charpentée, la taille élégante, un peu étriquée dans de luxueuses
toilettes, qui accusaient avec exagération les robustes rondeurs de son
anatomie; le visage encadré de cheveux noirs frisottants, les yeux
grands, noirs et épais; le menton un peu en galoche; la figure grosse,
d'aspect assez mignon toutefois, mais gâté par les petites grimaces
des yeux myopes, clignotants, et de la bouche en cul-de-poule. Elle
avait une démarche factice, saccadée, comme certains oiseaux, et une
façon de parler minaudière, mais beaucoup de bonne grâce et
d'amabilité. Elle était de riche famille bourgeoise et commerçante,
d'esprit libre et d'espèce vertueuse, attachée aux devoirs
innombrables du monde, comme à une religion, sans parler de ceux
qu'elle s'imposait, de ses devoirs artistiques et sociaux: avoir un
salon, répandre l'art dans les Universités Populaires, s'occuper
d'œuvres philanthropiques ou de psychologie de l'enfance,--sans chaleur
de cœur, sans intérêt profond,--par bonté naturelle, snobisme, et
pédantisme innocent de jeune femme instruite, qui semble réciter
perpétuellement une leçon, et qui met son amour-propre à ce qu'elle
soit bien sue. Elle avait besoin de s'occuper, mais elle n'avait pas
besoin de s'intéresser à ce dont elle s'occupait. Telle, l'activité
fébrile de ces femmes, qui ont toujours un tricot entre les doigts, et
qui remuent sans trêve les aiguilles, comme si le salut du monde était
attaché à ce travail, dont elles n'ont même pas l'emploi. Et puis, il
y avait chez elle,--comme chez les «tricoteuses»,--la petite vanité
de l'honnête femme, qui fait, par son exemple, la leçon aux autres
femmes.
Le député avait pour elle un mépris affectueux. Il l'avait fort bien
choisie, pour son plaisir et pour sa tranquillité. Elle était belle,
il en jouissait, il ne lui demandait rien de plus; et elle ne lui
demandait rien de plus. Il l'aimait, et la trompait. Elle s'en
accommodait, pourvu qu'elle eût sa part. Peut-être même y
trouvait-elle un certain plaisir. Elle était calme et sensuelle. Une
mentalité de femme de harem.
Ils avaient deux jolis enfants de quatre à cinq ans, dont elle
s'occupait, en bonne mère de famille, avec la même application aimable
et froide qu'elle apportait à suivre la politique de son mari et les
dernières manifestations de la mode et de l'art. Et cela faisait, dans
ce milieu, le plus singulier mélange de théories avancées, d'art
ultra-décadent, d'agitation mondaine, et de sentiment bourgeois.
Ils invitèrent Christophe à venir les voir. Madame Roussin était
bonne musicienne, jouait du piano d'une façon charmante; elle avait un
toucher délicat et ferme; avec sa petite tête, qui regardait fixement
les touches, et ses mains perchées dessus, qui sautillaient, elle avait
l'air d'une poule qui donne des coups de bec. Bien douée, et plus
instruite en musique que la plupart des Françaises, elle était
d'ailleurs indifférente comme une carpe au sens profond de la musique:
c'était pour elle une suite de notes, de rythmes et de nuances, qu'elle
écoutait ou récitait avec exactitude; elle n'y cherchait point d'âme,
n'en ayant pas besoin pour elle-même. Cette aimable femme,
intelligente, simple, toujours disposée à rendre service, dispensa à
Christophe la bonne grâce accueillante qu'elle avait pour tous.
Christophe lui en savait peu de gré; il n'avait pas beaucoup de
sympathie pour elle: il la trouvait inexistante. Peut-être ne lui
pardonnait-il pas non plus, sans s'en rendre compte, la complaisance
qu'elle mettait à accepter le partage avec les maîtresses de son mari,
dont elle n'ignorait pas les aventures. La passivité était, de tous
les vices, celui qu'il excusait le moins.
Il se lia plus intimement avec Achille Roussin. Roussin aimait la
musique, comme les autres arts, d'une façon grossière, mais sincère.
Quand il aimait une symphonie, il avait l'air de coucher avec. Il avait
une culture superficielle, et il en tirait très bon parti; sa femme ne
lui avait pas été inutile en cela. Il s'intéressa à Christophe,
parce qu'il voyait en lui un plébéien vigoureux, comme il était
lui-même. Il était d'ailleurs curieux d'observer de près un original
de ce genre--(il était d'une curiosité inlassable pour observer les
hommes)--et de connaître ses impressions sur Paris. La franchise et la
rudesse des remarques de Christophe l'amusa. Il était assez sceptique
pour en admettre l'exactitude. Que Christophe fût Allemand n'était pas
pour le gêner: au contraire! Il se vantait d'être au-dessus des
préjugés de patrie. Et, en somme, il était sincèrement «humain»--(sa
principale qualité);--il sympathisait avec tout ce qui était homme.
Mais cela ne l'empêchait point d'avoir la conviction bien assurée
de la supériorité du Français--vieille race, vieille civilisation--sur
l'Allemand, et de se gausser de l'Allemand.
Christophe voyait chez Achille Roussin d'autres hommes politiques,
ministres de la veille ou du lendemain. Avec chacun d'eux,
individuellement, il aurait eu assez de plaisir à causer, si ces
illustres personnages l'en avaient jugé digne. Au contraire de
l'opinion généralement répandue, il trouvait leur société plus
intéressante que celle des littérateurs qu'il connaissait. Ils avaient
une intelligence plus vivante, plus ouverte aux passions et aux grands
intérêts de l'humanité. Causeurs brillants, méridionaux pour la
plupart, ils étaient étonnamment dilettantes; pris à part, ils
l'étaient presque autant que les hommes de lettres. Bien entendu, ils
étaient assez ignorants de l'art, surtout de l'art étranger; mais ils
prétendaient tous plus ou moins s'y connaître; et souvent, ils
l'aimaient vraiment. Il y avait des Conseils de ministres, qui
ressemblaient à des cénacles de petites Revues. L'un faisait des
pièces de théâtre. L'autre raclait du violon et était wagnérien
enragé. L'autre gâchait de la peinture. Et tous collectionnaient les
tableaux impressionnistes, lisaient les livres décadents, mettaient une
coquetterie à goûter un art ultra-aristocratique, qui était l'ennemi
mortel de leurs idées. Christophe était gêné de voir ces ministres
socialistes, ou radicaux-socialistes, ces apôtres des classes
affamées, faire les connaisseurs en jouissances raffinées. Sans doute,
c'était leur droit; mais cela ne lui semblait pas très loyal.
Mais le plus curieux, c'était quand ces hommes, qui, pris en
particulier, étaient sceptiques, sensualistes, nihilistes, anarchistes,
touchaient à l'action: aussitôt, ils devenaient fanatiques. Les plus
dilettantes, à peine arrivés au pouvoir, se muaient en petits despotes
orientaux; ils étaient pris de la manie de tout diriger, de ne rien
laisser libre: ils avaient l'esprit sceptique et le tempérament
tyrannique. La tentation était trop forte de pouvoir user du formidable
mécanisme de centralisation administrative, qu'avait jadis construit le
plus grand des despotes, et de n'en pas abuser. Il s'en suivait une
sorte d'impérialisme républicain, sur lequel était venu se greffer,
dans les dernières années, un catholicisme athée.
Pendant un certain temps, les politiciens n'avaient prétendu qu'à la
domination des corps,--je veux dire des fortunes;--ils laissaient les
âmes à peu près tranquilles, les âmes n'étant pas monnayables. De
leur côté, les âmes ne s'occupaient pas de politique; elle passait
au-dessus ou au-dessous d'elles; la politique, en France, était
considérée comme une branche, lucrative, mais suspecte, du commerce et
de l'industrie; les intellectuels méprisaient les politiciens, les
politiciens méprisaient les intellectuels.--Or, depuis peu un
rapprochement s'était fait, puis bientôt une alliance, entre les
politiciens et la pire classe des intellectuels. Un nouveau pouvoir
était entré en scène, qui s'était arrogé le gouvernement absolu des
pensées: c'étaient les Libres Penseurs. Ils avaient lié partie avec
l'autre pouvoir, qui avait vu en eux un rouage perfectionné de
despotisme politique. Ils tendaient beaucoup moins à détruire
l'Église qu'à la remplacer; et, de fait, ils formaient une église de
la Libre Pensée, qui avait ses catéchismes et ses cérémonies, ses
baptêmes, ses premières communions, ses mariages, ses conciles
régionaux, nationaux, voire même œcuméniques à Rome. Inénarrable
bouffonnerie que ces milliers de pauvres bêtes, qui avaient besoin de
se réunir en troupeaux, pour «penser librement»! il est vrai que leur
liberté de pensée consistait à interdire celle des autres, au nom de
la Raison: car ils croyaient à la Raison, comme les catholiques à la
Sainte Vierge, sans se douter, les uns et les autres, que la Raison, pas
plus que la Vierge, n'est rien par elle-même, et que la source est
ailleurs. Et, de même que l'Église catholique avait ses armées de
moines et ses congrégations, qui sourdement cheminaient dans les veines
de la nation, propageaient son virus, et anéantissaient toute vitalité
rivale, l'église anti-catholique avait ses francs-maçons, dont la
maison mère, le Grand-Orient, tenait registre fidèle de tous les
rapports secrets que lui adressaient, chaque jour, de tous les points de
France, ses pieux délateurs. L'État républicain encourageait sous
main les espionnages sacrés de ces moines mendiants et de ces jésuites
de la Raison, qui terrorisaient l'armée, l'Université, tous les corps
de l'État; et il ne s'apercevait point qu'en semblant le servir, ils
visaient peu à peu à se substituer à lui, et qu'il s'acheminait tout
doucement à une théocratie athée, qui n'aurait rien à envier à
celle des Jésuites du Paraguay.
Christophe vit chez Roussin quelques-uns de ces calotins. Ils étaient
plus fétichistes les uns que les autres. Pour le moment, ils exultaient
d'avoir fait enlever le Christ des tribunaux. Ils croyaient avoir
détruit la religion, parce qu'ils détruisaient quelques morceaux de
bois. D'autres accaparaient Jeanne d'Arc et sa bannière de la Vierge,
qu'ils venaient d'arracher aux catholiques. Un des pères de l'église
nouvelle, un général qui faisait la guerre aux Français de l'autre
église, venait de prononcer un discours anti-clérical en l'honneur de
Vercingétorix: il célébrait dans le Brenn gaulois, h qui la Libre
Pensée avait élevé une statue, un enfant du peuple et le premier
champion de la France contre Rome (l'église de). Un ministre de la
marine, pour purifier la flotte et faire enrager les catholiques,
donnait à un cuirassé le nom d'_Ernest Renan._ D'autres libres esprits
s'attachaient à purifier l'art. Ils expurgeaient les classiques du
XVIIe siècle, et ne permettaient pas que le nom de Dieu souillât les
Fables de La Fontaine. Ils ne l'admettaient pas plus dans la musique
ancienne; et Christophe entendit un vieux radical,--(«_Être radical
dans sa vieillesse, dit Gœthe, c'est le comble de toute folie_»)--qui
s'indignait qu'on osât donner dans un concert populaire les _lieder_
religieux de Beethoven. Il exigeait qu'on changeât les paroles.
D'autres, plus radicaux encore, voulaient qu'on supprimât purement et
simplement toute musique religieuse, et les écoles où on l'apprenait.
Vainement, un directeur des Beaux-Arts, qui dans cette Béotie passait
pour un Athénien, expliquait qu'il fallait pourtant apprendre la
musique aux musiciens: car, disait-il: «quand vous envoyez un soldat à
la caserne, vous lui apprenez progressivement à se servir de son fusil
et à tirer. Il en est de même du jeune compositeur: la tête fourmille
d'idées; mais leur classement n'est pas encore opéré.» Effrayé de
son courage, protestant à chaque phrase: «Je suis un vieux libre
penseur... Je suis un vieux républicain...», il proclamait
audacieusement que «peu lui importait de savoir si les compositions de
Pergolèse étaient des opéras ou des messes; il s'agissait de savoir
si c'étaient des œuvres de l'art humain».--Mais l'implacable logique
de son interlocuteur répliquait au «vieux libre penseur», au «vieux
républicain», qu'«il y avait deux musiques: celle qu'on chantait dans
les églises, et celle qu'on chantait ailleurs». La première était
ennemie de la Raison et de l'État; et la Raison d'État devait la
supprimer.
Ces imbéciles eussent été plus ridicules que dangereux, s'ils
n'avaient eu derrière eux des hommes d'une réelle valeur, sur qui ils
s'appuyaient, et qui étaient comme eux,--davantage peut-être,--fanatiques
de la Raison. Tolstoy parle quelque part de ces «influences
épidémiques», qui règnent en religion, en philosophie, en politique,
en art et en science, de ces «influences insensées, dont les
hommes ne voient la folie que lorsqu'ils en sont débarrassés,
mais qui, tant qu'ils y sont soumis, leur paraissent si vraies
qu'ils ne croient même pas nécessaire de les discuter». Ainsi, la
passion des tulipes, la croyance aux sorciers, les aberrations
des modes littéraires.--La religion de la Raison était une de ces
folies. Elle était commune aux plus sots et aux plus cultivés, aux
«sous-vétérinaires» de la Chambre et à certains des esprits les
plus intelligents de l'Université. Elle était plus dangereuse encore
chez ceux-ci que chez ceux-là; car, chez ceux-là, elle s'accommodait
d'un optimisme béat et stupide, qui en détendait l'énergie; au lieu
que chez les autres, les ressorts en étaient bandés et le tranchant
aiguisé par un pessimisme fanatique, qui ne se faisait point illusion
sur l'antagonisme foncier de la Nature et de la Raison, et qui n'en
était que plus acharné à soutenir le combat de la Liberté abstraite,
de la Justice abstraite, de la Vérité abstraite, contre la Nature
mauvaise. Il y avait là un fond d'idéalisme calviniste, janséniste,
jacobin, une vieille croyance en l'irrémédiable perversité de
l'homme, que seul peut et doit briser l'orgueil implacable des Élus
chez qui souffle la Raison,--l'Esprit de Dieu. C'était un type bien
français, le Français intelligent, qui n'est pas «humain». Un
caillou dur comme fer: rien n'y peut pénétrer; et il casse tout ce
qu'il touche.
Christophe fut atterré par les conversations qu'il eut chez Achille
Roussin avec quelques-uns de ces fous raisonneurs. Ses idées sur la
France en étaient bouleversées. Il croyait, d'après l'opinion
courante, que les Français étaient un peuple pondéré, sociable,
tolérant, aimant la liberté. Et il trouvait des maniaques d'idées
abstraites, malades de logique, toujours prêts à sacrifier les autres
à un de leurs syllogismes. Ils parlaient constamment de liberté, et
personne n'était moins fait pour la comprendre et pour la supporter.
Nulle part, des caractères plus froidement, plus atrocement
despotiques, par passion intellectuelle, ou parce qu'ils voulaient
toujours avoir raison.
Ce n'était pas le fait d'un parti. Tous les partis étaient de même.
Ils ne voulaient rien voir en deçà, au delà de leur formulaire
politique ou religieux, de leur patrie, de leur province, de leur
groupe, de leur étroit cerveau. Il y avait des antisémites, qui
dépensaient toutes les forces de leur être en une haine enragée
contre tous les privilégiés de la fortune: car ils haïssaient tons
les Juifs, et ils appelaient Juifs tous ceux qu'ils haïssaient. Il y
avait des nationalistes, qui haïssaient--(quand ils étaient très
bons, ils se contentaient de mépriser)--toutes les autres nations, et,
dans leur nation même, appelaient étrangers, ou renégats, ou
traîtres, ceux qui ne pensaient pas comme eux. Il y avait des
antiprotestants, qui se persuadaient que tous les protestants étaient
Anglais ou Allemands, et qui eussent voulu les bannir tous de France. Il
y avait les gens de l'Occident, qui ne voulaient rien admettre à l'Est
de la ligne du Rhin; et les gens du Nord, qui ne voulaient rien admettre
au Sud de la ligne de la Loire; et les gens du Midi, qui appelaient
Barbares ceux qui étaient au Nord de la ligne de la Loire; et ceux qui
se faisaient gloire d'être de race Germanique; et ceux qui se faisaient
gloire d'être de race Gauloise; et, les plus fous de tous, les
«Romains», qui s'enorgueillissaient de la défaite de leurs pères; et
les Bretons, et les Lorrains, et les Félibres, et les Albigeois; et
ceux de Carpentras, de Pontoise, et de Quimper-Corentin: chacun
n'admettant que soi, se faisant de son soi un titre de noblesse, et ne
tolérant pas qu'on pût être autrement. Rien à faire contre cette
engeance: ils n'écoutent aucun raisonnement; ils sont faits pour
brûler le reste du monde, ou pour être brûlés.
Christophe pensait qu'il était heureux qu'un tel peuple fût en
République: car tous ces petits despotes s'annihilaient mutuellement.
Mais si l'un d'eux avait été roi, il ne fût plus resté assez d'air
pour aucun autre.
Il ne savait pas que les peuples raisonneurs ont une vertu, qui les
sauve:--l'inconséquence.
Les politiciens français ne s'en faisaient pas faute. Leur despotisme
se tempérait d'anarchisme; ils oscillaient sans cesse de l'un à
l'autre pôle. S'ils s'appuyaient à gauche sur les fanatiques de la
pensée, à droite ils s'appuyaient sur les anarchistes de la pensée.
On voyait avec eux toute une tourbe de socialistes dilettantes, de
petits arrivistes, qui s'étaient bien gardés de prendre part au
combat, avant qu'il fût gagné, mais qui suivaient à la trace l'armée
de la Libre Pensée, et, après chacune de ses victoires, s'abattaient
sur les dépouilles des vaincus. Ce n'était pas pour la raison que
travaillaient les champions de la raison... _Sic vos non vobis_...
C'était pour ces profiteurs cosmopolites, qui piétinaient joyeusement
les traditions du pays, et qui n'entendaient pas détruire une foi pour
en installer une autre à la place, mais pour s'installer eux-mêmes.
Christophe retrouva là Lucien Lévy-Cœur. Il ne fut pas trop étonné
d'apprendre que Lucien Lévy-Cœur était socialiste. Il pensa
simplement qu'il fallait que le socialisme fût bien sûr du succès
pour que Lucien Lévy-Cœur vint à lui. Mais il ne savait pas que
Lucien Lévy-Cœur avait trouvé moyen d'être tout aussi bien vu dans
le camp opposé, où il avait réussi à devenir l'ami des personnalités
de la politique et de l'art les plus antilibérales, voire même
antisémites. Il demanda à Achille Roussin:
--Comment pouvez-vous garder de tels hommes avec vous?
Roussin répondit:
--Il a tant de talent! Et puis, il travaille pour nous, il détruit le
vieux monde.
--Je vois bien qu'il détruit, dit Christophe. Il détruit si bien que
je ne sais pas avec quoi vous reconstruirez. Êtes-vous sûr qu'il vous
restera assez de charpente pour votre maison nouvelle? Les vers se sont
déjà mis dans votre chantier de construction...
Lucien Lévy-Cœur n'était pas le seul à ronger le socialisme. Les
feuilles socialistes étaient pleines de ces petits hommes de lettres,
art pour l'art, anarchistes de luxe, qui s'étaient emparés de toutes
les avenues qui pouvaient conduire au succès. Ils barraient la route
aux autres, et remplissaient de leur dilettantisme décadent et
_struggle for life_ les journaux, qui se disaient les organes du peuple.
Ils ne se contentaient pas des places: il leur fallait la gloire. Dans
aucun temps, on n'avait vu tant de statues hâtivement élevées, tant
de discours devant des génies de plâtre. Périodiquement, des banquets
étaient offerts aux grands hommes de la confrérie par les habituels
pique-assiette de la gloire, non pas à l'occasion de leurs travaux,
mais de leurs décorations: car c'était là ce qui les touchait le
plus. Esthètes, surhommes, métèques, ministres socialistes, se
trouvaient tous d'accord pour fêter une promotion dans la Légion
d'Honneur, instituée par cet officier corse.
Roussin s'égayait des étonnements de Christophe. Il ne trouvait point
que l'Allemand jugeât si mal ses partenaires. Lui-même, quand ils
étaient seul à seul, les traitait sans ménagements. Il connaissait
mieux que personne leur sottise ou leurs roueries; mais cela ne
l'empêchait pas de les soutenir, afin d'être soutenu par eux. Et si,
dans l'intimité, il ne se gênait pas pour parler du peuple en termes
méprisants, à la tribune il était un autre homme. Il prenait une voix
de tête, des tons aigus, nasillards, martelés, solennels, des
trémolos, des bêlements, de grands gestes vastes et tremblotants,
comme des battements d'ailes: il jouait Mounet-Sully.
Christophe s'évertuait à démêler dans quelle mesure Roussin croyait
à son socialisme. L'évidence était qu'il n'y croyait pas, au fond: il
était trop sceptique. Il y croyait pourtant, avec une part de sa
pensée; et quoiqu'il sût fort bien que ce n'en était qu'une part--(et
pas la plus importante),--il avait organisé d'après cela sa vie et sa
conduite, parce que cela lui était plus commode, ainsi. Son intérêt
pratique n'était pas seul en cause, mais aussi son intérêt vital, sa
raison d'être et d'agir. Sa foi socialiste lui était pour lui-même
une sorte de religion d'État.--La majorité des hommes ne vit pas
autrement. Leur vie repose sur des croyances religieuses, ou morales, ou
sociales, ou purement pratiques,--(croyance à leur métier, à leur
travail, à l'utilité de leur rôle dans la vie),--auxquelles ils ne
croient pas, au fond. Mais ils ne veulent pas le savoir: car ils ont
besoin, pour vivre, de ce semblant de foi, de ce culte officiel, dont
chacun est le prêtre.
Roussin n'était pas un des pires. Combien d'autres dans le parti
«faisaient» du socialisme ou du radicalisme,--on ne pouvait même pas
dire, par ambition, tant cette ambition était à courte vue, n'allait
pas plus loin que le pillage immédiat et leur réélection! Ces gens
avaient l'air de croire en une société nouvelle. Peut-être y
avaient-ils cru jadis; mais, en fait, ils ne pensaient plus qu'à vivre
sur les dépouilles de la société qui mourait. Un opportunisme myope
était au service d'un nihilisme jouisseur. Les grands intérêts de
l'avenir étaient sacrifiés à l'égoïsme de l'heure présente. On
démembrait l'armée, on eût démembré la patrie pour plaire aux
électeurs. Ce n'était point l'intelligence qui manquait: on se rendait
compte de ce qu'il eût fallu faire, mais on ne le faisait point, parce
qu'il en eût coûté trop d'efforts. On voulait arranger sa vie et
celle de la nation avec le minimum de peine. Du haut en bas de
l'échelle, c'était la même morale du plus de plaisir possible avec le
moins d'efforts possible. Cette morale immorale était le seul fil
conducteur au milieu du gâchis politique, où les chefs donnaient
l'exemple de l'anarchie, où l'on voyait une politique incohérente
poursuivant dix lièvres à la fois, et les lâchant tous l'un après
l'autre, une diplomatie belliqueuse côte à côte avec un ministère de
la guerre pacifiste, des ministres de la guerre qui détruisaient
l'armée afin de l'épurer, des ministres de la marine qui soulevaient
les ouvriers des arsenaux, des instructeurs de la guerre qui prêchaient
l'horreur de la guerre, des officiers dilettantes, des juges
dilettantes, des révolutionnaires dilettantes, des patriotes
dilettantes. Une démoralisation politique universelle. Chacun attendait
de l'État qu'il le pourvût de fonctions, de pensions, de décorations;
et l'État, en effet, ne manquait pas d'en arroser sa clientèle: la
curée des honneurs et des charges était offerte aux fils, aux neveux,
aux petits-neveux, aux valets du pouvoir; les députés se votaient des
augmentations de traitement: un gaspillage effréné des finances, des
places, des titres, de toutes les ressources de l'État.--Et, comme un
sinistre écho de l'exemple d'en haut, le sabotage d'en bas: les
instituteurs enseignant la révolte contre la patrie, les employés des
postes brûlant les lettres et les dépêches, les ouvriers des usines
jetant du sable et de l'émeri dans les engrenages des machines, les
ouvriers des arsenaux détruisant des arsenaux, des navires incendiés,
le gâchage monstrueux du travail par les travailleurs,--la destruction
non pas des riches, mais de la richesse du monde.
Pour couronner l'œuvre, une élite intellectuelle s'amusait à fonder
en raison et en droit ce suicide d'un peuple, au nom des droits sacrés
au bonheur. Un humanitarisme morbide rongeait la distinction du bien et
du mal, s'apitoyait devant la personne «irresponsable et sacrée» des
criminels, capitulait devant le crime et lui livrait la société.
Christophe pensait:
--La France est soûle de liberté. Après avoir déliré, elle tombera
ivre-morte. Et quand elle se réveillera, elle sera au violon.