--Vous êtes des hypocrites, finit par riposter Christophe.

Pardonnez-moi de vous le dire. Je croyais jusqu'ici qu'il n'y avait que

mon pays qui l'était. En Allemagne, nous avons l'hypocrisie de parler

toujours d'idéalisme, en poursuivant toujours notre intérêt; et nous

nous persuadons que nous sommes idéalistes, en ne pensant qu'à notre

égoïsme. Mais vous êtes bien pires: vous couvrez du nom d'Art et de

Beauté (avec une majuscule) votre luxure nationale,--quand vous

n'abritez point votre Pilatisme moral sous le nom de Vérité, de

Science, de Devoir intellectuel, qui se lave les mains des conséquences

possibles de ses recherches hautaines. L'art pour l'art!... Une foi

magnifique! Mais la foi seulement des forts. L'art! Étreindre la vie,

comme l'aigle sa proie, et l'emporter dans l'air, s'élever avec elle

dans l'espace serein!... Pour cela, il faut des serres, de vastes ailes,

et un cœur puissant. Mais vous n'êtes que des moineaux, qui, quand ils

ont trouvé quelque morceau de charogne, le dépècent sur place et se

le disputent en piaillant... L'art pour l'art!... Malheureux! L'art

n'est pas une vile pâture, livrée aux vils passants. Une jouissance,

certes, et de toutes la plus enivrante. Mais elle n'est le prix que

d'une lutte acharnée, et son laurier couronne la victoire de la force.

L'art est la vie domptée. L'empereur de la vie. Quand on veut être

César, il faut en avoir l'âme. Vous n'êtes que des rois de théâtre:

c'est un rôle que vous jouez, vous n'y croyez même pas. Et, comme ces

acteurs, qui se font gloire de leurs difformités, vous faites de la

littérature avec les vôtres. Vous cultivez amoureusement les maladies

de votre peuple, sa peur de l'effort, son amour du plaisir, des

idéologies sensuelles, de l'humanitarisme chimérique, de tout ce qui

engourdit voluptueusement la volonté et peut lui enlever toutes ses

raisons d'agir. Vous le menez droit aux fumeries d'opium. Et vous le

savez bien; mais vous ne le dites point: la mort est au bout.--Eh bien,

moi, je dis: Où est la mort, l'art n'est point. L'art, c'est ce qui

fait vivre. Mais les plus honnêtes d'entre vos écrivains sont si

lâches que, même quand le bandeau leur est tombé des yeux, ils

affectent de ne pas voir; ils ont le front de dire:

--C'est dangereux, je l'avoue; il y a du poison là-dedans; mais c'est

plein de talent!

Comme si, en correctionnelle, le juge disait d'un apache:

--Il est un gredin, c'est vrai; mais il a tant de talent!...

Christophe se demandait à quoi servait la critique française. Ce

n'étaient pourtant pas les critiques qui manquaient; ils pullulaient

sur l'art. On n'arrivait plus à voir les œuvres: elles disparaissaient

sous eux.

Christophe n'était pas tendre pour la critique, en général. Il avait

déjà peine à admettre l'utilité de cette multitude d'artistes, qui

formaient comme un quatrième, ou un cinquième État, dans la société

moderne: il y voyait le signe d'une époque fatiguée, qui s'en remet à

d'autres du soin de regarder la vie,--qui sent, par procuration. À plus

forte raison, trouvait-il un peu honteux qu'elle ne fût même plus

capable de voir avec ses yeux ces reflets de la vie, qu'il lui fallût

encore d'autres intermédiaires, des reflets de reflets, en un mot, des

critiques. Au moins, eût-il fallu que ces reflets fussent fidèles.

Mais ils ne reflétaient rien que l'incertitude de la foule, qui faisait

cercle autour. Telles, ces glaces de musée, où se réfléchissent,

avec le plafond peint, les visages des curieux qui tâchent de l'y voir.

Il avait été un temps où ces critiques avaient joui en France d'une

immense autorité. Le public s'inclinait devant leurs arrêts; et il

n'était pas loin de les regarder comme supérieurs aux artistes, comme

des artistes intelligents:--(les deux mots ne semblaient pas faits pour

aller ensemble).--Puis, ils s'étaient multipliés à l'excès; ils

étaient trop d'augures: cela gâte le métier. Quand il y a tant de

gens, qui affirment, chacun, qu'il est le seul détenteur de l'unique

vérité, on ne peut plus les croire; et ils finissent par ne plus se

croire eux-mêmes. Le découragement était venu: du jour au lendemain,

suivant l'habitude française, ils avaient passé d'un extrême à

l'autre. Après avoir professé qu'ils savaient tout, ils professaient

maintenant qu'ils ne savaient rien. Ils y mettaient leur point d'honneur

et leur fatuité même. Renan avait enseigné à ces générations

amollies qu'il est élégant de ne rien affirmer sans le nier aussitôt,

ou du moins sans le mettre en doute. Il était de ceux dont parle saint

Paul, «_en qui il y a toujours oui, oui, et puis non, non_». Toute

l'élite française s'était enthousiasmée pour ce _Credo_ amphibie. La

paresse de l'esprit et la faiblesse du caractère y avaient trouvé leur

compte. On ne disait plus d'une œuvre qu'elle était bonne ou mauvaise,

vraie ou fausse, intelligente ou sotte. On disait:

--Il se peut faire... Il n'y a pas d'impossibilité... Je n'en sais

rien... Je m'en lave les mains.

Si l'on jouait une ordure, ils ne disaient pas:

--Voilà une ordure.

Ils disaient:

--Seigneur Sganarelle, changez, s'il vous plaît, cette façon de

parler. Notre philosophie ordonne de parler de tout avec incertitude;

et, par cette raison, vous ne devez pas dire: «Voilà une ordure»,

mais: «Il me semble... Il m'apparaît que voilà une ordure... Mais il

n'est pas assuré que cela soit. Il se pourrait que ce fût un

chef-d'œuvre. Et qui sait si ce n'en est pas un?»

Il n'y avait plus de danger qu'on les accusât de tyranniser les arts.

Jadis, Schiller leur avait fait la leçon, et il avait rappelé aux

tyranneaux de la presse ce qu'il appelait crûment:

_Le Devoir des Domestiques._

«_Avant tout, que la maison soit nette, où la Reine va paraître.

Alerte donc! Balayez les chambres. Voilà pourquoi, Messieurs, vous

êtes là._

«_Mais dès qu'Elle paraît, vite à la porte, valets! Que la servante

ne se carre point dans le fauteuil de la dame!_»

Il fallait rendre justice à ceux d'aujourd'hui. Ils ne s'asseyaient

plus dans le fauteuil de la dame. On voulait qu'ils fussent domestiques:

ils l'étaient.--Mais de mauvais domestiques: ils ne balayaient rien; la

chambre était un taudis. Plutôt que d'y remettre l'ordre et la

propreté, ils se croisaient les bras, et laissaient la tâche au

maître, à la divinité du jour:--le Suffrage Universel.

À la vérité, il se dessinait depuis quelque temps un mouvement de

réaction contre la veulerie anarchique du jour. Quelques esprits plus

fermes avaient entrepris une campagne--bien faible encore--de salubrité

publique; mais Christophe n'en voyait rien, dans le milieu où il se

trouvait. D'ailleurs, on ne les écoutait pas, ou l'on se moquait d'eux.

Quand il arrivait, de loin en loin, qu'un vigoureux artiste eût un

mouvement de révolte contre la niaiserie malsaine de l'art à la mode,

les auteurs répliquaient avec superbe qu'ils avaient raison, puisque le

public était content. Cela suffisait à fermer la bouche aux

objections. Le public avait parlé: suprême loi de l'art! Il ne venait

à l'idée de personne que l'on pût récuser le témoignage d'un public

dépravé, en faveur de ceux qui le dépravaient, ni que l'artiste fût

fait pour commander au public, et non le public à l'artiste. La

religion du Nombre--du nombre des spectateurs et du chiffre des

recettes--dominait la pensée artistique de cette démocratie

mercantilisée. À la suite des auteurs, les critiques docilement

décrétaient que l'office essentiel de l'œuvre d'art est de plaire. Le

succès est la loi; et quand le succès dure, il n'y a qu'a s'incliner.

Ils s'appliquaient donc à pressentir les fluctuations de la Bourse du

plaisir, à lire dans les yeux du public ce qu'il pensait des œuvres.

Le plaisant, c'était que le public s'évertuait de son côté à lire

dans les yeux de la critique ce qu'il fallait penser des œuvres. Ainsi,

tous deux se regardaient; et ils ne voyaient dans les yeux l'un de

l'autre que leur propre indécision.

Jamais pourtant une critique intrépide n'eût été aussi nécessaire.

Dans une République anarchique, la mode, toute-puissante, a rarement

des retours en arrière, comme dans un pays conservateur; elle va de

l'avant, toujours; et c'est une surenchère perpétuelle de fausse

liberté d'esprit, à laquelle presque personne n'ose résister. La

foule est incapable de se prononcer; elle est choquée, au fond; mais

aucun n'ose dire ce que chacun sent en secret. Si les critiques étaient

forts, s'ils osaient être forts, quel serait leur pouvoir! Un robuste

critique, (pensait Christophe, ce jeune despote), pourrait, en quelques

années, se faire le Napoléon du goût public, et balayer à Bicêtre

les malades de l'art. Mais vous n'avez plus de Napoléon... D'abord,

tous vos critiques vivent dans cette atmosphère viciée: ils ne s'en

aperçoivent plus. Puis, ils n'osent parler. Ils se connaissent tous,

ils forment une compagnie, et doivent se ménager: il n'est point

d'indépendant. Pour l'être, il faudrait renoncer à la vie de

société, et aux amitiés mêmes. Qui en aurait le courage, dans une

époque affaiblie où les meilleurs doutent que la justesse d'une

franche critique vaille les désagréments qu'elle peut causer à son

auteur? Qui se condamnerait, par devoir, à faire de sa vie un enfer:

oser tenir tête à l'opinion, lutter contre l'imbécillité publique,

mettre à nu la médiocrité des triomphateurs du jour, défendre

l'artiste inconnu, seul, et livré aux bêtes, imposer les esprits-rois

aux esprits faits pour obéir?--Il arrivait à Christophe d'entendre des

critiques se dire, à une première, le soir, dans les couloirs du

théâtre:

--Hein! Est-ce assez mauvais! Quel four!

Et, le lendemain, dans leurs chroniques, ils parlaient de chef d'œuvre,

de Shakespeare nouveau, et de l'aile du génie, dont le vent avait

passé sur les têtes.

--Ce n'est pas le talent qui manque à votre art, disait Christophe à

Sylvain Kohn; c'est le caractère. Vous auriez plus besoin d'un grand

critique, d'un Lessing, d'un...

--D'un Boileau? dit Sylvain Kohn, goguenardant.

--D'un Boileau, peut-être bien, que de dix artistes de génie.

--Si nous avions un Boileau, dit Sylvain Kohn, on ne l'écouterait pas.

--Si on ne l'écoutait pas, c'est qu'il ne serait pas un Boileau,

répliqua Christophe. Je vous réponds que, du jour où je voudrais vous

dire vos vérités toutes crues, si maladroit que je sois, vous les

entendriez; et il faudrait bien que vous les avaliez.

Mon pauvre vieux! ricana Sylvain Kohn.

Il avait l'air si sûr et si satisfait de la veulerie générale que

Christophe, le regardant, eut soudain l'impression que cet homme était

cent fois plus un étranger en France que lui-même.

--Ce n'est pas possible, dit-il de nouveau, comme le soir où il était

sorti écœuré d'un théâtre des boulevards. Il y a autre chose.

--Qu'est'ce que vous voulez de plus? demanda Kohn.

Christophe répétait avec opiniâtreté:

--La France.

--La France, c'est nous, fit Sylvain Kohn, en s'esclaffant.

Christophe le regarda fixement, un instant, puis secoua la tête, et

reprit son refrain:

--Il y a autre chose.

--Eh bien, mon vieux, cherchez, dit Sylvain Kohn, en riant de plus belle.

Christophe pouvait chercher. Ils l'avaient bien cachée.

[Footnote 3: Voir _Le Matin._]

_DEUXIÈME PARTIE_

Une impression plus forte s'imposait à Christophe, à mesure qu'il

voyait plus clair dans la cuve aux idées, où fermentait l'art

parisien: la suprématie de la femme sur cette société cosmopolite.

Elle y tenait une place absurde, démesurée. Il ne lui suffisait plus

d'être la compagne de l'homme. Il ne lui suffisait même pas de devenir

son égale. Il fallait que son plaisir fût la première loi pour

l'homme. Et l'homme s'y prêtait. Quand un peuple vieillit, il abdique

sa volonté, sa foi, toutes ses raisons de vivre, dans les mains de la

dispensatrice de plaisir. Les hommes font les œuvres; mais les femmes

font les hommes,--(quand elles ne se mêlent pas de faire aussi les

œuvres, comme c'était le cas dans la France d'alors);--et ce qu'elles

font, il serait plus juste de dire qu'elles le défont. L'éternel

féminin a toujours exercé sans doute une force exaltante sur les

meilleurs; mais pour le commun des hommes et pour les époques

fatiguées, il y a, comme l'a dit quelqu'un, un autre féminin tout

aussi éternel, qui les attire en bas. Cet autre était le maître de la

pensée, le roi de la République.

Christophe observait curieusement les Parisiennes, dans les salons où

la présentation de Sylvain Kohn et son talent de virtuose l'avaient

fait accueillir. Comme la plupart des étrangers, il généralisait à

toutes les Françaises ses remarques sans indulgence d'après deux ou

trois types qu'il avait rencontrés: de jeunes femmes, pas très

grandes, sans beaucoup de fraîcheur, la taille souple, les cheveux

teints, un grand chapeau sur leur aimable tête, un peu grosse pour le

corps; les traits nets, la chair un peu soufflée; un nez assez bien

fait, souvent vulgaire, sans caractère, toujours; des yeux en éveil,

mais sans vie profonde, qui tâchaient de se rendre le plus brillants et

le plus grands possible; la bouche bien dessinée, bien maîtresse

d'elle-même; le menton gras; tout le bas de la figure dénotant le

caractère matériel de ces élégantes personnes, qui, si occupées

qu'elles fussent d'intrigues amoureuses, ne perdaient jamais de vue le

souci du monde et de leur ménage. Jolies, mais point de race. Chez

presque toutes ces mondaines, on sentait la bourgeoise pervertie, ou qui

eût voulu l'être, avec les traditions de sa classe: prudence,

économie, froideur, sens pratique, égoïsme. Une vie pauvre. Un désir

du plaisir, procédant beaucoup plus d'une curiosité cérébrale que

d'un besoin des sens. Une volonté de qualité médiocre, mais

décidée. Elles étaient supérieurement habillées, et avaient de

menus gestes automatiques. Tapotant leurs cheveux et leurs peignes, du

revers ou du creux de leurs mains, par petits coups délicats, elles

s'asseyaient toujours de façon à pouvoir se mirer--et surveiller les

autres--dans une glace, voisine ou lointaine, sans compter, au dîner ou

au thé, les cuillers, les couteaux, les cafetières d'argent, polis et

reluisants, où elles attrapaient au passage le reflet de leur visage,

qui les intéressait plus que le reste du monde. Elles observaient à

table une hygiène sévère: buvant de l'eau, et se privant de tous les

mets, qui eussent pu porter atteinte à leur idéal de blancheur

enfarinée.

La proportion des Juives était assez forte dans les milieux que

fréquentait Christophe; et il était attiré par elles, bien que,

depuis sa rencontre avec Judith Mannheim, il n'eût guère d'illusions

sur leur compte. Sylvain Kohn l'avait introduit dans quelques salons

israélites, où il avait été reçu avec l'intelligence habituelle de

cette race, qui aime l'intelligence. Christophe se rencontrait à dîner

avec des financiers, des ingénieurs, des brasseurs de journaux, des

courtiers internationaux, des espèces de négriers,--les hommes

d'affaires de la République. Ils étaient lucides et énergiques,

indifférents aux autres, souriants, expansifs, et fermés. Christophe

avait le sentiment qu'il y avait des crimes sous ces fronts durs, dans

le passé et dans l'avenir de ces hommes assemblés autour de la table

somptueuse, chargée de chairs et de fleurs. Presque tous étaient

laids. Mais le troupeau des femmes, dans l'ensemble, était assez

brillant. Il ne fallait pas les regarder de trop près: la plupart

manquaient de finesse dans la ligne ou la couleur. Mais de l'éclat, une

apparence de vie matérielle assez forte, de belles épaules qui

s'épanouissaient orgueilleusement sous les regards, et un génie pour

faire de leur beauté, et même de leur laideur, un piège à prendre

l'homme. Un artiste eût retrouvé en certaines d'entre elles l'ancien

type romain, les femmes du temps de Néron, ou de celui de Hadrien. On

voyait aussi des figures à la Palma, expression charnelle, lourd

menton, fortement attaché dans le cou, non sans beauté bestiale.

D'autres avaient les cheveux abondants et frisés, des yeux brûlants,

hardis: on les devinait fines, incisives, prêtes à tout, plus viriles

que les autres femmes, et cependant plus femmes. Au milieu du troupeau,

se détachait çà et là un profil plus spiritualisé. Ses traits purs,

par delà Rome, remontaient jusqu'au pays de Laban: on y croyait goûter

une poésie de silence, l'harmonie du Désert. Mais quand Christophe

s'approchait et écoutait les propos qu'échangeait Rébecca avec

Faustine la Romaine, ou Sainte Barbe la Vénitienne, il trouvait une

juive parisienne, comme les autres, plus Parisienne qu'une Parisienne,

plus factice et plus frelatée, qui disait des méchancetés

tranquilles, en déshabillant l'âme et le corps des gens avec ses yeux

de Madone.

Christophe errait, de groupe en groupe, sans pouvoir se mêler à aucun.

Les hommes parlaient de chasse avec férocité, d'amour avec brutalité,

d'argent seulement avec une sûre justesse, froide et goguenarde. On

prenait des notes d'affaires au fumoir. Christophe entendait dire d'un

bellâtre, qui se promenait entre les fauteuils des dames, une rosette

à la boutonnière, grasseyant de lourdes gracieusetés:

--Comment! Il est donc en liberté?

Dans un coin du salon, deux dames s'entretenaient des amours d'une jeune

actrice et d'une femme du monde. Parfois, il y avait concert. On

demandait à Christophe de jouer. Des poétesses, essoufflées,

ruisselantes de sueur, proféraient sur un ton apocalyptique des vers de

Sully-Prudbomme et de Auguste Dorchain. Un illustre cabotin venait

solennellement déclamer une _Ballade mystique_, avec accompagnement

d'orgue céleste. Musique et vers étaient si bêtes que Christophe en

était malade. Mais les Romaines étaient charmées, et riaient de bon

cœur, en montrant leurs dents magnifiques. On jouait aussi de l'Ibsen.

Épilogue de la lutte d'un grand homme contre les Soutiens de la

Société, aboutissant à les divertir!

Ensuite, ils se croyaient tenus, naturellement, à deviser sur l'art.

C'était une chose écœurante. Les femmes surtout se mettaient à

parler d'Ibsen, de Wagner, de Tolstoy, par flirt, par politesse, par

ennui, par sottise. Une fois que la conversation était sur ce terrain,

plus moyen de l'arrêter. Le mal était contagieux. Il fallait écouter

les pensées des banquiers, des courtiers et des négriers sur l'art.

Christophe avait beau éviter de répondre, détourner l'entretien: on

s'acharnait à lui parler musique, haute poésie. Comme disait Berlioz,

«ces gens-là emploient ces termes avec le plus grand sang-froid; on

dirait qu'ils parlent vin, femmes, ou autres cochonneries». Un médecin

aliéniste reconnaissait dans l'héroïne d'Ibsen une de ses clientes,

mais beaucoup plus bête. Un ingénieur assurait, convaincu, que, dans

_Maison de Poupée_, le personnage sympathique était le mari.

L'illustre cabotin,--un comique fameux,--ânonnait en vibrant de

profondes pensées sur Nietzsche et sur Carlyle; il contait à

Christophe qu'il ne pouvait pas voir un tableau de Velasquez,--(c'était

le dieu du jour)--«sans que de grosses larmes lui coulassent sur les

joues». Toutefois, il confiait--à Christophe, toujours,--que, si haut

qu'il mît l'art, il plaçait encore plus haut l'art dans la vie,

l'action, et que s'il avait eu le choix du rôle à jouer, il eût

choisi Bismarck. Parfois, il se trouvait là un de ces hommes dits

d'esprit. La conversation n'en était pas sensiblement relevée.

Christophe faisait le compte de ce qu'ils passaient pour dire, et de ce

qu'ils disaient en effet. Le plus souvent, ils ne disaient rien; ils

s'en tenaient à des sourires énigmatiques; ils vivaient sur leur

réputation, et ne la risquaient point. À part quelques discoureurs, en

général, du Midi. Ceux-là parlaient de tout. Nul sentiment des

valeurs; tout était sur le même plan. Tel était un Shakespeare. Tel

était un Molière. Ou tel, un Jésus-Christ. Ils comparaient Ibsen à

Dumas fils, Tolstoy à George Sand; et naturellement, c'était pour

montrer que la France avait tout inventé. D'ordinaire, ils ne savaient

aucune langue étrangère. Mais cela ne les gênait pas. Il importait si

peu à leur public, qu'ils disent la vérité! Ce qui importait,

c'était qu'ils disent des choses amusantes, et autant que possible

flatteuses pour l'amour-propre national. Les étrangers avaient bon

dos,--à part l'idole du jour: car il en fallait une pour la mode: que

ce fût Grieg, ou Wagner, ou Nietzsche, ou Gorki, ou d'Annunzio. Cela ne

durait pas longtemps, et l'idole était sûre de passer, un matin, à la

boîte aux ordures.

Pour le moment, l'idole était Beethoven. Beethoven--qui l'eût

dit?--était un homme à la mode. Du moins, parmi les gens du monde et

les littérateurs: car les musiciens s'étaient sur-le-champ détachés

de lui, suivant le système de bascule, qui est une des lois du goût

artistique en France. Pour savoir ce qu'il pense, un Français a besoin

de savoir ce que pense son voisin, afin de penser de même, ou de penser

le contraire. Voyant Beethoven devenir populaire, les plus distingués

d'entre les musiciens avaient commencé de ne le plus trouver assez

distingué pour eux; ils prétendaient devancer l'opinion, et ne jamais

la suivre; plutôt que d'être d'accord avec elle, ils lui tournaient le

dos. Ils s'étaient donc mis à traiter Beethoven de vieux sourd, qui

criait d'une voix âpre; et certains affirmaient qu'il était peut-être

un moraliste estimable, mais un musicien surfait.--Ces mauvaises

plaisanteries n'étaient pas du goût de Christophe. L'enthousiasme des

gens du monde ne le satisfaisait pas davantage. Si Beethoven était venu

à Paris, en ce moment, il eût été le lion du jour: c'était fâcheux

pour lui qu'il fût mort depuis un siècle. Sa musique comptait pour

moins dans cette vogue que les circonstances plus ou moins romanesques

de sa vie, popularisée par des biographies sentimentales. Son masque

violent, au mufle de lion, était devenu une figure de romance. Les

dames s'apitoyaient sur lui; elles laissaient entendre que, si elles

l'avaient connu, il n'eût pas été si malheureux; et leur grand cœur

était d'autant plus disposé à s'offrir qu'il n'y avait aucun risque

que Beethoven les prît au mot: le vieux bonhomme n'avait plus besoin de

rien.--C'est pourquoi les virtuoses, les chefs d'orchestre, les

_impresarii_ se découvraient des trésors de piété pour lui; et, en

leur qualité de représentants de Beethoven, ils recueillaient les

hommages qui lui étaient destinés. De somptueux festivals, à des prix

fort élevés, donnaient aux gens du monde l'occasion de montrer leur

générosité,--et parfois aussi de découvrir les symphonies de

Beethoven. Des comités de comédiens, de mondains, de demi-mondains, et

de politiciens chargés par la République de présider aux destinées

de l'art, faisaient savoir au monde qu'ils allaient élever un monument

à Beethoven: on voyait sur la liste, avec quelques braves gens qui

servaient de passeport aux autres, toute cette racaille, qui eût foulé

aux pieds Beethoven vivant.

Christophe regardait, écoutait. Il serrait les dents, pour ne pas dire

une énormité. Toute la soirée, il restait tendu et crispé. Il ne

pouvait ni parler, ni se taire. Parler, non par plaisir ou par

nécessité, mais par politesse, parce qu'il faut parler, lui semblait

humiliant. Dire le fond de sa pensée, cela ne lui était pas permis.

Dire des banalités, cela ne lui était pas possible. Et il n'avait

même pas le talent d'être poli, quand il ne disait rien. S'il

regardait son voisin, c'était d'une façon trop fixe et trop intense:

malgré lui, il l'étudiait, et l'autre en était blessé. S'il parlait,

il croyait trop à ce qu'il disait: cela choquait tout le monde, et

même lui. Il se rendait compte qu'il n'était pas à sa place; et,

comme il était assez intelligent pour avoir le sens de l'harmonie du

milieu, où sa présence détonnait, il était aussi choqué de ses

façons d'être que ses hôtes eux-mêmes. Il s'en voulait, et il leur

en voulait.

Quand il se retrouvait seul enfin dans la rue, au milieu de la nuit, il

était si écrasé d'ennui qu'il n'avait pas la force de rentrer à pied

chez lui; il avait envie de se coucher par terre, en pleine rue, comme

il avait été, vingt fois, sur le point de le faire, lorsque, petit

virtuose, il revenait de jouer au château du grand-duc. Parfois,

n'ayant plus que cinq à six francs pour la fin de sa semaine, il en

dépensait deux à une voiture. Il s'y jetait précipitamment, afin de

fuir plus vite; et tandis qu'elle l'emportait, il gémissait

d'énervement. Chez lui, il gémissait encore, dans son lit, en

dormant... Et puis, brusquement, il éclatait de rire, en se rappelant

une parole burlesque. Il se surprenait à la redire, en mimant les

gestes. Le lendemain, et plusieurs jours après, il lui arrivait encore,

se promenant seul, de gronder tout à coup comme une bête... Pourquoi

allait-il voir ces gens? Pourquoi retournait-il les voir? Pourquoi

s'obliger à faire des gestes et des grimaces, comme les autres, à

feindre de s'intéresser à ce qui ne l'intéressait pas?--Est-ce qu'il

était bien vrai que cela ne l'intéressât pas?--Il y a un an, il n'eut

jamais pu supporter cette société. Maintenant, elle l'amusait tout en

l'irritant. Était-ce un peu de l'indifférence parisienne qui

s'insinuait en lui? Il se demandait avec inquiétude s'il était donc

devenu moins fort. Mais c'était au contraire qu'il l'était davantage.

Il était plus libre d'esprit dans un milieu étranger. Ses yeux

s'ouvraient malgré lui a la grande Comédie du monde.

Jean-Christophe, Volume 2 La Révolte, La Foire sur la Place · 第 30 / 39 段