Il marchait à grands pas dans la rue. Il était ivre de colère. La

pluie le dégrisa. Où allait-il? Il ne savait. Il ne connaissait

personne. Il s'arrêta, pour réfléchir, devant une librairie, et il

regardait, sans voir, les livres à l'étalage. Sur une couverture, un

nom d'éditeur le frappa. Il se demanda pourquoi. Il se rappela, après

un instant, que c'était le nom de la maison où était employé Sylvain

Kohn. Il prit note de l'adresse... Que lui importait? Il n'irait

certainement pas... Pourquoi n'irait-il pas?... Si ce gueux de Diener,

qui avait été son ami, le recevait ainsi, qu'avait-il à attendre d'un

drôle qu'il avait traité sans ménagement et qui devait le haïr?

D'inutiles humiliations? Son sang se révoltait.--Mais un fond de

pessimisme natif, qui lui venait peut-être de son éducation

chrétienne, le poussait à éprouver jusqu'au bout la vilenie des gens.

--Je n'ai pas le droit de faire des façons. Il faut avoir tout tenté,

avant de crever.

Une voix ajoutait en lui:

--Et je ne crèverai pas.

Il s'assura de nouveau de l'adresse, et il alla chez Kohn. Il était

décidé à lui casser la figure, à la première impertinence.

La maison d'édition se trouvait dans le quartier de la Madeleine.

Christophe monta à un salon du premier étage, et demanda Sylvain Kohn.

Un employé à livrée lui répondit «qu'il ne connaissait pas».

Christophe, étonné, crut qu'il prononçait mal, et il répéta sa

question; mais l'employé, après avoir écouté attentivement, affirma

qu'il n'y avait personne de ce nom dans la maison. Tout décontenancé,

Christophe s'excusait, et il allait sortir, quand au fond d'un corridor

une porte s'ouvrit; et il vit Kohn lui-même, qui reconduisait une dame.

Sous le coup de l'affront qu'il venait de subir de Diener, il était

disposé à croire en ce moment que tout le monde se moquait de lui. Sa

première pensée fut donc que Kohn l'avait vu venir, et qu'il avait

donné l'ordre au garçon de dire qu'il n'était pas là. Une telle

impudence le suffoqua. Il partait, indigné, lorsqu'il s'entendit

appeler. Kohn, de ses yeux perçants, l'avait reconnu de loin; et il

courait à lui, le sourire aux lèvres, les mains tendues, avec toutes

les marques d'une joie exagérée.

Sylvain Kohn était petit, trapu, la face entièrement rasée, à

l'américaine, le teint trop rouge, les cheveux trop noirs, une figure

large et massive, aux traits gras, les yeux petits, plissés, fureteurs,

la bouche un peu de travers, un sourire lourd et malin. Il était mis

avec une élégance, qui cherchait à dissimuler les défectuosités de

sa taille, ses épaules hautes et la largeur de ses hanches. C'était

là l'unique chose qui chagrinât son amour-propre; il eût accepté de

bon cœur quelques coups de pied au derrière pour avoir deux ou trois

pouces de plus et la taille mieux prise. Pour le reste, il était fort

satisfait de lui; il se croyait irrésistible. Le plus fort est qu'il

l'était. Ce petit juif allemand, ce lourdaud, s'était fait le

chroniqueur et l'arbitre des élégances parisiennes. Il écrivait de

fades courriers mondains, d'un raffinement compliqué. Il était le

champion du beau style français, de l'élégance française, de la

galanterie française, de l'esprit français,--Régence, talon rouge,

Lauzun. On se moquait de lui; mais cela ne l'empêchait point de

réussir. Ceux qui disent que le ridicule tue à Paris ne connaissent

point Paris: bien loin d'en mourir, il y a des gens qui en vivent; à

Paris, le ridicule mène à tout, même à la gloire, même aux bonnes

fortunes. Sylvain Kohn n'en était plus à compter les déclarations que

lui valaient, chaque jour, ses marivaudages francfortois.

Il parlait, avec un accent lourd et une voix de tête.

--Ah! voilà une surprise! criait-il gaiement, en secouant la main de

Christophe dans ses mains boudinées, aux doigts courts, qui semblaient

tassés dans une peau trop étroite. Il ne pouvait se décider à

lâcher Christophe. On eût dit qu'il retrouvait son meilleur ami.

Christophe, interloqué, se demandait si Kohn se moquait de lui. Mais

Kohn ne se moquait pas. Ou bien, s'il se moquait, ce n'était pas plus

qu'à l'ordinaire. Kohn n'avait pas de rancune: il était trop

intelligent pour cela. Il y avait beau temps qu'il avait oublié les

mauvais traitements de Christophe; et, s'il s'en était souvenu, il ne

s'en fût guère soucié. Il était ravi de cette occasion de se faire

voir à un ancien camarade, dans l'importance de ses fonctions nouvelles

et l'élégance de ses manières parisiennes. Il ne mentait pas, en

disant sa surprise: la dernière chose du monde à laquelle il se fût

attendu était bien une visite de Christophe; et s'il était trop avisé

pour ne pas savoir d'avance qu'elle avait un but intéressé, il était

des mieux disposés à l'accueillir, par ce seul fait qu'elle était un

hommage rendu à son pouvoir.

--Et vous venez du pays? Comment va la maman? demandait-il, avec une

familiarité qui, en un autre jour, eût choqué Christophe, mais qui

lui faisait du bien, maintenant, dans cette ville étrangère.

--Mais comment se fait-il, demanda Christophe, encore un peu soupçonneux,

qu'on m'ait répondu tout à l'heure que Monsieur Kohn n'était pas là?

--Monsieur Kohn n'est pas là, dit Sylvain Kohn, en riant. Je ne me

nomme plus Kohn. Je m'appelle Hamilton.

Il s'interrompit.

--Pardon, fit-il.

Il alla serrer la main à une dame qui passait, et grimaça des

sourires. Puis il revint. Il expliqua que c'était une femme de lettres,

célèbre par des romans d'une volupté brûlante. La moderne Sapho

avait une décoration violette à son corsage, des formes plantureuses,

et des cheveux blond ardent sur une figure réjouie et plâtrée; elle

disait des choses prétentieuses, d'une voix mâle, qui avait un accent

franc-comtois.

Kohn se remit à questionner Christophe. Il s'informait de tous les gens

du pays, demandait ce qu'était devenu celui-ci, celui-là, mettant une

coquetterie à montrer qu'il se souvenait de tous. Christophe avait

oublié son antipathie; il répondait, avec une cordialité

reconnaissante, donnant une foule de détails, qui étaient absolument

indifférents à Kohn, et qu'il interrompit de nouveau.

--Pardon, fit-il encore.

Et il alla saluer une autre visiteuse.

--Ah! ça, demanda Christophe, il n'y a donc que les femmes qui

écrivent en France?

Kohn se mit à rire, et dit avec fatuité:

--La France est femme, mon cher. Si vous voulez arriver, faites-en

votre profit.

Christophe n'écouta point l'explication, et continua les siennes. Kohn,

pour y mettre fin, demanda:

--Mais comment diable êtes-vous ici?

Voilà! pensa Christophe. Il ne savait rien. C'est pourquoi il était si

aimable. Tout va changer, quand il saura.

Il mit un point d'honneur à conter tout ce qui pouvait le compromettre:

la rixe avec les soldats, les poursuites contre lui, sa fuite du pays.

Kohn se tordit de rire:

--Bravo! criait-il, bravo! Ah! la bonne histoire!

Il lui serra la main chaleureusement. Il était enchanté de tout pied

de nez à l'autorité; et celui-ci l'amusait d'autant plus qu'il

connaissait les héros de l'histoire: le côté comique lui en

apparaissait.

--Écoutez, continua-t-il. Il est midi passé. Faites-moi le plaisir...

Déjeunez avec moi.

Christophe accepta avec reconnaissance. Il pensait:

--C'est un brave homme, décidément. Je me suis trompé.

Ils sortirent ensemble. Chemin faisant, Christophe hasarda sa requête:

--Vous voyez maintenant quelle est ma situation. Je suis venu ici

chercher du travail, des leçons de musique, en attendant que je me sois

fait connaître. Pourriez-vous me recommander?

--Comment donc! fit Kohn. À qui vous voudrez. Je connais tout le

monde ici. Tout à votre service.

Il était heureux de faire montre de son crédit.

Christophe se confondait en remerciements. Il se sentait le cœur

déchargé d'un grand poids.

À table, il dévora, de l'appétit d'un homme qui ne s'était pas repu

depuis deux jours. Il s'était noué sa serviette autour du cou, et

mangeait avec son couteau. Kohn-Hamilton était horriblement choqué par

sa voracité et ses manières paysannes. Il ne fut pas moins blessé du

peu d'attention que son convive prêtait à ses vantardises. Il voulait

l'éblouir par le récit de ses belles relations et de ses bonnes

fortunes; mais c'était peine perdue: Christophe n'écoutait pas, il

interrompait sans façons. Sa langue se déliait; il devenait familier.

Il avait le cœur gonflé de gratitude, et il assommait Kohn, en lui

confiant naïvement ses projets d'avenir. Surtout, il l'exaspérait par

son insistance à lui prendre la main par-dessus la table et à la

presser avec effusion. Et il mit le comble à son irritation, en voulant

à la fin trinquer, à la mode allemande, et boire, avec des paroles

sentimentales, à ceux qui étaient là-bas et au _Vater Rhein._ Kohn

vit, avec épouvante, le moment où il allait chanter. Les voisins de

table les regardaient ironiquement. Kohn prétexta des occupations

urgentes, et se leva. Christophe s'accrochait à lui; il voulait savoir

quand il pourrait avoir une recommandation, se présenter chez

quelqu'un, commencer ses leçons.

--Je vais m'en occuper. Aujourd'hui. Ce soir même, promettait Kohn.

J'en parlerai tout à l'heure. Vous pouvez être tranquille.

Christophe insistait.

--Quand saurai-je?

--Demain... Demain... ou après-demain.

--Très bien. Je reviendrai demain.

--Non, non, se hâta de dire Kohn. Je vous le ferai savoir. Ne vous

dérangez pas.

--Oh! cela ne me dérange pas. Au contraire! N'est-ce pas? Je n'ai

rien d'autre à faire à Paris, en attendant.

--Diable! pensa Kohn... Non, reprit-il tout haut, j'aime mieux vous

écrire. Vous ne me trouveriez pas, ces jours-ci. Donnez-moi votre

adresse.

Christophe la lui dicta.

--Parfait. Je vous écrirai demain.

--Demain?

--Demain. Vous pouvez y compter.

Il se dégagea des poignées de main de Christophe, et il se sauva.

--Ouf! pensait-il. Voilà un raseur!

Il avertit, en rentrant, le garçon de bureau qu'il ne serait pas là,

quand «l'Allemand» viendrait le voir.--Dix minutes après, il l'avait

oublié.

Christophe revint à son taudis. Il était attendri.

--Le bon garçon! pensait-il. Comme j'ai été injuste envers lui! Et

il ne m'en veut pas!

Ce remords lui pesait; il fut sur le point d'écrire à Kohn combien il

était peiné de l'avoir mal jugé autrefois, et qu'il lui demandait

pardon du tort qu'il lui avait fait. Il avait les larmes aux yeux, en y

pensant. Mais il lui était moins aisé d'écrire une lettre qu'une

partition; et après avoir pesté dix fois contre l'encre et la plume de

l'hôtel, qui en effet étaient ignobles, après avoir barbouillé,

raturé, déchiré quatre ou cinq feuilles de papier, il s'impatienta et

envoya tout promener.

Le reste de la journée fut long à passer; mais Christophe était si

fatigué par sa mauvaise nuit et par les courses du matin qu'il finit

par s'assoupir sur sa chaise. Il ne sortit de sa torpeur, vers le soir,

que pour se coucher; et il dormit douze heures de suite, sans

s'arrêter.

Le lendemain, dès huit heures, il commença d'attendre la réponse

promise. Il ne doutait pas de l'exactitude de Kohn. Il ne bougea point

de chez lui, se disant que Kohn passerait peut-être à l'hôtel, avant

de se rendre au bureau. Pour ne pas s'éloigner, vers midi, il se fit

monter son déjeuner de la gargote d'en bas. Puis, il attendit de

nouveau, sûr que Kohn viendrait, au sortir du restaurant. Il marchait

dans sa chambre, s'asseyait, se remettait à marcher, ouvrant sa porte,

quand il entendait monter des pas dans l'escalier. Il n'avait aucun

désir de se promener dans Paris, pour tromper son attente. Il se mit

sur son lit. Sa pensée revenait constamment vers la vieille maman, qui

pensait aussi à lui, en ce moment,--qui seule pensait à lui. Il se

sentait pour elle une tendresse infinie et un remords de l'avoir

quittée. Mais il ne lui écrivit pas. Il attendit de pouvoir lui

apprendre quelle situation il avait trouvée. Malgré leur profond

amour, il ne leur serait pas venu à l'idée, ni à l'un ni à l'autre,

de s'écrire pour se dire simplement qu'ils s'aimaient: une lettre

était faite pour dire des choses précises.

--Couché sur le lit, les mains jointes sous sa tête, il rêvassait.

Bien que sa chambre fût éloignée de la rue, le grondement de Paris

remplissait le silence; la maison trépidait.

--La nuit vint de nouveau, sans avoir apporté de lettre.

Une journée recommença, semblable à la précédente.

Le troisième jour, Christophe, que cette réclusion volontaire

commençait à rendre enragé, se décida à sortir. Mais Paris lui

causait, depuis le premier soir, une répulsion instinctive. Il n'avait

envie de rien voir: nulle curiosité; il était trop préoccupé de sa

vie pour prendre plaisir à regarder celle des autres; et les souvenirs

du passé, les monuments d'une ville, le laissaient indifférent. À

peine dehors, il s'ennuya tellement que, quoiqu'il eût décidé de ne

pas retourner chez Kohn avant huit jours, il y alla, tout d'une traite.

Le garçon, qui avait le mot d'ordre, dit que M. Hamilton était parti

de Paris pour affaires. Ce fut un coup pour Christophe. Il demanda en

bégayant quand M. Hamilton devait revenir. L'employé répondit, au

hasard:

--Dans une dizaine de jours.

Christophe s'en retourna, consterné, et se terra chez lui, pendant les

jours suivants. Il lui était impossible de se remettre au travail. Il

s'aperçut avec terreur que ses petites économies,--le peu d'argent que

sa mère lui avait envoyé, soigneusement serré dans un mouchoir, au

fond de sa valise,--diminuaient rapidement. Il se soumit à un régime

sévère. Il descendait seulement, vers le soir pour dîner, dans le

cabaret d'en bas, où il avait été rapidement connu des clients, sous

le nom du «Prussien», ou de «Choucroute».--Il écrivit, au prix de

pénibles efforts, deux ou trois lettres à des musiciens français,

dont le nom lui était vaguement connu. Un d'eux était mort depuis dix

ans. Il leur demandait de vouloir bien lui donner audience.

L'orthographe était extravagante, et le style agrémenté de ces

longues inversions et de ces formules cérémonieuses, qui sont

habituelles en allemand. Il adressait l'épître: «Au Palais de

l'Académie de France.»--Le seul qui la lut en fit des gorges chaudes

avec ses amis.

Après une semaine, Christophe retourna à la librairie. Le hasard le

servit, cette fois. Sur le seuil, il croisa Sylvain Kohn, qui sortait.

Kohn fit la grimace, en se voyant pincé; mais Christophe était si

heureux qu'il ne s'en aperçut pas. Il lui avait ressaisi les mains,

suivant son habitude agaçante, et il demandait, joyeux:

--Vous étiez en voyage? Vous avez fait bon voyage?

Kohn acquiesçait, mais ne se déridait pas. Christophe continua:

--Je suis venu, vous savez... On vous a dit, n'est-ce pas?... Eh bien,

quoi de nouveau? Vous avez parlé de moi? Qu'est-ce qu'on a répondu?

Kohn se renfrognait de plus en plus. Christophe était surpris de ses

manières guindées: ce n'était plus le même homme.

--J'ai parlé de vous, dit Kohn; mais je ne sais rien encore; je n'ai

pas eu le temps. J'ai été très pris, depuis que je vous ai vu. Des

affaires par-dessus la tête. Je ne sais comment j'en viendrai à bout.

C'est écrasant. Je finirai par tomber malade.

--Est-ce que vous ne vous sentez pas bien? demanda Christophe, d'un

ton de sollicitude inquiète.

Kohn lui jeta un coup d'œil narquois, et répondit:

--Pas bien du tout. Je ne sais ce que j'ai, depuis quelques jours.

Je me sens très souffrant.

--Ah! mon Dieu! fit Christophe, en lui prenant le bras. Soignez-vous

bien! Il faut vous reposer. Comme je suis fâché de vous avoir donné

encore cette peine de plus! Il fallait me le dire. Qu'est-ce que vous

sentez, au juste?

Il prenait tellement au sérieux les mauvaises raisons de l'autre que

Kohn, gagné par une douce hilarité qu'il cachait de son mieux, fut

désarmé par cette candeur comique. L'ironie est un plaisir si cher aux

Juifs--(et nombre de chrétiens à Paris sont Juifs sur ce

point)--qu'ils ont des indulgences spéciales pour les fâcheux et pour

les ennemis même, qui leur offrent une occasion de l'exercer à leurs

dépens. D'ailleurs, Kohn ne laissait pas d'être touché par

l'intérêt que Christophe prenait à sa personne. Il se sentit disposé

à lui rendre service.

--Il me vient une idée, dit-il. En attendant les leçons, feriez-vous

des travaux d'édition musicale?

Christophe accepta avec empressement.

--J'ai votre affaire, dit Kohn. Je connais intimement un des chefs d'une

grande maison d'éditions musicales, Daniel Hecht. Je vais vous

présenter; vous verrez ce qu'il y aura à faire. Moi, vous savez, je

n'y connais rien. Mais lui est un vrai musicien. Vous n'aurez pas de

peine à vous entendre.

Ils prirent rendez-vous pour le jour suivant. Kohn n'était pas fâché

de se débarrasser de Christophe, tout en l'obligeant.

Le lendemain, Christophe vint prendre Kohn à son bureau. Il avait, sur

son conseil, emporté quelques compositions pour les montrer à Hecht.

Ils trouvèrent celui-ci à son magasin de musique, près de l'Opéra.

Hecht ne se dérangea pas, à leur entrée; il tendit froidement deux

doigts à la poignée de main de Kohn, ne répondit pas au salut

cérémonieux de Christophe, et, sur la demande de Kohn, il passa avec

eux dans une pièce voisine. Il ne leur offrit pas de s'asseoir. Il

resta adossé à la cheminée sans feu, les yeux fixés au mur.

Daniel Hecht était un homme d'une quarantaine d'années, grand, froid,

correctement mis, un type phénicien très marqué, l'air intelligent et

désagréable, figure renfrognée, poil noir, barbe de roi assyrien,

longue et carrée. Il ne regardait presque jamais en face, et il avait

une façon de parler glaciale et brutale, qui frappait comme une

insulte, même quand il disait bonjour. Cette insolence était plus

apparente que réelle. Sans doute, elle répondait à une disposition

méprisante de son caractère; mais elle tenait encore plus à ce qu'il

y avait en lui d'automatique et de guindé. Les Juifs de cette espèce

ne sont point rares; et l'opinion n'est pas tendre pour eux: elle taxe

d'arrogance cette raideur cassante, qui est souvent le fait d'une

gaucherie incurable de corps et d'âme.

Sylvain Kohn présentait son protégé, sur un ton de prétentieux

badinage, avec des éloges exagérés. Christophe, décontenancé par

l'accueil, se balançait, son chapeau et ses manuscrits à la main.

Lorsque Kohn eut fini, Hecht, qui jusque-là ne semblait pas s'être

douté que Christophe fût là, tourna dédaigneusement la tête vers

lui, et, sans le regarder, dit:

--Krafft... Christophe Krafft... Je n'ai jamais entendu ce nom.

Christophe reçut cette parole, comme un coup de poing en pleine

poitrine. Le rouge lui monta au visage. Il répondit avec colère:

--Vous l'entendrez plus tard.

Hecht ne sourcilla point, et continua imperturbablement, comme si

Christophe n'existait pas:

--Krafft... Non. Je ne connais pas.

Il était de ces gens, pour qui c'est déjà une mauvaise note que de

n'être pas connu d'eux.

Il continua, en allemand:

--Et vous êtes du _Rhein-Land?_... C'est étonnant combien il y a de

gens là-bas qui se mêlent de musique! Je crois qu'il n'y en a pas un

qui ne prétende être musicien.

Il voulait dire une plaisanterie, et non une insolence; mais Christophe

le prit autrement. Il eût répliqué, si Kohn ne l'avait devancé.

--Ah! pardon, pardon, disait-il à Hecht, vous me rendrez cette justice

que moi, je n'y entends rien.

--Cela fait votre éloge, répondit Hecht.

--S'il faut ne pas être musicien pour vous plaire, dit sèchement

Christophe, je suis fâché, je ne fais pas l'affaire.

Hecht, la tête toujours tournée de côté, reprit, avec la même

indifférence:

--Vous avez déjà écrit de la musique? Qu'est-ce que vous avez écrit?

Des _lieder_, naturellement?

--Des _lieder_, deux symphonies, des poèmes symphoniques, des quatuors,

des suites pour piano, de la musique de scène, dit Christophe,

bouillonnant.

--On écrit beaucoup en Allemagne, fit Hecht, avec une politesse

dédaigneuse.

Il était d'autant plus méfiant, à l'égard du nouveau venu, que celui-ci

avait écrit tant d'œuvres, et que lui, Daniel Hecht, ne les connaissait

pas.

--Eh bien, dit-il, je pourrais peut-être vous occuper, puisque vous

m'êtes recommandé par mon ami Hamilton. Nous faisons en ce moment une

collection, une _Bibliothèque de la jeunesse_, où nous publions des

morceaux de piano faciles. Sauriez-vous nous «simplifier» le

_Carnaval_ de Schumann, et l'arranger à quatre, six et huit mains?

Christophe tressauta:

--Et voilà ce que vous m'offrez, à moi, à moi!...

Ce «moi» naïf fit la joie de Kohn; mais Hecht prit un air offensé:

--Je ne vois pas ce qui peut vous étonner, dit-il. Ce n'est point là

un travail si facile! S'il vous paraît trop aisé, tant mieux! Nous

verrons ensuite. Vous me dites que vous êtes bon musicien. Je dois vous

croire. Mais enfin, je ne vous connais pas.

Il pensait, à part lui:

--Si on croyait tous ces gaillards-là, ils feraient la barbe à Johannes

Brahms lui-même.

Christophe, sans répondre,--(car il s'était promis de réprimer ses

emportements)--enfonça son chapeau sur sa tête, et se dirigea vers la

porte. Kohn l'arrêta, en riant:

--Attendez, attendez donc! dit-il.

Et, se tournant vers Hecht:

--Il a justement apporté quelques-uns de ses morceaux, pour que vous

puissiez vous faire une idée.

--Ah! dit Hecht, ennuyé. Eh bien, voyons cela.

Christophe, sans un mot, tendit les manuscrits. Hecht y jeta les

yeux, négligemment.

--Qu'est-ce que c'est? _Une Suite pour piano_... (Lisant:) _Une

journée_... Ah! toujours de la musique à programme!...

Malgré son indifférence apparente, il lisait avec grande attention. Il

était excellent musicien, possédait son métier, d'ailleurs ne voyait

rien au delà; dès les premières mesures, il sentit parfaitement à

qui il avait affaire. Il se tut, feuilletant l'œuvre, d'un air

dédaigneux; il était très frappé du talent qu'elle révélait; mais

sa morgue naturelle et son amour-propre froissé par les façons de

Christophe lui défendaient d'en rien montrer. Il alla jusqu'au bout, en

silence, ne perdant pas une note:

--Oui, dit-il enfin, d'un ton protecteur, c'est assez bien écrit.

Une critique violente eût moins blessé Christophe.

--Je n'ai pas besoin qu'on me le dise, fit-il, exaspéré.

--J'imagine pourtant, dit Hecht, que si vous me montrez ce morceau,

c'est pour que je vous dise ce que j'en pense.

--En aucune façon.

--Alors, fit Hecht, piqué, je ne vois pas ce que vous venez me demander.

--Je vous demande du travail, pas autre chose.

--Je n'ai rien autre à vous offrir, pour le moment, que ce que je vous

ai dit. Encore n'en suis-je pas sûr. J'ai dit que cela se pourrait.

--Et vous n'avez pas d'autre moyen d'occuper un musicien comme moi?

--Un musicien comme vous? dit Hecht, d'un ton d'ironie blessante.

D'aussi bons musiciens que vous, pour le moins, n'ont pas cru cette

occupation au-dessous de leur dignité. Certains, que je pourrais

nommer, et qui sont maintenant bien connus à Paris, m'en ont été

reconnaissants.

--C'est qu'ils sont des jean-foutre, éclata Christophe.--(Il

connaissait déjà des finesses de la langue française.)--Vous vous

trompez, si vous croyez que vous avez affaire à quelqu'un de leur

espèce. Croyez-vous m'en imposer avec vos façons de ne pas me regarder

en face et de me parler du bout des dents? Vous n'avez même pas daigné

répondre à mon salut, quand je suis entré... Mais qu'est-ce que vous

êtes donc, pour en user ainsi avec moi? Êtes-vous seulement musicien?

Avez-vous jamais rien écrit?... Et vous prétendez m'apprendre comment

on écrit, à moi, dont c'est la vie d'écrire!... Et vous ne trouvez

rien de mieux à m'offrir, après avoir lu ma musique, que de châtrer

de grands musiciens et de faire des saloperies sur leurs œuvres, pour

faire danser les petites filles!... Adressez-vous à vos Parisiens,

s'ils sont assez lâches pour se laisser faire la leçon par vous! Pour

moi, j'aime mieux crever!

Impossible d'arrêter le torrent.

Hecht dit, glacial:

--Vous êtes libre.

Christophe sortit, en faisant claquer les portes. Hecht haussa les

épaules, et dit à Sylvain Kohn, qui riait:

--Il y viendra, comme les autres.

Jean-Christophe, Volume 2 La Révolte, La Foire sur la Place · 第 24 / 39 段