autres à faire leurs affaires... Bonnes et excellentes gens! Je leur ai
fait de la peine. Je leur en ferai bien davantage. Je leur demande
pardon... Mais s'ils ne veulent pas qu'on les aide contre ceux qui les
oppriment, qu'ils pensent que d'autres sont opprimés comme eux et n'ont
pas leur résignation, ni leur puissance d'illusion,--d'autres, que
cette résignation et cette puissance d'illusion livrent aux
oppresseurs. Comme ils souffrent, ceux-là! Souviens-toi! Combien nous
avons souffert! Et tant d'autres avec nous, quand nous voyions
s'amasser, chaque jour, une atmosphère plus lourde, un art corrompu,
une politique immorale et cynique, une pensée veule s'abandonnant au
souffle du néant, avec un rire satisfait... Nous étions là,
angoissés, nous serrant l'un contre l'autre... Ah! nous avons passé de
dures années ensemble. Ils ne s'en doutent pas, nos maîtres, des
affres où notre jeunesse s'est débattue sous leur ombre!... Nous avons
résisté. Nous nous sommes sauvés... Et nous ne sauverions pas les
autres! Nous les laisserions se traîner à leur tour dans les mêmes
douleurs, sans leur tendre la main! Non, leur sort et le nôtre sont
liés. Nous sommes des milliers d'hommes en France, qui pensons ce que
je dis tout haut. J'ai conscience de parler pour eux. Bientôt, je
parlerai d'eux. J'ai hâte de montrer la vraie France, la France
opprimée, la France profonde;--juifs, chrétiens, âmes libres, de
toute foi, de tout sang.--Mais pour arriver à elle, il faut d'abord
faire une trouée à travers ceux qui gardent la porte de la maison.
Puisse la belle captive secouer son apathie et renverser enfin les murs
de sa prison! Elle ne connaît pas sa force et la médiocrité de ses
adversaires._
MOI
_Tu as raison, mon âme. Mais, quoi que tu fasses, prends garde de haïr._
CHRISTOPHE
_Je n'ai aucune haine. Même quand je pense aux plus méchants des
hommes, je sais bien qu'ils sont des hommes, qui souffrent comme nous,
et qui mourront, un jour. Mais je dois les combattre._
MOI
_Lutter, c'est faire le mal, même pour faire le bien. La peine qu'on
risque de faire à un seul être vivant vaut-elle le bien qu'on se
promet défaire à ces belles idoles: «l'art»--ou «l'humanité»?_
CHRISTOPHE
_Si tu penses ainsi, renonce à l'art, et renonce à moi-même._
MOI
_Non, ne me laisse pas! Que deviendrais-je, sans toi?--Mais quand
viendra la paix?_
CHRISTOPHE
_Quand tu l'auras gagnée. Bientôt... Bientôt... Regarde déjà passer
au-dessus de nos têtes l'hirondelle du printemps._
MOI
[Illustration 01]
CHRISTOPHE
_Ne rêve point, donne-moi la main, viens._
MOI
_Il faut bien que je te suive, mon ombre._
CHRISTOPHE
_Lequel de nous deux est l'ombre de l'autre?_
MOI
_Comme tu as grandi! Je ne te reconnais plus._
CHRISTOPHE
_C'est le soleil qui descend._
MOI
_Je l'aimais mieux enfant._
CHRISTOPHE
_Allons! nous n'avons plus que quelques heures de jour._
_R. R._
Mars 1908.
_PREMIÈRE PARTIE_
Le désordre dans l'ordre. Des employés de chemin de fer débraillés
et familiers. Des voyageurs qui protestaient contre le règlement, tout
en s'y soumettant.--Christophe était en France.
Après avoir satisfait aux curiosités de la douane, il reprit le train
pour Paris. La nuit couvrait les champs, trempés de pluie. Les
lumières brutales des gares faisaient ressortir plus durement la
tristesse de l'interminable plaine ensevelie dans l'ombre. Les trains
que l'on croisait, de plus en plus nombreux, déchiraient l'air de leurs
sifflets, qui secouaient la torpeur des voyageurs assoupis. On
approchait de Paris.
Une heure avant l'arrivée, Christophe était prêt à descendre: il
avait enfoncé son chapeau sur sa tête; il s'était boutonné jusqu'au
cou, par crainte des voleurs, dont on lui avait dit que Paris était
plein; il s'était levé et rassis vingt fois; il avait vingt fois
déplacé sa valise, du filet à la banquette, et de la banquette au
filet, pour l'agacement de ses voisins, qu'avec sa maladresse il
heurtait, à chaque fois.
Au moment d'entrer en gare, le train s'arrêta en pleine nuit.
Christophe s'écrasait la figure contre les vitres, et tâchait
vainement de voir. Il se retournait vers ses compagnons de voyage,
quêtant un regard qui lui permît d'engager la conversation, de
demander où l'on était. Mais ils sommeillaient, ou ils faisaient
semblant, l'air renfrognés et ennuyés; aucun ne faisait un mouvement
pour s'expliquer l'arrêt. Christophe était surpris de cette inertie:
ces êtres rogues et engourdis ressemblaient si peu aux Français qu'il
imaginait! Il finit par s'asseoir, découragé, sur sa valise, culbutant
à chaque cahot du train, et il s'assoupissait à son tour, quand il fut
réveillé par le bruit des portières qu'on ouvrait... Paris!... Ses
voisins descendaient.
Bousculant et bousculé, il se dirigea vers la sortie, repoussant les
facteurs qui s'offraient à porter son bagage. Soupçonneux comme un
paysan, il pensait que chacun voulait le voler. Il avait chargé sur son
épaule sa précieuse valise, et il allait son chemin, sans se soucier
des apostrophes des gens, au milieu desquels il se frayait un passage.
Enfin il se trouva sur le pavé gluant de Paris.
Il était trop préoccupé de sa charge, du gîte qu'il allait choisir,
et de l'embarras de voitures où il se trouvait pris, pour penser à
rien regarder. La première chose était de se mettre en quête d'une
chambre. Ce n'étaient pas les hôtels qui manquaient: ils bloquaient la
gare, de tous côtés; leurs noms flamboyaient en lettres de gaz.
Christophe chercha le moins brillant: aucun ne lui semblait assez humble
pour sa bourse. Enfin, dans une rue latérale, il vit une sale auberge,
avec une gargote au rez-de-chaussée. Elle s'intitulait _Hôtel de la
Civilisation._ Un gros homme, en bras de chemise, fumait la pipe, à une
table; il accourut, en voyant entrer Christophe. Il ne comprit rien à
son jargon; mais il jugea du premier coup d'œil l'Allemand gauche et
enfantin, qui refusait de laisser prendre son paquet et s'évertuait à
lui faire un discours, en une langue invraisemblable. Il le conduisit
par un escalier mal odorant à une pièce sans air, qui donnait sur une
cour intérieure. Il ne manqua pas de vanter la tranquillité d'un lieu,
où ne parvenait aucun des bruits du dehors; et il lui en demanda un bon
prix. Christophe, comprenant mal, ignorant les conditions de la vie à
Paris, l'épaule cassée par sa charge, accepta tout: il avait hâte
d'être seul. Mais à peine fut-il seul que la saleté des choses le
saisit; et pour ne pas s'abandonner à la tristesse qui montait en lui,
il se hâta de ressortir, après s'être trempé la tête dans l'eau
poussiéreuse, qui était grasse au toucher. Il s'efforçait de ne pas
voir et de ne pas sentir, pour échapper au dégoût.
Il descendit dans la rue. Le brouillard d'octobre était épais et
piquant; il avait cette odeur fade de Paris, où se mêlent les
exhalaisons des usines de la banlieue et la lourde haleine de la ville.
On ne voyait point à dix pas. La lueur des becs de gaz tremblait comme
une bougie qui va s'éteindre. Dans les demi-ténèbres, une cohue de
gens roulait en flots contraires. Les voitures se croisaient, se
heurtaient, obstruant le passage, refoulant la circulation comme une
digue. Les chevaux glissaient sur la boue glacée. Les injures des
cochers, les trompes et les cloches des tramways faisaient un vacarme
assourdissant. Ce bruit, ce grouillement, cette odeur saisirent
Christophe. Il s'arrêta un instant, fut aussitôt poussé par ceux qui
marchaient derrière lui, emporté par le courant. Il descendit le
boulevard de Strasbourg, ne voyant rien, se jetant gauchement contre les
passants. Il n'avait pas mangé depuis le matin. Les cafés qu'il
rencontrait à chaque pas l'intimidaient et le dégoûtaient, à cause
de la foule qui y était entassée. Il s'adressa à un sergent de ville.
Mais il était si lent à trouver ses mots que l'autre ne se donna même
pas la peine de l'écouter jusqu'au bout, et lui tourna le dos, au
milieu de la phrase, en haussant les épaules. Il continua machinalement
à marcher. Des gens étaient arrêtés devant une boutique. Il
s'arrêta machinalement comme eux. C'était un magasin de photographies
et de cartes postales: elles représentaient des filles en chemise, ou
sans chemise; des journaux illustrés étalaient des plaisanteries
obscènes. Des enfants, de jeunes femmes regardaient tranquillement. Une
fille maigre aux cheveux rouges, voyant Christophe absorbé dans sa
contemplation, lui fit des offres. Il la regarda sans comprendre. Elle
lui prit le bras, avec un sourire stupide. Il secoua son étreinte, et
s'éloigna, rougissant de colère. Les cafés-concerts se succédaient;
à la porte, des affiches de cabotins grotesques paradaient. La foule
était toujours plus dense; Christophe était frappé du nombre de
figures vicieuses, de louches rôdeurs, de gueux avilis, de filles
plâtrées aux odeurs écœurantes. Il se sentait glacé. La fatigue, la
faiblesse, et l'horrible dégoût qui l'étreignait de plus en plus lui
donnaient le vertige. Il serra les dents et marcha plus vite. Le
brouillard augmentait, à mesure qu'on approchait de la Seine. La cohue
des voitures devint inextricable. Un cheval glissa et tomba sur le
flanc; le cocher le roua de coups pour le faire relever; la malheureuse
bête, étranglée par ses sangles, s'agitait et retombait
lamentablement, immobile, comme morte. Ce spectacle banal fut pour
Christophe la goutte d'eau qui fait déborder l'âme. Les convulsions de
cet être misérable sous les regards indifférents lui firent sentir
avec une telle angoisse son propre néant parmi ces milliers
d'êtres,--la répulsion que depuis une heure il s'efforçait
d'étouffer pour ce bétail humain, pour cette atmosphère souillée,
pour ce monde moral ennemi, fit irruption avec une telle violence qu'il
suffoqua. Il eut une crise de sanglots. Les passants regardaient,
étonnés, ce grand garçon au visage convulsé de douleur. Il marchait,
les larmes ruisselant le long de ses joues, sans chercher à les
essuyer. On s'arrêtait pour le suivre des yeux, un instant; et, s'il
eût été capable de lire dans l'âme de cette foule qui lui semblait
hostile, peut-être aurait-il pu voir chez quelques-uns,--mêlée sans
doute à un peu d'ironie parisienne--une compassion fraternelle. Mais il
ne voyait plus rien: ses pleurs l'aveuglaient.
Il se trouva sur une place, près d'une grande fontaine. Il y baigna ses
mains, il y plongea sa figure. Un petit marchand de journaux le
regardait faire curieusement, avec des réflexions gouailleuses, mais
sans méchanceté; et il lui ramassa son chapeau, que Christophe avait
laissé tomber. Le froid glacial de l'eau ranima Christophe. Il se
ressaisit. Il revint sur ses pas, évitant de regarder; il ne pensait
même plus à manger: il lui eût été impossible de parler à qui que
ce fût; un rien eût suffi pour rouvrir la source des larmes. Il était
épuisé. Il se trompa de chemin, erra au hasard, se retrouva devant sa
maison, au moment où il se croyait définitivement perdu:--il avait
oublié jusqu'au nom de la rue où il habitait.
Il rentra dans son infâme logis. À jeun, les yeux brûlants, le cœur
et le corps courbaturés, il s'affaissa sur une chaise, dans un coin de
sa chambre; il y resta deux heures, incapable de bouger. Enfin il
s'arracha à cette apathie, et il se coucha. Il tomba dans une torpeur
fiévreuse, d'où il s'éveillait à chaque minute, avec l'illusion
d'avoir dormi des heures. La chambre était étouffante; il brûlait des
pieds à la tête; il avait une soif horrible; il était en proie à des
cauchemars stupides, qui continuaient de s'accrocher à lui, même quand
il avait les yeux ouverts; des angoisses aiguës le pénétraient comme
des coups de couteau. Au milieu de la nuit, il s'éveilla, pris d'un
désespoir si atroce qu'il en aurait hurlé; il s'enfonça les draps
dans la bouche, pour qu'on ne l'entendît pas: il se sentait devenir
fou. Il s'assit sur son lit, et il alluma. Il était trempé de sueur.
Il se leva, il ouvrit sa valise, pour y chercher un mouchoir. Il mit la
main sur une vieille Bible, que sa mère avait cachée au milieu de son
linge. Christophe n'avait jamais beaucoup lu ce livre; mais ce lui fut
un bien inexprimable de le trouver, en cet instant. Cette Bible avait
appartenu au grand-père, et au père du grand-père. Les chefs de la
famille y avaient inscrit, sur une feuille blanche à la fin, leurs noms
et les dates importantes de leur vie: naissances, mariages, morts. Le
grand-père avait marqué au crayon, de sa grosse écriture, les dates
des jours où il avait lu et relu chaque chapitre; le livre était
rempli de bouts de papier jauni, où le vieux avait noté ses naïves
réflexions. Cette Bible était placée sur une planche, au-dessus de
son lit; il la prenait pendant ses longues insomnies, conversant avec
elle, plutôt qu'il ne la lisait. Elle lui avait tenu compagnie jusqu'à
l'heure de la mort, comme elle avait tenu déjà compagnie à son père.
Un siècle des deuils et des joies de la famille se dégageait de ce
livre. Christophe se sentit moins seul, avec lui.
Il l'ouvrit aux plus sombres passages:
_La vie de l'homme sur la terre est une guerre continuelle, et ses
jours sont comme les jours d'un mercenaire..._
_Si je me couche, je dis: Quand me lèverai-je? Et, étant levé,
j'attends le soir avec impatience, et je suis rempli de douleur
jusqu'à la nuit_...
_Quand je dis: Mon lit me consolera, le repos assoupira ma plainte, alors
tu m'épouvantes par des songes, et tu me troubles par des visions_...
_Jusqu'à quand ne m'épargneras-tu point? Ne me donneras-tu point
quelque relâche, pour que je puisse respirer? Ai-je péché? Que t'ai-je
fait, ô gardien des hommes?_...
_Tout revient au même: Dieu afflige le juste aussi bien que le méchant_...
_Qu'Il me tue! Je ne laisserai pas d'espérer en Lui_...
Les cœurs vulgaires ne peuvent comprendre le bienfait, pour un
malheureux, de cette tristesse sans bornes. Toute grandeur est bonne, et
le comble de la douleur atteint à la délivrance. Ce qui abat, ce qui
accable, ce qui détruit irrémédiablement l'âme, c'est la
médiocrité de la douleur et de la joie, la souffrance égoïste et
mesquine, sans force pour se détacher du plaisir perdu, et prête
secrètement à tous les avilissements pour un plaisir nouveau.
Christophe était ranimé par l'âpre souffle qui montait du vieux
livre: le vent du Sinaï, des vastes solitudes et de la mer puissante,
balayait les miasmes. La fièvre de Christophe tomba. Il se recoucha,
plus calme, et il dormit d'un trait jusqu'au lendemain. Quand il rouvrit
les yeux, le jour était venu. Il vit plus nettement encore l'ignominie
de sa chambre; il sentit sa misère et son isolement; mais il les
regarda en face. Le découragement était parti; il ne lui restait plus
qu'une virile mélancolie. Il redit la parole de Job:
_Quand Dieu me tuerait, je ne laisserais pas d'espérer en Lui_...
Il se leva, et commença le combat, avec tranquillité.
Il décida, le matin même, de faire les premières démarches. Il
connaissait deux seules personnes à Paris, deux jeunes gens de son
pays: son ancien ami, Otto Diener, qui était associé à un oncle,
marchand de draps, dans le quartier du Mail; et un petit juif de
Mayence, Sylvain Kohn, qui devait être employé dans une grande maison
de librairie, dont il n'avait pas l'adresse.
Il avait été très intime avec Diener, vers quatorze ou quinze ans[3].
Il avait eu pour lui une de ces amitiés d'enfance, qui devancent
l'amour, et qui sont déjà de l'amour. Diener aussi l'avait aimé. Ce
gros garçon timide et compassé avait été séduit par la fougueuse
indépendance de Christophe; il s'était évertué à l'imiter, d'une
façon ridicule: ce qui irritait Christophe et le flattait. Alors ils
faisaient des projets qui bouleversaient le monde. Puis Diener avait
voyagé, pour son éducation commerciale, et ils ne s'étaient plus
revus; mais Christophe avait de ses nouvelles par les gens du pays, avec
qui Diener était resté en relations régulières.
Quant à Sylvain Kohn, ses rapports avec Christophe avaient eu un autre
caractère. Ils s'étaient connus, tout gamins, à l'école, où le
petit singe avait joué des tours à Christophe, qui l'étrillait en
échange, quand il voyait le piège où il était tombé. Kohn ne se
défendait pas; il se laissait rouler, et frotter la figure dans la
poussière, en pleurnichant; mais il recommençait aussitôt après,
avec une malice inlassable,--jusqu'au jour où il prit peur, Christophe
l'ayant menacé sérieusement de le tuer.
Christophe sortit de bonne heure. Il s'arrêta en route, pour déjeuner
à un café. Il s'obligeait, malgré son amour-propre, à ne perdre
aucune occasion de parler en français. Puisqu'il devait vivre à Paris,
peut-être des années, il lui fallait s'adapter le plus vite possible
aux conditions de la vie, et vaincre ses répugnances. Il s'imposa donc
de ne pas prendre garde, bien qu'il en souffrît cruellement, à l'air
goguenard du garçon, qui écoutait son charabia; et sans se
décourager, il bâtissait pesamment des phrases informes, qu'il
répétait avec ténacité, jusqu'à ce qu'il fût compris.
Il se mit à la recherche de Diener. Suivant son habitude, quand il
avait une idée en tête, il ne voyait rien autour de lui. Paris lui
faisait, dans cette première promenade, l'impression d'une ville
vieille et mal tenue. Christophe était habitué à ses villes du nouvel
Empire allemand, à la fois très vieilles et très jeunes, où
l'on sent monter l'orgueil d'une force nouvelle: et il était
désagréablement surpris par les rues éventrées, les chaussées
boueuses, la bousculade des gens, le désordre des voitures,--des
véhicules de toute sorte, de toute forme: de vénérables omnibus à
chevaux, des tramways à vapeur, à électricité, et de tous les
systèmes,--des baraques sur les trottoirs, des manèges de chevaux de
bois (ou plutôt de monstres, de gargouilles), sur les places
encombrées de statues en redingote: je ne sais quelle pouillasserie de
ville du moyen âge, initiée aux bienfaits du suffrage universel, mais
qui ne peut se défaire de son vieux fond truand. Le brouillard de la
veille s'était changé en une petite pluie pénétrante. Dans beaucoup
de boutiques, le gaz était allumé, bien qu'il fût plus de dix heures.
Christophe arriva, non sans avoir erré dans le dédale de rues qui
avoisinent la place des Victoires, au magasin qu'il cherchait, rue de la
Banque. En entrant, il crut voir, au fond de la boutique longue et
obscure, Diener occupé à ranger des ballots, au milieu d'employés.
Mais il était un peu myope et se défiait de ses yeux, bien que leur
intuition le trompât rarement. Il y eut un remue-ménage parmi les gens
du fond, quand Christophe eut dit son nom au commis qui le recevait; et,
après un conciliabule, un jeune homme se détacha du groupe, et dit en
allemand:
--Monsieur Diener est sorti.
--Sorti? Pour longtemps?
--Je crois. Il vient de sortir.
Christophe réfléchit un instant; puis il dit:
--Très bien. J'attendrai.
L'employé, surpris, se hâta d'ajouter:
--C'est qu'il ne rentrera peut-être pas avant deux ou trois heures.
--Oh! cela ne fait rien, répondit Christophe avec placidité. Je n'ai
rien à faire à Paris. Je puis attendre, tout le jour, s'il le faut.
Le jeune homme le regarda avec stupéfaction, croyant qu'il plaisantait.
Mais Christophe ne songeait déjà plus à lui. Il s'était assis
tranquillement dans un coin, le dos tourné à la rue; et il semblait
prêt à y camper.
Le commis retourna au fond du magasin, et chuchota avec ses collègues;
ils cherchaient, avec une consternation comique, un moyen de se
débarrasser de l'importun.
Après quelques minutes d'incertitude, la porte du bureau s'ouvrit.
Monsieur Diener parut. Il avait une large figure rouge, balafrée sur la
joue et le menton d'une cicatrice violette, la moustache blonde, les
cheveux aplatis, avec une raie sur le côté, un lorgnon d'or, des
boutons d'or à son plastron de chemise, et des bagues à ses gros
doigts. Il tenait son chapeau et son parapluie. Il vint à Christophe,
d'un air dégagé. Christophe, qui rêvassait sur sa chaise, eut un
sursaut d'étonnement. Il saisit les mains de Diener, et s'exclama, avec
une cordialité bruyante, qui fit rire sous cape les employés et rougir
Diener. Le majestueux personnage avait ses raisons pour ne pas vouloir
reprendre avec Christophe ses relations d'autrefois; et il s'était
promis de le tenir à distance, dès le premier abord, par ses manières
imposantes. Mais à peine retrouvait-il le regard de Christophe, qu'il
se sentait de nouveau un petit garçon en sa présence; il en était
furieux et honteux. Il bredouilla précipitamment:
--Dans mon cabinet... Nous serons mieux pour causer.
Christophe reconnut sa prudence habituelle.
Mais, dans le cabinet, dont la porte fut soigneusement refermée, Diener
ne s'empressait pas de lui offrir une chaise. Il restait debout,
expliquant, avec une lourde maladresse:
--Bien content... J'allais sortir... On croyait que j'étais sorti...
Mais il faut que je sorte... Je n'ai qu'une minute... Un rendez-vous
urgent...
Christophe comprit que l'employé lui avait menti tout à l'heure, et
que le mensonge était convenu avec Diener, pour le mettre à la porte.
Le sang lui monta à la tête; mais il se contint, et dit sèchement:
--Rien ne presse.
Diener en eut un haut-le-corps. Il était révolté d'un tel sans-gêne.
--Comment! rien ne presse! dit-il. Une affaire...
Christophe le regarda en face:
--Non.
Le gros garçon baissa les yeux. Il haïssait Christophe, de se sentir
si lâche devant lui. Il balbutia avec dépit. Christophe l'interrompit:
--Voici, dit-il. Tu sais...
(Ce tutoiement blessait Diener, qui s'était vainement efforcé, dès
les premiers mots, d'établir entre Christophe et lui la barrière du:
vous.)
--... Tu sais pourquoi je suis ici?
--Oui, je sais, dit Diener.
(Il avait été informé par ses correspondants de l'algarade de Christophe,
et des poursuites dirigées contre lui.)
--Alors, reprit Christophe, tu sais que je ne suis pas ici pour mon
plaisir. J'ai dû fuir. Je n'ai rien. Il faut que je vive.
Diener attendait la demande. Il la reçut, avec un mélange de
satisfaction--(car elle lui permettait de reprendre sa supériorité sur
Christophe)--et de gêne--(car il n'osait pas lui faire sentir cette
supériorité, comme il l'eût voulu.)
--Ah! fit-il avec importance, c'est bien fâcheux, bien fâcheux. La vie
est difficile ici. Tout est cher. Nous avons des frais énormes. Et tous
ces employés...
Christophe l'interrompit avec mépris:
--Je ne te demande pas d'argent.
Diener fut décontenancé. Christophe continua:
--Tes affaires vont bien? Tu as une belle clientèle?
--Oui, oui, pas mal, Dieu merci... dit prudemment Diener. (Il se
méfiait.)
Christophe lui lança un regard furieux, et reprit:
--Tu connais beaucoup de monde dans la colonie allemande?
--Oui.
--Eh bien, parle de moi. Ils doivent être musiciens. Ils ont des
enfants. Je donnerai des leçons.
Diener prit un air embarrassé.
--Qu'est-ce encore? fit Christophe. Est-ce que tu doutes par hasard que
j'en sache assez pour un pareil métier?
Il demandait un service, comme si c'était lui qui le rendait. Diener,
qui n'eût jamais rien fait pour Christophe que pour avoir le plaisir de
le sentir son obligé, était bien résolu à ne pas remuer un doigt
pour lui.
--Tu en sais mille fois plus qu'il n'en faut... Seulement...
--Eh bien?
--Eh bien, c'est difficile, très difficile, vois-tu, à cause de ta
situation.
--Ma situation?
--Oui... Enfin, cette affaire, ce procès... Si cela venait à se savoir...
C'est difficile pour moi. Cela peut me faire beaucoup de tort.
Il s'arrêta, voyant le visage de Christophe se décomposer de colère;
et il se hâta d'ajouter:
--Ce n'est pas pour moi... Je n'ai pas peur... Ah! si j'étais seul!...
C'est mon oncle... Tu sais, la maison est à lui, je ne peux rien sans
lui...
De plus en plus effrayé par la figure de Christophe et par l'explosion
qui se préparait, il dit précipitamment--(il n'était pas mauvais an
fond; l'avarice et la vanité luttaient en lui: il eût voulu obliger
Christophe, mais à bon compte):
--Veux-tu cinquante francs?
Christophe devint cramoisi. Il marcha vers Diener, d'une telle façon
que celui-ci recula en toute hâte jusqu'à la porte, qu'il ouvrit,
prêt à appeler. Mais Christophe se contenta d'approcher de lui sa
tête congestionnée:
--Cochon! dit-il, d'une voix retentissante.
Il le repoussa du chemin, et sortit, au milieu des employés. Sur le
seuil, il cracha de dégoût.