Elle n'était plus attentive qu'à Christophe. Elle avait la divination

de la tendresse, et percevait ce qu'il souffrait. Elle se l'exagérait

beaucoup, dans son attention inquiète et enfantine. Elle croyait que

Christophe était amoureux de Colette, quand il n'avait pour elle qu'une

amitié exigeante. Elle pensait qu'il était malheureux, et elle était

malheureuse pour lui. La pauvrette n'était guère récompensée de sa

sollicitude: elle payait pour Colette quand Colette avait fait enrager

Christophe; il était de mauvaise humeur, et se vengeait sur sa petite

élève, en relevant impatiemment les fautes de son jeu. Un matin que

Colette l'avait exaspéré encore plus qu'à l'ordinaire, il s'assit au

piano avec tant de brusquerie que Grazia acheva de perdre le peu de

moyens qu'elle avait: elle pataugea; il lui reprocha ses fausses notes

avec colère; alors, elle se noya tout à fait; il se fâcha, il lui

secoua les mains, il cria qu'elle ne ferait jamais rien de propre,

qu'elle s'occupât de cuisine, de couture, de tout ce qu'elle voudrait,

mais au nom du ciel! qu'elle ne fit plus de musique! Ce n'était pas la

peine de martyriser les gens à entendre ses fausses notes. Sur quoi, il

la planta là, au milieu de sa leçon. Et la pauvre Grazia pleura toutes

les larmes de son corps, moins encore du chagrin que lui faisaient ces

humiliantes paroles, que du chagrin de ne pouvoir faire plaisir à

Christophe, malgré tout son désir, et même d'ajouter encore par sa

sottise à la peine de celui qu'elle aimait.

Elle souffrit bien plus, quand Christophe cessa de venir chez les

Stevens. Elle voulut retourner au pays. Cette enfant, si saine jusque

dans ses rêveries, et qui gardait en elle un fond de sérénité

rustique, se sentait mal à l'aise dans cette ville, au milieu des

Parisiennes neurasthéniques et agitées. Sans oser le dire, elle avait

fini par juger assez exactement les gens qui l'entouraient. Mais elle

était timide, faible, comme son père, par bonté, par modestie, par

défiance de soi. Elle se laissait dominer par sa tante autoritaire et

par sa cousine habituée à tout tyranniser. Elle n'osait pas écrire à

son vieux papa, à qui elle envoyait régulièrement de longues lettres

affectueuses:

--Je t'en prie, reprends-moi!

Et le vieux papa n'osait pas la reprendre, malgré tout son désir; car

Mme Stevens avait répondu à ses timides avances que Grazia était bien

où elle était, beaucoup mieux qu'elle ne serait avec lui, et que, pour

son éducation, il fallait qu'elle restât.

Mais un moment arriva où l'exil devint trop douloureux à la petite

âme du Midi, et où il fallut qu'elle reprît son vol vers la

lumière.--Ce fut après le concert de Christophe. Elle y était venue

avec les Stevens; et ce fut un déchirement pour elle d'assister au

spectacle hideux d'une foule s'amusant à outrager un artiste... Un

artiste? Celui qui, aux yeux de Grazia, était l'image même de l'art,

la personnification de tout ce qu'il y avait de divin dans la vie. Elle

avait envie de pleurer, de se sauver. Il lui fallut entendre jusqu'au

bout le tapage, les sifflets, les huées, et, au retour chez sa tante,

les réflexions désobligeantes, le joli rire de Colette, qui

échangeait avec Lucien Lévy-Cœur des propos apitoyés. Réfugiée

dans sa chambre, dans son lit, elle sanglota, une partie de la nuit:

elle parlait a Christophe, elle le consolait, elle eût voulu donner sa

vie pour lui, elle se désespérait de ne pouvoir rien pour le rendre

heureux. Il lui fut désormais impossible de rester à Paris. Elle

supplia son père de la faire revenir. Elle disait:

--Je ne peux plus vivre ici, je ne peux plus, je mourrai si tu me

laisses plus longtemps.

Son père vint aussitôt; et si pénible qu'il leur fût à tous deux de

tenir tête à la terrible tante, ils en puisèrent l'énergie dans un

effort de volonté désespérée.

Grazia revint dans le grand parc endormi. Elle retrouva avec joie la

chère nature et les êtres qu'elle aimait. Elle avait emporté et garda

quelque temps encore dans son cœur endolori, qui se rassérénait, un

peu de la mélancolie du Nord, comme un voile de brouillards, que le

soleil peu à peu faisait fondre. Elle pensait par moments à Christophe

malheureux. Couchée sur la pelouse, écoutant les grenouilles et les

cigales familières, ou assise au piano, avec qui elle s'entretenait

plus souvent qu'autrefois, elle rêvait de l'ami qu'elle s'était

choisi; elle causait avec lui, tout bas, pendant des heures, et il ne

lui eût pas semblé impossible qu'il ouvrît la porte, un jour, et

qu'il entrât. Elle lui écrivit, et, après avoir hésité longtemps,

elle lui envoya une lettre, non signée, qu'elle alla, un matin, en

cachette, le cœur battant, jeter dans la boîte du village, à trois

kilomètres de là, de l'autre côté des grands champs labourés,--une

bonne lettre, touchante, qui lui disait qu'il n'était pas seul, qu'il

ne devait pas se décourager, qu'on pensait à lui, qu'on l'aimait,

qu'on priait Dieu pour lui,--une pauvre lettre, qui s'égara sottement

en route, et qu'il ne reçut jamais.

Puis, les jours uniformes et sereins se déroulèrent dans la vie de la

lointaine amie. Et la paix italienne, le génie du calme, du bonheur

tranquille, de la contemplation muette, rentrèrent dans ce cœur chaste

et silencieux, au fond duquel continuait de brûler, comme une flamme

immobile, le souvenir de Christophe.

Mais Christophe ignorait la naïve affection, qui de loin veillait sur

lui, et qui devait plus tard tenir tant de place dans sa vie. Et il

ignorait aussi qu'à ce même concert, où il avait été insulté,

assistait celui qui allait être l'ami, le cher compagnon, qui devait

marcher auprès de lui, côte à côte, et la main dans la main.

Il était seul. Il se croyait seul. D'ailleurs, il n'en était

aucunement accablé. Il ne ressentait plus cette amère tristesse qui

l'angoissait naguère, en Allemagne. Il était plus fort, plus mûr: il

savait que ce devait être ainsi. Ses illusions sur Paris étaient

tombées: tous les hommes étaient partout les mêmes; il fallait en

prendre son parti, et ne pas s'obstiner dans une lutte enfantine contre

le monde; il fallait être soi-même, avec tranquillité. Comme disait

Beethoven, «si nous livrons à la vie les forces de notre vie, que nous

restera-t-il pour le plus noble, pour le meilleur?» Il avait pris

vigoureusement conscience de sa nature et de sa race, qu'il avait jugée

si sévèrement jadis. À mesure qu'il était plus oppressé par

l'atmosphère parisienne, il éprouvait le besoin de se réfugier

auprès de sa patrie, dans les bras des poètes et des musiciens, où le

meilleur d'elle-même s'est recueilli. Dès qu'il ouvrait leurs livres,

sa chambre se remplissait du bruissement du Rhin ensoleillé et de

l'affectueux sourire des vieux amis délaissés.

Comme il avait été ingrat envers eux! Comment n'avait-il pas senti

plus tôt le trésor de leur candide bonté? Il se rappelait avec honte

tout ce qu'il avait dit d'injuste et d'outrageant pour eux, quand il

était en Allemagne. Alors, il ne voyait que leurs défauts, leurs

manières gauches et cérémonieuses, leur idéalisme larmoyant, leurs

petits mensonges de pensée, leurs petites lâchetés. Ah! c'était si

peu de chose auprès de leurs grandes vertus! Comment avait-il pu être

aussi cruel pour des faiblesses, qui les rendaient en ce moment presque

plus touchants à ses yeux: car ils en étaient plus humains! Par

réaction, il était attiré davantage par ceux d'entre eux pour qui il

avait été le plus injuste. Que n'avait-il point dit contre Schubert et

contre Bach! Et voici qu'il se sentait tout près d'eux, à présent.

Voici que ces grandes âmes, dont il avait relevé avec impatience les

ridicules, se penchaient vers lui, exilé loin des siens, et lui

disaient avec un bon sourire:

--Frère, nous sommes là. Courage! Nous avons eu, nous aussi, plus que

notre lot de misères... Bah! on en vient à bout...

Il entendait gronder l'Océan de l'âme de Jean-Sébastien Bach: les

ouragans, les vents qui soufflent, les nuages de la vie qui

s'enfuient,--les peuples ivres de joie, de douleur, de fureur, et le

Christ, plein de mansuétude, le Prince de la Paix, qui plane au-dessus

d'eux,--les villes éveillées par les cris des veilleurs, se ruant,

avec des clameurs d'allégresse, au-devant du Fiancé divin, dont les

pas ébranlent le monde,--le prodigieux réservoir de pensées, de

passions, de formes musicales, de vie héroïque, d'hallucinations

shakespeariennes, de prophéties à la Savonarole, de visions

pastorales, épiques, apocalyptiques, enfermées dans le corps étriqué

du petit _cantor_ thuringien, au doublé menton, aux petits yeux

brillants sous les paupières plissées et les sourcils relevés...--il

le voyait si bien! sombre, jovial, un peu ridicule, le cerveau bourré

d'allégories et de symboles, gothique et rococo, colère, têtu,

serein, ayant la passion de la vie et la nostalgie de la mort...--il le

voyait dans son école, pédant génial, au milieu de ses élèves,

sales, grossiers, mendiants, galeux, aux voix éraillées, ces vauriens

avec qui il se chamaillait, avec qui il se battait parfois comme un

portefaix, et dont l'un le roua de coups...--il le voyait dans sa

famille, au milieu de ses vingt et un enfants, dont treize moururent

avant lui, dont un fut idiot; les autres, bons musiciens, lui faisaient

de petits concerts... Des maladies, des enterrements, d'aigres disputes,

la gêne, son génie méconnu;--et, par là-dessus, sa musique, sa foi,

la délivrance et la lumière, la Joie entrevue, pressentie, voulue,

saisie,--Dieu, le souffle de Dieu brûlant ses os, hérissant son poil,

foudroyant par sa bouche... Ô Force! Force! Tonnerre bienheureux de

Force!...

Christophe buvait à longs traits cette force. Il sentait le bienfait de

cette puissance de musique, qui ruisselle des âmes allemandes.

Médiocre souvent, grossière même, qu'importe? L'essentiel, c'est

qu'elle soit, qu'elle coule à pleins bords. En France, la musique est

recueillie, goutte à goutte, par des filtres Pasteur dans des carafes

soigneusement bouchées. Et ces buveurs d'eau fade font les dégoûtés

devant les fleuves de la musique allemande! Ils épluchent les fautes

des génies allemands!

--Pauvres petits!--pensait Christophe, sans se souvenir que lui-même

naguère avait été aussi ridicule,--ils trouvent des défauts dans

Wagner et dans Beethoven! Il leur faudrait des génies qui n'eussent pas

de défauts!... Comme si, quand souffle la tempête, elle allait

s'occuper de ne rien déranger au bel ordre des choses!...

Il marchait dans Paris, tout joyeux de sa force. Tant mieux s'il était

incompris! Il en serait plus libre. Pour créer, comme c'est le rôle du

génie, un monde de toutes pièces, organiquement constitué suivant ses

lois intérieures, il faut y vivre tout entier. Un artiste n'est jamais

trop seul. Ce qui est redoutable, c'est de voir sa pensée se refléter

dans un miroir qui la déforme et l'amoindrit. Il ne faut rien dire aux

autres de ce qu'on fait, avant de l'avoir fait: sans cela, on n'aurait

plus le courage d'aller jusqu'au bout; car ce ne serait plus son idée,

mais la misérable idée des autres, qu'on verrait en soi.

Maintenant que rien ne venait plus le distraire de ses rêves, ils

jaillissaient comme des fontaines de tous les coins de son âme et de

toutes les pierres de sa route. Il vivait dans un état de visionnaire.

Tout ce qu'il voyait et entendait évoquait en lui des êtres et des

choses différents de ce qu'il voyait et entendait. Il n'avait qu'à se

laisser vivre pour retrouver, autour de lui, la vie de ses héros. Leurs

sensations venaient le chercher, d'elles-mêmes. Les yeux de ceux qui

passaient, le son d'une voix que le vent apportait, la lumière sur une

pelouse de gazon, les oiseaux qui chantaient dans les arbres du

Luxembourg, une cloche de couvent qui sonnait au loin, le ciel pâle, le

petit coin du ciel, vu du fond de sa chambre, les bruits et les nuances

des diverses heures du jour, il ne les percevait pas en lui, mais dans

les êtres qu'il rêvait.--Christophe était heureux.

Cependant, sa situation était plus difficile que jamais. Il avait perdu

les quelques leçons de piano, qui étaient son unique ressource. On

était en septembre, la société parisienne était en vacances; et il

était malaisé de trouver d'autres élèves. Le seul qu'il eût était

un ingénieur, intelligent et braque, qui s'était mis en tête, à

quarante ans, de devenir un grand violoniste. Christophe ne jouait pas

très bien du violon; mais il en savait toujours plus que son élève;

et, pendant quelque temps, il lui donna trois heures de leçons par

semaine, à deux francs l'heure. Mais, au bout d'un mois et demi,

l'ingénieur se lassa, découvrant tout à coup que sa vocation

principale était pour la peinture.--Le jour qu'il fit part de cette

découverte à Christophe, Christophe rit beaucoup: mais, quand il eut

bien ri, il fit le compte de ses finances, et constata qu'il avait juste

en poche les douze francs, que son élève venait de lui payer, pour ses

dernières leçons. Cela ne l'émut point; il se dit seulement qu'il

allait falloir décidément se mettre en quête d'autres moyens

d'existence: recommencer les courses auprès des éditeurs. Ce n'était

pas réjouissant... Pff!... Inutile de s'en tourmenter à l'avance!

Aujourd'hui, il faisait beau. Il s'en alla à Meudon.

Il avait une fringale de marche. La marche faisait lever des moissons de

musique. Il en était plein, comme une ruche de miel; et il riait au

bourdonnement doré de ses abeilles. C'était, à l'ordinaire, une

musique qui modulait beaucoup. Et des rythmes bondissants, insistants,

hallucinants... Allez donc créer des rythmes, quand vous êtes engourdi

dans votre chambre! Bon pour amalgamer alors des harmonies subtiles et

immobiles, comme ces Parisiens!

Quand il fut las de marcher, il se coucha dans les bois. Les arbres

étaient à demi défeuillés, le ciel bleu de pervenche. Christophe

s'engourdit dans une rêverie, qui prit bientôt la teinte de la douce

lumière qui tombe des nuages d'octobre. Son sang battait. Il écoutait

passer les flots pressés de ses pensées. Il en venait de tous les

points de l'horizon: mondes jeunes et vieux, qui se livraient bataille,

lambeaux d'âmes passées, hôtes anciens, parasites, qui vivaient en

lui, comme le peuple d'une ville. L'ancienne parole de Gottfried devant

la tombe de Melchior lui revenait à l'esprit: il était un tombeau

vivant, plein de morts qui s'agitaient,--toute sa race inconnue. Il

écoutait cette multitude de vies, il se plaisait à faire bruire

l'orgue de cette forêt séculaire, pleine de monstres, comme la forêt

de Dante. Il ne les craignait plus maintenant, comme au temps de son

adolescence. Car le maître était là: sa volonté. Il avait une forte

joie à faire claquer son fouet, pour que les bêtes hurlassent, et

qu'il sentît mieux la richesse de sa ménagerie intérieure. Il

n'était pas seul. Il n'y avait pas de risques qu'il le fût jamais. Il

était toute une armée, des siècles de Krafft joyeux et sains. Contre

Paris hostile, contre un peuple, tout un peuple: la lutte était égale.

Il avait abandonné sa modeste chambre,--trop chère,--pour prendre dans

le quartier de Montrouge une mansarde, qui, à défaut d'autres

avantages, était très aérée. Un courant d'air perpétuel. Mais il

lui fallait respirer. De sa fenêtre, il avait une vue étendue sur les

cheminées de Paris. Le déménagement n'avait pas été long: une

charrette à bras suffit; Christophe la poussa lui-même. De tout son

mobilier, l'objet le plus précieux pour lui était, avec sa vieille

malle, un de ces moulages, si vulgarisés depuis, du masque de

Beethoven. Il l'avait empaqueté avec autant de soin que s'il s'était

agi d'une œuvre d'art du plus haut prix. Il ne s'en séparait pas.

C'était son île, au milieu de Paris. Ce lui était aussi un baromètre

moral. Le masque lui marquait, plus clairement que sa propre conscience,

la température de son âme, ses plus secrètes pensées: tantôt le

ciel chargé de nuées, tantôt le coup de vent des passions, tantôt le

calme puissant.

Il dut rogner beaucoup sur sa nourriture. Il mangeait une fois par jour,

à une heure de l'après-midi. Il avait acheté un gros saucisson, qu'il

avait pendu à sa fenêtre; avec une bonne tranche, un solide quignon de

pain, et une tasse de café qu'il fabriquait, il faisait un repas des

dieux. Mais il en eût bien fait deux. Il était fâché d'avoir si bon

appétit. Il s'apostrophait sévèrement; il se traitait de goinfre, qui

ne pense qu'à son ventre. De ventre, il n'en avait guère; il était

plus efflanqué qu'un chien maigre. Au reste, solide, une charpente de

fer, et la tête toujours libre.

Il ne s'inquiétait pas trop du lendemain. Tant qu'il avait devant lui

l'argent de la journée, il ne se mettait pas en peine. Le jour où il

n'eut plus rien, il se décida enfin à commencer ses tournées chez les

éditeurs. Il ne trouva de travail nulle part. Il revenait chez lui,

bredouille, quand, passant près du magasin de musique où il avait

été présenté naguère par Sylvain Kohn à Daniel Hecht, il entra,

sans se rappeler qu'il y était déjà venu dans des circonstances peu

agréables. La première personne qu'il vit fut Hecht. Il fut sur le

point de rebrousser chemin; mais il était trop tard: Hecht l'avait vu.

Christophe ne voulut pas avoir l'air de reculer; il s'avança vers

Hecht, ne sachant pas ce qu'il allait lui dire, et prêt à lui tenir

tête avec autant d'arrogance qu'il le faudrait: car il était convaincu

que Hecht ne lui ménagerait pas les insolences. Il n'en fut rien.

Hecht, froidement, lui tendit la main: avec une formule de politesse

banale, il s'informa de sa santé, et, sans même attendre que

Christophe lui en fît la demande, il lui désigna la porte de son

cabinet, et s'effaça pour le laisser passer. Il était heureux,

secrètement, de cette visite, que son orgueil avait prévue, mais qu'il

n'attendait plus. Sans en avoir l'air, il avait suivi très

attentivement Christophe; il n'avait manqué aucune occasion de

connaître sa musique; il était au fameux concert du _David_; et

l'accueil hostile du public l'avait d'autant moins étonné, dans son

mépris du public, qu'il avait parfaitement senti toute la beauté de

l'œuvre. Il n'y avait peut-être pas deux personnes à Paris qui

fussent plus capables que Hecht d'apprécier l'originalité artistique

de Christophe. Mais il se fût bien gardé de lui en rien dire, non

seulement parce qu'il était piqué de l'attitude de Christophe à son

égard, mais parce qu'il lui était impossible d'être aimable: c'était

une disgrâce spéciale de sa nature. Il était sincèrement disposé à

aider Christophe; mais il n'eût point fait un pas pour cela: il

attendait que Christophe vînt le lui demander. Et maintenant que

Christophe était venu,--au lieu de saisir généreusement l'occasion

d'effacer le souvenir de leur malentendu, en épargnant à son visiteur

une démarche humiliante, il se donna la satisfaction de le laisser

exposer tout au long sa requête; et il tint à lui imposer, au moins

pour une fois, les travaux que Christophe avait refusés jadis. Il lui

donna, pour le lendemain, cinquante pages de musique à transposer pour

mandoline et guitare. Après quoi, satisfait de l'avoir fait plier, il

lui trouva des occupations moins rebutantes, mais toujours avec une

telle absence de bonne grâce qu'il était impossible de lui en savoir

gré; il fallait que Christophe fût talonné par la gêne pour recourir

de nouveau à lui. En tout cas, il aimait encore mieux gagner son argent

par ces travaux, si irritants qu'ils fussent, que le recevoir en don de

Hecht, comme Hecht le lui offrit, une fois:--et certes, c'était de bon

cœur; mais Christophe avait senti l'intention que Hecht avait eue de

l'humilier d'abord; contraint d'accepter ses conditions, il se refusa du

moins à accepter ses bienfaits; il voulait bien travailler pour

lui:--donnant, donnant, il était quitte;--mais il ne voulait rien lui

devoir. Il n'était pas comme Wagner, ce mendiant impudent pour son art,

il ne mettait pas son art au-dessus de son âme; le pain qu'il n'eût

pas gagné lui-même l'eût étouffé.--Un jour qu'il venait de

rapporter la tâche qu'il avait passé la nuit à faire, il trouva Hecht

à table. Hecht, remarquant sa pâleur et les regards qu'il jeta

involontairement sur les plats, eut la certitude qu'il n'avait pas

mangé, et l'invita à déjeuner. L'intention était bonne; mais Hecht

laissa si lourdement sentir qu'il avait vu le dénuement de Christophe,

que son invitation ressemblait à une aumône: Christophe fût mort de

faim, plutôt que d'accepter. Il ne put refuser de s'asseoir à

table--(Hecht avait à lui parler);--mais il ne toucha à rien: il

prétendit qu'il venait de déjeuner. Son estomac se crispait de besoin.

Christophe eût voulu se passer de Hecht; mais les autres éditeurs

étaient encore pires.--Il y avait aussi les riches dilettantes, qui

accouchaient d'un lambeau de phrase musicale, et qui n'étaient même

pas capables de l'écrire. Ils faisaient venir Christophe, et lui

chantaient leur élucubration:

--Hein! est-ce beau!

Ils la lui donnaient à «développer»,--(à écrire en entier);--et

cela paraissait sous leur nom chez un grand éditeur. Après, ils

étaient persuadés que le morceau était d'eux. Christophe en connut

un, gentilhomme de bonne marque, un grand corps agité, qui lui donna

du: «cher ami», l'empoigna par le bras, lui prodiguant les

démonstrations d'enthousiasme tempétueux, ricanant à son oreille,

bafouillant des coq-à-l'âne et des incongruités mêlées de cris

d'extase: Beethoven, Verlaine, Offenhach, Yvette Guilbert... Il le

faisait travailler, et négligeait de le payer. Il soldait en

invitations à déjeuner et en poignées de mains. À la fin des fins,

il envoya à Christophe vingt francs, que Christophe se donna le luxe

stupide de lui renvoyer. Ce jour-là, il n'avait pas vingt sous en

poche; et il lui avait fallu acheter un timbre de vingt-cinq centimes

pour écrire à sa mère. C'était le jour de fête de la vieille

Louisa; et, pour rien au monde, Christophe n'eût voulu y manquer: la

bonne femme comptait trop sur la lettre de son garçon, elle n'aurait pu

s'en passer. Elle lui écrivait un peu plus souvent, depuis quelques

semaines, malgré la peine que cela lui coûtait d'écrire. Elle

souffrait de sa solitude. Mais elle n'aurait pu se décider à venir

rejoindre Christophe à Paris: elle était trop timorée, attachée à

sa petite ville, à son église, à sa maison, elle avait peur des

voyages. Et d'ailleurs, quand elle eût voulu venir, Christophe n'avait

pas d'argent pour elle; il n'en avait pas tous les jours, pour

lui-même.

Un envoi qui lui fit bien plaisir, une fois, ce fut de Lorchen, la jeune

paysanne pour laquelle il avait eu une rixe avec des soldats prussiens:

elle lui écrivait qu'elle se mariait; elle donnait des nouvelles de la

maman, et elle lui expédiait un panier de pommes et une part de

galette, pour manger en son honneur. Cela tomba joliment à propos. Ce

soir-là chez Christophe, c'était jeûne, quatre-temps, et carême: du

saucisson pendu au clou, près de la fenêtre, il ne restait plus que la

ficelle. Christophe se compara aux saints anachorètes, qu'un corbeau

vient nourrir sur leur rocher. Mais le corbeau avait beaucoup à faire

sans doute de nourrir tous les anachorètes, car il ne revint plus.

Malgré tous ces ennuis, Christophe gardait son entrain. Il faisait dans

sa cuvette la lessive de son linge, et il cirait ses chaussures, en

sifflant comme un merle. Il se consolait avec les mots de Berlioz:

«Élevons-nous au-dessus des misères de la vie, et chantons d'une voix

légère le gai refrain si connu: _Dies iræ_...»--Il le chantait

parfois, au scandale des voisins, stupéfiés de l'entendre

s'interrompre au milieu par des éclats de rire.

Jean-Christophe, Volume 2 La Révolte, La Foire sur la Place · 第 36 / 39 段