Il avait une assez jolie femme, grande, bien faite, solidement

charpentée, la taille élégante, un peu étriquée dans de luxueuses

toilettes, qui accusaient avec exagération les robustes rondeurs de son

anatomie; le visage encadré de cheveux noirs frisottants, les yeux

grands, noirs et épais; le menton un peu en galoche; la figure grosse,

d'aspect assez mignon toutefois, mais gâté par les petites grimaces

des yeux myopes, clignotants, et de la bouche en cul-de-poule. Elle

avait une démarche factice, saccadée, comme certains oiseaux, et une

façon de parler minaudière, mais beaucoup de bonne grâce et

d'amabilité. Elle était de riche famille bourgeoise et commerçante,

d'esprit libre et d'espèce vertueuse, attachée aux devoirs

innombrables du monde, comme à une religion, sans parler de ceux

qu'elle s'imposait, de ses devoirs artistiques et sociaux: avoir un

salon, répandre l'art dans les Universités Populaires, s'occuper

d'œuvres philanthropiques ou de psychologie de l'enfance,--sans chaleur

de cœur, sans intérêt profond,--par bonté naturelle, snobisme, et

pédantisme innocent de jeune femme instruite, qui semble réciter

perpétuellement une leçon, et qui met son amour-propre à ce qu'elle

soit bien sue. Elle avait besoin de s'occuper, mais elle n'avait pas

besoin de s'intéresser à ce dont elle s'occupait. Telle, l'activité

fébrile de ces femmes, qui ont toujours un tricot entre les doigts, et

qui remuent sans trêve les aiguilles, comme si le salut du monde était

attaché à ce travail, dont elles n'ont même pas l'emploi. Et puis, il

y avait chez elle,--comme chez les «tricoteuses»,--la petite vanité

de l'honnête femme, qui fait, par son exemple, la leçon aux autres

femmes.

Le député avait pour elle un mépris affectueux. Il l'avait fort bien

choisie, pour son plaisir et pour sa tranquillité. Elle était belle,

il en jouissait, il ne lui demandait rien de plus; et elle ne lui

demandait rien de plus. Il l'aimait, et la trompait. Elle s'en

accommodait, pourvu qu'elle eût sa part. Peut-être même y

trouvait-elle un certain plaisir. Elle était calme et sensuelle. Une

mentalité de femme de harem.

Ils avaient deux jolis enfants de quatre à cinq ans, dont elle

s'occupait, en bonne mère de famille, avec la même application aimable

et froide qu'elle apportait à suivre la politique de son mari et les

dernières manifestations de la mode et de l'art. Et cela faisait, dans

ce milieu, le plus singulier mélange de théories avancées, d'art

ultra-décadent, d'agitation mondaine, et de sentiment bourgeois.

Ils invitèrent Christophe à venir les voir. Madame Roussin était

bonne musicienne, jouait du piano d'une façon charmante; elle avait un

toucher délicat et ferme; avec sa petite tête, qui regardait fixement

les touches, et ses mains perchées dessus, qui sautillaient, elle avait

l'air d'une poule qui donne des coups de bec. Bien douée, et plus

instruite en musique que la plupart des Françaises, elle était

d'ailleurs indifférente comme une carpe au sens profond de la musique:

c'était pour elle une suite de notes, de rythmes et de nuances, qu'elle

écoutait ou récitait avec exactitude; elle n'y cherchait point d'âme,

n'en ayant pas besoin pour elle-même. Cette aimable femme,

intelligente, simple, toujours disposée à rendre service, dispensa à

Christophe la bonne grâce accueillante qu'elle avait pour tous.

Christophe lui en savait peu de gré; il n'avait pas beaucoup de

sympathie pour elle: il la trouvait inexistante. Peut-être ne lui

pardonnait-il pas non plus, sans s'en rendre compte, la complaisance

qu'elle mettait à accepter le partage avec les maîtresses de son mari,

dont elle n'ignorait pas les aventures. La passivité était, de tous

les vices, celui qu'il excusait le moins.

Il se lia plus intimement avec Achille Roussin. Roussin aimait la

musique, comme les autres arts, d'une façon grossière, mais sincère.

Quand il aimait une symphonie, il avait l'air de coucher avec. Il avait

une culture superficielle, et il en tirait très bon parti; sa femme ne

lui avait pas été inutile en cela. Il s'intéressa à Christophe,

parce qu'il voyait en lui un plébéien vigoureux, comme il était

lui-même. Il était d'ailleurs curieux d'observer de près un original

de ce genre--(il était d'une curiosité inlassable pour observer les

hommes)--et de connaître ses impressions sur Paris. La franchise et la

rudesse des remarques de Christophe l'amusa. Il était assez sceptique

pour en admettre l'exactitude. Que Christophe fût Allemand n'était pas

pour le gêner: au contraire! Il se vantait d'être au-dessus des

préjugés de patrie. Et, en somme, il était sincèrement «humain»--(sa

principale qualité);--il sympathisait avec tout ce qui était homme.

Mais cela ne l'empêchait point d'avoir la conviction bien assurée

de la supériorité du Français--vieille race, vieille civilisation--sur

l'Allemand, et de se gausser de l'Allemand.

Christophe voyait chez Achille Roussin d'autres hommes politiques,

ministres de la veille ou du lendemain. Avec chacun d'eux,

individuellement, il aurait eu assez de plaisir à causer, si ces

illustres personnages l'en avaient jugé digne. Au contraire de

l'opinion généralement répandue, il trouvait leur société plus

intéressante que celle des littérateurs qu'il connaissait. Ils avaient

une intelligence plus vivante, plus ouverte aux passions et aux grands

intérêts de l'humanité. Causeurs brillants, méridionaux pour la

plupart, ils étaient étonnamment dilettantes; pris à part, ils

l'étaient presque autant que les hommes de lettres. Bien entendu, ils

étaient assez ignorants de l'art, surtout de l'art étranger; mais ils

prétendaient tous plus ou moins s'y connaître; et souvent, ils

l'aimaient vraiment. Il y avait des Conseils de ministres, qui

ressemblaient à des cénacles de petites Revues. L'un faisait des

pièces de théâtre. L'autre raclait du violon et était wagnérien

enragé. L'autre gâchait de la peinture. Et tous collectionnaient les

tableaux impressionnistes, lisaient les livres décadents, mettaient une

coquetterie à goûter un art ultra-aristocratique, qui était l'ennemi

mortel de leurs idées. Christophe était gêné de voir ces ministres

socialistes, ou radicaux-socialistes, ces apôtres des classes

affamées, faire les connaisseurs en jouissances raffinées. Sans doute,

c'était leur droit; mais cela ne lui semblait pas très loyal.

Mais le plus curieux, c'était quand ces hommes, qui, pris en

particulier, étaient sceptiques, sensualistes, nihilistes, anarchistes,

touchaient à l'action: aussitôt, ils devenaient fanatiques. Les plus

dilettantes, à peine arrivés au pouvoir, se muaient en petits despotes

orientaux; ils étaient pris de la manie de tout diriger, de ne rien

laisser libre: ils avaient l'esprit sceptique et le tempérament

tyrannique. La tentation était trop forte de pouvoir user du formidable

mécanisme de centralisation administrative, qu'avait jadis construit le

plus grand des despotes, et de n'en pas abuser. Il s'en suivait une

sorte d'impérialisme républicain, sur lequel était venu se greffer,

dans les dernières années, un catholicisme athée.

Pendant un certain temps, les politiciens n'avaient prétendu qu'à la

domination des corps,--je veux dire des fortunes;--ils laissaient les

âmes à peu près tranquilles, les âmes n'étant pas monnayables. De

leur côté, les âmes ne s'occupaient pas de politique; elle passait

au-dessus ou au-dessous d'elles; la politique, en France, était

considérée comme une branche, lucrative, mais suspecte, du commerce et

de l'industrie; les intellectuels méprisaient les politiciens, les

politiciens méprisaient les intellectuels.--Or, depuis peu un

rapprochement s'était fait, puis bientôt une alliance, entre les

politiciens et la pire classe des intellectuels. Un nouveau pouvoir

était entré en scène, qui s'était arrogé le gouvernement absolu des

pensées: c'étaient les Libres Penseurs. Ils avaient lié partie avec

l'autre pouvoir, qui avait vu en eux un rouage perfectionné de

despotisme politique. Ils tendaient beaucoup moins à détruire

l'Église qu'à la remplacer; et, de fait, ils formaient une église de

la Libre Pensée, qui avait ses catéchismes et ses cérémonies, ses

baptêmes, ses premières communions, ses mariages, ses conciles

régionaux, nationaux, voire même œcuméniques à Rome. Inénarrable

bouffonnerie que ces milliers de pauvres bêtes, qui avaient besoin de

se réunir en troupeaux, pour «penser librement»! il est vrai que leur

liberté de pensée consistait à interdire celle des autres, au nom de

la Raison: car ils croyaient à la Raison, comme les catholiques à la

Sainte Vierge, sans se douter, les uns et les autres, que la Raison, pas

plus que la Vierge, n'est rien par elle-même, et que la source est

ailleurs. Et, de même que l'Église catholique avait ses armées de

moines et ses congrégations, qui sourdement cheminaient dans les veines

de la nation, propageaient son virus, et anéantissaient toute vitalité

rivale, l'église anti-catholique avait ses francs-maçons, dont la

maison mère, le Grand-Orient, tenait registre fidèle de tous les

rapports secrets que lui adressaient, chaque jour, de tous les points de

France, ses pieux délateurs. L'État républicain encourageait sous

main les espionnages sacrés de ces moines mendiants et de ces jésuites

de la Raison, qui terrorisaient l'armée, l'Université, tous les corps

de l'État; et il ne s'apercevait point qu'en semblant le servir, ils

visaient peu à peu à se substituer à lui, et qu'il s'acheminait tout

doucement à une théocratie athée, qui n'aurait rien à envier à

celle des Jésuites du Paraguay.

Christophe vit chez Roussin quelques-uns de ces calotins. Ils étaient

plus fétichistes les uns que les autres. Pour le moment, ils exultaient

d'avoir fait enlever le Christ des tribunaux. Ils croyaient avoir

détruit la religion, parce qu'ils détruisaient quelques morceaux de

bois. D'autres accaparaient Jeanne d'Arc et sa bannière de la Vierge,

qu'ils venaient d'arracher aux catholiques. Un des pères de l'église

nouvelle, un général qui faisait la guerre aux Français de l'autre

église, venait de prononcer un discours anti-clérical en l'honneur de

Vercingétorix: il célébrait dans le Brenn gaulois, h qui la Libre

Pensée avait élevé une statue, un enfant du peuple et le premier

champion de la France contre Rome (l'église de). Un ministre de la

marine, pour purifier la flotte et faire enrager les catholiques,

donnait à un cuirassé le nom d'_Ernest Renan._ D'autres libres esprits

s'attachaient à purifier l'art. Ils expurgeaient les classiques du

XVIIe siècle, et ne permettaient pas que le nom de Dieu souillât les

Fables de La Fontaine. Ils ne l'admettaient pas plus dans la musique

ancienne; et Christophe entendit un vieux radical,--(«_Être radical

dans sa vieillesse, dit Gœthe, c'est le comble de toute folie_»)--qui

s'indignait qu'on osât donner dans un concert populaire les _lieder_

religieux de Beethoven. Il exigeait qu'on changeât les paroles.

D'autres, plus radicaux encore, voulaient qu'on supprimât purement et

simplement toute musique religieuse, et les écoles où on l'apprenait.

Vainement, un directeur des Beaux-Arts, qui dans cette Béotie passait

pour un Athénien, expliquait qu'il fallait pourtant apprendre la

musique aux musiciens: car, disait-il: «quand vous envoyez un soldat à

la caserne, vous lui apprenez progressivement à se servir de son fusil

et à tirer. Il en est de même du jeune compositeur: la tête fourmille

d'idées; mais leur classement n'est pas encore opéré.» Effrayé de

son courage, protestant à chaque phrase: «Je suis un vieux libre

penseur... Je suis un vieux républicain...», il proclamait

audacieusement que «peu lui importait de savoir si les compositions de

Pergolèse étaient des opéras ou des messes; il s'agissait de savoir

si c'étaient des œuvres de l'art humain».--Mais l'implacable logique

de son interlocuteur répliquait au «vieux libre penseur», au «vieux

républicain», qu'«il y avait deux musiques: celle qu'on chantait dans

les églises, et celle qu'on chantait ailleurs». La première était

ennemie de la Raison et de l'État; et la Raison d'État devait la

supprimer.

Ces imbéciles eussent été plus ridicules que dangereux, s'ils

n'avaient eu derrière eux des hommes d'une réelle valeur, sur qui ils

s'appuyaient, et qui étaient comme eux,--davantage peut-être,--fanatiques

de la Raison. Tolstoy parle quelque part de ces «influences

épidémiques», qui règnent en religion, en philosophie, en politique,

en art et en science, de ces «influences insensées, dont les

hommes ne voient la folie que lorsqu'ils en sont débarrassés,

mais qui, tant qu'ils y sont soumis, leur paraissent si vraies

qu'ils ne croient même pas nécessaire de les discuter». Ainsi, la

passion des tulipes, la croyance aux sorciers, les aberrations

des modes littéraires.--La religion de la Raison était une de ces

folies. Elle était commune aux plus sots et aux plus cultivés, aux

«sous-vétérinaires» de la Chambre et à certains des esprits les

plus intelligents de l'Université. Elle était plus dangereuse encore

chez ceux-ci que chez ceux-là; car, chez ceux-là, elle s'accommodait

d'un optimisme béat et stupide, qui en détendait l'énergie; au lieu

que chez les autres, les ressorts en étaient bandés et le tranchant

aiguisé par un pessimisme fanatique, qui ne se faisait point illusion

sur l'antagonisme foncier de la Nature et de la Raison, et qui n'en

était que plus acharné à soutenir le combat de la Liberté abstraite,

de la Justice abstraite, de la Vérité abstraite, contre la Nature

mauvaise. Il y avait là un fond d'idéalisme calviniste, janséniste,

jacobin, une vieille croyance en l'irrémédiable perversité de

l'homme, que seul peut et doit briser l'orgueil implacable des Élus

chez qui souffle la Raison,--l'Esprit de Dieu. C'était un type bien

français, le Français intelligent, qui n'est pas «humain». Un

caillou dur comme fer: rien n'y peut pénétrer; et il casse tout ce

qu'il touche.

Christophe fut atterré par les conversations qu'il eut chez Achille

Roussin avec quelques-uns de ces fous raisonneurs. Ses idées sur la

France en étaient bouleversées. Il croyait, d'après l'opinion

courante, que les Français étaient un peuple pondéré, sociable,

tolérant, aimant la liberté. Et il trouvait des maniaques d'idées

abstraites, malades de logique, toujours prêts à sacrifier les autres

à un de leurs syllogismes. Ils parlaient constamment de liberté, et

personne n'était moins fait pour la comprendre et pour la supporter.

Nulle part, des caractères plus froidement, plus atrocement

despotiques, par passion intellectuelle, ou parce qu'ils voulaient

toujours avoir raison.

Ce n'était pas le fait d'un parti. Tous les partis étaient de même.

Ils ne voulaient rien voir en deçà, au delà de leur formulaire

politique ou religieux, de leur patrie, de leur province, de leur

groupe, de leur étroit cerveau. Il y avait des antisémites, qui

dépensaient toutes les forces de leur être en une haine enragée

contre tous les privilégiés de la fortune: car ils haïssaient tons

les Juifs, et ils appelaient Juifs tous ceux qu'ils haïssaient. Il y

avait des nationalistes, qui haïssaient--(quand ils étaient très

bons, ils se contentaient de mépriser)--toutes les autres nations, et,

dans leur nation même, appelaient étrangers, ou renégats, ou

traîtres, ceux qui ne pensaient pas comme eux. Il y avait des

antiprotestants, qui se persuadaient que tous les protestants étaient

Anglais ou Allemands, et qui eussent voulu les bannir tous de France. Il

y avait les gens de l'Occident, qui ne voulaient rien admettre à l'Est

de la ligne du Rhin; et les gens du Nord, qui ne voulaient rien admettre

au Sud de la ligne de la Loire; et les gens du Midi, qui appelaient

Barbares ceux qui étaient au Nord de la ligne de la Loire; et ceux qui

se faisaient gloire d'être de race Germanique; et ceux qui se faisaient

gloire d'être de race Gauloise; et, les plus fous de tous, les

«Romains», qui s'enorgueillissaient de la défaite de leurs pères; et

les Bretons, et les Lorrains, et les Félibres, et les Albigeois; et

ceux de Carpentras, de Pontoise, et de Quimper-Corentin: chacun

n'admettant que soi, se faisant de son soi un titre de noblesse, et ne

tolérant pas qu'on pût être autrement. Rien à faire contre cette

engeance: ils n'écoutent aucun raisonnement; ils sont faits pour

brûler le reste du monde, ou pour être brûlés.

Christophe pensait qu'il était heureux qu'un tel peuple fût en

République: car tous ces petits despotes s'annihilaient mutuellement.

Mais si l'un d'eux avait été roi, il ne fût plus resté assez d'air

pour aucun autre.

Il ne savait pas que les peuples raisonneurs ont une vertu, qui les

sauve:--l'inconséquence.

Les politiciens français ne s'en faisaient pas faute. Leur despotisme

se tempérait d'anarchisme; ils oscillaient sans cesse de l'un à

l'autre pôle. S'ils s'appuyaient à gauche sur les fanatiques de la

pensée, à droite ils s'appuyaient sur les anarchistes de la pensée.

On voyait avec eux toute une tourbe de socialistes dilettantes, de

petits arrivistes, qui s'étaient bien gardés de prendre part au

combat, avant qu'il fût gagné, mais qui suivaient à la trace l'armée

de la Libre Pensée, et, après chacune de ses victoires, s'abattaient

sur les dépouilles des vaincus. Ce n'était pas pour la raison que

travaillaient les champions de la raison... _Sic vos non vobis_...

C'était pour ces profiteurs cosmopolites, qui piétinaient joyeusement

les traditions du pays, et qui n'entendaient pas détruire une foi pour

en installer une autre à la place, mais pour s'installer eux-mêmes.

Christophe retrouva là Lucien Lévy-Cœur. Il ne fut pas trop étonné

d'apprendre que Lucien Lévy-Cœur était socialiste. Il pensa

simplement qu'il fallait que le socialisme fût bien sûr du succès

pour que Lucien Lévy-Cœur vint à lui. Mais il ne savait pas que

Lucien Lévy-Cœur avait trouvé moyen d'être tout aussi bien vu dans

le camp opposé, où il avait réussi à devenir l'ami des personnalités

de la politique et de l'art les plus antilibérales, voire même

antisémites. Il demanda à Achille Roussin:

--Comment pouvez-vous garder de tels hommes avec vous?

Roussin répondit:

--Il a tant de talent! Et puis, il travaille pour nous, il détruit le

vieux monde.

--Je vois bien qu'il détruit, dit Christophe. Il détruit si bien que

je ne sais pas avec quoi vous reconstruirez. Êtes-vous sûr qu'il vous

restera assez de charpente pour votre maison nouvelle? Les vers se sont

déjà mis dans votre chantier de construction...

Lucien Lévy-Cœur n'était pas le seul à ronger le socialisme. Les

feuilles socialistes étaient pleines de ces petits hommes de lettres,

art pour l'art, anarchistes de luxe, qui s'étaient emparés de toutes

les avenues qui pouvaient conduire au succès. Ils barraient la route

aux autres, et remplissaient de leur dilettantisme décadent et

_struggle for life_ les journaux, qui se disaient les organes du peuple.

Ils ne se contentaient pas des places: il leur fallait la gloire. Dans

aucun temps, on n'avait vu tant de statues hâtivement élevées, tant

de discours devant des génies de plâtre. Périodiquement, des banquets

étaient offerts aux grands hommes de la confrérie par les habituels

pique-assiette de la gloire, non pas à l'occasion de leurs travaux,

mais de leurs décorations: car c'était là ce qui les touchait le

plus. Esthètes, surhommes, métèques, ministres socialistes, se

trouvaient tous d'accord pour fêter une promotion dans la Légion

d'Honneur, instituée par cet officier corse.

Roussin s'égayait des étonnements de Christophe. Il ne trouvait point

que l'Allemand jugeât si mal ses partenaires. Lui-même, quand ils

étaient seul à seul, les traitait sans ménagements. Il connaissait

mieux que personne leur sottise ou leurs roueries; mais cela ne

l'empêchait pas de les soutenir, afin d'être soutenu par eux. Et si,

dans l'intimité, il ne se gênait pas pour parler du peuple en termes

méprisants, à la tribune il était un autre homme. Il prenait une voix

de tête, des tons aigus, nasillards, martelés, solennels, des

trémolos, des bêlements, de grands gestes vastes et tremblotants,

comme des battements d'ailes: il jouait Mounet-Sully.

Christophe s'évertuait à démêler dans quelle mesure Roussin croyait

à son socialisme. L'évidence était qu'il n'y croyait pas, au fond: il

était trop sceptique. Il y croyait pourtant, avec une part de sa

pensée; et quoiqu'il sût fort bien que ce n'en était qu'une part--(et

pas la plus importante),--il avait organisé d'après cela sa vie et sa

conduite, parce que cela lui était plus commode, ainsi. Son intérêt

pratique n'était pas seul en cause, mais aussi son intérêt vital, sa

raison d'être et d'agir. Sa foi socialiste lui était pour lui-même

une sorte de religion d'État.--La majorité des hommes ne vit pas

autrement. Leur vie repose sur des croyances religieuses, ou morales, ou

sociales, ou purement pratiques,--(croyance à leur métier, à leur

travail, à l'utilité de leur rôle dans la vie),--auxquelles ils ne

croient pas, au fond. Mais ils ne veulent pas le savoir: car ils ont

besoin, pour vivre, de ce semblant de foi, de ce culte officiel, dont

chacun est le prêtre.

Roussin n'était pas un des pires. Combien d'autres dans le parti

«faisaient» du socialisme ou du radicalisme,--on ne pouvait même pas

dire, par ambition, tant cette ambition était à courte vue, n'allait

pas plus loin que le pillage immédiat et leur réélection! Ces gens

avaient l'air de croire en une société nouvelle. Peut-être y

avaient-ils cru jadis; mais, en fait, ils ne pensaient plus qu'à vivre

sur les dépouilles de la société qui mourait. Un opportunisme myope

était au service d'un nihilisme jouisseur. Les grands intérêts de

l'avenir étaient sacrifiés à l'égoïsme de l'heure présente. On

démembrait l'armée, on eût démembré la patrie pour plaire aux

électeurs. Ce n'était point l'intelligence qui manquait: on se rendait

compte de ce qu'il eût fallu faire, mais on ne le faisait point, parce

qu'il en eût coûté trop d'efforts. On voulait arranger sa vie et

celle de la nation avec le minimum de peine. Du haut en bas de

l'échelle, c'était la même morale du plus de plaisir possible avec le

moins d'efforts possible. Cette morale immorale était le seul fil

conducteur au milieu du gâchis politique, où les chefs donnaient

l'exemple de l'anarchie, où l'on voyait une politique incohérente

poursuivant dix lièvres à la fois, et les lâchant tous l'un après

l'autre, une diplomatie belliqueuse côte à côte avec un ministère de

la guerre pacifiste, des ministres de la guerre qui détruisaient

l'armée afin de l'épurer, des ministres de la marine qui soulevaient

les ouvriers des arsenaux, des instructeurs de la guerre qui prêchaient

l'horreur de la guerre, des officiers dilettantes, des juges

dilettantes, des révolutionnaires dilettantes, des patriotes

dilettantes. Une démoralisation politique universelle. Chacun attendait

de l'État qu'il le pourvût de fonctions, de pensions, de décorations;

et l'État, en effet, ne manquait pas d'en arroser sa clientèle: la

curée des honneurs et des charges était offerte aux fils, aux neveux,

aux petits-neveux, aux valets du pouvoir; les députés se votaient des

augmentations de traitement: un gaspillage effréné des finances, des

places, des titres, de toutes les ressources de l'État.--Et, comme un

sinistre écho de l'exemple d'en haut, le sabotage d'en bas: les

instituteurs enseignant la révolte contre la patrie, les employés des

postes brûlant les lettres et les dépêches, les ouvriers des usines

jetant du sable et de l'émeri dans les engrenages des machines, les

ouvriers des arsenaux détruisant des arsenaux, des navires incendiés,

le gâchage monstrueux du travail par les travailleurs,--la destruction

non pas des riches, mais de la richesse du monde.

Pour couronner l'œuvre, une élite intellectuelle s'amusait à fonder

en raison et en droit ce suicide d'un peuple, au nom des droits sacrés

au bonheur. Un humanitarisme morbide rongeait la distinction du bien et

du mal, s'apitoyait devant la personne «irresponsable et sacrée» des

criminels, capitulait devant le crime et lui livrait la société.

Christophe pensait:

--La France est soûle de liberté. Après avoir déliré, elle tombera

ivre-morte. Et quand elle se réveillera, elle sera au violon.

Jean-Christophe, Volume 2 La Révolte, La Foire sur la Place · 第 33 / 39 段