Un de leurs héros de prédilection était alors le vieillard amoureux.

Leur théâtre en offrait une riche galerie de portraits. Ils trouvaient

dans la peinture de ce type l'occasion d'étaler mille délicatesses.

Tantôt le héros sexagénaire avait sa fille pour confidente; il lui

parlait de sa maîtresse; elle lui parlait de ses amants; ils se

conseillaient fraternellement; le bon père aidait sa fille dans ses

adultères; la bonne fille s'entremettait auprès de la maîtresse

infidèle, la suppliait de revenir, la ramenait au bercail. Tantôt le

digne vieillard se faisait le confident de sa maîtresse; il causait

avec elle des amants qu'elle avait, sollicitait le récit de ses

libertinages, et même il finissait par y trouver plaisir. On voyait des

amants, gentlemen accomplis, qui étaient les intendants gagés de leurs

anciennes maîtresses, veillaient sur leur commerce et leurs

accouplements. Les femmes du monde volaient. Les hommes étaient

maquereaux, les filles lesbiennes. Tout cela, dans le meilleur monde: le

monde riche,--le seul qui comptât. Car il permettait d'offrir aux

clients, sous le couvert des séductions du luxe, une marchandise

avariée. Ainsi maquillée, elle s'enlevait sur la place; les jeunes

femmes et les vieux messieurs en faisaient leurs délices. Il se

dégageait de là un fumet de cadavre et de pastilles du sérail.

Leur style n'était pas moins mêlé que leurs sentiments. Ils

s'étaient fait un argot composite, d'expressions de toutes classes et

de tous pays, pédantesque, chatnoiresque, classique, lyrique,

précieux, poisseux, poissard, mixture de coq-à-l'âne, d'afféteries,

de grossièretés et de mots d'esprit, qui semblaient avoir un accent

étranger. Ironiques, et doués d'un humour bouffon, ils n'avaient pas

beaucoup d'esprit naturel; mais, adroits comme ils étaient, ils en

fabriquaient assez habilement, à l'instar de Paris. Si la pierre

n'était pas toujours de la plus belle eau, et si presque toujours la

monture était d'un goût baroque et surchargé, du moins cela brillait,

aux lumières: c'était tout ce qu'il fallait. Intelligents d'ailleurs,

bons observateurs, mais observateurs myopes, les yeux déformés depuis

des siècles par la vie de comptoir, examinant les sentiments à la

loupe, grossissant les choses menues et ne voyant pas les grandes, avec

une prédilection marquée pour les oripeaux, ils étaient incapables de

peindre autre chose que ce qui semblait à leur snobisme de parvenus

l'idéal de l'élégance: une poignée de viveurs fatigués et

d'aventuriers, qui se disputaient la jouissance de quelque argent volé

et de femelles sans vertu.

Parfois la vraie nature de ces écrivains juifs se réveillait, montait

des lointains de leur être, à propos d'on ne savait quels échos

mystérieux provoqués par le choc d'un mot. Alors, c'était un amalgame

étrange de siècles et de races, un souffle du Désert qui, par delà

les mers, apportait dans ces alcôves parisiennes des relents de bazar

turc, l'éblouissement des sables, des hallucinations, une sensualité

ivre, une puissance d'invectives, une névrose enragée, à deux doigts

des convulsions, une frénésie de détruire,--Samson, qui brusquement

assis depuis des siècles dans l'ombre se lève comme un lion, et secoue

avec rage les colonnes du Temple, qui s'écroulent sur lui et sur la

race ennemie.

Christophe se boucha le nez, et dit à Sylvain Kohn:

--Il y a de la force là-dedans; mais elle pue. Assez! Allons voir

autre chose.

--Quoi? demanda Sylvain Kohn.

--La France.

--La voilà! dit Kohn.

--Ce n'est pas possible, fit Christophe. La France n'est pas ainsi.

--La France, comme l'Allemagne.

--Je n'en crois rien. Un peuple qui serait ainsi n'en aurait pas pour

vingt ans: il sent déjà le pourri. Il y a autre chose.

--Il n'y a rien de mieux.

--Il y a autre chose, s'entêta Christophe.

--Oh! nous avons aussi de belles âmes, dit Sylvain Kohn, et des

théâtres à leur mesure. Est-ce là ce qu'il vous faut? On peut vous

en offrir.

Il conduisit Christophe au Théâtre-Français.

On jouait, ce soir-là, une comédie moderne, en prose, qui traitait

d'une question juridique.

Dès les premiers mots, Christophe ne sut plus dans quel monde cela se

passait. Les voix des acteurs étaient démesurément amples, lentes,

graves, compassées; elles articulaient toutes les syllabes, comme si

elles voulaient donner des leçons de diction; elles paraissaient

scander perpétuellement des alexandrins, avec des hoquets tragiques.

Les gestes étaient solennels et presque hiératiques. L'héroïne,

drapée de son peignoir comme d'un péplum grec, le bras levé, la tête

baissée, jouait l'Antigone toujours, et souriait d'un sourire

d'éternel sacrifice, en modulant les notes les plus profondes de son

beau contralto. Le père noble marchait d'un pas de maître d'armes,

avec une dignité funèbre, un romantisme en habit noir. Le jeune

premier se contractait froidement la gorge pour en tirer des pleurs. La

pièce était écrite en style de tragédie-feuilleton: c'étaient des

mots abstraits, des épithètes bureaucratiques, des périphrases

académiques. Pas un mouvement, pas un cri imprévu. Du commencement à

la fin, un mécanisme d'horloge, un problème posé, un schéma

dramatique, un squelette de pièce, et dessus, point de chair, des

phrases de livre. Au fond de ces discussions qui voulaient paraître

hardies, des idées timorées, une âme de petit bourgeois gourmé.

L'héroïne avait divorcé d'avec un mari indigne, dont elle avait un

enfant, et elle s'était remariée avec un honnête homme qu'elle

aimait. Il s'agissait de prouver que, même en ce cas, le divorce était

condamné par la nature, comme par le préjugé. Pour cela, rien de plus

facile: l'auteur s'arrangeait de façon à ce que le premier mari reprit

la femme, une fois, par surprise. Et après, au lieu de la nature toute

simple, qui eût voulu des remords, une honte peut-être, mais le désir

d'aimer d'autant plus le second, l'honnête homme, on présentait un cas

de conscience héroïque, hors nature. Il en coûte si peu d'être

vertueux, hors nature! Les écrivains français n'ont pas l'air

familiers avec la vertu: ils forcent la note, quand ils en parlent; il

n'y a plus moyen d'y croire. On dirait qu'on a toujours affaire à des

héros de Corneille, à des rois de tragédie.--Et ne sont-ils pas des

rois, ces héros millionnaires, ces héroïnes qui, toutes, ont, pour le

moins, un hôtel à Paris et deux ou trois châteaux? La richesse, pour

cette sorte d'écrivains, est une beauté, presque une vertu.

Le public paraissait à Christophe encore plus étonnant que la pièce.

Aucune invraisemblance ne le troublait. Il riait aux bons endroits,

quand l'acteur disait la phrase qui _devait_ faire rire, en l'annonçant

à l'avance, afin qu'on eût le temps de se préparer à rire. Il se

mouchait, toussait, ému jusques aux larmes, quand les mannequins

tragiques hoquetaient, rugissaient, ou s'évanouissaient, selon des

rites consacrés.

--Et on dit que les Français sont légers! s'exclama Christophe, au

sortir de la représentation.

--Il y a temps pour tout, dit Sylvain Kohn, gouaillant. Vous vouliez

de la vertu? Vous voyez qu'il y en a encore en France.

--Mais ce n'est pas de la vertu, se récria Christophe, c'est de

l'éloquence!

--Chez nous, dit Sylvain Kohn, la vertu au théâtre est toujours

éloquente.

--Vertu de prétoire, dit Christophe, la palme est au plus bavard. Je

hais les avocats. N'avez-vous pas des poètes, en France?

Sylvain Kohn le mena à des théâtres poétiques.

Il y avait des poètes en France. Il y avait même de grands poètes.

Mais le théâtre n'était pas pour eux. Il était pour les rimeurs. Le

théâtre est à la poésie ce qu'est l'opéra à la musique. Comme

disait Berlioz: _Sicut amori lupanar._

Christophe vit des princesses courtisanes par sainteté, qui mettaient

leur honneur à se prostituer, et que l'on comparait au Christ,

gravissant le calvaire;--des amis qui trompaient leur ami, par

dévouement pour lui;--de vertueux ménages a trois;--des cocus

héroïques: (le type était devenu, comme la chaste prostituée, un

article européen; l'exemple du roi Marke leur avait tourné la tête:

tel le cerf de saint Hubert, ils ne se présentaient plus qu'avec une

auréole).--Christophe vit aussi des filles galantes, qui étaient

partagées, comme Chimène, entre la passion et le devoir: la passion

était de suivre un nouvel amant; le devoir était de rester avec

l'ancien, un vieux qui leur donnait de l'argent, et que d'ailleurs elles

trompaient. À la fin, noblement, elles choisissaient le

devoir.--Christophe trouvait que ce devoir différait peu du sordide

intérêt; mais le public était content. Le mot de Devoir lui

suffisait; il ne tenait pas à la chose: le pavillon couvrait la

marchandise.

Le comble de l'art était quand pouvaient s'accorder, de la façon la

plus paradoxale, l'immoralité sexuelle avec l'héroïsme cornélien.

Ainsi, tout était satisfait chez ce public parisien: son libertinage

d'esprit, et sa vertu oratoire.--Il faut lui rendre justice: il était

encore plus bavard que paillard. L'éloquence faisait ses délices. Il

se fût fait fouetter pour un beau discours. Vice ou vertu, héroïsme

abracadabrant ou bassesse crapuleuse, il n'était pas de pilule qu'on ne

lui fît avaler, dorée de rimes sonores et de mots ronflants. Tout

était matière à couplets. Tout était phrases. Tout était jeu. Quand

Hugo faisait entendre son tonnerre, vite, (comme disait son apôtre,

Mendès), il y mettait une sourdine, pour ne pas effrayer même

un petit enfant... (L'apôtre était persuadé qu'il faisait un

compliment.)--Jamais on ne sentait dans leur art une force de la nature.

Ils mondanisaient tout: l'amour, la souffrance, la mort. Comme en

musique,--bien plus encore qu'en musique, qui était un art plus jeune

en France et relativement plus naïf,--ils avaient la terreur du

«déjà dit». Les mieux doués s'appliquaient froidement à en prendre

le contrepied. La recette était simple: on faisait choix d'une

légende, ou d'un conte d'enfant, et on leur faisait dire juste le

contraire de ce qu'ils voulaient dire. On obtenait ainsi Barbe-Bleue

battu par ses femmes, ou Polyphème qui se crève l'œil, par bonté,

afin de se sacrifier au bonheur d'Acis et de Galatée. En tout cela,

rien de sérieux, que la forme. Encore semblait-il à Christophe (mais

il était mauvais juge) que ces maîtres de la forme étaient de

petits-maîtres et des maîtres pasticheurs, plutôt que de grands

écrivains, créateurs de leur style, et peignant largement.

Nulle part, le mensonge poétique ne s'étalait avec plus d'insolence

que dans le drame héroïque. Ils se faisaient du héros une conception

burlesque:

«_L'important, c'est d'avoir une âme magnifique.

Un œil d'aigle, un front large et haut comme un portique,

Un air puissant et grave, émouvant, radieux,

Un cœur plein de frissons, du rêve plein les yeux._»

De tels vers étaient pris au sérieux. Sous l'affublement des grands

mots, des panaches, des parades de théâtre avec des épées de

fer-blanc et des casques en carton, on retrouvait toujours l'incurable

futilité d'un Sardou, l'intrépide vaudevilliste, qui jouait Guignol

avec l'histoire. À quoi pouvait répondre, dans la réalité, l'absurde

héroïsme d'un Cyrano? Ces gens-là remuaient le ciel et la terre, ils

faisaient sortir de leurs tombeaux l'Empereur et ses légions, les

bandes de la Ligue, les _condottieri_ de la Renaissance, tous les

cyclones humains qui dévastèrent l'univers:--et c'était pour montrer

quelque fantoche, impassible dans les massacres, entouré d'armées de

reîtres et de sérails de captives, qui se consumait d'un amour de

petit bêta romanesque pour une femme qu'il avait vue, dix ou quinze ans

avant,--ou le roi Henri IV, qui allait se faire assassiner, parce que sa

maîtresse ne l'aimait pas!

C'est ainsi que ces bonnes gens jouaient les rois et les héros en

chambre. Dignes rejetons des illustres benêts du temps du _Grand

Cyrus_, ces Gascons de l'idéal,--Scudéry, La Calprenède,--chantres du

faux héroïsme, de l'héroïsme impossible, qui est l'ennemi du vrai...

Christophe remarquait avec étonnement que les Français, qui se disent

si fins, n'avaient pas le sens du ridicule.

Mais ce qui passait tout, c'était quand la religion était à la mode!

Alors, pendant le carême, des comédiens lisaient au théâtre de la

Gaîté les sermons de Bossuet, avec accompagnement d'orgue. Des auteurs

israélites écrivaient pour des actrices israélites des tragédies sur

sainte Thérèse. On jouait _Chemin de Croix_ à la Bodinière,

_l'Enfant Jésus_ à l'Ambigu, _la Passion_ à la Porte-Saint-Martin,

_Jésus_ à l'Odéon, des Suites d'orchestre sur le _Christ_, au Jardin

d'Acclimatation. Quelque brillant causeur, un poète de l'amour

voluptueux, faisait au Châtelet une conférence sur _la Rédemption._

Naturellement, de tout l'Évangile, ce que ces snobs avaient le mieux

retenu, c'était Pilate et la Madeleine:--«_Qu'est-ce que la

Vérité?_», et la vierge folle.--Et leurs Christs boulevardiers

étaient d'affreux bavards, au courant des dernières ficelles de la

casuistique mondaine.

Christophe dit:

--Cela, c'est le pire de tout. C'est le mensonge incarné. J'étouffe.

Sortons d'ici!

Un grand art classique se maintenait pourtant au milieu de ces

industries modernes, comme les ruines des temples antiques parmi les

constructions prétentieuses de la Rome d'aujourd'hui. Mais, à

l'exception de Molière, Christophe n'était pas encore en état de

l'apprécier. Il lui manquait le sens intime de la langue, donc, du

génie de la race. Rien ne lui était plus incompréhensible que la

tragédie du XVIIe siècle,--la province de l'art français la moins

accessible aux étrangers, justement parce qu'elle est située au cœur

même de la France. Il la trouvait assommante, froide, sèche,

écœurante de pédantisme et de minauderies. Une action indigente ou

forcée, des personnages abstraits comme des arguments de rhétorique,

ou insipides comme une conversation de femmes du monde. Une caricature

des sujets et des héros antiques. Un étalage de raison, de raisons,

d'arguties, de psychologie, d'archéologie démodée. Des discours, des

discours, des discours: l'éternel bavardage français. Que cela fût

beau ou non, Christophe se refusait ironiquement à en décider: il ne

s'intéressait à rien là-dedans; quelles que fussent les thèses

soutenues tour à tour par les orateurs de _Cinna_, il lui était

parfaitement indifférent que l'une ou l'autre de ces machines à

harangues l'emportât, à la fin.

Il constatait d'ailleurs que le public français n'était pas de son

avis et qu'il applaudissait fort. Cela ne contribuait pas à dissiper le

malentendu: il voyait ce théâtre au travers du public; et il

reconnaissait dans les Français modernes certains traits, déformés,

des classiques. Tel un regard trop lucide qui retrouverait dans le

visage flétri d'une vieille coquette les traits purs de sa fille: le

spectacle est peu propre à faire naître l'illusion amoureuse!... Comme

les gens d'une même famille, qui sont habitués à se voir, les

Français ne s'apercevaient pas de la ressemblance. Mais Christophe en

était frappé, et il l'exagérait: il ne voyait plus qu'elle. L'art

d'aujourd'hui lui semblait offrir les caricatures des grands ancêtres;

et les grands ancêtres, à leur tour, lui apparaissaient en

caricatures. Il ne distinguait plus Corneille de sa lignée de rhéteurs

poétiques, enragés à placer partout des cas de conscience sublimes et

absurdes. Et Racine se confondait avec sa postérité de petits

psychologues parisiens, penchés prétentieusement sur leurs cœurs.

Tous ces vieux écoliers ne sortaient pas de leurs classiques. Les

critiques continuaient indéfiniment à discuter sur _Tartuffe_ et sur

_Phèdre._ Ils ne s'en lassaient point. Ils se délectaient, vieillards,

des mêmes plaisanteries qui avaient fait leurs délices, quand ils

étaient enfants. Il en serait ainsi jusqu'à la fin de la race. Aucun

pays, au monde, ne conservait aussi enraciné le culte de ses

arrière-grands-pères. Le reste de l'univers ne l'intéressait point.

Combien n'avaient rien lu et ne voulaient rien lire, en dehors de ce qui

avait été écrit en France, sous le Grand Roi! Leurs théâtres ne

jouaient ni Gœthe, ni Schiller, ni Kleist, ni Grillparzer, ni Hebbel,

ni Strindberg, ni Lope, ni Calderon, ni aucun des grands hommes d'aucune

des autres nations, à part la Grèce antique, dont ils se disaient les

héritiers,--(comme tous les peuples d'Europe). De loin en loin, ils

éprouvaient le besoin d'enrôler Shakespeare. C'était la pierre de

touche. Il y avait parmi eux deux écoles d'interprètes: les uns

jouaient _le Roi Lear_, avec un réalisme bourgeois, comme une comédie

d'Émile Augier; les autres faisaient d'_Hamlet_ un opéra, avec des

airs de bravoure et des vocalises à la Victor Hugo. Il ne leur venait

point à l'idée que la réalité pût être poétique, ni la poésie

une langue spontanée, pour des cœurs débordants de vie. Shakespeare

paraissait faux. On en revenait vite à Rostand.

Cependant, depuis vingt ans, un effort était fait pour renouveler le

théâtre; le cercle étroit de la littérature parisienne s'était

élargi; elle touchait à tout, avec un semblant d'audace. Même, deux

ou trois fois, la mêlée du dehors, la vie publique avait crevé, d'une

poussée, le rideau des conventions. Mais ils se dépêchaient de

recoudre les déchirures. C'étaient des pères douillets, qui avaient

peur de voir les choses comme elles sont. Un esprit de société, une

tradition classique, une routine de l'esprit et de la forme, un manque

de sérieux profond, les empêchaient d'aller jusqu'au bout de leurs

audaces. Les problèmes les plus poignants devenaient des jeux

ingénieux; et tout se ramenait finalement à des questions de

femmes,--de petites femmes. Ô la triste figure que faisaient sur leurs

tréteaux les fantômes des grands hommes: l'Anarchie héroïque

d'Ibsen, l'Évangile de Tolstoy, le Surhomme de Nietzsche!...

Les écrivains de Paris se donnaient bien du mal pour avoir l'air de

penser des choses nouvelles. Au fond, ils étaient tous conservateurs.

Il n'était pas en Europe de littérature où régnât plus généralement

le passé, «l'éternel hier»: dans les grandes Revues, dans les

grands journaux, dans les théâtres subventionnés, dans les Académies.

Paris était en littérature ce que Londres était en politique:

le frein modérateur de l'esprit européen. L'Académie française

était une Chambre des Lords. Des institutions de l'Ancien Régime

persistaient à imposer leur norme d'autrefois à la société nouvelle.

Les éléments révolutionnaires étaient rejetés ou assimilés promptement.

Ils ne demandaient qu'à l'être. Même quand le gouvernement affectait

en politique des allures socialistes, en art il se mettait à la

remorque des Écoles Académiques. Contre les Académies, on ne luttait

qu'à coups de cénacles; et on luttait fort mal. Car aussitôt qu'un du

cénacle le pouvait, il enjambait dans une Académie et devenait plus

académique que les autres. Au reste, que l'écrivain fût à l'avant-garde,

ou dans les fourgons de l'armée, il était prisonnier de son groupe et

des idées de son groupe. Les uns s'enfermaient dans leur _Credo_

académique, les autres dans leur _Credo_ révolutionnaire; et, au bout

du compte, c'étaient toujours les mêmes œillères.

Pour réveiller Christophe, Sylvain Kohn lui proposa encore de le mener

à des théâtres d'un genre spécial,--le dernier mot du raffinement.

On y voyait des meurtres, des viols, des folies, des tortures, yeux

arrachés, ventres étripés, tout ce qui pouvait secouer les nerfs et

satisfaire la barbarie cachée d'une élite trop civilisée. Cela

exerçait un attrait sur un public de jolies femmes et de mondains,--les

mêmes qui allaient bravement s'enfermer pendant des après-midi dans

les salles étouffantes du Palais de Justice, pour suivre des procès

scandaleux, en bavardant, riant, et croquant des bonbons. Mais

Christophe refusa avec indignation. Plus il avançait dans cet art, plus

il sentait se préciser l'odeur, qui, dès les premiers pas, l'avait

saisi, sournoise, puis tenace, suffocante: l'odeur de mort.

La mort: elle était partout, sous ce luxe, sous ce bruit. Christophe

s'expliquait la répulsion qu'il avait tout d'abord éprouvée pour

certaines de ces œuvres. Ce n'était pas leur immoralité qui le

choquait. Moralité, immoralité, amoralité,--ces mots ne veulent rien

dire. Christophe ne s'était jamais fait de théories morales; il aimait

dans le passé de très grands poètes et de très grands musiciens, qui

n'étaient pas de petits saints; quand il avait la chance de rencontrer

un grand artiste, il ne lui demandait pas son billet de confession; il

lui demandait plutôt:

--Es-tu sain?

Être sain, tout est là. «Si le poète est malade, qu'il commence par se

guérir, dit Gœthe. Quand il sera guéri, il écrira.»

Les écrivains parisiens étaient malades; ou, quand l'un était sain,

il en avait honte; il s'en cachait, il tâchait de se donner une bonne

maladie. Leur mal ne se révélait pas à tel trait de leur art:--à

l'amour du plaisir, à la licence extrême de la pensée, à l'esprit de

critique destructeur. Tous ces traits pouvaient être--étaient, suivant

les cas,--sains ou malsains; il n'y avait en eux aucun germe de mort. Si

la mort était là, elle ne venait pas de ces forces, elle venait de

leur emploi par ces gens, elle était dans ces gens.--Et lui aussi,

Christophe, aimait le plaisir. Lui aussi aimait la liberté. Il avait

soulevé contre lui l'opinion de sa petite ville allemande, par sa

franchise à soutenir des idées, qu'il retrouvait maintenant, prônées

par ces Parisiens, et qui, prônées par eux, maintenant le

dégoûtaient. Les mêmes idées, pourtant. Mais elles ne sonnaient plus

de même. Quand Christophe, impatient, secouait le joug des maîtres du

passé, quand il partait en guerre contre l'esthétique et la morale

pharisiennes, ce n'était pas un jeu pour lui, comme pour ces beaux

esprits; il était sérieux, terriblement sérieux; et sa révolte avait

pour but la vie, la vie féconde, grosse des siècles à venir. Chez ces

gens, tout allait à la jouissance stérile. Stérile. Stérile.

C'était le mot de l'énigme. Une débauche inféconde de la pensée et

des sens. Un art brillant, plein d'esprit, d'habileté,--une belle

forme, certes, une tradition de la beauté, qui se maintenait

indestructible, en dépit des alluvions étrangères,--un théâtre qui

était du théâtre, un style qui était un style, des auteurs qui

savaient leur métier, des écrivains qui savaient écrire, le squelette

assez beau d'un art, d'une pensée, qui avaient été puissants. Mais un

squelette. Des mots qui tintent, des phrases qui sonnent, des

froissements métalliques d'idées qui se heurtent dans le vide, des

jeux d'esprit, des cerveaux sensuels, et des sens raisonneurs. Tout cela

ne servait à rien, qu'à jouir égoïstement. Cela allait à la mort.

Phénomène analogue à celui de l'effrayante dépopulation de la

France, que l'Europe observait--escomptait--en silence. Tant d'esprit et

d'intelligence, des sens si affinés, se dépensaient en une sorte

d'onanisme honteux! Ils ne s'en doutaient point. Ils riaient. C'était

même la seule chose qui rassurât Christophe: ces gens-là savaient

encore bien rire; tout n'était pas perdu. Il les aimait beaucoup moins,

quand ils voulaient se prendre au sérieux; et rien ne le blessait

autant que de voir des écrivains, qui ne cherchaient dans l'art qu'un

instrument de plaisir, se donner comme les prêtres d'une religion

désintéressée:

--Nous sommes des artistes, répétait avec complaisance Sylvain Kohn.

Nous faisons de l'art pour l'art. L'art est toujours pur; il n'a rien

que de chaste. Nous explorons la vie, en touristes que tout amuse. Nous

sommes les curieux de rares voluptés, les éternels Don Juan amoureux

de la beauté.

Jean-Christophe, Volume 2 La Révolte, La Foire sur la Place · 第 29 / 39 段