voir les pires violences politiques froidement accomplies par des
hommes, dont il connaissait le fond incertain. La disproportion était
trop scandaleuse entre ces êtres ondoyants et l'action âpre qu'ils
déchaînaient, ou qu'ils autorisaient. Il semblait qu'il y eût en eux
deux éléments contradictoires: un caractère inconsistant, qui ne
croyait à rien, et une raison raisonnante, qui saccageait la vie, sans
vouloir rien écouter. Christophe se demandait comment la bourgeoisie
paisible, les catholiques, les officiers qu'on harcelait de toutes les
façons, ne les jetaient pas par la fenêtre. Comme il ne savait rien
cacher, Roussin n'eut pas de peine à deviner sa pensée. Il se mit à
rire, et dit:
--Sans doute, c'est ce que vous ou moi, nous ferions, n'est-ce pas? Mais
il n'y a point de risques avec eux. Ce sont de pauvres bougres, qui ne
sont pas capables de prendre le moindre parti énergique; ils ne sont
bons qu'à récriminer. Une aristocratie gâteuse, abrutie par les
clubs, prostituée aux Américains et aux Juifs, qui, pour prouver son
modernisme, s'amuse du rôle insultant qu'on lui prête dans les romans
et les pièces à la mode, et fait fête aux insulteurs. Une bourgeoisie
grincheuse, qui ne lit rien, qui ne comprend rien, qui ne veut rien
comprendre, qui ne sait que dénigrer, dénigrer à vide, aigrement,
sans résultat pratique,--qui n'a qu'une passion: dormir, sur son sac
aux gros sous, avec la haine de ceux qui la dérangent, ou même de ceux
qui travaillent: car cela la dérange que les autres se remuent, tandis
qu'elle pionce!... Si vous connaissiez ces gens là, vous finiriez par
nous trouver sympathiques...
Mais Christophe n'éprouvait qu'un grand dégoût pour les uns et pour
les autres: car il ne pensait point que la bassesse des persécutés
fût une excuse pour celle des persécuteurs. Il avait souvent
rencontré chez les Stevens des types de cette bourgeoisie riche et
maussade, que lui dépeignait Roussin,
... _l'anime triste di coloro,
Che visser senza infamia e senza lodo_...
Il ne voyait que trop les raisons que Roussin et ses amis avaient
d'être sûrs non seulement de leur force sur ces gens, mais de leur
droit d'en abuser. Les outils de domination ne leur manquaient point.
Des milliers de fonctionnaires sans volonté, obéissant aveuglément.
Des mœurs courtisanesques, une République sans républicains; une
presse socialiste, en extase devant les rois en visite; des âmes de
domestiques, aplaties devant les titres, les galons, les décorations:
pour les tenir, il n'y avait qu'à leur jeter en pâture un os à
ronger, ou la Légion d'Honneur. Si un roi eût promis d'anoblir tous
les citoyens de France, tous les citoyens de France eussent été
royalistes.
Les politiciens avaient beau jeu. Des trois États de 89, le premier
était anéanti; le second était banni ou suspect; le troisième, repu
de sa victoire, dormait. Et quant au quatrième État, qui maintenant se
levait, menaçant et jaloux, il n'était pas difficile encore d'en avoir
raison. La République décadente le traitait, comme Rome décadente
traitait les hordes barbares, qu'elle n'avait plus la force d'expulser
de ses frontières: elle les enrôlait; ils devenaient bientôt ses
meilleurs chiens de garde. Les ministres bourgeois, qui se disaient
socialistes, attiraient sournoisement, annexaient les plus intelligents
de l'élite ouvrière; ils décapitaient de leurs chefs le parti des
prolétaires, s'infusaient leur sang nouveau, et, en retour, les
gorgeaient d'idéologie bourgeoise.
Un spécimen curieux de ces tentatives d'annexion du peuple par la
bourgeoisie était, en ce temps-là, les Universités Populaires.
C'étaient de petits bazars de connaissances confuses de _omni re
scibili._ On prétendait y enseigner, comme disait un programme,
«toutes les branches du savoir, physique, biologique, sociologique:
astronomie, cosmologie, anthropologie, ethnologie, physiologie,
psychologie, psychiatrie, géographie, linguistique, esthétique,
logique, etc.» De quoi faire craquer le cerveau de Pic de la Mirandole.
Certes, il y avait eu à l'origine, il y avait encore dans certaines
d'entre elles un idéalisme sincère, un besoin de dispenser à tous la
vérité, la beauté, la vie morale, qui avait de la grandeur. Ces
ouvriers, qui, après une journée de dur travail, venaient s'entasser
dans les salles de conférences étouffantes, et dont la soif de savoir
était plus forte que la fatigue, offraient un spectacle touchant. Mais,
comme on avait abusé des pauvres gens! Pour quelques vrais apôtres,
intelligents et humains, pour quelques bons cœurs, mieux intentionnés
qu'adroits, combien de sots, de bavards, d'intrigants, écrivains sans
lecteurs, orateurs sans public, professeurs, pasteurs, parleurs,
pianistes et critiques, qui inondaient le peuple de leurs produits!
Chacun cherchait à placer sa marchandise. Les plus achalandés étaient
naturellement les vendeurs d'orviétan, les discoureurs philosophiques,
qui remuaient à la pelle des idées générales, avec le paradis social
au bout.
Les Universités Populaires servaient aussi de débouché pour un
esthétisme ultra-aristocratique: gravures, poésies, musique
décadentes. On voulait l'avènement du peuple pour rajeunir la pensée
et pour régénérer la race. Et l'on commençait par lui inoculer tous
les raffinements de la bourgeoisie! Il les prenait avec avidité, non
parce qu'ils lui plaisaient, mais parce qu'ils étaient bourgeois.
Christophe, qui avait été amené à une de ces Universités Populaires
par Mme Roussin, lui entendit jouer du Debussy au peuple, entre _la
Bonne Chanson_ de Gabriel Fauré et l'un des derniers quatuors de
Beethoven. Lui qui n'était arrivé à l'intelligence des dernières
œuvres de Beethoven qu'après bien des années, par un lent
acheminement de son goût et de sa pensée, demanda, plein de pitié, à
l'un de ses voisins:
--Mais est-ce que vous comprenez cela?
L'autre se dressa sur ses ergots, comme un coq en colère, et dit:
--Bien sûr! Pourquoi est-ce que je ne comprendrais pas aussi bien
que vous?
Et, pour prouver qu'il avait compris, il bissa une fugue, en regardant
Christophe, d'un air provocant.
Christophe se sauva, consterné; il se disait que ces animaux-là avaient
réussi à empoisonner jusqu'aux sources vives de la nation: il n'y avait
plus de peuple.
--Peuple vous-même! comme disait un ouvrier à l'un de ces braves gens
qui tentaient de fonder des Théâtres du Peuple. Je suis autant
bourgeois que vous!
Un beau soir, que le ciel moelleux, comme un tapis d'Orient, aux teintes
chaudes, un peu passées, s'étendait au-dessus de la ville assombrie,
Christophe suivait les quais, de Notre-Dame aux Invalides. Dans la nuit
qui tombait, les tours de la cathédrale montaient comme les bras de
Moïse, dressés pendant la bataille. La lance d'or ciselée de la
Sainte-Chapelle, l'épine sainte fleurissante, jaillissait du fourré
des maisons. De l'autre côté de l'eau, le Louvre déroulait sa façade
royale, dans les yeux ennuyés de laquelle les reflets du soleil
couchant mettaient une dernière lueur de vie. Au fond de la plaine des
Invalides, derrière ses fossés et ses murailles hautaines, dans son
désert majestueux, la coupole d'or sombre planait, comme une symphonie
de victoires lointaines. Et l'Arc de Triomphe ouvrait sur la colline,
telle une marche héroïque, l'enjambée surhumaine des légions
impériales.
Et Christophe eut soudain l'impression d'un géant mort, dont les
membres immenses couvraient la plaine. Le cœur serré d'effroi, il
s'arrêta, contemplant les fossiles gigantesques d'une espèce
fabuleuse, disparue de la terre, et dont toute la terre avait entendu
sonner les pas,--la race, casquée du dôme des Invalides, et ceinturée
du Louvre, qui étreignait le ciel avec les mille bras de ses
cathédrales, et qui arc-boutait sur le monde les deux pieds triomphants
de l'Arche Napoléonienne, sous le talon de laquelle grouillait
aujourd'hui Lilliput.
Sans qu'il l'eût cherché, Christophe avait acquis une petite
notoriété dans les milieux parisiens, où Sylvain Kohn et Goujart
l'avaient introduit. L'originalité de sa figure, qu'on apercevait
toujours, avec l'un ou l'autre de ses deux amis, aux premières des
théâtres et aux concerts, sa laideur puissante, les ridicules même de
sa personne, de sa tenue, de ses manières brusques et gauches, les
boutades paradoxales qui parfois lui échappaient, son intelligence mal
dégrossie, mais large et robuste, et les récits romanesques que
Sylvain Kohn avait colportés sur ses escapades en Allemagne, sur ses
démêlés avec la police et sur sa fuite en France, l'avaient désigné
à la curiosité oisive et affairée de ce grand salon d'hôtel
cosmopolite, qu'est devenu le Tout-Paris. Tant qu'il se tint sur la
réserve, observant, écoutant, tâchant de comprendre, avant de se
prononcer, tant qu'on ignora ses œuvres et le fond de sa pensée, il
fut assez bien vu. Les Français lui savaient gré de n'avoir pu rester
en Allemagne. Surtout, les musiciens français étaient touchés, comme
d'un hommage qui leur était rendu, de l'injustice des jugements de
Christophe sur la musique allemande:--(il s'agissait, à la vérité, de
jugements déjà anciens, à la plupart desquels il n'eût plus souscrit
aujourd'hui: quelques articles publiés naguère dans une Revue
allemande, et dont les paradoxes avaient été répandus et amplifiés
par Sylvain Kohn).--Christophe intéressait, et il ne gênait point; il
ne prenait la place de personne. Il n'eût tenu qu'à lui d'être un
grand homme de cénacle. Il n'avait qu'à ne rien écrire, ou le moins
possible, surtout à ne rien faire entendre de lui, et à alimenter
d'idées Goujart et ses pareils, tous ceux qui ont pris pour devise un
mot fameux,--en l'arrangeant un peu:
«_Mon verre n'est pas grand; mais je bois_... dans celui des autres.»
Une forte personnalité exerce son rayonnement surtout sur les jeunes
gens, plus occupés de sentir que d'agir. Il n'en manquait pas autour de
Christophe. C'étaient en général de ces êtres oisifs, sans volonté,
sans but, sans raison d'être, qui ont peur de la table de travail, peur
de se trouver seuls avec eux-mêmes, qui s'éternisent dans un fauteuil,
qui errent d'un café à une salle de théâtre, cherchant tous les
prétextes pour ne pas rentrer chez eux, pour ne pas se voir face à
face. Ils venaient, s'installaient, traînaient pendant des heures, dans
ces conversations insipides, d'où l'on sort avec une dilatation
d'estomac, écœurés, saturés, et pourtant affamés, avec le besoin et
le dégoût à la fois de continuer. Ils entouraient Christophe, comme
le barbet de Gœthe, les «larves à l'affût», qui guettent une âme
à happer, pour se raccrocher à la vie.
Un sot vaniteux eût trouvé plaisir à cette cour de parasites. Mais
Christophe n'aimait pas jouer à l'idole. Il était horripilé
d'ailleurs par la prétentieuse bêtise de ses admirateurs, qui
trouvaient dans ce qu'il faisait des intentions saugrenues, Renaniennes,
Nietzschéennes, Rose-Croix, hermaphrodites. Il les mit à la porte. Il
n'était pas fait pour un rôle passif. Tout chez lui avait l'action
pour but. Il observait, pour comprendre; et il voulait comprendre, pour
agir. Libre de préjugés, il s'informait de tout, étudiait dans la
musique toutes les formes de pensée et les ressources d'expression des
autres pays et des autres temps. Chacune de celles qui lui paraissaient
vraies, il en faisait sa proie. À la différence de ces artistes
français qu'il étudiait, ingénieux inventeurs de formes nouvelles,
qui s'épuisent à inventer sans cesse et laissent leurs inventions en
chemin, il cherchait beaucoup moins à innover dans la langue musicale
qu'à la parler avec plus d'énergie; il n'avait point le souci d'être
rare, mais celui d'être fort. Cette énergie passionnée s'opposait au
génie français de finesse et de mesure. Elle avait le dédain du style
pour le style. Les meilleurs artistes français lui faisaient l'effet
d'ouvriers de luxe. Un des plus parfaits poètes parisiens s'était
amusé lui-même à dresser «la liste ouvrière de la poésie
française contemporaine, chacun avec sa denrée, son produit ou ses
soldes»; et il énumérait «les lustres de cristal, les étoffes
d'Orient, les médailles d'or et de bronze, les guipures pour
douairières, les sculptures polychromes, les faïences à fleurs», qui
sortaient de la fabrique de tel ou tel de ses confrères. Lui-même se
représentait, «dans un coin du vaste atelier des lettres, reprisant de
vieilles tapisseries, ou dérouillant des pertuisanes hors
d'usage».--Cette conception de l'artiste, comme d'un bon ouvrier,
attentif uniquement à la perfection du métier, n'était pas sans
beauté. Mais elle ne satisfaisait pas Christophe; tout en reconnaissant
sa dignité professionnelle, il avait du mépris pour la pauvreté de
vie qu'elle recouvrait. Il ne concevait pas qu'on écrivît pour
écrire. Il ne disait pas des mots, il disait--il voulait dire--des
choses
_Ei dice cose, e voi dite parole_...
Après une période de repos où il n'avait été occupé qu'à absorber
un monde nouveau, l'esprit de Christophe fut pris brusquement du besoin
de créer. L'antagonisme qui s'accusait entre Paris et lui, centuplait
sa force, en stimulant sa personnalité. C'était un débordement de
passions, qui demandaient impérieusement à s'exprimer. Elles étaient
de toute sorte; par toutes, il était sollicité avec la même ardeur.
Il lui fallait forger des œuvres, où se décharger de l'amour qui lui
gonflait le cœur, et aussi de la haine; et de la volonté, et aussi du
renoncement, et de tous les démons qui s'entrechoquaient en lui, et qui
avaient un droit égal à vivre. À peine s'était-il soulagé d'une
passion dans une œuvre,--(quelquefois, il n'avait même pas la patience
d'aller jusqu'à la fin de l'œuvre)--qu'il se jetait dans une passion
contraire. Mais la contradiction n'était qu'apparente: s'il changeait
toujours, toujours il restait le même. Toutes ses œuvres étaient des
chemins différents qui menaient au même but; son âme était une
montagne: il en prenait toutes les routes; les unes s'attardaient à
l'ombre, en leurs détours moelleux; les autres montaient arides,
âprement au soleil; toutes conduisaient au Dieu, qui siégeait sur la
cime. Amour, haine, volonté, renoncement, toutes les forces humaines,
portées au paroxysme, touchent à l'éternité, déjà y participent.
Chacun la porte en soi: le religieux et l'athée, celui qui voit partout
la vie, et celui qui la nie partout, et celui qui doute de tout et de la
vie et de la négation,--et Christophe, dont l'âme embrassait tous ces
contraires à la fois. Tous les contraires se fondent en l'éternelle
Force. L'important pour Christophe était de réveiller cette Force en
lui et dans les autres, de jeter des brassées de bois sur le brasier,
de faire flamber l'Éternité. Une grande flamme s'était levée dans
son cœur, au milieu de la nuit voluptueuse de Paris. Il se croyait
libre de toute foi, et il n'était tout entier qu'une torche de foi.
Rien ne pouvait davantage prêter le flanc à l'ironie française. La
foi est un des sentiments que pardonne le moins une société raffinée:
car elle l'a perdu. Dans l'hostilité sourde ou railleuse de la plupart
des hommes pour les rêves des jeunes gens, il entre pour beaucoup
l'amère pensée qu'eux-mêmes furent ainsi, qu'ils eurent ces ambitions
et ne les réalisèrent point. Ceux qui ont renié leur âme, ceux qui
avaient en eux une œuvre, et ne l'ont pas accomplie, pensent:
--Puisque je n'ai pu faire ce que j'avais rêvé, pourquoi le feraient-ils,
eux? Je ne veux point qu'ils le fassent.
Combien d'Heddas Gabier parmi les hommes! Quelle sourde malveillance qui
cherche à annihiler les forces neuves et libres, quelle science pour
les tuer par le silence, par l'ironie, par l'usure, par le
découragement,--et par quelque séduction perfide, au bon moment!...
Le type est de tous les pays. Christophe le connaissait, pour l'avoir
rencontré en Allemagne. Contre cette espèce de gens il était
cuirassé. Son système de défense était simple: il attaquait, le
premier; dès leurs premières avances, il leur déclarait la guerre; il
contraignait ces dangereux amis à se faire ses ennemis. Mais si cette
franche politique était la plus efficace à sauvegarder sa
personnalité, elle l'était beaucoup moins à lui faciliter sa
carrière d'artiste. Christophe recommença ses errements d'Allemagne.
C'était plus fort que lui. Une seule chose avait changé: son humeur,
qui était fort gaie.
Il exprimait gaillardement à qui voulait l'entendre ses critiques peu
mesurées sur les artistes français: il s'attira ainsi beaucoup
d'inimitiés. Il ne prenait même pas la précaution de se ménager,
comme font les gens avisés, l'appui d'une petite coterie. Il n'eût pas
eu de peine à trouver des artistes tout prêts à l'admirer, pourvu
qu'il les admirât. Il y en avait même qui l'admiraient d'avance, à
charge de revanche. Ils considéraient celui qu'ils louaient, comme un
débiteur, auquel ils pouvaient, le moment venu, réclamer le
remboursement de leur créance. C'était de l'argent bien
placé.--C'était de l'argent mal placé, avec Christophe. Il ne
remboursait rien. Bien pis, il avait l'effronterie de trouver médiocres
les œuvres de ceux qui trouvaient bonnes les siennes. Ils en gardaient,
sans le dire, une rancune profonde, et se promettaient, à la prochaine
occasion, de lui rendre la même monnaie.
Entre toutes les maladresses commises, Christophe eut celle de partir en
guerre contre Lucien Lévy-Cœur. Il le trouvait partout sur sa route,
et il ne pouvait cacher une antipathie exagérée pour cet être doux,
poli, qui ne faisait aucun mal apparent, qui semblait même avoir plus
de bonté que lui, et qui en tout cas avait bien plus de mesure. Il le
provoquait à des discussions; et, si insignifiant qu'en fût l'objet,
elles prenaient toujours, par le fait de Christophe, une âpreté
subite, qui étonnait l'auditoire. Il semblait que Christophe cherchât
tous les prétextes pour fondre, tête baissée, sur Lucien Lévy-Cœur;
mais jamais il ne pouvait l'atteindre. Son ennemi avait la suprême
habileté, même quand son tort était le plus certain, de se donner le
beau rôle; il se défendait avec une courtoisie, qui faisait ressortir
le manque d'usages de Christophe. Celui-ci, qui d'ailleurs parlait mal
le français, avec des mots d'argot, voire d'assez gros mots, qu'il
avait sus tout de suite, et qu'il employait mal à propos, comme
beaucoup d'étrangers, était incapable de déjouer la tactique de
Lévy-Cœur; et il se débattait furieusement contre cette douceur
ironique. Tout le monde lui donnait tort: car on ne voyait pas ce que
Christophe sentait obscurément: l'hypocrisie de cette douceur, qui, se
heurtant à une force qu'elle ne parvenait pas à entamer, travaillait
à l'étouffer, sans éclat, en silence. Il n'était pas pressé,
étant, comme Christophe, de ceux qui comptaient sur le temps: mais
c'était pour détruire; Christophe, pour édifier. Lévy-Cœur n'eut
pas de peine à détacher de Christophe Sylvain Kohn et Goujart, comme
il l'avait peu à peu évincé du salon des Stevens. Il fit le vide
autour de lui.
Christophe s'en chargeait, de lui-même. Il ne contentait personne,
n'étant d'aucun parti, ou mieux, étant contre tous. Il n'aimait pas
les Juifs; mais il aimait encore moins les antisémites. Cette lâcheté
des masses soulevées contre une minorité puissante, non parce qu'elle
est mauvaise, mais parce qu'elle est puissante, cet appel aux bas
instincts de jalousie et de haine, lui répugnait. Les Juifs le
regardaient comme un antisémite, les antisémites comme un Juif. Quant
aux artistes, ils sentaient en lui l'ennemi. Instinctivement, Christophe
se faisait, en art, plus Allemand qu'il n'était. Par opposition avec la
voluptueuse ataraxie de certaine musique parisienne, il célébrait la
volonté violente, un pessimisme viril et sain. Quand la joie
paraissait, c'était avec un manque de goût, une fougue plébéienne,
bien faits pour révolter jusqu'aux aristocratiques patrons de l'art
populaire. Sa forme était savante et rude. Même, il n'était pas loin
d'affecter, par réaction, une négligence apparente dans le style et
une insouciance de l'originalité extérieure, qui devaient être très
sensibles aux musiciens français. Aussi, ceux d'entre eux, à qui il
communiqua ses œuvres, l'englobèrent-ils, sans y regarder de plus
près, dans le mépris qu'ils avaient pour le wagnérisme attardé de
l'école allemande. Christophe ne s'en souciait guère; il riait
intérieurement, se répétant ces vers d'un charmant musicien de la
Renaissance française,--adaptés à son usage:
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
_Va, va, ne t'esbahy de ceux la qui diront:
Ce Christophe n'a pas d'un tel le contrepoint,
Il n'a pas de cestuy la pareille harmonie.
J'ai quelque chose aussi que les autres n'ont point._
Mais quand il voulut essayer de faire jouer ses œuvres dans les
concerts, il trouva porte close. On avait déjà bien assez à faire de
jouer--ou de ne pas jouer--les œuvres des jeunes musiciens français.
On n'avait pas de place pour un Allemand inconnu.
Christophe ne s'entêta point à faire des démarches. Il s'enferma chez
lui, et se remit à écrire. Peu lui importait que les gens de Paris
l'entendissent ou non. Il écrivait pour son plaisir, et non pour
réussir. Le vrai artiste ne s'occupe pas de l'avenir de son œuvre. Il
est comme ces peintres de la Renaissance, qui peignaient joyeusement des
façades de maisons, sachant que dans dix ans il n'en resterait rien.
Christophe travaillait donc en paix, attendant des temps meilleurs,
quand lui vint un secours inattendu.
Christophe était alors attiré par la forme dramatique. Il n'osait pas
s'abandonner librement au flot de son lyrisme intérieur. Il avait
besoin de le canaliser en des sujets précis. Et, sans doute, est-il bon
pour un jeune génie qui n'est pas encore maître de soi, qui ne sait
même pas encore ce qu'il est exactement, de se fixer des limites
volontaires où enfermer son âme qui se dérobe à lui. Ce sont les
écluses nécessaires qui permettent de diriger le cours de la
pensée.--Malheureusement, il manquait à Christophe un poète; il
était obligé de se tailler lui-même ses sujets dans la légende ou
dans l'histoire.
Parmi les visions qui flottaient en lui depuis quelques mois, étaient
des images de la Bible.--La Bible, que sa mère lui avait donnée comme
compagne d'exil, avait été pour lui une source de rêves. Bien qu'il
ne la lût point dans un esprit religieux, l'énergie morale, ou, pour
mieux dire, vitale, de cette Iliade hébraïque lui était une fontaine,
où, le soir, il lavait son âme nue, salie par les fumées et les boues
de Paris. Il ne s'inquiétait pas du sens sacré du livre; mais ce n'en
était pas moins pour lui un livre sacré, par le souffle de nature
sauvage et d'individualités primitives, qu'il y respirait. Il buvait
ces hymnes de la terre dévorée de foi, des montagnes palpitantes, des
cieux exultants, et des lions humains.
Une des figures du livre, pour qui il avait une tendresse, était David
adolescent. Il ne lui prêtait pas l'ironique sourire de gamin de
Florence, ni la tension tragique, que Verrocchio et Michel-Ange avaient
donnés à leurs œuvres sublimes: il ne les connaissait pas. Il voyait
son David comme un pâtre poétique, au cœur vierge, où dormait
l'héroïsme, un Siegfried du Midi, de race plus affinée, plus
harmonieux de corps et de pensée.--Car il avait beau se révolter
contre l'esprit latin: cet esprit s'infiltrait en lui. Ce n'est pas
seulement l'art qui influe sur l'art, ce n'est pas seulement la pensée,
c'est tout ce qui nous entoure:--les êtres et les choses, les gestes et
les mouvements, les lignes et la lumière. L'atmosphère de Paris est
bien forte: elle modèle les âmes les plus rebelles. Moins que toute
autre, une âme germanique est capable de résister: elle se drape en
vain dans son orgueil national, elle est, de toutes les âmes d'Europe,
la plus prompte à se dénationaliser. Celle de Christophe avait déjà
commencé, à son insu, de prendre à l'art latin une sobriété, une
clarté du cœur, et même, dans une certaine mesure, une beauté
plastique, qu'elle n'aurait pas eues sans cela. Son _David_ l'attestait.
Il avait voulu retracer la rencontre avec Saül; et il l'avait conçue
comme un tableau symphonique, à deux personnages.