; et elle jouissait de se sentir emportée, comme une proie

dans la bataille, par la _Symphonie Héroïque._ Elle apprit à

Christophe que Beethoven était sourd-muet, et que, malgré cela, si

elle l'avait connu, elle l'aurait bien aimé, quoiqu'il fût joliment

laid. Christophe protesta que Beethoven n'était pas si laid; alors, ils

discutèrent sur la beauté et sur la laideur; et elle convint que tout

dépendait des goûts; ce qui était beau pour l'un ne l'était pas pour

l'autre: «on n'était pas le louis d'or, on ne pouvait pas plaire à

tout le monde».--Il aimait mieux qu'elle ne parlât point: il

l'entendait bien mieux. Pendant la _Mort d'Ysolde_, elle lui tendit sa

main; sa main était toute moite; il la garda dans la sienne jusqu'à la

fin du morceau; ils sentaient, à travers leurs doigts entrelacés,

couler le flot de la symphonie.

Ils sortirent ensemble; il était près de minuit. Ils remontèrent, en

causant, vers le quartier Latin; elle lui avait pris le bras, et il la

reconduisit chez elle; mais arrivés à la porte, comme elle se

disposait à lui montrer le chemin, il la quitta, sans prendre garde à

ses yeux engageants. Sur le moment, elle fut stupéfaite, puis furieuse;

puis, elle se tordit de rire, en pensant à sa sottise; puis, rentrée

dans sa chambre et se déshabillant, elle fut de nouveau agacée, et

finalement pleura en silence. Quand elle le revit au concert, elle

voulut se montrer piquée, indifférente, un peu cassante. Mais il

était si bon enfant que sa résolution ne tint pas. Ils se remirent à

causer; seulement, elle gardait avec lui maintenant une réserve. Il lui

parlait cordialement, mais avec une grande politesse, et de choses

sérieuses, de belles choses, de la musique qu'ils entendaient et de ce

que cela signifiait pour lui. Elle l'écoutait attentivement, et

tâchait de penser comme lui. Le sens de ses paroles lui échappait

souvent; mais elle y croyait quand même. Elle avait pour Christophe un

respect reconnaissant, qu'elle lui montrait à peine. D'un accord

tacite, ils ne se parlaient qu'au concert. Il la rencontra une fois au

milieu d'étudiants. Ils se saluèrent gravement. À personne elle ne

parlait de lui. Il y avait dans le fond de son âme une petite province

sacrée, quelque chose de beau, de pur, de consolant.

Ainsi, Christophe commençait à exercer par sa seule présence, parle

seul fait qu'il existait, une influence apaisante. Partout où il

passait, il laissait inconsciemment une trace de sa lumière

intérieure. Il était le dernier à s'en douter. Il y avait près de

lui, dans sa maison, des gens qu'il n'avait jamais vus, et qui, sans

s'en douter eux-mêmes, subissaient peu à peu son rayonnement

bienfaisant.

Depuis plusieurs semaines, Christophe n'avait plus d'argent pour aller

au concert, même en faisant carême; et, dans sa chambre sous les

toits, maintenant que l'hiver venait, il se sentait transi; il ne

pouvait rester immobile à sa table. Alors il descendait, et marchait

dans Paris, afin de se réchauffer. Il avait la faculté d'oublier par

instants la ville grouillante qui l'entourait, et de se sauver dans

l'infini du temps. Il lui suffisait de voir au-dessus de la rue

tumultueuse la lune morte et glacée, suspendue dans le gouffre du ciel,

ou le disque du soleil, roulant dans le brouillard blanc, pour que le

bruit de la rue s'effaçât, pour que Paris s'enfonçât dans le vide

sans bornes, pour que toute cette vie ne lui apparût plus que comme le

fantôme d'une vie qui avait été, il y avait longtemps, longtemps,...

il y avait des siècles... Le moindre petit signe, imperceptible au

commun des hommes, de la grande vie sauvage de la nature, que recouvre

tant bien que mal la livrée de la civilisation, suffisait à la faire

surgir tout entière à ses yeux. L'herbe qui poussait entre les pavés,

le renouveau d'un arbre étranglé dans son carcan de fonte, sans air et

sans terre, sur un boulevard aride; un chien, un oiseau qui passaient,

derniers vestiges de la faune qui remplissait l'univers primitif, et que

l'homme a détruite; une nuée de moucherons; l'épidémie invisible qui

dévorait un quartier:--c'était assez pour que, dans l'asphyxie de

cette serre-chaude humaine, le souffle de l'Esprit de la Terre vînt le

frapper au visage et fouetter son énergie.

Dans ces longues promenades, à jeun souvent, et n'ayant pas causé, de

plusieurs jours, avec qui que ce fût, il rêvait intarissablement. Les

privations et le silence surexcitaient cette disposition morbide. La

nuit, il avait des sommeils pénibles, des rêves fatigants: sans cesse,

il revoyait la vieille maison, la chambre où il avait vécu, enfant; il

était poursuivi par des obsessions musicales. Le jour, il conversait

avec ses êtres intérieurs et avec ceux qu'il aimait, les absents et

les morts.

Une après-midi de décembre humide, que le givre couvrait les pelouses

raidies, que les toits des maisons et les dômes gris se diluaient dans

le brouillard, et que les arbres, aux branches nues, grêles et

tourmentées, dans la vapeur qui les noyait, semblaient des

végétations marines au fond e l'Océan,--Christophe, qui, depuis la

veille, se sentait frissonnant et ne parvenait point à se réchauffer,

entra au Louvre, qu'il connaissait à peine.

Il n'était pas, jusque-là, très touché par la peinture. Il était

trop absorbé par l'univers intérieur pour bien saisir le monde des

couleurs et des formes. Elles n'agissaient sur lui que par leurs

résonances musicales, qui ne lui en apportaient qu'un écho déformé.

Sans doute, son instinct percevait obscurément les lois identiques, qui

président à l'harmonie des formes visuelles comme des formes sonores,

et les nappes profondes de l'âme, d'où sourdent les deux fleuves de

couleurs et de sons, qui baignent les deux versants opposés de la vie.

Mais il ne connaissait que l'un des deux versants, et il était perdu

dans le royaume de l'œil. Ainsi, lui échappait le secret du charme le

plus exquis, le plus naturel peut-être, de la France au clair regard,

reine dans le monde de la lumière.

Eût-il été plus curieux de peinture, Christophe était trop Allemand

pour s'adapter aisément à une vision des choses aussi différente. Il

n'était pas de ces Allemands dernier-cri, qui renient la façon de

sentir germanique, et qui se persuadent qu'ils raffolent de

l'impressionnisme ou du dix-huitième siècle français,--quand,

d'aventure, ils n'ont pas la ferme assurance qu'ils les comprennent

mieux que les Français. Christophe était un barbare, peut-être; mais

il l'était franchement. Les petits culs roses de Boucher, les mentons

gras de Watteau, les bergers ennuyés et les bergères dodues, sanglées

dans leur corset, les âmes de crème fouettée, les vertueuses

œillades de Greuze, les chemises troussées de Fragonard, tout ce

poétique déculottage ne lui inspirait pas beaucoup plus d'intérêt

qu'un journal élégant et polisson. Il n'en entendait point la riche et

brillante harmonie; les rêves voluptueux, parfois mélancoliques, de

cette vieille civilisation, la plus raffinée de l'Europe, lui étaient

étrangers. Quant au dix-septième siècle français, il ne goûtait pas

plus sa dévotion cérémonieuse et ses portraits d'apparat; la réserve

un peu froide des plus graves entre ces maîtres, un certain gris de

l'âme répandu sur l'œuvre hautain de Nicolas Poussin et sur les

figures pâles de Philippe de Champaigne, éloignaient Christophe de

l'ancien art français. Et du nouveau, il ne connaissait rien. S'il

l'eût connu, il l'eût méconnu. Le seul peintre moderne, dont il eût,

en Allemagne, subi la fascination, Boecklinle Bâlois, ne l'avait point

préparé à voir l'art latin. Christophe gardait en lui le choc de ce

brutal génie, qui sentait la terre et les fauves relents du bestiaire

héroïque qu'il en avait fait sortir. Ses yeux, brûlés par la

lumière crue, habitués au bariolage frénétique de ce sauvage ivre,

avaient de la peine à se faire aux demi-teintes, aux harmonies

morcelées et moelleuses de l'art français.

Mais ce n'est pas impunément qu'on vit dans un monde étranger. On en

subit l'empreinte. On a beau se murer en soi: on s'aperçoit un jour

qu'il y a quelque chose de changé.

Il y avait quelque chose de changé dans Christophe, ce soir-là où il

errait par les salles du Louvre. Il était las, il avait froid, il avait

faim, il était seul. Autour de lui, l'ombre descendait dans les

galeries désertes, les formes endormies s'animaient. Christophe

passait, silencieux et glacé, au milieu des sphinx d'Égypte, des

monstres assyriens, des taureaux de Persépolis, des serpents gluants de

Palissy. Il se sentait dans une atmosphère de contes de fées; et dans

son cœur montait un émoi mystérieux; Le rêve de l'humanité

l'enveloppait,--les fleurs étranges de l'âme...

Dans le poudroiement doré des galeries de peinture, les jardins de

couleurs éclatantes et mûres, les prairies de tableaux, où l'air

manque, Christophe, fiévreux, au seuil de la maladie, eut un coup de

foudre.--Il allait, presque sans voir, étourdi par le besoin, par la

tiédeur des salles, et par cette orgie d'images: la tête lui tournait.

Arrivé au bout de la galerie du bord de l'eau, devant _le Bon

Samaritain_ de Rembrandt, il s'appuya des deux mains, pour ne pas

tomber, sur la rampe de fer qui entoure les tableaux, il ferma les yeux,

un instant. Quand il les rouvrit sur l'œuvre qui était en face de lui,

tout près de son visage, il fut fasciné...

Le jour s'éteignait. Le jour était lointain déjà, déjà mort. Le

soleil invisible s'effondrait dans la nuit. C'était l'heure magique où

les hallucinations sont sur le point de sortir de l'âme endolorie par

les travaux du jour, immobile, engourdie. Tout se tait, on n'entend que

le bruit des artères. On n'a plus la force de remuer, à peine de

respirer, on est triste et livré... Un immense besoin de s'abandonner

dans les bras d'un ami... On implore le miracle, on sent qu'il va

venir... Il vient! Dans le crépuscule un flot d'or flamboie, rejaillit

sur le mur, sur l'épaule de l'homme qui porte le mourant, baigne ces

humbles objets et ces êtres médiocres, et tout prend une douceur, une

gloire divine. C'est Dieu même, qui étreint dans ses bras terribles et

tendres ces misérables, faibles, laids, pauvres, sales, ce valet

pouilleux, aux bas sur les talons, ces visages difformes, qui se

pressent lourdement à la fenêtre, ces êtres apathiques, qui se

taisent, épeurés,--toute cette humanité pitoyable de Rembrandt, ce

troupeau des âmes obscures et ligotées, qui ne savent rien, qui ne

peuvent rien, qu'attendre, trembler, pleurer, prier.--Mais le Maître

est là. On ne Le voit pas Lui-même; on voit son auréole et l'ombre de

lumière qu'il projette sur les hommes...

Christophe sortit du Louvre, d'un pas mal assuré. La tête lui faisait

mal. Il ne voyait plus rien. Dans la rue, sous la pluie, il remarquait

à peine les flaques entre les pavés et l'eau ruisselant de ses

souliers. Le ciel jaunâtre, sur la Seine, s'allumait, à la tombée du

jour, d'une flamme intérieure,--une lumière de lampe. Christophe

emportait dans ses yeux la fascination d'un regard. Il lui semblait que

rien n'existait: non, les voitures n'ébranlaient pas les pavés, avec

un bruit impitoyable; les passants ne le heurtaient point avec leurs

parapluies mouillés; il ne marchait point dans la rue; peut-être qu'il

était assis chez lui et qu'il rêvait; peut-être qu'il n'existait

plus... Et brusquement,--(il était si faible)!--un étourdissement le

prit, il se sentit tomber comme une masse, la tête en avant... Ce ne

fut qu'un éclair: il serra les poings, et s'arc-boutant sur ses jambes,

il reprit son aplomb.

À ce moment précis, dans la seconde où sa conscience émergeait du

gouffre, son regard se heurta, de l'autre côté de la rue, à un regard

qu'il connaissait bien, et qui semblait l'appeler. Il s'arrêta,

interdit, cherchant où il l'avait déjà vu. Ce ne fut qu'au bout d'un

moment qu'il reconnut ces yeux tristes et doux: la petite institutrice

française, qu'il avait sans le vouloir fait chasser de sa place, en

Allemagne, et qu'il avait tant cherchée depuis, pour lui demander

pardon. Elle s'était arrêtée aussi, au milieu de la cohue des

passants, et elle le regardait. Soudain, il la vit essayer de remonter

le courant de la foule, et descendre sur la chaussée, pour venir à

lui. Il se jeta à sa rencontre; mais un encombrement inextricable de

voitures les sépara; il l'aperçut encore un instant, se débattant de

l'autre côté de cette muraille vivante; il voulut traverser quand

même, fut bousculé par un cheval, glissa, tomba sur l'asphalte gluant,

faillit être écrasé. Quand il se releva, couvert de boue, et réussit

à passer de l'autre côté, elle avait disparu.

Il voulut se mettre à sa poursuite. Mais son vertige redoublait: il dut

y renoncer. La maladie venait: il le sentait, mais il ne voulait pas en

convenir. Il s'obstina à ne pas rentrer tout de suite, à prendre le

plus long chemin. Torture inutile: il lui fallut se reconnaître vaincu;

il avait les jambes cassées, il se traînait, il eut peine à revenir

chez lui. Dans l'escalier, il étouffa, il dut s'asseoir sur les

marches. Rentré dans sa chambre glacée, il s'entêta à ne pas se

coucher; il restait sur sa chaise, trempé de pluie, la tête lourde et

la poitrine haletante, s'engourdissant dans des musiques courbaturées,

comme lui. Il entendait passer des phrases de la _Symphonie inachevée_

de Schubert. Pauvre petit Schubert! Quand il écrivait cela, il était

seul, fiévreux et somnolent, lui aussi, dans l'état de demi-torpeur

qui précède le grand sommeil; il rêvait au coin du feu; des musiques

engourdies flottaient autour de lui, comme des eaux un peu stagnantes;

il s'y attardait, tel un enfant à demi endormi qui se complaît à

l'histoire qu'il se raconte, en répète un passage vingt fois; le

sommeil vient... la mort vient...--Et Christophe entendit passer aussi

cette autre musique aux mains brûlantes, aux yeux fermés, souriant

d'un sourire las, le cœur gonflé de soupirs, rêvant de la mort qui

délivre:--le premier chœur de la Cantate de J. S. Bach: «_Cher Dieu,

quand mourrai-je?_»... Il faisait bon s'enfoncer dans les moelleuses

phrases qui se déroulent avec de lentes ondulations, le bourdonnement

des cloches lointaines et voilées... Mourir, se fondre dans la paix de

la terre!... «_Und dann selber Erde werden_»... «Et puis soi-même

devenir terre...»

Christophe secoua ces pensées maladives, le sourire meurtrier de la

sirène qui guette les âmes affaiblies. Il se leva et essaya de marcher

dans sa chambre; mais il ne put tenir debout. Il grelottait de fièvre.

Il dut se mettre au lit. Il sentait que, cette fois, c'était sérieux;

mais il ne désarmait pas; il n'était pas de ceux qui, quand ils sont

malades, s'abandonnent à la maladie; il luttait, il ne voulait pas

être malade, et surtout, il était parfaitement décidé à ne pas

mourir. Il avait sa pauvre maman qui l'attendait là-bas. Et il avait

son œuvre à faire: il ne se laisserait pas tuer. Il serrait ses dents

qui claquaient, il tendait sa volonté qui lui échappait; ainsi, un bon

nageur qui continue de lutter sous les vagues qui le recouvrent. À tout

instant, il plongeait: c'étaient des divagations, des images sans

suite, des souvenirs du pays ou des salons parisiens; aussi, des

obsessions de rythmes et de phrases, qui tournaient, tournaient

indéfiniment, comme des chevaux de cirque; le choc soudain de la

lumière d'or du _Bon Samaritain_; les figures d'épouvante dans

l'ombre; et puis, des abîmes, des nuits. Puis, il surnageait de

nouveau, il déchirait les nuées grimaçantes, il crispait les poings

et la mâchoire. Il s'accrochait à tous ceux qu'il aimait dans le

présent et le passé, à la figure amie qu'il avait entrevue tout à

l'heure, à la chère maman, et aussi à son être indestructible, qu'il

sentait comme un roc: «_la mort n'y mord_»...--Mais le roc était de

nouveau recouvert par la mer; un choc des vagues faisait lâcher prise

à l'âme; elle était balayée par l'écume. Et Christophe se

débattait dans le délire, disant des paroles insensées, dirigeant et

jouant un orchestre imaginaire: trombones, trompettes, cymbales,

timbales, bassons, et contrebasses,... il raclait, soufflait, tapait,

avec frénésie. Le malheureux bouillait de musique rentrée. Depuis des

semaines qu'il ne pouvait plus en entendre, ni en jouer, il était comme

une chaudière sous pression, près d'éclater. Certaines phrases

obstinées s'enfonçaient dans son cerveau comme des vrilles, lui

perforaient le tympan, le faisaient souffrir à hurler. Au sortir de ces

crises, il retombait sur son oreiller, mort de fatigue, trempé, moulu,

haletant, étouffant. Il avait installé près de son lit son pot à

eau, dont il buvait des gorgées. Les bruits des chambres voisines, les

portes des mansardes qu'on refermait, le faisaient ressauter. Il avait

le dégoût halluciné de ces êtres entassés autour de lui. Mais sa

volonté luttait toujours, elle soufflait des fanfares belliqueuses, le

combat contre les diables... «_Und wenn die Welt voll Teufel wär, und

wollten uns verschlingen, so fürchten wir uns nicht so sehr..._» («Et

quand bien même le monde serait plein de diables, et qu'ils voudraient

nous avaler, cela ne nous ferait pas peur...»)

Et sur l'océan de ténèbres brûlantes où son être roulait,

s'ouvrait soudain une accalmie, des éclaircies de lumière, un murmure

apaisé des violons et des violes, de calmes sonneries de gloire des

trompettes et des cors, tandis que, presque immobile, tel un grand mur,

s'élevait de l'âme malade un chant inébranlable, comme un choral de

J. S. Bach.

Jean-Christophe, Volume 2 La Révolte, La Foire sur la Place · 第 37 / 39 段