Tandis qu'il se débattait contre les fantômes de la fièvre et contre

l'étouffement qui gagnait sa poitrine, il eut vaguement conscience

qu'on ouvrait la porte de sa chambre, et qu'une femme entrait, une

bougie à la main. Il crut que c'était encore une hallucination. Il

voulut parler. Mais il ne put, et retomba. Quand, de loin en loin, une

vague de conscience le ramenait du fond à la surface, il sentait qu'on

avait soulevé son oreiller, qu'on lui avait mis une couverture sur les

pieds, qu'il avait sur le dos quelque chose qui le brûlait; ou il

voyait, assise au pied du lit, cette femme, dont la figure ne lui était

pas tout à fait inconnue. Puis il vint une autre figure, un médecin,

qui l'ausculta. Christophe n'entendait pas ce qu'on disait; mais il

devina qu'on parlait de le porter à l'hôpital. Il essaya de protester,

de crier qu'il ne voulait pas, qu'il voulait mourir ici, seul; mais il

ne sortait de sa bouche que des sons incompréhensibles. La femme le

comprit pourtant: car elle prit sa défense, et elle le calma. Il

s'épuisait à savoir qui elle était. Aussitôt qu'il put formuler une

phrase suivie, au prix d'efforts inouïs, il le lui demanda.. Elle lui

répondit qu'elle était sa voisine de mansarde, qu'elle l'avait entendu

gémir de l'autre côté du mur, et qu'elle s'était permis d'entrer,

pensant qu'il avait besoin d'aide. Elle le pria respectueusement de ne

pas se fatiguer à parler. Il lui obéit. Au reste, il était brisé par

l'effort qu'il avait fait; il se tint donc immobile, et se tut; mais son

cerveau continuait de travailler, rassemblant péniblement ses souvenirs

épars. Où donc l'avait-il vue?... Il finit par se rappeler: oui, il

l'avait rencontrée dans le couloir des mansardes; elle était

domestique, elle se nommait Sidonie.

Les yeux à demi clos, il la regardait, sans qu'elle le vît. Elle

était petite, la figure sérieuse, le front bombé, les cheveux

relevés, le haut des joues et les tempes découverts, pâles et de

forte ossature, le nez court, les yeux bleu-clair, au regard doux et

obstiné, les lèvres grosses et serrées, le teint anémié, l'air

humble, concentré, un peu raidi. Elle s'occupait de Christophe, avec un

dévouement actif et silencieux, sans familiarité, sans se départir

jamais de la réserve d'une domestique qui n'oublie pas la différence

de classes.

Peu à peu cependant, lorsqu'il alla mieux et qu'il put causer avec

elle, la bonhomie affectueuse de Christophe amena Sidoine à lui parler

un peu plus librement; mais elle se surveillait toujours; il y avait

certaines choses (on le voyait), qu'elle ne disait pas. Elle avait un

mélange d'humilité et de fierté. Christophe apprit qu'elle était

bretonne. Elle avait laissé au pays son père, dont elle parlait avec

beaucoup de discrétion; mais Christophe n'eut pas de peine à deviner

qu'il ne faisait rien que boire, se donner du bon temps, et exploiter sa

fille; elle se laissait exploiter, sans rien dire, par orgueil; et elle

ne manquait jamais de lui envoyer une partie de l'argent de son mois;

mais elle n'était pas dupe. Elle avait aussi une sœur plus jeune, qui

se préparait à un examen d'institutrice, et dont elle était très

fière. Elle payait presque tous les frais de son éducation. Elle

s'acharnait au travail, d'une façon entêtée.

--«Est-ce qu'elle avait une bonne place?» lui demandait Christophe.

--«Oui; mais elle pensait à la quitter.»

--«Pourquoi? Est-ce qu'elle avait à se plaindre de ses maîtres?»

--«Oh! non. Ils étaient très bons pour elle.»

--«Est-ce qu'elle ne gagnait pas assez?»

--«Si...»

Il ne comprenait pas bien; il essayait de comprendre, il l'encourageait

à parler. Mais elle n'avait rien à lui raconter que sa vie monotone,

la peine qu'on avait à gagner sa vie, elle n'y insistait point: le

travail ne l'effrayait pas, il lui était un besoin, presque un plaisir.

Elle ne parlait pas de ce qui lui était le plus pesant: l'ennui. Il le

devinait. Peu à peu, il lisait en elle, avec l'intuition d'une grande

sympathie, que la maladie avait aiguisée, et que rendait plus

pénétrante le souvenir des épreuves supportées dans une vie analogue

par la chère maman. Il voyait, comme s'il l'avait vécue, cette

existence morne, malsaine, contre nature,--l'existence ordinaire, que la

société bourgeoise impose aux domestiques:--des maîtres pas

méchants, mais indifférents, qui la laissaient parfois plusieurs

jours, sans lui dire un mot, sauf pour le service. Des heures, des

heures, dans l'étouffante cuisine, dont la lucarne, encombrée par un

garde-manger, donnait sur un mur blanc sale. Toutes ses joies, quand on

lui disait négligemment que la sauce était bonne, ou le rôti bien

cuit. Une vie murée, sans air, sans avenir, sans une lueur de désir et

d'espoir, sans intérêt à rien.--Le plus mauvais moment pour elle

était quand ses maîtres s'en allaient à la campagne. Ils ne

l'emmenaient pas avec eux, par économie; ils lui payaient son mois,

mais ne lui payaient pas son voyage pour retourner au pays; ils la

laissaient libre d'y aller à ses frais. Elle ne voulait pas, elle ne

pouvait pas le faire. Alors, elle restait seule dans la maison à peu

près abandonnée. Elle n'avait pas envie de sortir, elle ne causait

même pas avec les autres domestiques, qu'elle méprisait un peu à

cause de leur grossièreté et de leur immoralité. Elle n'allait pas

s'amuser: elle était sérieuse de nature, économe, et elle avait la

crainte des mauvaises rencontres. Elle restait assise, dans sa cuisine,

ou dans sa chambre, d'où par-dessus les cheminées elle apercevait le

sommet d'un arbre, dans un jardin d'hôpital. Elle ne lisait pas, elle

essayait de travailler, elle s'engourdissait, elle s'ennuyait, elle

pleurait d'ennui; elle avait un pouvoir singulier de pleurer,

indéfiniment: c'était son plaisir. Mais quand elle s'ennuyait trop,

elle ne pouvait même plus pleurer, elle était comme gelée, le cœur

mort. Puis, elle se secouait; ou la vie revenait d'elle-même. Elle

pensait à sa sœur, elle écoutait un orgue de barbarie dans le

lointain, elle rêvassait, elle comptait longuement combien il lui

faudrait de jours pour avoir fini tel travail, pour avoir gagné telle

somme; elle se trompait dans ses comptes; elle recommençait à compter;

elle dormait. Les jours passaient...

Avec ces accès de dépression alternaient des réveils de gaieté

enfantine et gouailleuse. Elle se gaussait des autres et d'elle-même.

Elle n'était pas sans voir et sans juger ses maîtres, les soucis que

se créait leur désœuvrement, les vapeurs de Madame et ses

mélancolies, les soi-disant occupations de cette soi-disant élite,

l'intérêt qu'ils prenaient à un tableau, a un morceau de musique, à

un livre de vers. Avec son bon sens un peu gros, également éloigné du

snobisme des domestiques très parisiens et de la bêtise épaisse des

domestiques provinciaux, qui n'admirent que ce qu'ils ne comprennent

pas, elle avait un mépris respectueux pour ces pianotages, ces

bavardages, toutes ces choses intellectuelles, parfaitement inutiles, et

ennuyeuses par surcroît, qui prennent une si grande place dans ces

existences mensongères. Elle ne pouvait s'empêcher de comparer

silencieusement la vie réelle, avec laquelle elle était aux prises,

aux plaisirs et aux peines imaginaires de cette vie de luxe, où tout

semble fabriqué par l'ennui. Au reste, elle n'en était pas révoltée.

C'était ainsi: c'était ainsi. Elle admettait tout, les méchantes gens

et les sots. Elle disait:

--Faut de tout, pour faire un monde.

Christophe s'imaginait qu'elle était soutenue par sa foi religieuse;

mais un jour, elle dit, à propos des autres, plus riches et plus heureux:

--Au bout du compte, on sera tous pareils, plus tard.

--Quand donc? demanda-t-il. Après la révolution sociale?

--La révolution? dit-elle. Oh! bien, il passera de l'eau sous le pont,

avant. Je ne crois pas à ces bêtises. Tout sera toujours de même.

--Alors, quand est-ce qu'on sera pareils?

--Après la mort, bien sûr! Il ne reste rien de personne.

Il fut bien étonné de ce matérialisme tranquille. Il n'osa pas lui dire:

--Est-ce que ce n'est pas affreux, en ce cas, si l'on n'a qu'une vie,

qu'elle soit comme la vôtre, tandis qu'il y a d'autres gens qui sont

heureux?

Mais elle sembla avoir deviné ce qu'il pensait; elle continua, avec un

flegme résigné et un peu ironique:

--Il faut bien se faire une raison. Tout le monde ne peut pas tirer

le gros lot. On est mal tombé: tant pis!

Elle ne songeait même pas à chercher hors de France (comme on le lui

avait offert en Amérique) une place qui lui rapportât davantage.

L'idée de quitter le pays ne pouvait entrer dans sa tête. Elle disait:

--C'est partout que les pierres sont dures.

Il y avait en elle un fond de fatalisme sceptique et railleur. Elle

était bien de cette race, qui a peu ou point de foi, peu de raisons

intellectuelles de vivre, et pourtant une tenace vitalité,--de ce

peuple des campagnes françaises, laborieux et apathique, frondeur et

soumis, qui n'aime pas beaucoup la vie, mais qui y tient, et qui n'a pas

besoin d'encouragements factices pour garder son courage.

Christophe, qui ne le connaissait pas encore, s'étonnait de trouver

chez cette simple fille un désintéressement de toute foi; il admirait

son attachement à la vie, sans plaisir et sans but, et, plus que tout,

son robuste sens moral, qui ne s'appuyait sur rien. Il n'avait vu

jusque-là les gens du peuple français qu'à travers les romans

naturalistes et les théories des petits hommes de lettres

contemporains, qui, au rebours de ceux du siècle des bergeries et de la

Révolution, aimaient à se représenter l'homme de la nature comme un

animal vicieux, afin de légitimer leurs propres vices... Il découvrait

avec surprise l'intransigeante honnêteté de Sidonie. Ce n'était pas

une affaire de morale; c'était une affaire d'instinct et de fierté.

Elle avait son orgueil aristocratique. Car c'est une sottise de croire

que qui dit: peuple, dit: populaire. Le peuple a ses aristocrates, de

même que la bourgeoisie a ses âmes de la plèbe. Des aristocrates,

c'est-à-dire des êtres qui ont des instincts, un sang peut-être, plus

purs que les, autres, et qui le savent, qui ont la conscience de ce

qu'ils sont, et la fierté de ne pas déchoir. Ils sont minorité; mais,

même tenus à l'écart, on sait bien qu'ils sont les premiers; et leur

seule présence est un frein pour les autres. Les autres sont contraints

de se modeler sur eux, ou de faire semblant. Chaque province, chaque

village, chaque groupement d'hommes est, dans une certaine mesure, ce

que sont ses aristocrates; et, suivant ce qu'ils sont, l'opinion est,

ici, extrêmement sévère; et là, elle est relâchée. Le débordement

anarchique des majorités, à l'heure actuelle, ne changera rien à

cette autorité immanente des minorités muettes. Plus dangereux pour

elles est leur déracinement du sol natal, et leur éparpillement au

loin, dans les grandes villes. Mais même ainsi, perdues dans des

milieux étrangers, isolées les unes des autres, les individualités de

bonne race persistent, sans se mêler à ce qui les entoure.--De tout ce

que Christophe avait vu à Paris, Sidonie ne connaissait quasi rien, et

ne cherchait à rien connaître. La littérature sentimentale et

malpropre des journaux ne l'atteignait pas plus que les nouvelles

politiques. Elle ne savait même pas qu'il y eût des Universités

Populaires; et, si elle l'avait su, il est probable qu'elle ne s'en

serait pas plus souciée que d'aller au sermon. Elle faisait son

métier, et pensait ses pensées; elle ne s'inquiétait pas de penser

celles des autres. Christophe lui en fit ses compliments.

--Qu'est-ce qu'il y a d'étonnant? dit-elle. Je suis comme tout le

monde. Vous n'avez donc pas vu de Français?

--Voilà un an que j'habite au milieu d'eux, dit Christophe; et je n'en

ai pas rencontré un seul qui parût penser à autre chose qu'à s'amuser,

ou à singer ceux qui s'amusent.

--Bien oui, dit Sidonie. Vous n'avez vu que des riches. Les riches,

c'est partout les mêmes. Vous n'avez encore rien vu.

--Si fait, dit Christophe. Je commence.

Il entrevoyait, pour la première fois, ce peuple de France, qui donne

l'impression d'une durée éternelle, qui fait corps avec sa terre, qui

a vu passer, comme elle, tant de races conquérantes, tant de maîtres

d'un jour, et qui ne passe pas.

Il allait mieux maintenant et commençait à se lever.

La première chose dont il s'inquiéta fut de rembourser à Sidonie les

dépenses qu'elle avait faites pour lui, pendant qu'il était malade.

Dans l'impossibilité où il se trouvait de courir dans Paris pour

chercher de l'ouvrage, il dut se résoudre à écrire à Hecht: il

demandait qu'on voulût bien lui faire une avance d'argent sur son

prochain travail. Avec son mélange étonnant d'indifférence et de

bienfaisance, Hecht lui fit attendre, plus de quinze jours, la

réponse,--quinze jours, durant lesquels Christophe se tortura, se

refusant presque à toucher à la nourriture que lui apportait Sidonie,

n'acceptant qu'un peu de lait et de pain qu'elle le forçait à prendre,

et qu'il se reprochait ensuite, parce qu'il ne l'avait pas gagné:

après quoi il reçut de Hecht, sans un mot, la somme demandée; et pas

une fois, pendant les mois que dura la maladie de Christophe, Hecht ne

chercha à savoir comment il allait. Il avait le génie de ne pas se

faire aimer, même en faisant du bien. C'était, du reste, qu'en faisant

du bien, il n'aimait pas.

Sidonie venait, chaque jour, un moment dans l'après-midi, et le soir.

Elle préparait le dîner de Christophe. Elle ne faisait aucun bruit;

elle s'occupait discrètement de ses affaires; et, ayant vu le

délabrement de son linge, sans le dire, elle l'emportait chez elle,

pour le raccommoder. Insensiblement, s'était glissé dans leurs

relations quelque chose de plus affectueux. Christophe parlait

longuement de sa vieille maman. Sidonie était émue; elle se mettait à

la place de Louisa, seule, là-bas; et elle avait pour Christophe un

sentiment maternel. Lui-même, en causant avec elle, s'efforçait de

tromper son besoin d'affection familiale, dont on souffre bien plus,

quand on est faible et malade. Il se sentait plus près de Louisa avec

Sidonie qu'avec toute autre. Il lui confiait parfois quelques-uns de ses

chagrins d'artiste. Elle le plaignait doucement, avec un peu d'ironie

pour ces tristesses intellectuelles. Cela aussi lui rappelait sa mère,

et lui faisait du bien.

Il cherchait à provoquer ses confidences; mais elle se livrait beaucoup

moins que lui. Il lui demandait, en plaisantant, si elle ne se marierait

pas. Elle répondait, sur son ton habituel de résignation railleuse,

que «ce n'était pas permis, quand on est domestique: cela complique

trop les choses. Et puis, il faut bien tomber dans son choix, et ce

n'est pas commode. Les hommes sont de fameuses canailles. Ils viennent

vous faire la cour, quand vous avez de l'argent; ils mangent votre

argent, et puis après, ils vous plantent là. Elle en avait vu trop

d'exemples autour d'elle: elle n'était pas tentée de faire de

même.»--Elle ne disait pas qu'elle avait eu un mariage manqué: son

«futur» l'avait laissée, quand il avait vu qu'elle donnait tout ce

qu'elle gagnait aux siens.--Christophe la voyait jouer maternellement

dans la cour avec les enfants d'une famille qui habitait la maison.

Quand elle les rencontrait seuls dans l'escalier, il lui arrivait de les

embrasser avec passion. Christophe l'imaginait à la place d'une des

dames qu'il connaissait: elle n'était point sotte, elle n'était pas

plus laide qu'une autre; il se disait qu'à leur place, elle eût été

mieux qu'elles. Tant de puissances de vie enterrées, sans que personne

s'en souciât! Et, en revanche, tous ces morts vivants, qui encombrent

la terre, et qui prennent, au soleil, la place et le bonheur des

autres!...

Christophe ne se méfiait pas. Il était très affectueux, trop

affectueux pour elle; il se faisait câliner, comme un grand enfant.

Sidonie, certains jours, avait l'air abattue; mais il l'attribuait à sa

tâche. Une fois, au milieu d'un entretien, elle se leva brusquement, et

quitta Christophe, prétextant un ouvrage. Enfin, après un jour où

Christophe lui avait témoigné plus de confiance encore qu'à

l'ordinaire, elle interrompit ses visites pour quelque temps; et, quand

elle revint, elle ne lui parla plus qu'avec contrainte. Il se demandait

en quoi il avait pu l'offenser. Il le lui demanda. Elle répondit avec

vivacité qu'il ne l'avait offensée en rien; mais elle continua de

s'éloigner de lui. Quelques jours après, elle lui annonça qu'elle

partait: elle avait laissé sa place, et quittait la maison. En termes

froids et guindés, elle le remercia des bontés qu'il lui avait

témoignées, lui exprima les souhaits qu'elle formait pour sa santé et

pour celle de sa mère, et elle lui fit ses adieux. Il fut si étonné

de ce brusque départ qu'il ne sut que dire; il essaya de connaître les

motifs qui l'y déterminaient: elle répliqua, d'une manière évasive.

Il lui demanda où elle allait se placer: elle évita de répondre; et,

pour couper court à ses questions, elle partit. Sur le seuil de la

porte, il lui tendit la main; elle la serra un peu vivement; mais sa

figure ne se démentit pas; et, jusqu'au bout, elle garda son air raide

et glacé. Elle s'en alla.

Il ne comprit jamais pourquoi.

L'hiver s'éternisait. Un hiver humide, brumeux et boueux. Des semaines

sans soleil. Bien que Christophe allât mieux, il n'était pas guéri.

Il avait toujours un point douloureux au poumon droit, une lésion qui

se cicatrisait lentement, et des accès de toux nerveuse, qui

l'empêchaient de dormir, la nuit. Le médecin lui avait défendu de

sortir. Il aurait pu tout autant lui ordonner de s'en aller sur la Côte

d'Azur, ou dans les Canaries. Il fallait bien qu'il sortit! S'il

n'était pas allé chercher son dîner, ce n'était pas son dîner qui

serait venu le chercher.--On lui ordonnait aussi des drogues qu'il

n'avait pas les moyens de payer. Aussi avait-il renoncé à demander

conseil aux médecins: c'était de l'argent perdu; et puis, il se

sentait toujours mal à l'aise avec eux; eux et lui ne pouvaient se

comprendre: deux mondes opposés. Ils avaient une compassion ironique et

un peu méprisante pour ce pauvre diable d'artiste, qui prétendait

être un monde à lui tout seul, et qui était balayé comme une paille

par le fleuve de la vie. Il était humilié d'être regardé, palpé,

tripoté par ces hommes. Il avait honte de son corps malade. Il pensait:

--Comme je serai content, lorsqu'_il_ mourra!

Malgré la solitude, la maladie, la misère, tant de raisons de

souffrir, Christophe supportait son sort patiemment. Jamais il n'avait

été si patient. Il s'en étonnait lui-même. La maladie est

bienfaisante, souvent. En brisant le corps, elle affranchit l'âme; elle

la purifie: dans les nuits et les jours d'inaction forcée, se lèvent

des pensées, qui ont peur de la lumière trop crue, et que brûle le

soleil de la santé. Qui n'a jamais été malade ne s'est connu jamais

tout entier.

La maladie avait mis en Christophe un apaisement singulier. Elle l'avait

dépouillé de ce qu'il y avait de plus grossier dans son être. Il

sentait, avec des organes plus subtils, le monde des forces

mystérieuses qui sont en chacun de nous, et que le tumulte de la vie

nous empêche d'entendre. Depuis la visite au Louvre, dans ces heures de

fièvre, dont les moindres souvenirs s'étaient gravés en lui, il

vivait dans une atmosphère analogue à celle du tableau de Rembrandt,

chaude, douce et profonde. Il sentait, lui aussi, dans son cœur, les

magiques reflets d'un soleil invisible. Et bien qu'il ne crût point, il

savait qu'il n'était point seul: un Dieu le tenait par la main, le

menait où il fallait qu'il vînt. Il se confiait à lui comme un petit

enfant.

Pour la première fois depuis des années, il était contraint de se

reposer. La lassitude même de la convalescence lui était un repos,

après l'extraordinaire tension intellectuelle, qui avait précédé la

maladie, et qui le courbaturait encore. Christophe qui, depuis plusieurs

mois, se raidissait dans un état de qui-vive perpétuel, sentait se

détendre peu à peu la fixité de son regard. Il n'en était pas moins

fort; il en était plus humain. La vie puissante, mais un peu

monstrueuse, du génie, était passée à l'arrière-plan; il se

retrouvait un homme comme les autres, dépouillé de ses fanatismes

d'esprit, et de tout ce que l'action a de dur et d'impitoyable. Il ne

haïssait plus rien; il ne pensait plus aux choses irritantes, ou

seulement avec un haussement d'épaules; il songeait moins à ses

peines, et plus à celles des autres. Depuis que Sidonie lui avait

rappelé les souffrances silencieuses des humbles âmes, qui luttaient

sans se plaindre, sur tous les points de la terre, il s'oubliait en

elles. Lui qui n'était pas sentimental à l'ordinaire, il avait

maintenant des accès de cette tendresse mystique, qui est la fleur de

la faiblesse. Le soir, accoudé à sa fenêtre, au-dessus de la cour,

écoutant les bruits mystérieux de la nuit, ... une voix qui chantait

dans une maison voisine, et que l'éloignement faisait paraître

émouvante, une petite fille qui pianotait naïvement du Mozart, ... il

pensait:

--Vous tous que j'aime, et que je ne connais pas! Vous que la vie n'a

point flétris, qui rêvez a de grandes choses que vous savez

impossibles, et qui vous débattez contre le monde ennemi,--je veux que

vous ayez le bonheur--il est si bon d'être heureux!... Ô mes amis, je

sais que vous êtes là, et je vous tends les bras... Il y a un mur

entre nous. Pierre à pierre, je l'use; mais je m'use; en même temps.

Nous rejoindrons-nous jamais? Arriverai-je à vous, avant que se soit

dressé l'autre mur: la mort?...--N'importe! Que je sois seul, toute ma

vie, pourvu que je travaille pour vous, que je vous fasse du bien, et

que vous m'aimiez un peu, plus tard, après ma mort!...

Ainsi, Christophe convalescent buvait le lait des deux bonnes

nourrices: «_Liebe and Not_» (Amour et Misère).

Dans cette détente de sa volonté, il sentait le besoin de se

rapprocher des autres. Et, bien qu'il fût très faible encore, et que

ce ne fût guère prudent, il sortait, de bon matin, à l'heure où le

flot du peuple dévalait des rues populeuses vers le travail lointain,

ou le soir, quand il revenait. Il voulait se plonger dans le bain

rafraîchissant de la sympathie humaine. Non qu'il parlât à personne.

Il ne le cherchait même pas. Il lui suffisait de regarder passer les

gens, de les deviner, et de les aimer. Il observait, avec une

affectueuse pitié, ces travailleurs qui se hâtaient, ayant tous, par

avance, la lassitude de la journée,--ces figures de jeunes hommes, de

jeunes filles, au teint étiolé, aux expressions aiguës, aux sourires

étranges,--ces visages transparents et mobiles, sous lesquels on voyait

passer des flots de désirs, de soucis, d'ironies changeantes,--ce

peuple si intelligent, trop intelligent, un peu morbide, des grandes

villes. Ils marchaient vite, tous, les hommes lisant les journaux, les

femmes grignotant un croissant. Christophe eût bien donné un mois de

sa vie pour que la blondine ébouriffée, aux traits bouffis de sommeil,

qui venait de passer près de lui, d'un petit pas de chèvre, nerveux et

sec, pût dormir encore une heure ou deux de plus. Oh! qu'elle n'eût

pas dit non, si on le lui avait offert! Il eût voulu enlever de leurs

appartements, hermétiquement clos à cette heure, toutes les riches

oisives, qui jouissaient ennuyeusement de leur bien-être, et mettre à

leur place, dans leurs lits, dans leur vie reposante, ces petits corps

ardents et las, ces âmes non blasées, pas abondantes, mais vives et

gourmandes de vivre. Il se sentait plein d'indulgence pour elles, à

présent; et il souriait de ces minois éveillés et vannés, où il y a

de la rouerie et de l'ingénuité, un désir effronté et naïf du

plaisir, et, au fond, une brave petite âme, honnête et travailleuse.

Et il ne se fâchait pas, quand quelques-unes lui riaient au nez, ou se

poussaient du coude, en se montrant ce grand garçon, aux yeux ardents.

Il s'attardait aussi sur les quais, à rêver. C'était sa promenade de

prédilection. Elle calmait un peu sa nostalgie du grand fleuve, qui

avait bercé son enfance. Ah! ce n'était plus sans doute le _Vater

Rhein!_ Rien de sa force toute-puissante. Rien des larges horizons, des

vastes plaines, où l'esprit plane et se perd. Une rivière aux yeux

gris, à la robe vert-pâle, aux traits fins et précis, une rivière de

grâce, aux souples mouvements, s'étirant avec une spirituelle

nonchalance dans la parure somptueuse et sobre de sa ville, les

bracelets de ses ponts, les colliers de ses monuments, et souriant à sa

joliesse, comme une belle flâneuse... La délicieuse lumière de Paris!

C'était la première chose que Christophe avait aimée dans cette

ville; elle le pénétrait, doucement, doucement; peu à peu, elle

transformait son cœur, sans qu'il s'en aperçût. Elle était pour lui

la plus belle des musiques, la seule musique parisienne. Il passait des

heures, le soir, le long des quais, ou dans les jardins de l'ancienne

France, à savourer les harmonies du jour sur les grands arbres baignés

de brume violette, sur les statues et les vases gris, sur la pierre

patinée des monuments royaux, qui avait bu la lumière des

siècles,--cette atmosphère subtile, faite de soleil fin et de vapeur

laiteuse, où flotte, dans une poussière d'argent, l'esprit riant de la

race.

Jean-Christophe, Volume 2 La Révolte, La Foire sur la Place · 第 38 / 39 段