D'ailleurs, que cela lui plût ou non, il fallait bien continuer cette

vie, s'il voulait que son art fût connu de la société parisienne, qui

ne s'intéresse aux œuvres que dans la mesure où elle connaît les

artistes. Et il fallait bien qu'il cherchât à être connu, s'il

voulait trouver des leçons à donner parmi ces Philistins, dont il

avait besoin pour vivre.

Et puis, l'on a un cœur; et, malgré soi, le cœur s'attache; il trouve

à s'attacher, dans quelque milieu que ce soit; s'il ne s'attachait, il

ne pourrait vivre.

Parmi les jeunes filles que Christophe avait pour élèves, était la

fille d'un riche fabricant d'automobiles, Colette Stevens. Son père

était Belge, naturalisé Français, fils d'un Anglo-Américain établi

à Anvers et d'une Hollandaise. Sa mère était Italienne. C'était une

famille bien parisienne. Pour Christophe,--pour beaucoup

d'autres,--Colette Stevens était le type de la jeune fille française.

Elle avait dix-huit ans, des yeux noirs veloutés, qu'elle faisait doux

aux jeunes gens, des prunelles d'Espagnole, qui remplissaient tout

l'orbite de leur humide éclat, un petit nez un peu long et fantasque,

qu'elle fronçait et remuait légèrement en parlant, avec des moues

mutines, les cheveux désordonnés, un minois chiffonné, la peau

médiocre, frottée de poudre, les traits gros, un peu gonflés, l'air

d'un petit chat bouffi.

De proportions toutes menues, très bien habillée, séduisante,

agacinante, elle avait des manières mignardes, précieuses, niaisottes;

elle jouait la fillette, se balançant deux heures dans son fauteuil à

bascule, poussant des petits cris, des:

--Non? C'est pas possible?... à table, battant des mains, quand il y

avait un plat qu'elle aimait; au salon, grillant des cigarettes,

affectant, devant les hommes, une affection exubérante pour ses amies,

se jetant à leur cou, leur caressant la main, leur chuchotant à

l'oreille, disant des ingénuités, disant aussi des méchancetés,

admirablement, d'une voix douce et frêle, qui savait même, à

l'occasion, dire des choses très lestes, sans avoir l'air d'y toucher,

qui savait encore mieux en faire dire,--l'air candide d'une petite fille

bien sage, les yeux brillants, aux paupières lourdes, voluptueux et

sournois, qui regardaient de côté, malignement, guettant tous les

potins, happant toutes les polissonneries de la conversation, et

tâchant de pêcher çà et là quelque cœur à la ligne.

Ces singeries, ces parades de petit chien, cette ingénuité frelatée,

ne plaisaient à Christophe en aucune façon. Il avait autre chose à

faire qu'à se prêter aux manèges d'une petite fille rouée, ou même

qu'à les considérer, d'un œil amusé. Il avait à gagner son pain, à

sauver de la mort sa vie et ses pensées. Le seul intérêt pour lui de

ces perruches de salon était de lui en fournir les moyens. En échange

de leur argent, il leur donnait ses leçons, en conscience, le front

plissé, l'esprit tendu vers la tâche, afin de ne se laisser distraire

ni par l'ennui qu'elle lui causait, ni par les agaceries de ses

élèves, quand elles étaient aussi coquettes que Colette Stevens. Il

ne faisait guère plus d'attention à elle qu'à la petite cousine de

Colette, une enfant de douze ans, silencieuse et timide, que les Stevens

avaient prise chez eux, et à qui il enseignait aussi le piano.

Mais Colette était trop fine pour ne pas sentir qu'avec lui toutes ses

grâces étaient perdues, et trop souple pour ne pas s'adapter

instantanément aux façons de Christophe. Elle n'avait même pas besoin

de s'appliquer pour cela. C'était un instinct de sa nature. Elle était

femme. Elle était une onde sans forme. Toutes les âmes qu'elle

rencontrait lui étaient comme des vases, dont, par curiosité, par

besoin, sur-le-champ, elle épousait les formes. Pour être, il fallait

toujours qu'elle fût un autre. Toute sa personnalité, c'était qu'elle

ne le restait pas. Elle changeait de vases, souvent.

Christophe l'attirait, pour beaucoup de raisons, dont la première

était qu'il n'était pas attiré par elle. Il l'attirait encore, parce

qu'il était différent de tous les jeunes gens qu'elle connaissait:

elle n'avait jamais essayé encore d'une potiche de cette forme et de

ces aspérités. Il l'attirait enfin, parce qu'experte, de race, à

évaluer du premier coup d'œil le prix exact des potiches et des gens,

elle se rendait parfaitement compte qu'à défaut d'élégance,

Christophe avait une solidité, qu'aucun de ses bibelots parisiens ne

pouvait lui offrir.

Elle faisait de la musique, comme la plupart des jeunes filles oisives.

Elle en faisait beaucoup et peu. C'est-à-dire qu'elle en était

toujours occupée, et qu'elle n'en connaissait presque rien. Elle

tripotait son piano, toute la journée, par désœuvrement, par pose,

par volupté. Tantôt elle en faisait, comme du vélocipède. Tantôt

elle pouvait jouer bien, très bien, avec goût, avec âme,--(on eût

presque dit qu'elle en avait une: il suffisait qu'elle se mît à la

place de quelqu'un qui en avait une).--Elle était capable d'aimer

Massenet, Grieg, Thomé, avant de connaître Christophe. Mais elle

était aussi capable de ne plus les aimer, depuis qu'elle connaissait

Christophe. Et maintenant, elle jouait Bach et Beethoven très

proprement,--(ce qui, à la vérité, n'est pas beaucoup dire);--mais le

plus fort, c'est qu'elle les aimait. Au fond, ce n'était ni Beethoven,

ni Thomé, ni Bach, ni Grieg, qu'elle aimait: c'étaient les notes, les

sons, ses doigts qui couraient sur les touches, les vibrations des

cordes qui lui grattaient les nerfs comme autant d'autres cordes, leurs

chatouilleries voluptueuses.

Dans le salon de l'hôtel aristocratique, décoré de tapisseries un peu

pâles, avec, sur un chevalet, au milieu de la pièce, le portrait de la

robuste madame Stevens par un peintre à la mode, qui l'avait

représentée languissante, comme une fleur sans eau, les yeux mourants,

le corps tordu en spirale, pour exprimer la rareté de son âme

millionnaire,--dans le grand salon aux baies vitrées, donnant sur de

vieux arbres, que la neige poudrait, Christophe trouvait Colette

toujours assise devant son piano, ressassant indéfiniment les mêmes

phrases, se caressant les oreilles de dissonances moelleuses.

--Ah! faisait Christophe, en entrant. Voilà la chatte, qui fait

encore ronron!

--Malhonnête! disait-elle, en riant...

(Et elle lui tendait sa main un peu moite.)

--... Écoutez cela. Est-ce que ce n'est pas joli?

--Très joli, disait-il, d'un ton indifférent.

--Vous n'écoutez pas!... Voulez-vous bien écouter!

--J'entends... C'est toujours la même chose.

--Ah! vous n'êtes pas musicien, faisait-elle, avec dépit.

--Comme si c'était de musique qu'il s'agissait!

--Comment! ce n'est pas de musique?... Et de quoi, s'il vous plaît?

--Vous le savez très bien; et je ne vous le dirai pas, parce que ce

ne serait pas convenable.

--Raison de plus pour le dire.

--Vous le voulez?... Tant pis pour vous!... Eh bien, savez-vous ce

que vous faites avec votre piano?... Vous flirtez.

--Par exemple!

--Parfaitement. Vous lui dites: «Cher piano, cher piano, dis-moi des

gentils mots, encore, caresse-moi, donne-moi un petit baiser!»

--Mais voulez-vous vous taire! dit Colette, moitié riante, moitié

fâchée. Vous n'avez pas la moindre idée du respect.

--Pas la moindre.

--Vous êtes un impertinent... Et puis d'abord, quand cela serait,

est-ce que ce n'est pas la vraie façon d'aimer la musique?

--Oh! je vous en prie, ne mêlons pas la musique à cela!

--Mais c'est la musique même! Un bel accord, c'est un baiser.

--Je ne vous l'ai pas fait dire.

--Est-ce que ce n'est pas vrai?... Pourquoi haussez-vous les épaules?

Pourquoi faites-vous la grimace?

--Parce que cela me dégoûte.

--De mieux en mieux!

--Cela me dégoûte d'entendre parler de la musique, comme d'un

libertinage... Oh! ce n'est pas votre faute. C'est la faute de votre

monde. Toute cette fade société qui vous entoure regarde l'art comme

une sorte de débauche permise... Allons, assez là-dessus! Jouez-moi

votre sonate.

--Mais non, causons encore un peu.

--Je ne suis pas ici pour causer, je suis ici pour vous donner des

leçons de piano... En avant, marche!

--Vous êtes poli! disait Colette, vexée,--ravie, au fond, d'être ainsi

rudoyée.

Elle jouait son morceau, s'appliquant de son mieux; et, comme elle

était habile, elle y réussissait très passablement, parfois même

assez bien. Christophe, qui n'était pas dupe, riait en lui-même de

l'adresse «de cette sacrée mâtine, qui jouait, comme si elle sentait

ce qu'elle jouait, quoiqu'elle n'en sentît rien». Il ne laissait pas

d'en éprouver pour elle une sympathie amusée. Colette, de son côté,

saisissait tous les prétextes pour reprendre la conversation, qui

l'intéressait beaucoup plus que la leçon de piano. Christophe avait

beau s'en défendre, prétextant qu'il ne pouvait dire ce qu'il pensait,

sans risquer de la blesser: elle arrivait toujours à le lui faire dire;

et plus c'était blessant, moins elle était blessée: c'était un

amusement. Mais comme la fine mouche sentait que Christophe n'aimait

rien tant que la sincérité, elle lui tenait tête hardiment, et

discutait mordicus. Ils se quittaient très bons amis.

Pourtant, jamais Christophe n'eût eu la moindre illusion sur cette

amitié de salon, jamais la moindre intimité ne se fût établie entre

eux, sans les confidences que Colette lui fit, un jour, autant par

surprise que par instinct de séduction.

La veille, il y avait eu réception chez ses parents. Elle avait ri,

bavardé, flirté comme une enragée; mais, le matin suivant, quand

Christophe vint lui donner sa leçon, elle était lasse, les traits

tirés, le teint gris, la tête grosse comme le poing. Elle dit à peine

quelques mots; elle avait l'air éteinte. Elle se mit au piano, joua

mollement, rata ses traits, essaya de les refaire, les rata encore,

s'interrompit brusquement, et dit:

--Je ne peux pas... Je vous demande pardon... Voulez-vous, attendons

un peu...

Il lui demanda si elle était souffrante. Elle répondit que non:

«Elle n'était pas bien disposée... Elle avait des moments comme cela...

C'était ridicule, il ne fallait pas lui en vouloir.»

Il lui proposa de revenir, un autre jour; mais elle insista pour qu'il

restât:

--Un instant seulement... Tout à l'heure, ce sera mieux... Comme je

suis bête, n'est-ce pas?

Il sentait qu'elle n'était pas dans son état normal; mais il ne voulut

pas la questionner; et, pour parler d'autre chose, il dit:

--Voilà ce que c'est d'avoir été si brillante, hier soir! Vous vous

êtes trop dépensée.

Elle eut un petit sourire ironique:

--On ne peut pas vous en dire autant, répondit-elle.

Il rit franchement.

--Je crois que vous n'avez pas dit un mot, reprit-elle.

--Pas un.

--Il y avait pourtant des gens intéressants.

--Oui, de fameux bavards, des gens d'esprit. Je suis perdu au milieu de

vos Français désossés, qui comprennent tout, qui expliquent tout, qui

excusent tout,--qui ne sentent rien. Des gens qui parlent, pendant des

heures, d'amour et d'art! N'est-ce pas écœurant?

--Cela devrait pourtant vous intéresser: l'art, sinon l'amour.

--On ne parle pas de ces choses: on les fait.

--Mais quand on ne peut pas les faire? dit Colette, avec une petite moue.

Christophe répondit, en riant:

--Alors, laissez cela à d'autres. Tout le monde n'est pas fait pour l'art.

--Ni pour l'amour?

--Ni pour l'amour.

--Miséricorde! Et qu'est-ce qui nous reste?

--Votre ménage.

--Merci! dit Colette, piquée.

Elle remit ses mains sur le piano, essaya de nouveau, manqua de

nouveau ses traits, tapa sur les touches, et gémit:

--Je ne peux pas!... Je ne suis bonne à rien, décidément. Je crois

que vous avez raison. Les femmes ne sont bonnes à rien.

--C'est déjà quelque chose de le dire, fit Christophe, avec bonhomie.

Elle le regarda, de l'air penaud d'une petite fille qu'on gronde, et dit:

--Ne soyez pas si dur!

--Je ne dis pas de mal des bonnes femmes, répliqua gaiement Christophe.

Une bonne femme, c'est le paradis surterre. Seulement, le paradis sur

terre...

--Oui, personne ne l'a jamais vu.

--Je ne suis pas si pessimiste. Je dis: Moi, je ne l'ai jamais vu; mais

il se peut bien qu'il existe. Je suis même décidé à le trouver, s'il

existe. Seulement, ce n'est pas facile. Une bonne femme et un homme de

génie, c'est aussi rare l'un que l'autre.

--Et en dehors d'eux, le reste des hommes et des femmes ne compte pas?

--Au contraire! Il n'y a que le reste qui compte... pour le monde.

--Mais pour vous?

--Pour moi, cela n'existe pas.

--Comme vous êtes dur! répéta Colette.

--Un peu. Il faut bien que quelques-uns le soient. Quand ce ne serait

que dans l'intérêt des autres!... S'il n'y avait pas un peu de

caillou, par-ci par-là, dans le monde, il s'en irait en bouillie.

--Oui, vous avez raison, vous êtes heureux d'être fort, dit Colette

tristement. Mais ne soyez pas trop sévère pour ceux,--surtout pour

celles qui ne le sont pas... Vous ne savez pas combien notre faiblesse

nous pèse. Parce que vous nous voyez rire, flirter, faire des

singeries, vous croyez que nous n'avons rien de plus en tête, et vous

nous méprisez. Ah! si vous lisiez tout ce qui se passe dans

la tête des petites femmes de quinze à dix-huit ans, qui vont

dans le monde, et qui ont le genre de succès que comporte leur vie

débordante,--lorsqu'elles ont bien dansé, dit des niaiseries, des

paradoxes, des choses amères dont on rit parce qu'elles rient,

lorsqu'elles ont livré un peu d'elles-mêmes à des imbéciles, et

cherché au fond des yeux de chacun cette lumière qu'on n'y trouve

jamais,--si vous les voyiez, quand elles rentrent chez elles, dans la

nuit, et s'enferment dans leur chambre silencieuse, et se jettent à

genoux dans des agonies de solitude!...

--Est-ce possible? dit Christophe, stupéfait. Quoi! vous souffrez,

vous souffrez ainsi?

Colette ne répondit pas; mais des larmes lui vinrent aux yeux. Elle

essaya de sourire, et tendit la main à Christophe: il la saisit, ému.

--Pauvre petite! disait-il. Si vous souffrez, pourquoi ne faites-vous

rien pour sortir de cette vie?

--Que voulez-vous que nous fassions? Il n'y a rien à faire. Vous,

hommes, vous pouvez vous libérer, faire ce que vous voulez. Mais nous,

nous sommes enfermées pour toujours dans le cercle des devoirs et des

plaisirs mondains: nous ne pouvons en sortir.

--Qui vous empêche de vous affranchir comme nous, de prendre une tâche

qui vous plaise et vous assure, comme à nous, l'indépendance?

--Comme à vous? Pauvre monsieur Krafft! Elle ne vous l'assure

pas trop!... Enfin! Elle vous plaît, du moins. Mais nous, pour

quelle tâche sommes-nous faites? Il n'y en a pas une qui nous

intéresse.--Oui, je sais bien, nous nous mêlons de tout maintenant,

nous feignons de nous intéresser à des tas de choses qui ne nous

regardent pas; nous voudrions tant nous intéresser à quelque chose! Je

fais comme les autres. Je m'occupe de patronages, de comités de

bienfaisance. Je suis des cours de la Sorbonne, des conférences de

Bergson et de Jules Lemaître, des concerts historiques, des matinées

classiques, et je prends des notes, des notes... je ne sais pas ce que

j'écris!... et je tâche de me persuader que cela me passionne, ou du

moins que c'est utile. Ah! comme je sais bien le contraire, comme tout

cela m'est égal, et comme je m'ennuie!... Ne recommencez pas à me

mépriser, parce que je vous dis franchement ce que tout le monde pense.

Je ne suis pas plus bécasse qu'une autre. Mais qu'est-ce que la

philosophie, et l'histoire, et la science peuvent bien me faire? Quant

à l'art,--vous voyez--je tapote, je barbouille, je fais des petites

saletés d'aquarelles;--mais est-ce que cela remplit une vie? Il n'y a

qu'un but à la nôtre: c'est le mariage. Mais croyez-vous que c'est gai

de se marier avec l'un ou l'autre de ces individus, que je connais aussi

bien que vous? Je les vois comme ils sont. Je n'ai pas la chance d'être

comme vos Gretchen allemandes, qui savent toujours se faire illusion...

Est-ce que ce n'est pas terrible? Regarder autour de soi, voir celles

qui se sont mariées, ceux avec qui elles se sont mariées, et penser

qu'il faudra faire comme elles, se déformer de corps et d'esprit,

devenir banales comme elles!... Il faut du stoïcisme, je vous assure,

pour accepter une telle vie et ses devoirs. Toutes les femmes n'en sont

pas capables... Et le temps passe, les années coulent, la jeunesse s'en

va; et pourtant, il y avait de jolies choses, de bonnes choses en

nous,--qui ne serviront à rien, qui meurent tous les jours, qu'il

faudra se résigner à donner à des sots, à des êtres qu'on méprise,

et qui vous mépriseront!... Et personne ne vous comprend! On dirait que

nous sommes une énigme pour les gens. Passe encore pour les hommes, qui

nous trouvent insipides et baroques! Mais les femmes devraient nous

comprendre! Elles ont été comme nous; elles n'auraient qu'à se

souvenir... Point. Aucun secours de leur part. Même nos mères nous

ignorent, et ne cherchent pas vraiment à nous connaître. Elles ne

cherchent qu'à nous marier. Pour le reste, vis, meurs, arrange-toi

comme tu voudras! La société nous laisse dans un abandon absolu.

--Ne vous découragez pas, dit Christophe. Il faut que chacun, à son

tour, refasse l'expérience de la vie. Si vous êtes brave, tout ira

bien. Cherchez en dehors de votre monde. Il doit pourtant y avoir encore

quelques honnêtes hommes en France.

--Il y en a. J'en connais. Mais ils sont si ennuyeux!... Et puis, je

vous dirai: le monde où je vis me déplaît; mais je ne crois pas que

je pourrais vivre en dehors, maintenant. J'en ai pris l'habitude. J'ai

besoin d'un certain bien-être, de certains raffinements de luxe et de

société, que l'argent ne suffit pas sans doute à donner, mais pour

lesquels il est indispensable. Ce n'est pas brillant, je le sais. Mais

je me connais, je suis faible... Je vous en prie, ne vous éloignez pas

de moi, parce que je vous dis mes petites lâchetés. Écoutez-moi avec

bonté. Cela me fait tant de bien de causer avec vous! Je sens que vous

êtes fort, que vous êtes sain: j'ai toute confiance en vous. Soyez un

peu mon ami, voulez-vous?

--Je veux bien, dit Christophe. Mais qu'est-ce que je pourrai faire?

--M'écouter, me conseiller, me donner du courage. Je suis dans un tel

désarroi, souvent! Alors, je ne sais plus que faire. Je me dis: «À

quoi bon lutter? À quoi bon me tourmenter? Ceci ou cela, qu'importe?

N'importe qui! N'importe quoi!» C'est un état affreux. Je ne voudrais

pas y tomber. Aidez-moi! Aidez-moi!...

Elle avait l'air accablée, vieillie de dix ans; elle regardait

Christophe avec de bons yeux soumis et suppliants. Il promit tout ce

qu'elle voulut. Alors elle se ranima, sourit, redevint gaie.

Et, le soir, elle riait et flirtait, comme à l'ordinaire.

À partir de ce jour, ils eurent régulièrement des entretiens intimes.

Ils étaient seuls ensemble: elle lui confiait ce qu'elle voulait; il se

donnait beaucoup de mal pour la comprendre et pour la conseiller; elle

écoutait les conseils, au besoin les remontrances, gravement,

attentivement, comme une fillette bien sage: cela la distrayait,

l'intéressait, la soutenait même; elle le remerciait d'une œillade

émue et coquette.--Mais à sa vie, rien n'était changé: il n'y avait

qu'une distraction de plus.

Sa journée était une suite de métamorphoses. Elle se levait

excessivement tard, vers midi. Elle avait eu des insomnies; elle ne

s'endormait guère qu'à l'aube. De tout le jour, elle ne faisait rien.

Elle ressassait indéfiniment un vers, une idée, un lambeau d'idée, un

souvenir de conversation, une phrase musicale, l'image d'une figure qui

lui avait plu. Elle n'était tout à fait éveillée qu'à partir de

quatre ou cinq heures du soir. Jusque-là, elle avait les paupières

lourdes, le visage gonflé, l'air boudeur, endormi. Elle se ranimait,

quand venaient quelques bonnes amies, bavardes comme elle, et comme elle

curieuses des potins de Paris. Elles discutaient ensemble à perte de

vue sur l'amour. La psychologie amoureuse: c'était l'éternel sujet,

avec la toilette, les indiscrétions, les médisances. Elle avait aussi

son cercle de petits jeunes gens oisifs, qui avaient besoin de passer

deux ou trois heures par jour au milieu des jupes, et qui eussent pu en

porter: car ils avaient des âmes et des conversations de filles.

Christophe avait son heure: l'heure du confesseur. Colette,

instantanément, se faisait grave et recueillie. Elle était comme la

jeune Française, dont parle Bodley, qui, au confessionnal,

«développait un thème tranquillement préparé, modèle d'ordonnance

lumineuse et de clarté, où tout ce qui devait être dit était rangé

en bon ordre, et classé en catégories distinctes».--Après quoi, elle

s'amusait déplus belle. À mesure que la journée s'avançait, elle

redevenait plus jeune. Le soir, on allait au théâtre; et c'était

l'éternel plaisir de reconnaître dans la salle les mêmes éternelles

figures;--le plaisir, non de la pièce qu'on jouait, mais des acteurs

qu'on connaissait, et dont on relevait, une fois de plus, les travers

bien connus. On échangeait avec ceux qui venaient vous voir dans votre

loge des méchancetés sur ceux qui étaient dans les autres loges, ou

bien sur les actrices. On trouvait que l'ingénue avait un filet de voix

«comme une mayonnaise tournée», ou que la grande comédienne était

habillée «comme un abat-jour».--Ou bien, on allait en soirée; et

là, le plaisir était de se montrer, si l'on était jolie:--(cela

dépendait des jours: rien de plus capricieux qu'une joliesse de

Paris);--on renouvelait sa provision de critiques sur les gens, leurs

toilettes et leurs défauts physiques. De conversation, il n'y en avait

point.--On rentrait tard. On avait peine à se coucher: (c'était

l'heure où l'on était le plus éveillée). On trôlait autour de sa

table. On feuilletait un livre. On riait toute seule, au souvenir d'une

parole ou d'un geste. On s'ennuyait. On était très malheureuse. On ne

pouvait s'endormir. Et la nuit, brusquement, on avait des crises de

désespoir.

Christophe, qui ne voyait Colette que quelques heures, de temps en

temps, et ne pouvait assister qu'à quelques-unes de ses

transformations, avait déjà bien de la peine à s'y reconnaître. Il

se demandait à quel moment elle était sincère,--ou si elle était

sincère toujours,--ou si elle n'était sincère jamais. Colette

elle-même n'aurait pu le lui dire. Elle était comme la plupart des

jeunes filles, qui ne sont que désir oisif et contraint, dans la nuit.

Elle ne savait pas ce qu'elle était, parce qu'elle ne savait pas ce

qu'elle voulait, et parce qu'elle ne pouvait pas le savoir, avant de

l'avoir essayé. Alors elle l'essayait, à sa façon, avec le plus de

liberté et le moins de risques possible, entachant de se calquer sur

ceux qui l'entouraient, de prendre leur mesure morale. Elle ne se

pressait pas de choisir. Elle eût voulu tout ménager, afin de profiter

de tout.

Mais avec un ami comme Christophe, ce n'était pas commode. Il admettait

qu'on lui préférât des êtres qu'il n'estimait pas, ou même qu'il

méprisait; mais il n'admettait pas qu'on l'égalât à eux. Chacun son

goût; mais au moins, fallait-il en avoir un.

Jean-Christophe, Volume 2 La Révolte, La Foire sur la Place · 第 31 / 39 段