Il était d'autant moins disposé à la patience que Colette semblait

prendre plaisir à collectionner autour d'elle tous les petits jeunes

gens, qui pouvaient le plus exaspérer Christophe: d'écœurants petits

snobs, riches pour la plupart, en tout cas oisifs, ou lotis de quelque

sinécure dans quelque ministère,--ce qui est tout comme. Tous

écrivaient--prétendaient écrire. C'était une névrose, sous la

Troisième République. C'était surtout une forme de paresse

vaniteuse,--le travail intellectuel étant de tous le plus difficile à

contrôler, et celui qui prête le plus au _bluff._ Ils ne disaient de

leurs grands labeurs que quelques mots discrets, mais respectueux. Ils

semblaient pénétrés de l'importance de leur tâche, accablés sous le

fardeau. Dans les premiers temps, Christophe éprouvait une gêne à

ignorer absolument leurs œuvres et leurs noms. Avec timidité, il

tâcha de s'informer; il désirait surtout savoir ce qu'avait écrit

l'un d'eux, dont leurs discours faisaient un maître du théâtre. Il

fut surpris d'apprendre que ce grand dramaturge avait produit un seul

acte, lequel était extrait d'un roman, qui lui-même était fait d'une

suite de nouvelles, ou plutôt de notations qu'il avait publiées dans

une de leurs Revues, au cours des dix dernières années. Les autres

n'avaient pas un bagage plus lourd: quelques actes, quelques nouvelles,

quelques vers. Certains étaient célèbres pour un article. D'autres

pour un livre, «qu'ils devaient faire». Ils professaient du dédain

pour les œuvres de longue haleine. Ils semblaient attacher une

importance extrême à l'agencement des mots dans la phrase. Cependant,

le mot de «pensée» revenait fréquemment dans leurs propos; mais il

ne paraissait pas avoir le même sens que dans le langage courant: ils

l'appliquaient à des détails de style. Toutefois, il y avait aussi

parmi eux de grands penseurs et de grands ironistes, qui, lorsqu'ils

écrivaient, mettaient leurs mots profonds et fins en _italiques_, pour

qu'on ne s'y trompât point.

Tous avaient le culte du moi: le seul culte qu'ils eussent. Ils

cherchaient à le faire partager aux autres. Le malheur était que les

autres étaient déjà pourvus. Ils avaient la préoccupation constante

d'un public dans leur façon de parler, marcher, fumer, lire un journal,

porter la tête et les yeux, se saluer entre eux. Le cabotinage est

naturel aux jeunes gens, et d'autant plus qu'ils sont plus

insignifiants, c'est-à-dire moins occupés. C'est surtout pour la femme

qu'ils se mettent en frais: car ils la convoitent, et désirent--encore

plus--être convoités par elle. Mais même pour le premier venu, ils

font la roue: pour un passant qu'ils croisent, et dont ils ne peuvent

attendre qu'un regard ébahi. Christophe rencontrait souvent de ces

petits paonneaux: rapins, virtuoses, jeunes cabots, qui se font la tête

d'un portrait connu: Van Dyck, Rembrandt, Velasquez, Beethoven, ou d'un

rôle à jouer: le bon peintre, le bon musicien, le bon ouvrier, le

profond penseur, le joyeux drille, le paysan du Danube, l'homme de la

nature... Ils jetaient un regard de côté, en passant, pour voir si on

les remarquait. Christophe les voyait venir, et, quand ils étaient

près de lui, malicieusement, il tournait, avec indifférence, les yeux

d'un autre côté. Mais leur déconvenue ne durait guère: deux pas plus

loin, ils piaffaient pour le prochain passant.--Ceux du salon de Colette

étaient plus raffinés: c'était surtout leur esprit qu'ils grimaient:

ils copiaient deux ou trois modèles, qui eux-mêmes n'étaient pas des

originaux. Ou bien, ils mimaient une idée: la Force, la Joie, la

Pitié, la Solidarité, le Socialisme, l'Anarchisme, la Foi, la

Liberté: c'étaient des rôles pour eux. Ils avaient le talent de faire

des plus chères pensées une affaire de littérature, et de ramener les

plus héroïques élans de l'âme humaine au rôle de cravates à la

mode.

Où ils étaient tout à fait dans leur élément, c'était dans

l'amour: il leur appartenait. La casuistique du plaisir n'avait point de

secrets pour eux; dans leur virtuosité, ils inventaient des cas

nouveaux, afin d'avoir l'honneur de les résoudre. Ç'a toujours été

l'occupation de ceux qui n'en ont point d'autre: faute d'aimer, ils

«font l'amour»; et surtout, ils l'expliquent. Les commentaires

étaient plus abondants que le texte, qui, chez eux, était fort mince.

La sociologie donnait du ragoût aux pensées les plus scabreuses: tout

se couvrait alors du pavillon de la sociologie; quelque plaisir qu'on

eût à satisfaire ses vices, il eût manqué quelque chose, si l'on ne

s'était persuadé qu'en les satisfaisant, on travaillait pour les temps

nouveaux. Un genre de socialisme éminemment parisien: le socialisme

érotique.

Parmi les problèmes qui passionnaient alors cette petite cour d'amour,

était l'égalité des femmes et des hommes dans le mariage et de leurs

droits à l'amour. Il y avait eu de braves jeunes gens, honnêtes,

protestants, un peu ridicules,--Scandinaves ou Suisses,--qui

avaient réclamé l'égalité dans la vertu: les hommes arrivant au

mariage, vierges comme les femmes. Les casuistes parisiens demandaient

une égalité d'une autre sorte, l'égalité dans la malpropreté: les femmes

arrivant au mariage, souillées comme les hommes,--le droit aux amants.

Paris avait fait une telle consommation de l'adultère, en imagination et

en pratique, qu'il commençait à sembler insipide: on cherchait à lui

substituer, dans le monde des lettres, une invention plus originale:

la prostitution des jeunes filles,--j'entends la prostitution régulière,

universelle, vertueuse, décente, familiale, et, par-dessus le marché,

sociale.--Un livre, plein de talent, qui venait de paraître, faisait loi

sur la question: il étudiait en quatre cents pages d'un pédantisme badin,

«selon toutes les règles de la méthode Baconienne», le «meilleur

aménagement du plaisir». Cours complet d'amour libre, où l'on parlait

sans cesse d'élégance, de bienséance, de bon goût, de noblesse, de

beauté, de vérité, de pudeur, de morale,--un Berquin pour les jeunes

filles du monde qui voulaient mal tourner.--C'était, pour le moment,

l'Évangile, dont la petite cour de Colette faisait ses délices, et

qu'elle paraphrasait. Il va de soi qu'à la façon des disciples, ils

laissaient de côté ce qu'il pouvait y avoir, sous ces paradoxes, de

juste, de bien observé et même d'assez humain, pour n'en retenir que

le pire. Dans ce parterre de petites fleurs sucrées, ils ne manquaient

jamais de cueillir les plus vénéneuses,--des aphorismes de ce genre:

«que le goût de la volupté ne peut qu'aiguiser le goût du

travail»;--«qu'il est monstrueux qu'une vierge devienne mère avant

d'avoir joui»;--«que la possession d'un homme vierge était pour une

femme la préparation naturelle à la maternité réfléchie»;--que

c'était le rôle des mères «d'organiser la liberté des filles avec

cet esprit de délicatesse et de décence qu'elles appliquent à

protéger la liberté de leurs fils»;--et que le temps viendrait «où

les jeunes filles rentreraient de chez leur amant avec autant de naturel

qu'elles reviennent à présent du cours ou de prendre le thé chez une

amie».

Colette déclarait, en riant, que de tels préceptes étaient fort

raisonnables.

Christophe avait l'horreur de ces propos. Il s'exagérait leur

importance et le mal qu'ils pouvaient faire. Les Français ont trop

d'esprit pour appliquer leur littérature. Ces Diderots au petit pied,

cette menue monnaie du grand Denis, sont, dans la vie ordinaire, comme

le génial Panurge de l'Encyclopédie, des bourgeois aussi honnêtes,

voire aussi timorés que les autres. C'est justement parce qu'ils sont

si timides dans l'action qu'ils s'amusent à pousser l'action (en

pensée), jusqu'aux limites du possible. C'est un jeu où l'on ne risque

rien.

Mais Christophe n'était pas un dilettante français.

Entre tous les jeunes gens qui entouraient Colette, il y en avait un

qu'elle semblait préférer. Naturellement, de tous il était celui qui

était le plus insupportable à Christophe.

Un de ces fils de bourgeois enrichis, qui font de la littérature

aristocratique, et jouent les patriciens de la Troisième République.

Il se nommait Lucien Lévy-Cœur. Il avait les yeux écartés, au regard

vif, le nez busqué, les lèvres fortes, la barbe blonde taillée en

pointe, à la Van Dyck, un commencement de calvitie précoce, qui ne lui

allait point mal, la parole câline, des manières élégantes, des

mains fines et molles, qui fondaient dans la main. Il affectait toujours

une très grande politesse, une courtoisie raffinée, même avec ceux

qu'il n'aimait point, et qu'il cherchait à jeter par-dessus bord.

Christophe l'avait rencontré déjà, au premier dîner d'hommes de

lettres, où Sylvain Kohn l'avait introduit; et bien qu'ils ne se

fussent point parlé, il lui avait suffi d'entendre le son de sa voix

pour éprouver à son égard une aversion, qu'il ne s'expliquait pas, et

dont il ne devait comprendre que plus tard les profondes raisons. Il y a

des coups de foudre de l'amour. Il y en a aussi de la haine,--ou,--(pour

ne point choquer les âmes douces, qui ont peur de ce mot, comme de

toutes les passions),--c'est l'instinct de l'être sain, qui sent

l'ennemi et se défend.

En face de Christophe, il représentait l'esprit d'ironie et de

décomposition, qui s'attaquait doucement, poliment, sourdement, à tout

ce qu'il y avait de grand dans l'ancienne société qui mourait: à la

famille, au mariage, à la religion, à la patrie; en art, à tout ce

qu'il y avait de viril, de pur, de sain, de populaire; à toute foi dans

les idées, dans les sentiments, dans les grands hommes, dans l'homme.

Au fond de toute cette pensée, il n'y avait qu'un plaisir mécanique

d'analyse, d'analyse à outrance, un besoin animal de ronger la

pensée, un instinct de ver. Et à côté de cet idéal de rongeur

intellectuel, une sensualité de fille, mais de fille bas-bleu:

car chez lui, tout était ou devenait littéraire. Tout lui était matière à

littérature: ses bonnes fortunes, ses vices et ceux de ses amis. Il

avait écrit des romans et des pièces où il narrait avec beaucoup de

talent la vie privée de ses parents, leurs aventures intimes, celles de

ses amis, les siennes, ses liaisons, une entre autres qu'il avait eue

avec la femme de son meilleur ami: les portraits étaient faits avec un

grand art; chacun en louait l'exactitude: le public, la femme, et l'ami.

Il ne pouvait obtenir les confidences ou les faveurs d'une femme, sans

le dire dans un livre.--Il eût semblé naturel que ses indiscrétions

le missent en froid avec ses «associées». Mais il n'en était rien:

elles en étaient à peine un peu gênées; elles protestaient, pour la

forme: au fond, elles étaient ravies qu'on les montrât aux passants,

toutes nues; pourvu qu'on leur laissât un masque sur la figure, leur

pudeur était en repos. De son côté, il n'apportait à ces commérages

aucun esprit de vengeance, ni peut-être même de scandale. Il n'était

pas plus mauvais fils, ni plus mauvais amant que la moyenne des gens.

Dans les mêmes chapitres où il dévoilait effrontément son père, sa

mère et sa maîtresse, il avait des pages où il parlait d'eux avec une

tendresse et un charme poétiques. En réalité, il était extrêmement

familial; mais de ces gens qui n'ont pas besoin de respecter ce qu'ils

aiment: bien au contraire; ils aiment mieux ce qu'ils peuvent un peu

mépriser; l'objet de leur affection leur en paraît plus près d'eux,

plus humain. Ils sont les gens du monde les moins capables de comprendre

l'héroïsme et surtout la pureté. Ils ne sont pas loin de les

considérer comme un mensonge ou une faiblesse d'esprit. Il va de soi

d'ailleurs qu'ils ont la conviction de comprendre mieux que quiconque

les héros de l'art, et qu'ils les jugent avec une familiarité

protectrice.

Il s'entendait admirablement avec les ingénues perverties de la

société bourgeoise, riche et fainéante. Il était une compagne pour

elles, une sorte de servante dépravée, plus libre et plus avertie, qui

les instruisait, et qu'elles enviaient. Elles ne se gênaient pas avec

lui; et, la lampe de Psyché à la main, elles étudiaient curieusement

l'androgyne nu, qui les laissait faire.

Christophe ne pouvait comprendre comment une jeune fille, comme Colette,

qui semblait avoir une nature délicate et le désir touchant

d'échapper à l'usure dégradante de la vie, pouvait se complaire dans

cette société... Christophe n'était point psychologue. Lucien

Lévy-Cœur l'était cent fois plus que lui. Christophe était le

confident de Colette; mais Colette était la confidente de Lucien

Lévy-Cœur. Grande supériorité pour celui-ci. Il est doux à une

femme de croire qu'elle a affaire à un homme plus faible qu'elle. Elle

trouve à satisfaire, en même temps qu'à ce qu'il y a de moins bon en

elle, à ce qu'il y a de meilleur: son instinct maternel. Lucien

Lévy-Cœur le savait bien: un des moyens les plus sûrs pour toucher le

cœur des femmes est d'éveiller cette corde mystérieuse. Puis, Colette

se sentait faible, passablement lâche, avec des instincts dont elle

n'était pas très fière, mais qu'elle se fût bien gardée de

repousser. Il lui plaisait de se laisser persuader, par les confessions

audacieusement calculées de son ami, que les autres étaient de même,

et qu'il fallait prendre la nature humaine comme elle était. Elle se

donnait alors la satisfaction de ne pas combattre des penchants qui lui

étaient agréables, et le luxe de se dire qu'elle avait raison ainsi,

que la sagesse était de ne pas se révolter et d'être indulgent pour

ce qu'on ne pouvait--«hélas!»--empêcher. C'était là une sagesse

dont la pratique n'avait rien de pénible.

Pour qui sait regarder la vie avec sérénité, il y a une forte saveur

dans le contraste perpétuel qui existe, au sein de la société, entre

l'extrême raffinement de la civilisation apparente et l'animalité

profonde. Tout salon, qui n'est point rempli de fossiles et d'âmes

pétrifiées, présente, comme deux couches de terrains, deux couches de

conversations superposées: l'une,--que tout le monde entend,--entre les

intelligences; l'autre,--dont peu de gens ont conscience, et qui est

pourtant la plus forte,--entre les instincts, entre les bêtes. Ces deux

conversations sont souvent contradictoires. Tandis que les esprits

échangent des monnaies de convention, les corps disent: Désir,

Aversion, ou, plus souvent: Curiosité, Ennui, Dégoût. La bête,

encore que domptée par des siècles de civilisation, et aussi abrutie

que les misérables lions dans la cage, rêve toujours à sa pâture.

Mais Christophe n'était pas encore arrivé à ce désintéressement de

l'esprit, que seul apporte l'âge et la mort des passions. Il avait pris

très au sérieux son rôle de conseiller de Colette. Elle lui avait

demandé son aide; et il la voyait s'exposer de gaieté de cœur au

danger. Aussi ne cachait-il plus son hostilité a Lucien Lévy-Cœur.

Celui-ci s'était tenu d'abord, vis-à-vis de Christophe, dans

l'attitude d'une politesse irréprochable et ironique. Lui aussi

flairait l'ennemi; mais il ne le jugeait pas redoutable: il le

ridiculisait, sans en avoir l'air. Il n'eût demandé qu'à être

admiré de Christophe pour rester en bons termes avec lui: mais c'était

ce qu'il ne pourrait obtenir jamais; et il le sentait bien, car

Christophe n'avait pas l'art de feindre. Alors, Lucien Lévy-Cœur

était passé insensiblement d'une opposition tout abstraite de pensées

à une petite guerre personnelle, soigneusement voilée, dont Colette

devait être le prix.

Entre ses deux amis elle tenait la balance égale. Elle goûtait la

supériorité morale et le talent de Christophe; mais elle goûtait

aussi l'immoralité amusante et l'esprit de Lucien Lévy-Cœur; et, au

fond, elle y trouvait plus de plaisir. Christophe ne lui ménageait pas

les remontrances: elle les écoutait avec une humilité touchante, qui

le désarmait. Elle était assez bonne, mais sans franchise, par

faiblesse, par bonté même. Elle jouait à demi la comédie; elle

feignait de penser comme Christophe. Elle savait bien le prix d'un ami

comme lui; mais elle ne voulait faire aucun sacrifice à une amitié;

elle ne voulait faire aucun sacrifice à rien, ni à personne; elle

voulait ce qui lui était le plus commode et le plus agréable. Elle

cachait donc à Christophe qu'elle recevait toujours Lucien Lévy-Cœur;

elle mentait, avec le naturel charmant des jeunes femmes du monde,

expertes dès l'enfance en cet exercice nécessaire à qui doit

posséder l'art de garder tous ses amis et de les contenter tous. Elle

se donnait comme excuse que c'était pour ne pas faire de peine à

Christophe; mais en réalité, c'était parce qu'elle savait qu'il avait

raison; et elle n'en voulait pas moins faire ce qui lui plaisait à

elle, sans pourtant se brouiller avec lui. Christophe avait parfois le

soupçon de ces ruses; il grondait alors, il faisait la grosse voix.

Elle, continuait de jouer la petite fille contrite, affectueuse, un peu

triste; elle lui faisait les yeux doux,--_feminæ ultima ratio._--Cela

l'attristait vraiment de sentir qu'elle pouvait perdre l'amitié de

Christophe; elle se faisait séduisante et sérieuse; et elle

réussissait à désarmer pour quelque temps Christophe. Mais tôt ou

tard, il fallait bien en finir par un éclat. Dans l'irritation de

Christophe, il entrait, à son insu, un petit peu de jalousie. Et dans

les ruses enjôleuses de Colette, il entrait aussi un peu, un petit peu

d'amour. La rupture n'en devait être que plus vive.

Un jour que Christophe avait pris Colette en flagrant délit de

mensonge, il lui mit marché en main: choisir entre Lucien Lévy-Cœur

et lui. Elle essaya d'éluder la question; et, finalement, elle

revendiqua son droit d'avoir tous les amis qu'il lui plaisait. Elle

avait parfaitement raison; et Christophe se rendit compte qu'il était

ridicule; mais il savait aussi que ce n'était pas par égoïsme qu'il

se montrait exigeant: il s'était pris pour Colette d'une sincère

affection; il voulait la sauver, fut-ce en violentant sa volonté. Il

insista donc, maladroitement. Elle refusa de répondre. Il lui dit:

--Colette, vous voulez donc que nous ne soyons plus amis?

Elle dit:

--Non, je vous en prie. Cela me ferait beaucoup de peine, si vous

ne l'étiez plus.

--Mais vous ne feriez pas à notre amitié le moindre sacrifice?

--Sacrifice! Quel mot absurde! dit-elle. Pourquoi faudrait-il toujours

sacrifier une chose à une autre? Ce sont des bêtes d'idées

chrétiennes. Au fond, vous êtes un vieux clérical sans le savoir.

--Cela se peut bien, dit-il. Pour moi, c'est tout un ou tout autre.

Entre le bien et le mal, je ne trouve pas de milieu, même pour

l'épaisseur d'un cheveu.

--Oui, je sais, dit-elle. C'est pour cela que je vous aime. Je vous

aime bien, je vous assure; mais...

--Mais vous aimez bien aussi l'autre?

Elle rit, et dit, en lui faisant ses yeux les plus câlins et sa voix

la plus douce:

--Restez!

Il était sur le point de céder encore. Mais Lucien Lévy-Cœur entra;

et les mêmes yeux câlins et la même voix douce servirent à le

recevoir. Christophe regarda, en silence, Colette faire ses petites

comédies; puis il s'en alla, décidé à rompre. Il avait le cœur

chagrin. C'était si bête de s'attacher toujours, de se laisser prendre

au piège!

En rentrant chez lui, et rangeant machinalement ses livres, il ouvrit

par désœuvrement sa Bible, et lut:

... _Le Seigneur a dit: Parce que les filles de Sion vont en raidissant

le cou, en remuant les yeux, en marchant à petits pas affectés, en

faisant résonner les anneaux de leurs pieds_,

_Le Seigneur rendra chauve le sommet de la tête des filles de Sion,

le Seigneur en découvrira la nudité_...

Il éclata de rire, en songeant aux manèges de Colette; et il se

coucha, de bonne humeur. Puis il pensa qu'il fallait qu'il fût bien

atteint, lui aussi, par la corruption de Paris, pour que la Bible fût

devenue pour lui d'une lecture comique. Mais il n'en continua pas moins,

dans son lit, à se répéter la sentence du grand Justicier farceur; et

il cherchait à en imaginer l'effet sur la tête de sa jeune amie. Il

s'endormit, en riant comme un enfant. Il ne songeait déjà plus à son

nouveau chagrin. Un de plus, un de moins... Il en prenait l'habitude.

Il ne cessa point de donner des leçons de piano à Colette; mais il

évita désormais les occasions qu'elle lui offrait de continuer leurs

entretiens amicaux. Elle eut beau s'attrister, se piquer, jouer de ses

petites roueries: il s'obstina; ils se boudèrent; d'elle-même, elle

finit par trouver des prétextes pour espacer les leçons; et il en

trouva pour esquiver les invitations aux soirées des Stevens.

Il en avait assez de la société parisienne; il ne pouvait plus

souffrir ce vide, cette oisiveté, cette impuissance morale, cette

neurasthénie, cette hypercritique, sans raison et sans but, qui se

dévore elle-même. Il se demandait comment un peuple pouvait vivre dans

cette atmosphère stagnante d'art pour l'art et de plaisir pour le

plaisir. Cependant, ce peuple vivait, il avait été grand, il faisait

encore assez bonne figure dans le monde; pour qui le voyait de loin, il

faisait illusion. Où pouvait-il puiser ses raisons de vivre? Il ne

croyait à rien, à rien qu'au plaisir...

Comme Christophe en était là de ses réflexions, il se heurta dans la

rue à une foule hurlante de jeunes gens et de femmes, qui traînaient

une voiture, où un vieux prêtre était assis, bénissant à droite et

à gauche. Un peu plus loin, il vit des soldats français, qui

enfonçaient à coups de hache les portes d'une église, et que des

messieurs décorés accueillaient à coups de chaises. Il s'aperçut que

les Français croyaient pourtant à quelque chose,--encore qu'il ne

comprît pas à quoi. On lui expliqua que c'était l'État qui se

séparait de l'Église, après un siècle de vie commune, et que, comme

elle ne voulait pas partir de bon gré, fort de son droit et de sa

force, il la mettait à la porte. Christophe ne trouva point le

procédé galant; mais il était si excédé du dilettantisme anarchique

des artistes parisiens qu'il eut plaisir à rencontrer des gens qui

étaient prêts à se faire casser la tête pour une cause, si inepte

qu'elle fût.

Il ne tarda pas à reconnaître qu'il y avait beaucoup de ces gens en

France. Les journaux politiques se livraient des combats, comme les

héros d'Homère; ils publiaient journellement des appels à la guerre

civile. Il est vrai que cela se passait en paroles, et que l'on en

venait rarement aux coups. Cependant, il ne manquait pas de naïfs pour

mettre en action la morale que les autres écrivaient. On assistait

alors à de curieux spectacles: des départements qui prétendaient se

séparer de la France, des régiments qui désertaient, des préfectures

brûlées, des percepteurs à cheval, à la tête de compagnies de

gendarmes, des paysans armés de faux, faisant bouillir des chaudières

pour défendre les églises, que des libres penseurs défonçaient, au

nom de la liberté, des Rédempteurs populaires, qui montaient dans les

arbres pour parler aux provinces du Vin, soulevées contre les provinces

de l'Alcool. Par-ci, par-là, ces millions d'hommes qui se montraient le

poing, tout rouges d'avoir crié, finissaient tout de bon par se cogner.

La République flattait le peuple; et puis, elle le faisait sabrer. Le

peuple, de son côté, cassait la tête à quelques enfants du

peuple,--officiers et soldats.--Ainsi, chacun prouvait aux autres

l'excellence de sa cause et de ses poings. Quand on regardait cela de

loin, au travers des journaux, on se croyait revenu de plusieurs

siècles en arrière. Christophe découvrait que la France,--cette

France sceptique,--était un peuple fanatique. Mais il lui était

impossible de savoir en quel sens. Pour ou contre la religion? Pour ou

contre la raison? Pour ou contre la patrie?--Ils l'étaient dans tous

les sens. Ils avaient l'air de l'être, pour le plaisir de l'être.

Il fut amené à en causer, un soir, avec un député socialiste, qu'il

rencontrait parfois dans le salon des Stevens. Bien qu'il lui eût

déjà parlé, il ne se doutait point de la qualité de son

interlocuteur: jusque-là, ils ne s'étaient entretenus que de musique.

Il fut très étonné d'apprendre que cet homme du monde était un chef

de parti violent.

Achille Roussin était un bel homme, à la barbe blonde, au parler

grasseyant, le teint fleuri, les manières cordiales, une certaine

élégance avec un fond de vulgarité, des gestes de rustre, qui lui

échappaient de temps en temps:--une façon de se faire les ongles en

société, une habitude toute populaire de ne pouvoir parler à

quelqu'un sans happer son habit, l'empoigner, lui palper les bras;--il

était gros mangeur, gros buveur, viveur, rieur, les appétits d'un

homme du peuple, qui se rue à la conquête du pouvoir; souple, habile

à changer de façons, suivant le milieu et l'interlocuteur, exubérant

d'une façon raisonnée, sachant écouter, s'assimilant sur-le-champ

tout ce qu'il entendait; sympathique d'ailleurs, intelligent,

s'intéressant à tout, par goût naturel, par goût acquis, et par

vanité; honnête, dans la mesure où son intérêt ne lui commandait

pas le contraire, et où il eût été dangereux de ne pas l'être.

Jean-Christophe, Volume 2 La Révolte, La Foire sur la Place · 第 32 / 39 段