commençait a apercevoir quelque chose dans le demi-jour. Oui, il
comprenait bien qu'il y avait là un parti pris de sobriété contre
l'idéal wagnérien, qui engloutissait le drame sous les flots de la
musique; mais il se demandait, avec quelque ironie, si cet idéal de
sacrifice ne venait pas de ce que l'on sacrifiait ce que l'on ne
possédait pas. Il sentait dans l'œuvre la peur de la peine, la
recherche de l'effet produit avec le minimum de fatigue, le renoncement
par indolence au rude effort que réclament les puissantes constructions
wagnériennes. Il n'était pas sans être frappé par la déclamation
unie, simple, modeste, atténuée, bien qu'elle lui parût monotone et
qu'en sa qualité d'Allemand il ne la trouvât pas vraie:--(il trouvait
que plus elle cherchait à être vraie, plus elle faisait sentir combien
la langue française convenait mal à la musique: trop logique, trop
dessinée, de contours trop définis, un monde parlait en soi, mais
hermétiquement clos.)--Néanmoins, l'essai était curieux, et
Christophe en approuvait l'esprit de réaction révolutionnaire contre
les violences emphatiques de l'art wagnérien. Le musicien français
semblait s'être appliqué, avec une discrétion ironique, à ce que
tous les sentiments passionnés se murmurassent à mi-voix. L'amour, la
mort sans cris. Ce n'était que par un tressaillement imperceptible de
la ligne mélodique, un frisson de l'orchestre comme un pli au coin des
lèvres, que l'on avait conscience du drame qui se jouait dans les
âmes. On eût dit que l'artiste tremblait de se livrer. Il avait le
génie du goût,--sauf à certains instants, où le Massenet qui
sommeille dans tous les cœurs français se réveillait pour faire du
lyrisme. Alors on retrouvait les cheveux trop blonds, les lèvres trop
rouges,--la bourgeoise de la Troisième République qui joue la grande
amoureuse. Mais ces instants étaient exceptionnels: c'était une
détente à la contrainte que l'auteur s'imposait; dans le reste de
l'œuvre régnait une simplicité raffinée, une simplicité qui
n'était pas simple, qui était le produit de la volonté, la fleur
subtile d'une vieille société. Le jeune Barbare qu'était Christophe
ne la goûtait qu'à demi. Surtout, l'ensemble du drame, le poème
l'agaçait. Il croyait voir une Parisienne sur le retour, qui jouait
l'enfant et se faisait raconter des contes de fées. Ce n'était plus le
gnangnan wagnérien, sentimental et lourdaud, comme une grosse fille du
Rhin. Mais le gnangnan franco-belge ne valait pas mieux, avec ses
minauderies et ses bêtasseries de salon:--«les cheveux», «le petit
père», les «colombes»,--et tout ce mystérieux à l'usage des femmes
du monde. Les âmes parisiennes se miraient dans cette pièce, qui leur
renvoyait, comme un tableau flatteur, l'image de leur fatalisme alangui,
de leur nirvana de boudoir, de leur moelleuse mélancolie. De volonté,
aucune trace. Nul ne savait ce qu'il voulait. Nul ne savait ce qu'il
faisait.
--«Ce n'est pas ma faute! Ce n'est pas ma faute!...» gémissaient ces
grands enfants. Tout le long des cinq actes, qui se déroulaient dans un
crépuscule perpétuel--forêts, cavernes, souterrains, chambre
mortuaire,--de petits oiseaux des îles se débattaient, à peine.
Pauvres petits oiseaux! jolis, tièdes et fins... Quelle peur ils
avaient de la lumière trop vive, de la brutalité des gestes, des mots,
des passions, de la vie!... La vie n'est pas raffinée. La vie ne se
prend pas avec des gants...
Christophe entendait venir le roulement des canons, qui allaient broyer
cette civilisation épuisée, cette petite Grèce expirante.
Était-ce ce sentiment de pitié orgueilleuse qui lui inspirait malgré
tout une sympathie pour cette œuvre? Toujours est-il qu'elle
l'intéressait, plus qu'il n'en voulait convenir. Quoiqu'il persistât
à répondre à Sylvain Kohn, au sortir du théâtre, que «c'était
très fin, très fin, mais que cela manquait de _Schwung_ (d'élan), et
qu'il n'y avait pas là assez de musique pour lui», il se gardait bien
de confondre _Pelléas_ avec les autres œuvres musicales françaises.
Il était attiré par cette lampe qui brûlait au milieu du brouillard.
Il apercevait encore d'autres lueurs, vives, fantasques, qui
tremblotaient autour. Ces feux-follets l'intriguaient: il eût voulu
s'en approcher pour savoir com ment ils brillaient; mais ils n'étaient
pas faciles à saisir. Ces libres musiciens, que Christophe ne
comprenait pas, et qu'il était d'autant plus curieux d'observer,
étaient peu abordables. Ils semblaient manquer du grand besoin de
sympathie, qui possédait Christophe. À part un ou deux, ils lisaient
peu, connaissaient peu, désiraient peu connaître. Presque tous
vivaient à l'écart, isolés, de fait et de volonté, enfermés dans un
cercle étroit,--par orgueil, par sauvagerie, par dégoût, par apathie.
Si peu nombreux qu'ils fussent, ils étaient divisés en petits groupes
rivaux, qui ne pouvaient vivre ensemble. Ils étaient d'une
susceptibilité extrême, et ne supportaient ni leurs ennemis, ni leurs
rivaux, ni même leurs amis, quand ceux-ci osaient admirer un autre
musicien, ou quand ils se permettaient de les admirer d'une façon ou
trop froide, ou trop exaltée, ou trop banale, ou trop excentrique. Il
devenait excessivement difficile de les satisfaire. Chacun d'eux avait
fini par accréditer un critique, muni de sa patente, qui veillait
jalousement au pied de la statue. Il n'y fallait point toucher.--Pour
n'être compris que d'eux-mêmes, ils n'en étaient pas mieux compris.
Adulés, déformés par l'opinion que leurs partisans avaient d'eux et
qu'ils s'en faisaient eux-mêmes, ils perdaient pied dans la conscience
qu'ils avaient de leur art et de leur génie. D'aimables fantaisistes se
croyaient réformateurs. Des artistes Alexandrins se posaient en rivaux
de Wagner. Presque tous étaient victimes de la surenchère. Il fallait
qu'ils sautassent, chaque jour, plus haut qu'ils n'avaient sauté, la
veille, et que leurs rivaux n'avaient sauté. Ces exercices de haute
voltige ne leur réussissaient pas toujours; et cela n'avait d'attrait
que pour quelques professionnels. Ils ne se souciaient pas du public; le
public ne se souciait pas d'eux. Leur art était un art sans peuple, une
musique qui ne s'alimentait que dans la musique, dans le métier. Or
Christophe avait l'impression, vraie ou fausse, qu'aucune musique, plus
que celle de France, n'aurait eu besoin de chercher un appui en dehors
d'elle. Cette plante souple et grimpante ne pouvait se passer d'étai:
elle ne pouvait se passer de littérature. Elle ne trouvait pas en elle
assez de raisons de vivre. Elle avait le souffle court, peu de sang, pas
de volonté. Elle était comme une femme alanguie, qui attend un mâle
qui la prenne. Mais cette impératrice de Byzance, au corps fluet,
exsangue, et chargé de pierreries, était entourée d'eunuques: snobs,
esthètes, et critiques. La nation n'était pas musicienne; et tout cet
engouement, bruyamment proclamé depuis vingt ans, pour Wagner,
Beethoven, ou Bach, ou Debussy, ne dépassait guère une caste. Cette
multiplication de concerts, cette marée envahissante de musique à tout
prix, ne répondaient pas à un développement réel du goût public.
C'était un surmenage de la mode, qui ne touchait que l'élite et qui la
détraquait. La musique n'était vraiment aimée que d'une poignée de
gens; et ce n'étaient pas toujours ceux qui s'en occupaient le plus:
compositeurs et critiques. Il y a si peu de musiciens en France, qui
aiment vraiment la musique!
Ainsi pensait Christophe; et il ne se disait pas que c'est partout
ainsi, que même en Allemagne il n'y a pas beaucoup plus de vrais
musiciens, et que ce qui compte en art, ce ne sont pas les milliers qui
n'y comprennent rien, mais la poignée de gens qui l'aiment et qui le
servent avec une fière humilité. Les avait-il vus, en France?
Créateurs et critiques,--les meilleurs travaillaient en silence, loin
du bruit, comme Franck avait fait, comme faisaient les mieux doués des
compositeurs d'à présent, tant d'artistes qui vivraient toute leur vie
dans l'ombre, pour fournir plus tard à quelque journaliste la gloire de
les découvrir et de se dire leur ami,--et cette petite armée de
savants laborieux, qui, sans ambition, insoucieux d'eux-mêmes,
relevaient pierre à pierre la grandeur de la France passée, ou qui,
s'étant voués à l'éducation musicale du pays, préparaient la
grandeur de la France à venir. Combien il y avait là d'esprits, dont
la richesse, la liberté, la curiosité universelle eût attiré
Christophe, s'il avait pu les connaître! Mais à peine avait-il
entrevu, en passant, deux ou trois d'entre eux; il ne les connaissait
qu'à travers des caricatures de leur pensée. Il ne voyait que leurs
défauts, copiés, exagérés par les singes de l'art et les commis
voyageurs de la presse.
Cette plèbe musicale l'écœurait surtout par son formalisme. Jamais il
n'était question entre eux d'autre chose que de la forme. Du sentiment,
du caractère, de la vie, pas un mot! Pas un ne se doutait que tout vrai
musicien vit dans un univers sonore, et que ses journées se déroulent
en lui, comme un flot de musique. La musique est l'air qu'il respire, le
ciel qui l'enveloppe. Même son âme est musique; musique, tout ce
qu'elle aime, hait, souffre, craint, espère. Une âme musicale, quand
elle aime un beau corps, le voit comme une musique. Les chers yeux qui
la charment ne sont ni bleus, ni gris, ni bruns: ils sont musique; elle
éprouve, à les voir, l'impression d'un accord délicieux. Cette
musique intérieure est mille fois plus riche que celle qui l'exprime,
et le clavier est inférieur à celui qui en joue. Le génie se mesure
à la puissance de la vie, que tâche d'évoquer Part, cet instrument
imparfait.--Mais combien de gens s'en doutent en France? Pour ce peuple
de chimistes, la musique semble n'être que l'art de combiner des sons.
Ils prennent l'alphabet pour le livre. Christophe haussait les épaules,
quand il les entendait dire que, pour comprendre l'art, il faut faire
abstraction de l'homme. Ils apportaient à ce paradoxe une grande
satisfaction: car ils croyaient ainsi se prouver leur musicalité.
Jusqu'à Goujart, ce niais qui n'avait jamais pu comprendre comment on
pouvait faire pour se rappeler par cœur une page de musique!--(il avait
tâché de se faire expliquer ce mystère par Christophe).--Ne
prétendait-il pas maintenant lui enseigner que la grandeur d'âme de
Beethoven et la sensualité de Wagner n'avaient pas plus de part à leur
musique que le modèle d'un peintre n'en a à ses portraits!
--Cela prouve, finit par lui répondre Christophe impatienté, que pour
vous un beau corps n'a pas de prix artistique! Pas plus qu'une grande
passion! Pauvre homme!... Vous ne vous doutez pas de tout ce que la
beauté d'une figure parfaite ajoute à la beauté de la peinture qui la
retrace, comme la beauté d'une grande âme à la beauté de la musique
qui la reflète?... Pauvre homme!... Le métier seul vous intéresse?
Pourvu que ça soit de l'ouvrage bien fait, cela vous est égal ce que
l'ouvrage veut dire?... Pauvre homme!... Vous êtes comme ces gens qui
n'écoutent pas ce que dit l'orateur, mais le son de sa voix, qui
regardent sans comprendre ses gesticulations, et qui trouvent qu'il
parle diablement bien?... Pauvre homme! Pauvre homme!... Bougre de
crétin!
Mais ce n'était pas seulement telle ou telle théorie qui irritait
Christophe, c'étaient toutes les théories. Il était excédé de ces
disputes byzantines, de ces conversations de musiciens éternellement
sur la musique, uniquement sur la musique. Il y avait de quoi en
dégoûter à jamais le meilleur musicien. Christophe pensait, comme
Moussorgski, que les musiciens ne feraient pas mal de laisser de temps
en temps leur contrepoint et leurs harmonies, pour la lecture des beaux
livres et l'expérience de la vie. La musique ne suffit pas à un
musicien: ce n'est pas ainsi qu'il arrivera à dominer le siècle et à
s'élever au-dessus du néant... La vie! Toute la vie! Tout voir et tout
connaître. Aimer, chercher, étreindre la vérité,--la belle
Penthésilée, reine des Amazones, qui mord celui qui la baise!
Assez de parlottes musicales, assez de boutiques à fabriquer des
accords! Tous ces ragots de cuisine harmonique étaient bien incapables
de lui apprendre à trouver une harmonie nouvelle qui ne fût pas un
monstre, mais un être vivant!
Il tourna le dos à ces docteurs Wagner, couvant leurs alambics pour
faire éclore quelque Homunculus en bouteille; et, s'évadant de la
musique française, il tâcha de connaître le milieu littéraire et la
société parisienne.
Ce fut par les journaux quotidiens que Christophe fit d'abord
connaissance,--comme des millions de gens en France,--avec la
littérature française de son temps. Comme il était désireux de se
mettre le plus vite possible au diapason de la pensée parisienne, en
même temps que de se perfectionner dans la langue, il s'imposa de lire
avec beaucoup de conscience les feuilles qu'on lui disait le plus
parisiennes. Le premier jour, il lut parmi des faits-divers horrifiants,
dont la narration et les instantanés remplissaient plusieurs colonnes,
une nouvelle sur un père qui couchait avec sa fille, âgée de quinze
ans: la chose était présentée comme toute naturelle, et même assez
touchante. Le second jour, il lut dans le même journal une nouvelle sur
un père et son fils, âgé de douze ans, qui couchaient avec la même
fille. Le troisième jour, il lut une nouvelle sur un frère, qui
couchait avec sa sœur. Le quatrième, sur deux sœurs qui couchaient
ensemble. Le cinquième... Le cinquième, il jeta le journal, avec un
haut-le-cœur, et dit à Sylvain Kohn:
--Ah! ça, qu'est-ce que vous avez? Vous êtes malades?
Sylvain Kohn se mit à rire, et dit:
--C'est de l'art.
Christophe haussa les épaules:
--Vous vous moquez de moi.
Kohn rit de plus belle:
--En aucune façon. Voyez plutôt.
Il montra à Christophe une enquête récente sur l'Art et la Morale,
d'où il résultait que «l'Amour sanctifiait tout», que «la
Sensualité était le ferment de l'Art», que «l'Art ne pouvait être
immoral», que «la morale était une convention inculquée par une
éducation jésuitique», et que seule comptait «l'énormité du
Désir».--Une suite de certificats littéraires attestaient dans les
journaux la pureté d'un roman qui peignait les mœurs des souteneurs.
Certains des répondants étaient des plus grands noms de la
littérature, ou d'austères critiques. Un poète des familles,
bourgeois et catholique, donnait sa bénédiction d'artiste à une
peinture très soignée des mauvaises mœurs grecques. Des réclames
lyriques exaltaient des romans, où laborieusement s'étalait la
Débauche à travers les âges: Rome, Alexandrie, Byzance, la
Renaissance italienne et française, le Grand Siècle... c'était un
cours complet. Un autre cycle d'études embrassait les divers pays du
globe: des écrivains consciencieux s'étaient consacrés, avec une
patience de bénédictins, à l'étude des mauvais lieux des cinq
parties du monde. On trouvait, parmi ces géographes et ces historiens
du rut, des poètes distingués et de parfaits écrivains. On ne les
distinguait des autres qu'à leur érudition. Ils disaient en termes
impeccables des polissonneries archaïques.
L'affligeant était de voir de braves gens et de vrais artistes, des
hommes qui jouissaient dans les lettres françaises d'une juste
notoriété, s'évertuer à ce métier pour lequel ils n'étaient point
doués. Certains s'épuisaient à écrire, comme les autres, des ordures
que les journaux du matin débitaient par tranches. Ils pondaient cela
régulièrement, à dates fixes, une ou deux fois par semaine; et cela
durait depuis des années. Ils pondaient, pondaient, pondaient, n'ayant
plus rien à dire, se torturant le cerveau pour en faire sortir quelque
chose de nouveau, saugrenu, incongru: car le public, gorgé, se lassait
de tous les plats et trouvait bientôt fades les imaginations de
plaisirs les plus dévergondées: il fallait faire l'éternelle
surenchère,--surenchère sur les autres, surenchère sur soi-même;--et
ils pondaient leur sang, ils pondaient leurs entrailles: c'était un
spectacle lamentable et grotesque.
Christophe ne connaissait pas tous les dessous de ce triste métier; et
s'il les eût connus, il n'en eût pas été plus indulgent: car rien au
monde n'excusait à ses yeux un artiste de vendre l'art pour trente
deniers...
--(Même pas d'assurer le bien-être de ceux qu'il aime?
--Même pas.
--Ce n'est pas humain.
--Il ne s'agit pas d'être humain, il s'agit d'être un homme...
Humain!... Dieu bénisse votre humanitarisme au foie blanc!... On n'aime
pas vingt choses à la fois, on ne sert pas plusieurs dieux!...)
Dans sa vie de travail, Christophe n'était guère sorti de l'horizon de
sa petite ville allemande; il ne pouvait se douter que cette
dépravation artistique, qui s'étalait à Paris, était commune à
presque toutes les grandes villes; et les préjugés héréditaires de
«la chaste Allemagne» contre «l'immoralité latine» se réveillaient
en lui. Sylvain Kohn aurait eu beau jeu à lui opposer ce qui se passait
sur les bords de la Sprée, et l'effroyable pourriture d'une élite de
l'Allemagne impériale, dont la brutalité rendait l'ignominie plus
repoussante encore. Mais Sylvain Kohn ne pensait pas à en tirer
avantage; il n'en était pas plus choqué que des mœurs parisiennes. Il
pensait ironiquement: «Chaque peuple a ses usages»; et il trouvait
naturels ceux du monde où il vivait: Christophe pouvait donc croire
qu'ils étaient la nature même de la race. Aussi ne se faisait-il pas
faute, comme ses compatriotes, de voir dans l'ulcère qui dévore les
aristocraties intellectuelles de tous les pays le vice propre de l'art
français, la tare des races latines.
Ce premier contact avec la littérature parisienne lui fut pénible, et
il lui fallut du temps pour l'oublier, par la suite. Les œuvres ne
manquaient pourtant pas qui n'étaient point uniquement occupées de ce
que l'un de ces écrivains appelait noblement «le goût des
divertissements fondamentaux». Mais des plus belles et des meilleures,
rien ne lui arrivait. Elles n'étaient pas de celles qui cherchent les
suffrages des Sylvain Kohn; elles ne s'inquiétaient pas d'eux, et ils
ne s'inquiétaient pas d'elles: ils s'ignoraient mutuellement. Jamais
Sylvain Kohn n'en eût parlé à Christophe. De bonne foi, il était
convaincu que ses amis et lui incarnaient l'art français, et qu'en
dehors de ceux que leur opinion avait sacrés grands hommes, il n'y
avait point de talent, il n'y avait point d'art, il n'y avait point de
France. Des poètes qui étaient l'honneur des lettres, la couronne de
la France, Christophe ne connut rien. Des romanciers, seuls lui
parvinrent, émergeant au-dessus de la marée des médiocres, quelques
livres de Barrès et d'Anatole France. Mais il était trop peu
familiarisé avec la langue pour pouvoir bien goûter l'ironie érudite
de l'un, le sensualisme cérébral de l'autre. Il resta quelque temps à
regarder curieusement les orangers en caisse, qui poussaient dans la
serre d'Anatole France, et les narcisses grêles, qui émaillaient le
cimetière d'âme de Barrès. Il s'arrêta quelques instants devant le
génie, un peu sublime, un peu niais, de Maeterlinck: un mysticisme
monotone, mondain, s'en exhalait. Il se secoua, tomba dans le torrent
épais, le romantisme boueux de Zola, qu'il connaissait déjà, et n'en
sortit que pour se noyer tout à fait dans une inondation de
littérature.
De ces plaines submergées s'exhalait un _odor di femina._ La
littérature d'alors pullulait de femmes et d'hommes femelles.--Il est
bien que les femmes écrivent, si elles ont la sincérité de peindre ce
qu'aucun homme n'a su voir tout à fait: le fond de l'âme féminine.
Mais bien peu l'osaient faire; la plupart n'écrivaient que pour attirer
l'homme: elles étaient aussi menteuses dans leurs livres que dans leurs
salons; elles s'embellissaient fadement, et flirtaient avec le lecteur.
Depuis qu'elles n'avaient plus de confesseur à qui raconter leurs
petites malpropretés, elles les racontaient au public. C'était une
pluie de romans, presque toujours scabreux, toujours maniérés, écrits
dans une langue qui avait l'air de zézayer, une langue qui sentait la
boutique à parfums, et l'obsédante odeur fade, chaude et sucrée. Elle
était partout dans cette littérature. Christophe pensait, comme
Gœthe: «Que les femmes fassent autant qu'elles veulent des poésies et
des écrits! Mais que les hommes n'écrivent pas comme des femmes!
Voilà ce qui ne me plaît point.» Il ne pouvait voir sans dégoût
cette coquetterie louche, ces minauderies, cette sensiblerie qui se
dépensait de préférence au profit des êtres les moins dignes
d'intérêt, ce style pétri de mignardise et de brutalité, ces
charretiers psychologues.
Mais Christophe se rendait compte qu'il ne pouvait juger. Il était
assourdi par le bruit de la foire aux paroles. Impossible d'entendre les
jolis airs de flûte, qui se perdaient au milieu. Parmi ces œuvres de
volupté, il en était au fond desquelles souriait sur le ciel limpide
la ligne harmonieuse des collines de l'Attique,--tant de talent et de
grâce, une douceur de vivre, une finesse de style, une pensée pareille
aux langoureux adolescents de Pérugin et du jeune Raphaël, qui, les
yeux à demi-clos, sourient à leur rêve amoureux. Christophe n'en
voyait rien. Rien ne pouvait lui révéler les courants de l'esprit. Un
Français aurait eu lui-même grand'peine à s'y reconnaître. Et la
seule constatation qu'il lui était permis de faire, c'était de ce
débordement d'écriture, qui avait l'air d'une calamité publique. Il
semblait que tout le monde écrivît: hommes, femmes et enfants,
officiers, comédiens, gens du monde et forbans. Une vraie épidémie.
Christophe renonça, pour l'instant, à se faire une opinion. Il sentait
qu'un guide, comme Sylvain Kohn, ne pourrait que l'égarer tout à fait.
L'expérience qu'il avait eue en Allemagne d'un cénacle littéraire le
mettait justement en défiance; il était sceptique à l'égard des
livres et des revues: savait-on s'ils ne représentaient pas simplement
l'opinion d'une centaine de désœuvrés, ou même si l'auteur n'était
pas tout le public à lui tout seul? Le théâtre donnait une idée plus
exacte de la société. Il tenait à Paris, dans la vie quotidienne, une
place exorbitante. C'était un restaurant pantagruélique, qui ne
suffisait pas à assouvir l'appétit de ces deux millions d'hommes. Une
trentaine de grands théâtres, sans parler des scènes de quartier, des
cafés-concerts, des spectacles divers,--une centaine de salles, chaque
soir, presque toutes pleines. Un peuple d'acteurs et d'employés. Les
quatre théâtres subventionnés occupant à eux seuls près de trois
mille personnes, et dépensant dix millions. Paris entier rempli de la
gloire des cabots. À chaque pas, d'innombrables photos, dessins,
caricatures, répétaient leurs grimaces, les gramophones leur
nasillement, les journaux leurs jugements sur l'art et sur la politique.
Ils avaient leur presse spéciale. Ils publiaient leurs Mémoires
héroïques et familiers. Parmi les autres Parisiens, ces grands enfants
flâneurs qui passaient leur temps à se singer, ces singes complets
tenaient le sceptre; et les auteurs dramatiques étaient leurs
chambellans. Christophe pria Sylvain Kohn de l'introduire dans le
royaume des reflets et des ombres.
Mais Sylvain Kohn n'était pas un guide plus sûr dans ce pays que dans
celui des livres, et la première impression que Christophe eut, grâce
à lui, des théâtres parisiens, ne fut pas moins repoussante que celle
de ses premières lectures. Il semblait que partout régnât le même
esprit de prostitution cérébrale.
Il y avait deux écoles parmi les marchands de plaisir. L'une était a
la bonne vieille mode, la façon nationale, le gros plaisir bien sale,
à la bonne franquette, la joie de la laideur, des digestions copieuses,
des difformités physiques, les gens en caleçon, les plaisanteries de
corps de garde, la bisque, le poivre rouge, les viandes faisandées, les
cabinets particuliers,--«cette mâle franchise», comme disent ces
gens-là, qui prétend concilier la gaillardise et la morale, parce
qu'après quatre actes de chienneries, elle ramène le triomphe du Code
en jetant, au hasard de quelque imbroglio, la femme légitime dans le
lit du mari qu'elle voulait cocufier:--(pourvu que la loi soit sauve, la
vertu l'est aussi),--cette honnêteté grivoise, qui défend le mariage,
en lui donnant les allures de la débauche:--le genre gaulois.
L'autre école était _modern-style._ Elle était beaucoup plus
raffinée, plus écœurante aussi. Les Juifs parisianisés (et les
chrétiens judaïsés), qui foisonnaient au théâtre, y avaient
introduit le mic-mac de sentiments, qui est le trait distinctif d'un
cosmopolitisme dégénéré. Ces fils qui rougissaient de leur père
s'appliquaient à renier la conscience de leur race; ils n'y
réussissaient que trop. Après avoir dépouillé leur âme séculaire,
il ne leur restait plus de personnalité que pour mêler les valeurs
intellectuelles et morales des autres peuples; ils en faisaient une
macédoine, une _olla podrida_: c'était leur façon d'en jouir. Ceux
qui étaient les maîtres du théâtre à Paris excellaient à battre
ensemble l'ordure et le sentiment, à donner à la vertu un parfum de
vice, au vice un parfum de vertu, à intervertir toutes les relations
d'âge, de sexe, de famille, d'affections. Leur art avait ainsi une
odeur _sui generis_, qui sentait bon et mauvais à la fois,
c'est-à-dire très mauvais: ils nommaient cela «amoralisme».