de la tendresse, et percevait ce qu'il souffrait. Elle se l'exagérait
beaucoup, dans son attention inquiète et enfantine. Elle croyait que
Christophe était amoureux de Colette, quand il n'avait pour elle qu'une
amitié exigeante. Elle pensait qu'il était malheureux, et elle était
malheureuse pour lui. La pauvrette n'était guère récompensée de sa
sollicitude: elle payait pour Colette quand Colette avait fait enrager
Christophe; il était de mauvaise humeur, et se vengeait sur sa petite
élève, en relevant impatiemment les fautes de son jeu. Un matin que
Colette l'avait exaspéré encore plus qu'à l'ordinaire, il s'assit au
piano avec tant de brusquerie que Grazia acheva de perdre le peu de
moyens qu'elle avait: elle pataugea; il lui reprocha ses fausses notes
avec colère; alors, elle se noya tout à fait; il se fâcha, il lui
secoua les mains, il cria qu'elle ne ferait jamais rien de propre,
qu'elle s'occupât de cuisine, de couture, de tout ce qu'elle voudrait,
mais au nom du ciel! qu'elle ne fit plus de musique! Ce n'était pas la
peine de martyriser les gens à entendre ses fausses notes. Sur quoi, il
la planta là, au milieu de sa leçon. Et la pauvre Grazia pleura toutes
les larmes de son corps, moins encore du chagrin que lui faisaient ces
humiliantes paroles, que du chagrin de ne pouvoir faire plaisir à
Christophe, malgré tout son désir, et même d'ajouter encore par sa
sottise à la peine de celui qu'elle aimait.
Elle souffrit bien plus, quand Christophe cessa de venir chez les
Stevens. Elle voulut retourner au pays. Cette enfant, si saine jusque
dans ses rêveries, et qui gardait en elle un fond de sérénité
rustique, se sentait mal à l'aise dans cette ville, au milieu des
Parisiennes neurasthéniques et agitées. Sans oser le dire, elle avait
fini par juger assez exactement les gens qui l'entouraient. Mais elle
était timide, faible, comme son père, par bonté, par modestie, par
défiance de soi. Elle se laissait dominer par sa tante autoritaire et
par sa cousine habituée à tout tyranniser. Elle n'osait pas écrire à
son vieux papa, à qui elle envoyait régulièrement de longues lettres
affectueuses:
--Je t'en prie, reprends-moi!
Et le vieux papa n'osait pas la reprendre, malgré tout son désir; car
Mme Stevens avait répondu à ses timides avances que Grazia était bien
où elle était, beaucoup mieux qu'elle ne serait avec lui, et que, pour
son éducation, il fallait qu'elle restât.
Mais un moment arriva où l'exil devint trop douloureux à la petite
âme du Midi, et où il fallut qu'elle reprît son vol vers la
lumière.--Ce fut après le concert de Christophe. Elle y était venue
avec les Stevens; et ce fut un déchirement pour elle d'assister au
spectacle hideux d'une foule s'amusant à outrager un artiste... Un
artiste? Celui qui, aux yeux de Grazia, était l'image même de l'art,
la personnification de tout ce qu'il y avait de divin dans la vie. Elle
avait envie de pleurer, de se sauver. Il lui fallut entendre jusqu'au
bout le tapage, les sifflets, les huées, et, au retour chez sa tante,
les réflexions désobligeantes, le joli rire de Colette, qui
échangeait avec Lucien Lévy-Cœur des propos apitoyés. Réfugiée
dans sa chambre, dans son lit, elle sanglota, une partie de la nuit:
elle parlait a Christophe, elle le consolait, elle eût voulu donner sa
vie pour lui, elle se désespérait de ne pouvoir rien pour le rendre
heureux. Il lui fut désormais impossible de rester à Paris. Elle
supplia son père de la faire revenir. Elle disait:
--Je ne peux plus vivre ici, je ne peux plus, je mourrai si tu me
laisses plus longtemps.
Son père vint aussitôt; et si pénible qu'il leur fût à tous deux de
tenir tête à la terrible tante, ils en puisèrent l'énergie dans un
effort de volonté désespérée.
Grazia revint dans le grand parc endormi. Elle retrouva avec joie la
chère nature et les êtres qu'elle aimait. Elle avait emporté et garda
quelque temps encore dans son cœur endolori, qui se rassérénait, un
peu de la mélancolie du Nord, comme un voile de brouillards, que le
soleil peu à peu faisait fondre. Elle pensait par moments à Christophe
malheureux. Couchée sur la pelouse, écoutant les grenouilles et les
cigales familières, ou assise au piano, avec qui elle s'entretenait
plus souvent qu'autrefois, elle rêvait de l'ami qu'elle s'était
choisi; elle causait avec lui, tout bas, pendant des heures, et il ne
lui eût pas semblé impossible qu'il ouvrît la porte, un jour, et
qu'il entrât. Elle lui écrivit, et, après avoir hésité longtemps,
elle lui envoya une lettre, non signée, qu'elle alla, un matin, en
cachette, le cœur battant, jeter dans la boîte du village, à trois
kilomètres de là, de l'autre côté des grands champs labourés,--une
bonne lettre, touchante, qui lui disait qu'il n'était pas seul, qu'il
ne devait pas se décourager, qu'on pensait à lui, qu'on l'aimait,
qu'on priait Dieu pour lui,--une pauvre lettre, qui s'égara sottement
en route, et qu'il ne reçut jamais.
Puis, les jours uniformes et sereins se déroulèrent dans la vie de la
lointaine amie. Et la paix italienne, le génie du calme, du bonheur
tranquille, de la contemplation muette, rentrèrent dans ce cœur chaste
et silencieux, au fond duquel continuait de brûler, comme une flamme
immobile, le souvenir de Christophe.
Mais Christophe ignorait la naïve affection, qui de loin veillait sur
lui, et qui devait plus tard tenir tant de place dans sa vie. Et il
ignorait aussi qu'à ce même concert, où il avait été insulté,
assistait celui qui allait être l'ami, le cher compagnon, qui devait
marcher auprès de lui, côte à côte, et la main dans la main.
Il était seul. Il se croyait seul. D'ailleurs, il n'en était
aucunement accablé. Il ne ressentait plus cette amère tristesse qui
l'angoissait naguère, en Allemagne. Il était plus fort, plus mûr: il
savait que ce devait être ainsi. Ses illusions sur Paris étaient
tombées: tous les hommes étaient partout les mêmes; il fallait en
prendre son parti, et ne pas s'obstiner dans une lutte enfantine contre
le monde; il fallait être soi-même, avec tranquillité. Comme disait
Beethoven, «si nous livrons à la vie les forces de notre vie, que nous
restera-t-il pour le plus noble, pour le meilleur?» Il avait pris
vigoureusement conscience de sa nature et de sa race, qu'il avait jugée
si sévèrement jadis. À mesure qu'il était plus oppressé par
l'atmosphère parisienne, il éprouvait le besoin de se réfugier
auprès de sa patrie, dans les bras des poètes et des musiciens, où le
meilleur d'elle-même s'est recueilli. Dès qu'il ouvrait leurs livres,
sa chambre se remplissait du bruissement du Rhin ensoleillé et de
l'affectueux sourire des vieux amis délaissés.
Comme il avait été ingrat envers eux! Comment n'avait-il pas senti
plus tôt le trésor de leur candide bonté? Il se rappelait avec honte
tout ce qu'il avait dit d'injuste et d'outrageant pour eux, quand il
était en Allemagne. Alors, il ne voyait que leurs défauts, leurs
manières gauches et cérémonieuses, leur idéalisme larmoyant, leurs
petits mensonges de pensée, leurs petites lâchetés. Ah! c'était si
peu de chose auprès de leurs grandes vertus! Comment avait-il pu être
aussi cruel pour des faiblesses, qui les rendaient en ce moment presque
plus touchants à ses yeux: car ils en étaient plus humains! Par
réaction, il était attiré davantage par ceux d'entre eux pour qui il
avait été le plus injuste. Que n'avait-il point dit contre Schubert et
contre Bach! Et voici qu'il se sentait tout près d'eux, à présent.
Voici que ces grandes âmes, dont il avait relevé avec impatience les
ridicules, se penchaient vers lui, exilé loin des siens, et lui
disaient avec un bon sourire:
--Frère, nous sommes là. Courage! Nous avons eu, nous aussi, plus que
notre lot de misères... Bah! on en vient à bout...
Il entendait gronder l'Océan de l'âme de Jean-Sébastien Bach: les
ouragans, les vents qui soufflent, les nuages de la vie qui
s'enfuient,--les peuples ivres de joie, de douleur, de fureur, et le
Christ, plein de mansuétude, le Prince de la Paix, qui plane au-dessus
d'eux,--les villes éveillées par les cris des veilleurs, se ruant,
avec des clameurs d'allégresse, au-devant du Fiancé divin, dont les
pas ébranlent le monde,--le prodigieux réservoir de pensées, de
passions, de formes musicales, de vie héroïque, d'hallucinations
shakespeariennes, de prophéties à la Savonarole, de visions
pastorales, épiques, apocalyptiques, enfermées dans le corps étriqué
du petit _cantor_ thuringien, au doublé menton, aux petits yeux
brillants sous les paupières plissées et les sourcils relevés...--il
le voyait si bien! sombre, jovial, un peu ridicule, le cerveau bourré
d'allégories et de symboles, gothique et rococo, colère, têtu,
serein, ayant la passion de la vie et la nostalgie de la mort...--il le
voyait dans son école, pédant génial, au milieu de ses élèves,
sales, grossiers, mendiants, galeux, aux voix éraillées, ces vauriens
avec qui il se chamaillait, avec qui il se battait parfois comme un
portefaix, et dont l'un le roua de coups...--il le voyait dans sa
famille, au milieu de ses vingt et un enfants, dont treize moururent
avant lui, dont un fut idiot; les autres, bons musiciens, lui faisaient
de petits concerts... Des maladies, des enterrements, d'aigres disputes,
la gêne, son génie méconnu;--et, par là-dessus, sa musique, sa foi,
la délivrance et la lumière, la Joie entrevue, pressentie, voulue,
saisie,--Dieu, le souffle de Dieu brûlant ses os, hérissant son poil,
foudroyant par sa bouche... Ô Force! Force! Tonnerre bienheureux de
Force!...
Christophe buvait à longs traits cette force. Il sentait le bienfait de
cette puissance de musique, qui ruisselle des âmes allemandes.
Médiocre souvent, grossière même, qu'importe? L'essentiel, c'est
qu'elle soit, qu'elle coule à pleins bords. En France, la musique est
recueillie, goutte à goutte, par des filtres Pasteur dans des carafes
soigneusement bouchées. Et ces buveurs d'eau fade font les dégoûtés
devant les fleuves de la musique allemande! Ils épluchent les fautes
des génies allemands!
--Pauvres petits!--pensait Christophe, sans se souvenir que lui-même
naguère avait été aussi ridicule,--ils trouvent des défauts dans
Wagner et dans Beethoven! Il leur faudrait des génies qui n'eussent pas
de défauts!... Comme si, quand souffle la tempête, elle allait
s'occuper de ne rien déranger au bel ordre des choses!...
Il marchait dans Paris, tout joyeux de sa force. Tant mieux s'il était
incompris! Il en serait plus libre. Pour créer, comme c'est le rôle du
génie, un monde de toutes pièces, organiquement constitué suivant ses
lois intérieures, il faut y vivre tout entier. Un artiste n'est jamais
trop seul. Ce qui est redoutable, c'est de voir sa pensée se refléter
dans un miroir qui la déforme et l'amoindrit. Il ne faut rien dire aux
autres de ce qu'on fait, avant de l'avoir fait: sans cela, on n'aurait
plus le courage d'aller jusqu'au bout; car ce ne serait plus son idée,
mais la misérable idée des autres, qu'on verrait en soi.
Maintenant que rien ne venait plus le distraire de ses rêves, ils
jaillissaient comme des fontaines de tous les coins de son âme et de
toutes les pierres de sa route. Il vivait dans un état de visionnaire.
Tout ce qu'il voyait et entendait évoquait en lui des êtres et des
choses différents de ce qu'il voyait et entendait. Il n'avait qu'à se
laisser vivre pour retrouver, autour de lui, la vie de ses héros. Leurs
sensations venaient le chercher, d'elles-mêmes. Les yeux de ceux qui
passaient, le son d'une voix que le vent apportait, la lumière sur une
pelouse de gazon, les oiseaux qui chantaient dans les arbres du
Luxembourg, une cloche de couvent qui sonnait au loin, le ciel pâle, le
petit coin du ciel, vu du fond de sa chambre, les bruits et les nuances
des diverses heures du jour, il ne les percevait pas en lui, mais dans
les êtres qu'il rêvait.--Christophe était heureux.
Cependant, sa situation était plus difficile que jamais. Il avait perdu
les quelques leçons de piano, qui étaient son unique ressource. On
était en septembre, la société parisienne était en vacances; et il
était malaisé de trouver d'autres élèves. Le seul qu'il eût était
un ingénieur, intelligent et braque, qui s'était mis en tête, à
quarante ans, de devenir un grand violoniste. Christophe ne jouait pas
très bien du violon; mais il en savait toujours plus que son élève;
et, pendant quelque temps, il lui donna trois heures de leçons par
semaine, à deux francs l'heure. Mais, au bout d'un mois et demi,
l'ingénieur se lassa, découvrant tout à coup que sa vocation
principale était pour la peinture.--Le jour qu'il fit part de cette
découverte à Christophe, Christophe rit beaucoup: mais, quand il eut
bien ri, il fit le compte de ses finances, et constata qu'il avait juste
en poche les douze francs, que son élève venait de lui payer, pour ses
dernières leçons. Cela ne l'émut point; il se dit seulement qu'il
allait falloir décidément se mettre en quête d'autres moyens
d'existence: recommencer les courses auprès des éditeurs. Ce n'était
pas réjouissant... Pff!... Inutile de s'en tourmenter à l'avance!
Aujourd'hui, il faisait beau. Il s'en alla à Meudon.
Il avait une fringale de marche. La marche faisait lever des moissons de
musique. Il en était plein, comme une ruche de miel; et il riait au
bourdonnement doré de ses abeilles. C'était, à l'ordinaire, une
musique qui modulait beaucoup. Et des rythmes bondissants, insistants,
hallucinants... Allez donc créer des rythmes, quand vous êtes engourdi
dans votre chambre! Bon pour amalgamer alors des harmonies subtiles et
immobiles, comme ces Parisiens!
Quand il fut las de marcher, il se coucha dans les bois. Les arbres
étaient à demi défeuillés, le ciel bleu de pervenche. Christophe
s'engourdit dans une rêverie, qui prit bientôt la teinte de la douce
lumière qui tombe des nuages d'octobre. Son sang battait. Il écoutait
passer les flots pressés de ses pensées. Il en venait de tous les
points de l'horizon: mondes jeunes et vieux, qui se livraient bataille,
lambeaux d'âmes passées, hôtes anciens, parasites, qui vivaient en
lui, comme le peuple d'une ville. L'ancienne parole de Gottfried devant
la tombe de Melchior lui revenait à l'esprit: il était un tombeau
vivant, plein de morts qui s'agitaient,--toute sa race inconnue. Il
écoutait cette multitude de vies, il se plaisait à faire bruire
l'orgue de cette forêt séculaire, pleine de monstres, comme la forêt
de Dante. Il ne les craignait plus maintenant, comme au temps de son
adolescence. Car le maître était là: sa volonté. Il avait une forte
joie à faire claquer son fouet, pour que les bêtes hurlassent, et
qu'il sentît mieux la richesse de sa ménagerie intérieure. Il
n'était pas seul. Il n'y avait pas de risques qu'il le fût jamais. Il
était toute une armée, des siècles de Krafft joyeux et sains. Contre
Paris hostile, contre un peuple, tout un peuple: la lutte était égale.
Il avait abandonné sa modeste chambre,--trop chère,--pour prendre dans
le quartier de Montrouge une mansarde, qui, à défaut d'autres
avantages, était très aérée. Un courant d'air perpétuel. Mais il
lui fallait respirer. De sa fenêtre, il avait une vue étendue sur les
cheminées de Paris. Le déménagement n'avait pas été long: une
charrette à bras suffit; Christophe la poussa lui-même. De tout son
mobilier, l'objet le plus précieux pour lui était, avec sa vieille
malle, un de ces moulages, si vulgarisés depuis, du masque de
Beethoven. Il l'avait empaqueté avec autant de soin que s'il s'était
agi d'une œuvre d'art du plus haut prix. Il ne s'en séparait pas.
C'était son île, au milieu de Paris. Ce lui était aussi un baromètre
moral. Le masque lui marquait, plus clairement que sa propre conscience,
la température de son âme, ses plus secrètes pensées: tantôt le
ciel chargé de nuées, tantôt le coup de vent des passions, tantôt le
calme puissant.
Il dut rogner beaucoup sur sa nourriture. Il mangeait une fois par jour,
à une heure de l'après-midi. Il avait acheté un gros saucisson, qu'il
avait pendu à sa fenêtre; avec une bonne tranche, un solide quignon de
pain, et une tasse de café qu'il fabriquait, il faisait un repas des
dieux. Mais il en eût bien fait deux. Il était fâché d'avoir si bon
appétit. Il s'apostrophait sévèrement; il se traitait de goinfre, qui
ne pense qu'à son ventre. De ventre, il n'en avait guère; il était
plus efflanqué qu'un chien maigre. Au reste, solide, une charpente de
fer, et la tête toujours libre.
Il ne s'inquiétait pas trop du lendemain. Tant qu'il avait devant lui
l'argent de la journée, il ne se mettait pas en peine. Le jour où il
n'eut plus rien, il se décida enfin à commencer ses tournées chez les
éditeurs. Il ne trouva de travail nulle part. Il revenait chez lui,
bredouille, quand, passant près du magasin de musique où il avait
été présenté naguère par Sylvain Kohn à Daniel Hecht, il entra,
sans se rappeler qu'il y était déjà venu dans des circonstances peu
agréables. La première personne qu'il vit fut Hecht. Il fut sur le
point de rebrousser chemin; mais il était trop tard: Hecht l'avait vu.
Christophe ne voulut pas avoir l'air de reculer; il s'avança vers
Hecht, ne sachant pas ce qu'il allait lui dire, et prêt à lui tenir
tête avec autant d'arrogance qu'il le faudrait: car il était convaincu
que Hecht ne lui ménagerait pas les insolences. Il n'en fut rien.
Hecht, froidement, lui tendit la main: avec une formule de politesse
banale, il s'informa de sa santé, et, sans même attendre que
Christophe lui en fît la demande, il lui désigna la porte de son
cabinet, et s'effaça pour le laisser passer. Il était heureux,
secrètement, de cette visite, que son orgueil avait prévue, mais qu'il
n'attendait plus. Sans en avoir l'air, il avait suivi très
attentivement Christophe; il n'avait manqué aucune occasion de
connaître sa musique; il était au fameux concert du _David_; et
l'accueil hostile du public l'avait d'autant moins étonné, dans son
mépris du public, qu'il avait parfaitement senti toute la beauté de
l'œuvre. Il n'y avait peut-être pas deux personnes à Paris qui
fussent plus capables que Hecht d'apprécier l'originalité artistique
de Christophe. Mais il se fût bien gardé de lui en rien dire, non
seulement parce qu'il était piqué de l'attitude de Christophe à son
égard, mais parce qu'il lui était impossible d'être aimable: c'était
une disgrâce spéciale de sa nature. Il était sincèrement disposé à
aider Christophe; mais il n'eût point fait un pas pour cela: il
attendait que Christophe vînt le lui demander. Et maintenant que
Christophe était venu,--au lieu de saisir généreusement l'occasion
d'effacer le souvenir de leur malentendu, en épargnant à son visiteur
une démarche humiliante, il se donna la satisfaction de le laisser
exposer tout au long sa requête; et il tint à lui imposer, au moins
pour une fois, les travaux que Christophe avait refusés jadis. Il lui
donna, pour le lendemain, cinquante pages de musique à transposer pour
mandoline et guitare. Après quoi, satisfait de l'avoir fait plier, il
lui trouva des occupations moins rebutantes, mais toujours avec une
telle absence de bonne grâce qu'il était impossible de lui en savoir
gré; il fallait que Christophe fût talonné par la gêne pour recourir
de nouveau à lui. En tout cas, il aimait encore mieux gagner son argent
par ces travaux, si irritants qu'ils fussent, que le recevoir en don de
Hecht, comme Hecht le lui offrit, une fois:--et certes, c'était de bon
cœur; mais Christophe avait senti l'intention que Hecht avait eue de
l'humilier d'abord; contraint d'accepter ses conditions, il se refusa du
moins à accepter ses bienfaits; il voulait bien travailler pour
lui:--donnant, donnant, il était quitte;--mais il ne voulait rien lui
devoir. Il n'était pas comme Wagner, ce mendiant impudent pour son art,
il ne mettait pas son art au-dessus de son âme; le pain qu'il n'eût
pas gagné lui-même l'eût étouffé.--Un jour qu'il venait de
rapporter la tâche qu'il avait passé la nuit à faire, il trouva Hecht
à table. Hecht, remarquant sa pâleur et les regards qu'il jeta
involontairement sur les plats, eut la certitude qu'il n'avait pas
mangé, et l'invita à déjeuner. L'intention était bonne; mais Hecht
laissa si lourdement sentir qu'il avait vu le dénuement de Christophe,
que son invitation ressemblait à une aumône: Christophe fût mort de
faim, plutôt que d'accepter. Il ne put refuser de s'asseoir à
table--(Hecht avait à lui parler);--mais il ne toucha à rien: il
prétendit qu'il venait de déjeuner. Son estomac se crispait de besoin.
Christophe eût voulu se passer de Hecht; mais les autres éditeurs
étaient encore pires.--Il y avait aussi les riches dilettantes, qui
accouchaient d'un lambeau de phrase musicale, et qui n'étaient même
pas capables de l'écrire. Ils faisaient venir Christophe, et lui
chantaient leur élucubration:
--Hein! est-ce beau!
Ils la lui donnaient à «développer»,--(à écrire en entier);--et
cela paraissait sous leur nom chez un grand éditeur. Après, ils
étaient persuadés que le morceau était d'eux. Christophe en connut
un, gentilhomme de bonne marque, un grand corps agité, qui lui donna
du: «cher ami», l'empoigna par le bras, lui prodiguant les
démonstrations d'enthousiasme tempétueux, ricanant à son oreille,
bafouillant des coq-à-l'âne et des incongruités mêlées de cris
d'extase: Beethoven, Verlaine, Offenhach, Yvette Guilbert... Il le
faisait travailler, et négligeait de le payer. Il soldait en
invitations à déjeuner et en poignées de mains. À la fin des fins,
il envoya à Christophe vingt francs, que Christophe se donna le luxe
stupide de lui renvoyer. Ce jour-là, il n'avait pas vingt sous en
poche; et il lui avait fallu acheter un timbre de vingt-cinq centimes
pour écrire à sa mère. C'était le jour de fête de la vieille
Louisa; et, pour rien au monde, Christophe n'eût voulu y manquer: la
bonne femme comptait trop sur la lettre de son garçon, elle n'aurait pu
s'en passer. Elle lui écrivait un peu plus souvent, depuis quelques
semaines, malgré la peine que cela lui coûtait d'écrire. Elle
souffrait de sa solitude. Mais elle n'aurait pu se décider à venir
rejoindre Christophe à Paris: elle était trop timorée, attachée à
sa petite ville, à son église, à sa maison, elle avait peur des
voyages. Et d'ailleurs, quand elle eût voulu venir, Christophe n'avait
pas d'argent pour elle; il n'en avait pas tous les jours, pour
lui-même.
Un envoi qui lui fit bien plaisir, une fois, ce fut de Lorchen, la jeune
paysanne pour laquelle il avait eu une rixe avec des soldats prussiens:
elle lui écrivait qu'elle se mariait; elle donnait des nouvelles de la
maman, et elle lui expédiait un panier de pommes et une part de
galette, pour manger en son honneur. Cela tomba joliment à propos. Ce
soir-là chez Christophe, c'était jeûne, quatre-temps, et carême: du
saucisson pendu au clou, près de la fenêtre, il ne restait plus que la
ficelle. Christophe se compara aux saints anachorètes, qu'un corbeau
vient nourrir sur leur rocher. Mais le corbeau avait beaucoup à faire
sans doute de nourrir tous les anachorètes, car il ne revint plus.
Malgré tous ces ennuis, Christophe gardait son entrain. Il faisait dans
sa cuvette la lessive de son linge, et il cirait ses chaussures, en
sifflant comme un merle. Il se consolait avec les mots de Berlioz:
«Élevons-nous au-dessus des misères de la vie, et chantons d'une voix
légère le gai refrain si connu: _Dies iræ_...»--Il le chantait
parfois, au scandale des voisins, stupéfiés de l'entendre
s'interrompre au milieu par des éclats de rire.