pâtre était couché, et rêvait au soleil. La sereine lumière, le
bourdonnement des êtres, le doux frémissement des herbes, les grelots
argentins des troupeaux qui paissaient, la force de la terre, berçaient
la rêverie de l'enfant inconscient de ses divines destinées.
Indolemment, il mêlait sa voix et les sons d'une flûte au silence
harmonieux; ce chant était d'une joie si calme, si limpide que l'on ne
songeait même plus, en l'entendant, à la joie ou à la douleur, mais
qu'il semblait que c'était ainsi, que ce ne pouvait être autrement...
Soudain, de grandes ombres s'étendaient sur la lande; l'air se taisait;
la vie semblait se retirer dans les veines de la terre. Le chant de
flûte, seul, tranquille, continuait. Saül, halluciné, passait. Le roi
dément, rongé par le néant, s'agitait comme une flamme qui se
dévore, et que tord l'ouragan. Il suppliait, injuriait, défiait le
vide qui l'entourait, et qu'il portait en lui. Et lorsque, à bout de
souffle, il tombait sur la lande, reparaissait dans le silence le
sourire du chant du pâtre, qui ne s'était pas interrompu. Alors Saül,
écrasant les battements de son cœur tumultueux, venait, en silence,
près de l'enfant couché; en silence, il le contemplait; il s'asseyait
près de lui et posait sa main fiévreuse sur la tête du berger. David,
sans se troubler, se retournait et regardait le roi. Il appuyait sa
tête sur les genoux de Saül, et reprenait sa musique. L'ombre du soir
tombait; David s'endormait, en chantant; et Saül pleurait. Et, dans la
nuit étoilée, s'élevait de nouveau l'hymne de la nature ressuscitée,
et le chant de grâces de l'âme convalescente.
Christophe, en écrivant cette scène, ne s'était occupé que de sa
propre joie; il n'avait pas songé aux moyens d'exécution; et surtout,
il ne lui serait pas venu à l'idée qu'elle put être représentée. Il
la destinait aux concerts, pour le jour où les concerts daigneraient
l'accueillir.
Un soir qu'il en parlait à Achille Roussin, et que, sur sa demande, il
avait essayé de lui en donner une idée, au piano, il fut bien étonné
de voir Roussin prendre feu et flamme pour l'œuvre, déclarant qu'il
fallait qu'elle fût jouée sur une scène parisienne, et qu'il en
faisait son affaire. Il fut bien plus étonné encore, quand il vit,
quelques jours après, que Roussin prenait la chose au sérieux; et son
étonnement toucha à la stupeur, lorsqu'il apprit que Sylvain Kohn,
Goujart, et Lucien Lévy-Cœur lui-même, s'y intéressaient. Il lui
fallait admettre que les rancunes personnelles de ces gens cédaient à
l'amour de l'art: cela le surprenait bien. Le moins empressé à faire
jouer son œuvre, c'était lui. Elle n'était pas faite pour le
théâtre: c'était un non-sens de l'y donner. Mais Roussin fut si
insistant, Sylvain Kohn si persuasif, et Goujart si affirmatif, que
Christophe se laissa tenter. Il fut lâche. Il avait tellement envie
d'entendre sa musique!
Tout fut facile à Roussin. Directeurs et artistes s'empressaient à lui
plaire. Justement, un journal organisait une matinée de gala au profit
d'une œuvre de bienfaisance. Il fut convenu qu'on y jouerait le David.
On réunit un bon orchestre. Quant aux chanteurs, Roussin prétendait
avoir trouvé pour le rôle de David l'interprète idéal.
Les répétitions commencèrent. L'orchestre se tira assez bien de la
première lecture, quoiqu'il fût peu discipliné, à la façon
française. Le Saül avait une voix un peu fatiguée, mais honorable; et
il savait son métier. Pour le David, c'était une belle personne,
grande, grasse, bien faite, mais une voix sentimentale et vulgaire, qui
s'étalait lourdement avec des trémolos de mélodrame et des grâces de
café-concert. Christophe fit la grimace. Dès les premières mesures
qu'elle chanta, il fut évident pour lui qu'elle ne pourrait conserver
le rôle. À la première pause de l'orchestre, il alla trouver
l'impresario, qui s'était chargé de l'organisation matérielle du
concert, et qui, avec Sylvain Kohn, assistait à la répétition. Ce
personnage, le voyant venir, lui dit, le visage rayonnant:
--Eh bien, vous êtes content?
--Oui, dit Christophe, je crois que cela s'arrangera. Il n'y a qu'une
chose qui ne va pas: c'est la chanteuse. Il faudra changer cela.
Dites-le-lui gentiment; vous avez l'habitude... Il vous sera bien facile
de m'en trouver une autre.
L'impresario eut l'air stupéfait; il regarda Christophe, comme s'il ne
savait pas si Christophe parlait sérieusement; et il dit:
--Mais ce n'est pas possible!
--Pourquoi ne serait-ce pas possible? demanda Christophe.
L'impresario échangea un coup d'œil avec Sylvain Kohn, narquois, et il
reprit:
--Mais elle a tant de talent!
--Elle n'en a aucun, dit Christophe.
--Comment!... Une si belle voix!
--Elle n'en a aucune.
--Et puis, une si belle personne!
--Je m'en fous.
--Cela ne nuit pourtant pas, fit Sylvain Kohn, en riant.
--J'ai besoin d'un David, et d'un David qui sache chanter; je n'ai
pas besoin de la belle Hélène, dit Christophe.
L'impresario se frottait le nez avec embarras:
--C'est bien ennuyeux, bien ennuyeux,... dit-il. C'est pourtant une
excellente artiste... Je vous assure! Elle n'a peut-être pas tous ses
moyens aujourd'hui. Vous devriez encore essayer.
--Je veux bien, dit Christophe; mais c'est du temps perdu.
Il reprit la répétition. Ce fut encore pis. Il eut peine à aller
jusqu'au bout: il devenait nerveux; ses observations à la chanteuse,
d'abord froides mais polies, se faisaient sèches et coupantes, en
dépit de la peine évidente qu'elle se donnait afin de le satisfaire,
et des œillades qu'elle lui décochait pour conquérir ses bonnes
grâces. L'impresario, prudemment, interrompit la répétition, au
moment où les affaires menaçaient de se gâter. Pour effacer le
mauvais effet des observations de Christophe, il s'empressait auprès de
la chanteuse et lui prodiguait de pesantes galanteries, lorsque
Christophe, qui assistait à ce manège, avec une impatience non
dissimulée, lui fit signe impérieusement de venir, et dit:
--Il n'y a pas à discuter. Je ne veux pas de cette personne. C'est
désagréable, je le sais; mais ce n'est pas moi qui l'ai choisie.
Arrangez-vous comme vous voudrez.
L'impresario s'inclina, d'un air ennuyé, et dit, avec indifférence:
--Je n'y puis rien. Adressez-vous à M. Roussin.
--En quoi cela regarde-t-il M. Roussin? demanda Christophe. Je ne veux
pas l'ennuyer de ces affaires.
--Cela ne l'ennuiera pas, dit Sylvain Kohn, ironique.
Et il lui montra Roussin, qui, justement, entrait.
Christophe alla au-devant de lui. Roussin, d'excellente humeur,
s'exclamait:
--Eh quoi! déjà fini? J'espérais entendre encore une partie. Eh bien,
mon cher maître, qu'est-ce que vous en dites? Êtes-vous satisfait?
--Tout va très bien, dit Christophe. Je ne puis assez vous remercier...
--Du tout! Du tout!
--Il n'y a qu'une seule chose qui ne peut pas marcher.
--Dites, dites. Nous arrangerons cela. Je tiens à ce que vous soyez
content.
--Eh bien, c'est la chanteuse. Entre nous, elle est exécrable.
Le visage épanoui de Roussin se glaça subitement. Il dit, d'un air
sévère:
--Vous m'étonnez, mon cher.
--Elle ne vaut rien, rien du tout, continua Christophe. Elle n'a ni
voix, ni goût, ni métier, pas l'ombre de talent. Vous avez de la
chance de ne pas l'avoir entendue tout à l'heure!...
Roussin, de plus en plus pincé, coupa la parole à Christophe, et dit,
d'un ton cassant:
--Je connais Mlle de Sainte-Ygraine. C'est une artiste de grand talent.
J'ai la plus vive admiration pour elle. Tous les gens de goût, à
Paris, pensent comme moi.
Et il tourna le dos à Christophe. Christophe le vit offrir son bras à
l'actrice et sortir avec elle. Comme il restait stupéfait, Sylvain
Kohn, qui avait suivi la scène avec délices, lui prit le bras, et lui
dit, en riant, tandis qu'ils descendaient l'escalier du théâtre:
--Mais vous ne savez donc pas qu'elle est sa maîtresse?
Christophe comprit. Ainsi, c'était pour elle, ce n'était pas pour lui
que l'on montait la pièce! Il s'expliqua l'enthousiasme de Roussin, ses
dépenses, l'empressement de ses acolytes. Il écoutait Sylvain Kohn qui
lui contait l'histoire de la Sainte-Ygraine: une divette de music-hall,
qui, après s'être exhibée avec succès dans des petits théâtres de
genre, avait été prise de l'ambition, commune à beaucoup de ses
pareilles, de se faire entendre sur une scène plus digne de son talent.
Elle comptait sur Roussin pour la faire engager à l'Opéra, ou à
l'Opéra Comique; et Roussin, qui ne demandait pas mieux, avait trouvé
dans la représentation du _David_ une occasion de révéler sans
risques au public parisien les dons lyriques de la nouvelle
tragédienne, dans un rôle qui n'exigeait presque aucune action
dramatique, et qui mettait en pleine valeur l'élégance de ses formes.
Christophe écouta l'histoire jusqu'au bout; puis il se dégagea du bras
de Sylvain Kohn, et il éclata de rire. Il rit, il rit longuement. Quand
il eut fini de rire, il dit:
--Vous me dégoûtez. Vous me dégoûtez tous. L'art ne compte pas pour
vous. Ce sont toujours des questions de femmes. On monte un opéra pour
une danseuse, pour une chanteuse, pour la maîtresse de Monsieur un tel,
ou de Madame une telle. Vous ne pensez qu'à vos cochonneries.
Voyez-vous, je ne vous en veux pas: vous êtes ainsi, restez ainsi, si
cela vous plaît, et barbotez dans votre auge. Mais séparons-nous: nous
ne sommes pas faits pour vivre ensemble. Bonsoir.
Il le quitta; et, rentré chez lui, il écrivit à Roussin qu'il retirait
sa pièce, sans lui cacher les raisons qui la lui faisaient reprendre.
Ce fut la rupture avec Roussin et avec tout son clan. Les conséquences
s'en firent immédiatement sentir. Les journaux avaient mené un certain
bruit autour de la représentation projetée, et l'histoire de la
brouille du compositeur avec son interprète ne manqua pas de faire
jaser. Un directeur de concerts eut la curiosité de donner l'œuvre
dans une de ses matinées du dimanche. Cette bonne fortune fut un
désastre pour Christophe. L'œuvre fut jouée--et sifflée. Tous les
amis de la chanteuse s'étaient donné le mot pour administrer une
leçon à l'insolent musicien; et le reste du public, que le poème
symphonique avait ennuyé, s'associa complaisamment au verdict des gens
compétents. Pour comble de malchance, Christophe avait eu l'imprudence,
afin de faire valoir son talent de virtuose, d'accepter de se faire
entendre, au même concert, dans une Fantaisie pour piano et orchestre.
Les dispositions malveillantes du public, retenues dans une certaine
mesure, pendant l'exécution du _David_, par le désir de ménager les
interprètes, se donnèrent libre champ, quand il se trouva en présence
de l'auteur en personne,--dont le jeu n'était pas d'ailleurs trop
correct. Christophe, énervé par le bruit de la salle, s'interrompit
brusquement au milieu du morceau; et, regardant, d'un air goguenard, le
public qui s'était tu soudain, il joua: «_Malbrough s'en va-t-en
guerre!_»--et dit insolemment:
--Voilà ce qu'il vous faut.
Là-dessus, il se leva et partit.
Ce fut un beau tumulte. On criait qu'il avait insulté le public, et
qu'il devait venir faire des excuses à la salle. Les journaux, le
lendemain, exécutèrent avec ensemble l'Allemand grotesque, dont le bon
goût parisien avait fait justice.
Et puis, ce fut le vide, de nouveau, complet, absolu. Christophe se
retrouvait seul, une fois de plus, plus seul que jamais, dans la grande
ville étrangère et hostile. Il ne s'en affectait plus. Il commençait
à croire que c'était sa destinée, et qu'il resterait, toute sa vie,
ainsi.
Il ne savait pas qu'une grande âme n'est jamais seule, que si dénuée
qu'elle soit d'amis par la fortune, elle finit toujours par les créer,
qu'elle rayonne autour d'elle l'amour dont elle est pleine, et qu'à
cette heure même, où il se croyait isolé pour toujours, il était
plus riche d'amour que les plus heureux du monde.
Il y avait chez les Stevens une petite fille de treize à quatorze ans,
à qui Christophe avait donné des leçons, en même temps qu'à
Colette. Elle était cousine germaine de Colette, et se nommait Grazia
Buontempi. C'était une fillette au teint doré, rosissant délicatement
aux pommettes, les joues pleines, d'une santé campagnarde, un petit nez
un peu relevé, la bouche grande, bien fendue, à demi entrouverte, le
menton rond, très blanc, les yeux tranquilles, doucement souriants, le
front rond, encadré d'une profusion de cheveux longs et soyeux, qui
descendaient, sans boucles, le long des joues, avec de légères et
calmes ondulations. Une petite Vierge d'Andrea del Sarto, figure large,
beau regard silencieux.
Elle était Italienne. Ses parents habitaient, presque toute l'année,
à la campagne, dans une grande propriété du Nord de l'Italie:
plaines, prairies, petits canaux. De la terrasse sur le toit, on avait
à ses pieds des flots de vignes d'or, d'où émergeaient de place en
place les fuseaux noirs des cyprès. Au delà, c'étaient les champs,
les champs. Le silence. On entendait meugler les bœufs qui retournaient
le sol, et les cris aigus des paysans à la charrue:
--_Ihi!... Fat innanz'!_...
Les cigales chantaient dans les arbres, et les grenouilles le long de
l'eau. Et, la nuit, c'était l'infini du silence, sous la lune aux flots
d'argent. Au loin, de temps en temps, les gardiens des récoltes, qui
sommeillaient dans des huttes de branchages, tiraient des coups de
fusil, pour avertir les voleurs qu'ils étaient réveillés. Pour ceux
qui les entendaient, à demi-assoupis, ce bruit n'avait plus d'autre
sens que le tintement d'une horloge pacifique, marquant au loin les
heures de la nuit. Et le silence se refermait, comme un manteau moelleux
aux vastes plis, sur l'âme.
Autour de la petite Grazia, la vie semblait endormie. On ne s'occupait
pas beaucoup d'elle. Elle poussait tranquillement dans le beau calme qui
la baignait. Nulle fièvre, nulle hâte. Elle était paresseuse, elle
aimait à flâner et dormir longuement. Elle restait étendue, des
heures, dans le jardin. Elle se laissait flotter sur le silence, comme
une mouche sur un ruisseau d'été. Et parfois, brusquement, sans
raison, elle se mettait à courir. Elle courait, comme un petit animal,
la tête et le buste légèrement inclinés vers la droite, souplement,
sans raideur. Un vrai cabri, qui grimpait, glissait, parmi les pierres,
pour la joie de bondir. Elle causait avec les chiens, avec les
grenouilles, avec les herbes, avec les arbres, avec les paysans, avec
les bêtes de la basse cour. Elle adorait tous les petits êtres qui
l'entouraient, et aussi les grands: mais avec ceux-ci elle se livrait
moins. Elle voyait très peu de monde. La propriété était loin de la
ville, isolée. Bien rarement passait sur la route poudreuse le pas
traînant d'un grave paysan, ou d'une belle campagnarde, aux yeux
lumineux dans la figure hâlée, marchant d'un rythme balancé, la tête
haute, la poitrine en avant. Grazia vivait, des journées, seule, dans
le parc silencieux; elle ne voyait personne; elle ne s'ennuyait jamais;
elle n'avait peur de rien.
Une fois, un vagabond entra, pour voler une poule dans la ferme
déserte. Il s'arrêta, interdit, devant la petite fille couchée dans
l'herbe, qui mangeait une longue tartine, en chantonnant une chanson.
Elle le regarda tranquillement, et lui demanda ce qu'il voulait. Il dit:
--Donnez-moi quelque chose, ou je deviens méchant.
Elle lui tendit sa tartine, et dit, avec ses yeux souriants:
--Il ne faut pas devenir méchant.
Alors il s'en alla.
Sa mère mourut. Son père, très bon, très faible, était un vieil
Italien de bonne race, robuste, jovial, affectueux, mais un peu
enfantin, et tout à fait incapable de diriger l'éducation de la
petite. La sœur du vieux Buontempi, Mme Stevens, venue pour
l'enterrement, fut frappée de l'isolement de l'enfant; pour la
distraire de son deuil, elle décida de l'emmener pour quelque temps à
Paris. Grazia pleura, et le vieux papa aussi; mais quand Mme Stevens
avait décidé quelque chose, il n'y avait plus qu'à se résigner: nul
ne pouvait lui résister. Elle était la forte tête de la famille; et,
dans sa maison de Paris, elle dirigeait tout: son mari, sa fille, et ses
amants;--car elle menait de front ses devoirs et ses plaisirs: c'était
une femme pratique et passionnée,--au reste, très mondaine et très
agitée.
Transplantée à Paris, la calme Grazia se prit d'adoration pour sa
belle cousine Colette, qui s'en amusa. On conduisit dans le monde, on
mena au théâtre la douce petite sauvageonne. On continuait de la
traiter en enfant, et elle-même se regardait comme une enfant, quand
déjà elle ne l'était plus. Elle avait des sentiments qu'elle cachait,
et dont elle avait peur: d'immenses élans de tendresse pour un objet,
ou pour un être. Elle était amoureuse en secret de Colette: elle lui
volait un ruban, un mouchoir; souvent, en sa présence, elle ne pouvait
dire un seul mot; et quand elle l'attendait, quand elle savait qu'elle
allait la voir, elle tremblait d'impatience et de bonheur. Au théâtre,
lorsqu'elle voyait sa jolie cousine, décolletée, entrer dans la loge
où elle était et attirer tous les regards, elle avait un bon sourire,
humble, affectueux, débordant d'amour; et son cœur se fondait, lorsque
Colette lui adressait la parole. En robe blanche, ses beaux cheveux
noirs défaits et bouffants sur ses épaules brunes, mordillant le bout
de ses longs gants, dans l'ouverture desquels elle fourrait le doigt par
désœuvrement,--à tout instant, pendant le spectacle, elle se
retournait vers Colette, pour quêter un regard amical, pour partager le
plaisir qu'elle ressentait, pour dire de ses yeux bruns et limpides:
--Je vous aime bien.
En promenade, dans les bois, aux environs de Paris, elle marchait dans
l'ombre de Colette, s'asseyait à ses pieds, courait devant ses pas,
arrachait les branches qui auraient pu la gêner, posait des pierres au
milieu de la boue. Et, un soir que Colette, frileuse, au jardin, lui
demanda son fichu, elle poussa un rugissement de plaisir,--(elle en fut
honteuse après),--du bonheur que la bien-aimée s'enveloppât d'un peu
d'elle, et le lui rendit ensuite, imprégné du parfum de son corps.
Il y avait aussi des livres, certaines pages des poètes, lues en
cachette,--(car on continuait de lui donner des livres d'enfant),--qui
lui causaient des troubles délicieux. Et, plus encore, certaines
musiques, bien qu'on lui dît qu'elle n'y pouvait rien comprendre; et
elle se persuadait qu'elle n'y comprenait rien;--mais elle était toute
pâle et moite d'émotion. Personne ne savait ce qui se passait en elle,
à ces moments.
En dehors de cela, elle était une fillette docile, étourdie,
paresseuse, assez gourmande, rougissant pour un rien, tantôt se taisant
pendant des heures, tantôt parlant avec volubilité, riant et pleurant
facilement, ayant de brusques sanglots et un rire d'enfant. Elle aimait
rire et s'amusait de petits riens. Jamais elle ne cherchait a jouer la
dame. Elle restait enfant. Surtout, elle était bonne, elle ne pouvait
souffrir de faire de la peine, et elle avait de la peine du moindre mot
un peu fâché contre elle. Très modeste, s'effaçant toujours, toute
prête à aimer et à admirer tout ce qu'elle croyait voir de beau et de
bon, elle prêtait aux autres des qualités qu'ils n'avaient pas.
On s'occupa de son éducation, qui était très en retard. Ce fut ainsi
qu'elle prit des leçons de piano avec Christophe.
Elle le vit, pour la première fois, à une soirée de sa tante, où il
y avait une société nombreuse. Christophe, incapable de s'adapter h
aucun public, joua un interminable _adagio_, qui faisait bâiller tout
le monde: quand cela semblait fini, cela recommençait; on se demandait
si cela finirait jamais. Mme Stevens bouillait d'impatience. Colette
s'amusait follement: elle dégustait le ridicule de la chose, et elle ne
savait pas mauvais gré à Christophe d'y être, à ce point,
insensible; elle sentait qu'il était une force, et cela lui était
sympathique; mais c'était comique aussi; et elle se fût bien gardée
de prendre sa défense. Seule, la petite Grazia était pénétrée
jusqu'aux larmes par celte musique. Elle se dissimulait dans un coin du
salon. À la fin, elle se sauva, pour qu'on ne remarquât point son
trouble, et aussi parce qu'elle souffrait de voir qu'on se moquait de
Christophe.
Quelques jours après, à dîner, Mme Stevens parla, devant elle, de lui
faire donner des leçons de piano par Christophe. Grazia fut si
troublée qu'elle laissa retomber sa cuiller dans son assiette à soupe,
et qu'elle s'éclaboussa, ainsi que sa cousine. Colette dit qu'elle
aurait bien besoin d'abord de leçons pour se tenir convenablement à
table. Mme Stevens ajouta qu'en ce cas, ce n'était pas à Christophe
qu'il faudrait s'adresser. Grazia fut heureuse d'être grondée avec
Christophe.
Christophe commença ses leçons. Elle était toute guindée et glacée,
elle avait les bras collés au corps, elle ne pouvait remuer; et quand
Christophe posait la main sur sa menotte, pour rectifier la position des
doigts et les étendre sur les touches, elle se sentait défaillir. Elle
tremblait de jouer mal devant lui; mais elle avait beau étudier
jusqu'à se rendre malade et jusqu'à faire pousser des cris
d'impatience à sa cousine, toujours elle jouait mal, quand Christophe
était là; le souffle lui manquait, ses doigts étaient raides comme du
bois, ou mous comme du coton; elle accrochait les notes et accentuait à
contre-sens; Christophe la grondait et s'en allait fâché: alors, elle
avait envie de mourir.
Il ne faisait aucune attention à elle; il n'était occupé que de
Colette. Grazia enviait l'intimité de sa cousine avec Christophe; mais
quoiqu'elle en souffrît, son bon petit cœur s'en réjouissait pour
Colette et pour Christophe. Elle trouvait Colette si supérieure à elle
qu'il lui semblait naturel qu'elle absorbât tous les hommages.--Ce ne
fut que lorsqu'il fallut choisir entre sa cousine et Christophe qu'elle
sentit son cœur prendre parti contre elle. Son intuition de petite
femme lui fit voir que Christophe souffrait des coquetteries de Colette
et de la cour assidue de Lévy-Cœur. D'instinct, elle n'aimait pas
Lévy-Cœur; et elle le détesta, dès le moment qu'elle sut que
Christophe le détestait. Elle ne pouvait comprendre comment Colette
s'amusait à le mettre en rivalité avec Christophe. Elle commença de
la juger sévèrement en secret; elle surprit certains de ses petits
mensonges, et elle changea soudain de manières avec elle. Colette s'en
aperçut, sans en deviner la cause; elle affectait de l'attribuer à des
caprices de petite fille. Mais le certain, c'est qu'elle avait perdu son
pouvoir sur Grazia: un fait insignifiant le lui montra. Un soir que, se
promenant toutes deux au jardin, Colette voulait, avec une tendresse
coquette, abriter Grazia sous les plis de son manteau contre une petite
ondée qui s'était mise à tomber, Grazia, pour qui c'eût été,
quelques semaines avant, un bonheur ineffable de se blottir contre le
sein de sa chère cousine, s'écarta froidement. Et quand Colette disait
qu'elle trouvait laid un morceau de musique que jouait Grazia, cela
n'empêchait pas Grazia de le jouer, et de l'aimer.