Leur théâtre en offrait une riche galerie de portraits. Ils trouvaient
dans la peinture de ce type l'occasion d'étaler mille délicatesses.
Tantôt le héros sexagénaire avait sa fille pour confidente; il lui
parlait de sa maîtresse; elle lui parlait de ses amants; ils se
conseillaient fraternellement; le bon père aidait sa fille dans ses
adultères; la bonne fille s'entremettait auprès de la maîtresse
infidèle, la suppliait de revenir, la ramenait au bercail. Tantôt le
digne vieillard se faisait le confident de sa maîtresse; il causait
avec elle des amants qu'elle avait, sollicitait le récit de ses
libertinages, et même il finissait par y trouver plaisir. On voyait des
amants, gentlemen accomplis, qui étaient les intendants gagés de leurs
anciennes maîtresses, veillaient sur leur commerce et leurs
accouplements. Les femmes du monde volaient. Les hommes étaient
maquereaux, les filles lesbiennes. Tout cela, dans le meilleur monde: le
monde riche,--le seul qui comptât. Car il permettait d'offrir aux
clients, sous le couvert des séductions du luxe, une marchandise
avariée. Ainsi maquillée, elle s'enlevait sur la place; les jeunes
femmes et les vieux messieurs en faisaient leurs délices. Il se
dégageait de là un fumet de cadavre et de pastilles du sérail.
Leur style n'était pas moins mêlé que leurs sentiments. Ils
s'étaient fait un argot composite, d'expressions de toutes classes et
de tous pays, pédantesque, chatnoiresque, classique, lyrique,
précieux, poisseux, poissard, mixture de coq-à-l'âne, d'afféteries,
de grossièretés et de mots d'esprit, qui semblaient avoir un accent
étranger. Ironiques, et doués d'un humour bouffon, ils n'avaient pas
beaucoup d'esprit naturel; mais, adroits comme ils étaient, ils en
fabriquaient assez habilement, à l'instar de Paris. Si la pierre
n'était pas toujours de la plus belle eau, et si presque toujours la
monture était d'un goût baroque et surchargé, du moins cela brillait,
aux lumières: c'était tout ce qu'il fallait. Intelligents d'ailleurs,
bons observateurs, mais observateurs myopes, les yeux déformés depuis
des siècles par la vie de comptoir, examinant les sentiments à la
loupe, grossissant les choses menues et ne voyant pas les grandes, avec
une prédilection marquée pour les oripeaux, ils étaient incapables de
peindre autre chose que ce qui semblait à leur snobisme de parvenus
l'idéal de l'élégance: une poignée de viveurs fatigués et
d'aventuriers, qui se disputaient la jouissance de quelque argent volé
et de femelles sans vertu.
Parfois la vraie nature de ces écrivains juifs se réveillait, montait
des lointains de leur être, à propos d'on ne savait quels échos
mystérieux provoqués par le choc d'un mot. Alors, c'était un amalgame
étrange de siècles et de races, un souffle du Désert qui, par delà
les mers, apportait dans ces alcôves parisiennes des relents de bazar
turc, l'éblouissement des sables, des hallucinations, une sensualité
ivre, une puissance d'invectives, une névrose enragée, à deux doigts
des convulsions, une frénésie de détruire,--Samson, qui brusquement
assis depuis des siècles dans l'ombre se lève comme un lion, et secoue
avec rage les colonnes du Temple, qui s'écroulent sur lui et sur la
race ennemie.
Christophe se boucha le nez, et dit à Sylvain Kohn:
--Il y a de la force là-dedans; mais elle pue. Assez! Allons voir
autre chose.
--Quoi? demanda Sylvain Kohn.
--La France.
--La voilà! dit Kohn.
--Ce n'est pas possible, fit Christophe. La France n'est pas ainsi.
--La France, comme l'Allemagne.
--Je n'en crois rien. Un peuple qui serait ainsi n'en aurait pas pour
vingt ans: il sent déjà le pourri. Il y a autre chose.
--Il n'y a rien de mieux.
--Il y a autre chose, s'entêta Christophe.
--Oh! nous avons aussi de belles âmes, dit Sylvain Kohn, et des
théâtres à leur mesure. Est-ce là ce qu'il vous faut? On peut vous
en offrir.
Il conduisit Christophe au Théâtre-Français.
On jouait, ce soir-là, une comédie moderne, en prose, qui traitait
d'une question juridique.
Dès les premiers mots, Christophe ne sut plus dans quel monde cela se
passait. Les voix des acteurs étaient démesurément amples, lentes,
graves, compassées; elles articulaient toutes les syllabes, comme si
elles voulaient donner des leçons de diction; elles paraissaient
scander perpétuellement des alexandrins, avec des hoquets tragiques.
Les gestes étaient solennels et presque hiératiques. L'héroïne,
drapée de son peignoir comme d'un péplum grec, le bras levé, la tête
baissée, jouait l'Antigone toujours, et souriait d'un sourire
d'éternel sacrifice, en modulant les notes les plus profondes de son
beau contralto. Le père noble marchait d'un pas de maître d'armes,
avec une dignité funèbre, un romantisme en habit noir. Le jeune
premier se contractait froidement la gorge pour en tirer des pleurs. La
pièce était écrite en style de tragédie-feuilleton: c'étaient des
mots abstraits, des épithètes bureaucratiques, des périphrases
académiques. Pas un mouvement, pas un cri imprévu. Du commencement à
la fin, un mécanisme d'horloge, un problème posé, un schéma
dramatique, un squelette de pièce, et dessus, point de chair, des
phrases de livre. Au fond de ces discussions qui voulaient paraître
hardies, des idées timorées, une âme de petit bourgeois gourmé.
L'héroïne avait divorcé d'avec un mari indigne, dont elle avait un
enfant, et elle s'était remariée avec un honnête homme qu'elle
aimait. Il s'agissait de prouver que, même en ce cas, le divorce était
condamné par la nature, comme par le préjugé. Pour cela, rien de plus
facile: l'auteur s'arrangeait de façon à ce que le premier mari reprit
la femme, une fois, par surprise. Et après, au lieu de la nature toute
simple, qui eût voulu des remords, une honte peut-être, mais le désir
d'aimer d'autant plus le second, l'honnête homme, on présentait un cas
de conscience héroïque, hors nature. Il en coûte si peu d'être
vertueux, hors nature! Les écrivains français n'ont pas l'air
familiers avec la vertu: ils forcent la note, quand ils en parlent; il
n'y a plus moyen d'y croire. On dirait qu'on a toujours affaire à des
héros de Corneille, à des rois de tragédie.--Et ne sont-ils pas des
rois, ces héros millionnaires, ces héroïnes qui, toutes, ont, pour le
moins, un hôtel à Paris et deux ou trois châteaux? La richesse, pour
cette sorte d'écrivains, est une beauté, presque une vertu.
Le public paraissait à Christophe encore plus étonnant que la pièce.
Aucune invraisemblance ne le troublait. Il riait aux bons endroits,
quand l'acteur disait la phrase qui _devait_ faire rire, en l'annonçant
à l'avance, afin qu'on eût le temps de se préparer à rire. Il se
mouchait, toussait, ému jusques aux larmes, quand les mannequins
tragiques hoquetaient, rugissaient, ou s'évanouissaient, selon des
rites consacrés.
--Et on dit que les Français sont légers! s'exclama Christophe, au
sortir de la représentation.
--Il y a temps pour tout, dit Sylvain Kohn, gouaillant. Vous vouliez
de la vertu? Vous voyez qu'il y en a encore en France.
--Mais ce n'est pas de la vertu, se récria Christophe, c'est de
l'éloquence!
--Chez nous, dit Sylvain Kohn, la vertu au théâtre est toujours
éloquente.
--Vertu de prétoire, dit Christophe, la palme est au plus bavard. Je
hais les avocats. N'avez-vous pas des poètes, en France?
Sylvain Kohn le mena à des théâtres poétiques.
Il y avait des poètes en France. Il y avait même de grands poètes.
Mais le théâtre n'était pas pour eux. Il était pour les rimeurs. Le
théâtre est à la poésie ce qu'est l'opéra à la musique. Comme
disait Berlioz: _Sicut amori lupanar._
Christophe vit des princesses courtisanes par sainteté, qui mettaient
leur honneur à se prostituer, et que l'on comparait au Christ,
gravissant le calvaire;--des amis qui trompaient leur ami, par
dévouement pour lui;--de vertueux ménages a trois;--des cocus
héroïques: (le type était devenu, comme la chaste prostituée, un
article européen; l'exemple du roi Marke leur avait tourné la tête:
tel le cerf de saint Hubert, ils ne se présentaient plus qu'avec une
auréole).--Christophe vit aussi des filles galantes, qui étaient
partagées, comme Chimène, entre la passion et le devoir: la passion
était de suivre un nouvel amant; le devoir était de rester avec
l'ancien, un vieux qui leur donnait de l'argent, et que d'ailleurs elles
trompaient. À la fin, noblement, elles choisissaient le
devoir.--Christophe trouvait que ce devoir différait peu du sordide
intérêt; mais le public était content. Le mot de Devoir lui
suffisait; il ne tenait pas à la chose: le pavillon couvrait la
marchandise.
Le comble de l'art était quand pouvaient s'accorder, de la façon la
plus paradoxale, l'immoralité sexuelle avec l'héroïsme cornélien.
Ainsi, tout était satisfait chez ce public parisien: son libertinage
d'esprit, et sa vertu oratoire.--Il faut lui rendre justice: il était
encore plus bavard que paillard. L'éloquence faisait ses délices. Il
se fût fait fouetter pour un beau discours. Vice ou vertu, héroïsme
abracadabrant ou bassesse crapuleuse, il n'était pas de pilule qu'on ne
lui fît avaler, dorée de rimes sonores et de mots ronflants. Tout
était matière à couplets. Tout était phrases. Tout était jeu. Quand
Hugo faisait entendre son tonnerre, vite, (comme disait son apôtre,
Mendès), il y mettait une sourdine, pour ne pas effrayer même
un petit enfant... (L'apôtre était persuadé qu'il faisait un
compliment.)--Jamais on ne sentait dans leur art une force de la nature.
Ils mondanisaient tout: l'amour, la souffrance, la mort. Comme en
musique,--bien plus encore qu'en musique, qui était un art plus jeune
en France et relativement plus naïf,--ils avaient la terreur du
«déjà dit». Les mieux doués s'appliquaient froidement à en prendre
le contrepied. La recette était simple: on faisait choix d'une
légende, ou d'un conte d'enfant, et on leur faisait dire juste le
contraire de ce qu'ils voulaient dire. On obtenait ainsi Barbe-Bleue
battu par ses femmes, ou Polyphème qui se crève l'œil, par bonté,
afin de se sacrifier au bonheur d'Acis et de Galatée. En tout cela,
rien de sérieux, que la forme. Encore semblait-il à Christophe (mais
il était mauvais juge) que ces maîtres de la forme étaient de
petits-maîtres et des maîtres pasticheurs, plutôt que de grands
écrivains, créateurs de leur style, et peignant largement.
Nulle part, le mensonge poétique ne s'étalait avec plus d'insolence
que dans le drame héroïque. Ils se faisaient du héros une conception
burlesque:
«_L'important, c'est d'avoir une âme magnifique.
Un œil d'aigle, un front large et haut comme un portique,
Un air puissant et grave, émouvant, radieux,
Un cœur plein de frissons, du rêve plein les yeux._»
De tels vers étaient pris au sérieux. Sous l'affublement des grands
mots, des panaches, des parades de théâtre avec des épées de
fer-blanc et des casques en carton, on retrouvait toujours l'incurable
futilité d'un Sardou, l'intrépide vaudevilliste, qui jouait Guignol
avec l'histoire. À quoi pouvait répondre, dans la réalité, l'absurde
héroïsme d'un Cyrano? Ces gens-là remuaient le ciel et la terre, ils
faisaient sortir de leurs tombeaux l'Empereur et ses légions, les
bandes de la Ligue, les _condottieri_ de la Renaissance, tous les
cyclones humains qui dévastèrent l'univers:--et c'était pour montrer
quelque fantoche, impassible dans les massacres, entouré d'armées de
reîtres et de sérails de captives, qui se consumait d'un amour de
petit bêta romanesque pour une femme qu'il avait vue, dix ou quinze ans
avant,--ou le roi Henri IV, qui allait se faire assassiner, parce que sa
maîtresse ne l'aimait pas!
C'est ainsi que ces bonnes gens jouaient les rois et les héros en
chambre. Dignes rejetons des illustres benêts du temps du _Grand
Cyrus_, ces Gascons de l'idéal,--Scudéry, La Calprenède,--chantres du
faux héroïsme, de l'héroïsme impossible, qui est l'ennemi du vrai...
Christophe remarquait avec étonnement que les Français, qui se disent
si fins, n'avaient pas le sens du ridicule.
Mais ce qui passait tout, c'était quand la religion était à la mode!
Alors, pendant le carême, des comédiens lisaient au théâtre de la
Gaîté les sermons de Bossuet, avec accompagnement d'orgue. Des auteurs
israélites écrivaient pour des actrices israélites des tragédies sur
sainte Thérèse. On jouait _Chemin de Croix_ à la Bodinière,
_l'Enfant Jésus_ à l'Ambigu, _la Passion_ à la Porte-Saint-Martin,
_Jésus_ à l'Odéon, des Suites d'orchestre sur le _Christ_, au Jardin
d'Acclimatation. Quelque brillant causeur, un poète de l'amour
voluptueux, faisait au Châtelet une conférence sur _la Rédemption._
Naturellement, de tout l'Évangile, ce que ces snobs avaient le mieux
retenu, c'était Pilate et la Madeleine:--«_Qu'est-ce que la
Vérité?_», et la vierge folle.--Et leurs Christs boulevardiers
étaient d'affreux bavards, au courant des dernières ficelles de la
casuistique mondaine.
Christophe dit:
--Cela, c'est le pire de tout. C'est le mensonge incarné. J'étouffe.
Sortons d'ici!
Un grand art classique se maintenait pourtant au milieu de ces
industries modernes, comme les ruines des temples antiques parmi les
constructions prétentieuses de la Rome d'aujourd'hui. Mais, à
l'exception de Molière, Christophe n'était pas encore en état de
l'apprécier. Il lui manquait le sens intime de la langue, donc, du
génie de la race. Rien ne lui était plus incompréhensible que la
tragédie du XVIIe siècle,--la province de l'art français la moins
accessible aux étrangers, justement parce qu'elle est située au cœur
même de la France. Il la trouvait assommante, froide, sèche,
écœurante de pédantisme et de minauderies. Une action indigente ou
forcée, des personnages abstraits comme des arguments de rhétorique,
ou insipides comme une conversation de femmes du monde. Une caricature
des sujets et des héros antiques. Un étalage de raison, de raisons,
d'arguties, de psychologie, d'archéologie démodée. Des discours, des
discours, des discours: l'éternel bavardage français. Que cela fût
beau ou non, Christophe se refusait ironiquement à en décider: il ne
s'intéressait à rien là-dedans; quelles que fussent les thèses
soutenues tour à tour par les orateurs de _Cinna_, il lui était
parfaitement indifférent que l'une ou l'autre de ces machines à
harangues l'emportât, à la fin.
Il constatait d'ailleurs que le public français n'était pas de son
avis et qu'il applaudissait fort. Cela ne contribuait pas à dissiper le
malentendu: il voyait ce théâtre au travers du public; et il
reconnaissait dans les Français modernes certains traits, déformés,
des classiques. Tel un regard trop lucide qui retrouverait dans le
visage flétri d'une vieille coquette les traits purs de sa fille: le
spectacle est peu propre à faire naître l'illusion amoureuse!... Comme
les gens d'une même famille, qui sont habitués à se voir, les
Français ne s'apercevaient pas de la ressemblance. Mais Christophe en
était frappé, et il l'exagérait: il ne voyait plus qu'elle. L'art
d'aujourd'hui lui semblait offrir les caricatures des grands ancêtres;
et les grands ancêtres, à leur tour, lui apparaissaient en
caricatures. Il ne distinguait plus Corneille de sa lignée de rhéteurs
poétiques, enragés à placer partout des cas de conscience sublimes et
absurdes. Et Racine se confondait avec sa postérité de petits
psychologues parisiens, penchés prétentieusement sur leurs cœurs.
Tous ces vieux écoliers ne sortaient pas de leurs classiques. Les
critiques continuaient indéfiniment à discuter sur _Tartuffe_ et sur
_Phèdre._ Ils ne s'en lassaient point. Ils se délectaient, vieillards,
des mêmes plaisanteries qui avaient fait leurs délices, quand ils
étaient enfants. Il en serait ainsi jusqu'à la fin de la race. Aucun
pays, au monde, ne conservait aussi enraciné le culte de ses
arrière-grands-pères. Le reste de l'univers ne l'intéressait point.
Combien n'avaient rien lu et ne voulaient rien lire, en dehors de ce qui
avait été écrit en France, sous le Grand Roi! Leurs théâtres ne
jouaient ni Gœthe, ni Schiller, ni Kleist, ni Grillparzer, ni Hebbel,
ni Strindberg, ni Lope, ni Calderon, ni aucun des grands hommes d'aucune
des autres nations, à part la Grèce antique, dont ils se disaient les
héritiers,--(comme tous les peuples d'Europe). De loin en loin, ils
éprouvaient le besoin d'enrôler Shakespeare. C'était la pierre de
touche. Il y avait parmi eux deux écoles d'interprètes: les uns
jouaient _le Roi Lear_, avec un réalisme bourgeois, comme une comédie
d'Émile Augier; les autres faisaient d'_Hamlet_ un opéra, avec des
airs de bravoure et des vocalises à la Victor Hugo. Il ne leur venait
point à l'idée que la réalité pût être poétique, ni la poésie
une langue spontanée, pour des cœurs débordants de vie. Shakespeare
paraissait faux. On en revenait vite à Rostand.
Cependant, depuis vingt ans, un effort était fait pour renouveler le
théâtre; le cercle étroit de la littérature parisienne s'était
élargi; elle touchait à tout, avec un semblant d'audace. Même, deux
ou trois fois, la mêlée du dehors, la vie publique avait crevé, d'une
poussée, le rideau des conventions. Mais ils se dépêchaient de
recoudre les déchirures. C'étaient des pères douillets, qui avaient
peur de voir les choses comme elles sont. Un esprit de société, une
tradition classique, une routine de l'esprit et de la forme, un manque
de sérieux profond, les empêchaient d'aller jusqu'au bout de leurs
audaces. Les problèmes les plus poignants devenaient des jeux
ingénieux; et tout se ramenait finalement à des questions de
femmes,--de petites femmes. Ô la triste figure que faisaient sur leurs
tréteaux les fantômes des grands hommes: l'Anarchie héroïque
d'Ibsen, l'Évangile de Tolstoy, le Surhomme de Nietzsche!...
Les écrivains de Paris se donnaient bien du mal pour avoir l'air de
penser des choses nouvelles. Au fond, ils étaient tous conservateurs.
Il n'était pas en Europe de littérature où régnât plus généralement
le passé, «l'éternel hier»: dans les grandes Revues, dans les
grands journaux, dans les théâtres subventionnés, dans les Académies.
Paris était en littérature ce que Londres était en politique:
le frein modérateur de l'esprit européen. L'Académie française
était une Chambre des Lords. Des institutions de l'Ancien Régime
persistaient à imposer leur norme d'autrefois à la société nouvelle.
Les éléments révolutionnaires étaient rejetés ou assimilés promptement.
Ils ne demandaient qu'à l'être. Même quand le gouvernement affectait
en politique des allures socialistes, en art il se mettait à la
remorque des Écoles Académiques. Contre les Académies, on ne luttait
qu'à coups de cénacles; et on luttait fort mal. Car aussitôt qu'un du
cénacle le pouvait, il enjambait dans une Académie et devenait plus
académique que les autres. Au reste, que l'écrivain fût à l'avant-garde,
ou dans les fourgons de l'armée, il était prisonnier de son groupe et
des idées de son groupe. Les uns s'enfermaient dans leur _Credo_
académique, les autres dans leur _Credo_ révolutionnaire; et, au bout
du compte, c'étaient toujours les mêmes œillères.
Pour réveiller Christophe, Sylvain Kohn lui proposa encore de le mener
à des théâtres d'un genre spécial,--le dernier mot du raffinement.
On y voyait des meurtres, des viols, des folies, des tortures, yeux
arrachés, ventres étripés, tout ce qui pouvait secouer les nerfs et
satisfaire la barbarie cachée d'une élite trop civilisée. Cela
exerçait un attrait sur un public de jolies femmes et de mondains,--les
mêmes qui allaient bravement s'enfermer pendant des après-midi dans
les salles étouffantes du Palais de Justice, pour suivre des procès
scandaleux, en bavardant, riant, et croquant des bonbons. Mais
Christophe refusa avec indignation. Plus il avançait dans cet art, plus
il sentait se préciser l'odeur, qui, dès les premiers pas, l'avait
saisi, sournoise, puis tenace, suffocante: l'odeur de mort.
La mort: elle était partout, sous ce luxe, sous ce bruit. Christophe
s'expliquait la répulsion qu'il avait tout d'abord éprouvée pour
certaines de ces œuvres. Ce n'était pas leur immoralité qui le
choquait. Moralité, immoralité, amoralité,--ces mots ne veulent rien
dire. Christophe ne s'était jamais fait de théories morales; il aimait
dans le passé de très grands poètes et de très grands musiciens, qui
n'étaient pas de petits saints; quand il avait la chance de rencontrer
un grand artiste, il ne lui demandait pas son billet de confession; il
lui demandait plutôt:
--Es-tu sain?
Être sain, tout est là. «Si le poète est malade, qu'il commence par se
guérir, dit Gœthe. Quand il sera guéri, il écrira.»
Les écrivains parisiens étaient malades; ou, quand l'un était sain,
il en avait honte; il s'en cachait, il tâchait de se donner une bonne
maladie. Leur mal ne se révélait pas à tel trait de leur art:--à
l'amour du plaisir, à la licence extrême de la pensée, à l'esprit de
critique destructeur. Tous ces traits pouvaient être--étaient, suivant
les cas,--sains ou malsains; il n'y avait en eux aucun germe de mort. Si
la mort était là, elle ne venait pas de ces forces, elle venait de
leur emploi par ces gens, elle était dans ces gens.--Et lui aussi,
Christophe, aimait le plaisir. Lui aussi aimait la liberté. Il avait
soulevé contre lui l'opinion de sa petite ville allemande, par sa
franchise à soutenir des idées, qu'il retrouvait maintenant, prônées
par ces Parisiens, et qui, prônées par eux, maintenant le
dégoûtaient. Les mêmes idées, pourtant. Mais elles ne sonnaient plus
de même. Quand Christophe, impatient, secouait le joug des maîtres du
passé, quand il partait en guerre contre l'esthétique et la morale
pharisiennes, ce n'était pas un jeu pour lui, comme pour ces beaux
esprits; il était sérieux, terriblement sérieux; et sa révolte avait
pour but la vie, la vie féconde, grosse des siècles à venir. Chez ces
gens, tout allait à la jouissance stérile. Stérile. Stérile.
C'était le mot de l'énigme. Une débauche inféconde de la pensée et
des sens. Un art brillant, plein d'esprit, d'habileté,--une belle
forme, certes, une tradition de la beauté, qui se maintenait
indestructible, en dépit des alluvions étrangères,--un théâtre qui
était du théâtre, un style qui était un style, des auteurs qui
savaient leur métier, des écrivains qui savaient écrire, le squelette
assez beau d'un art, d'une pensée, qui avaient été puissants. Mais un
squelette. Des mots qui tintent, des phrases qui sonnent, des
froissements métalliques d'idées qui se heurtent dans le vide, des
jeux d'esprit, des cerveaux sensuels, et des sens raisonneurs. Tout cela
ne servait à rien, qu'à jouir égoïstement. Cela allait à la mort.
Phénomène analogue à celui de l'effrayante dépopulation de la
France, que l'Europe observait--escomptait--en silence. Tant d'esprit et
d'intelligence, des sens si affinés, se dépensaient en une sorte
d'onanisme honteux! Ils ne s'en doutaient point. Ils riaient. C'était
même la seule chose qui rassurât Christophe: ces gens-là savaient
encore bien rire; tout n'était pas perdu. Il les aimait beaucoup moins,
quand ils voulaient se prendre au sérieux; et rien ne le blessait
autant que de voir des écrivains, qui ne cherchaient dans l'art qu'un
instrument de plaisir, se donner comme les prêtres d'une religion
désintéressée:
--Nous sommes des artistes, répétait avec complaisance Sylvain Kohn.
Nous faisons de l'art pour l'art. L'art est toujours pur; il n'a rien
que de chaste. Nous explorons la vie, en touristes que tout amuse. Nous
sommes les curieux de rares voluptés, les éternels Don Juan amoureux
de la beauté.