et, apostrophant son galant:
--Et toi, prépare-toi, dit-elle, c'est toi qui le conduiras. Tu ne le
quitteras pas, que tu ne l'aies vu de l'autre côté de la frontière.
--C'est bon, c'est bon, fit l'autre.
Il avait aussi hâte que quiconque de savoir Christophe en France, et
même plus loin, s'il était possible.
Lorchen entra avec Christophe dans l'autre pièce. Christophe hésitait
encore. Il était déchiré de douleur, à la pensée qu'il n'embrasserait
plus sa mère. Quand la reverrait-il? Elle était si vieille, si fatiguée,
si seule! Ce nouveau coup l'achèverait. Que deviendrait-elle sans lui?...
Mais que deviendrait-elle, s'il restait, s'il se faisait condamner,
enfermer pendant des années? Ne serait-ce pas plus sûrement encore pour
elle l'abandon, la misère? Libre du moins, si loin qu'il fût, il pouvait
lui venir en aide, elle pouvait le rejoindre.--Il n'eut pas le temps de
voir clair dans ses pensées. Lorchen lui avait pris les mains; debout,
près de lui, elle le regardait; leur figure se touchait presque; elle
lui jeta les bras autour du cou, et lui baisa la bouche:
--Vite! vite! dit-elle tout bas, en lui montrant la table.
Il ne chercha plus à réfléchir. Il s'assit. Elle arracha à un livre
de comptes une feuille de papier quadrillé, avec des barres rouges.
Il écrivit:
«Ma chère maman. Pardon! Je vais te causer une grande peine. Je ne
pouvais agir autrement. Je n'ai rien fait d'injuste. Mais maintenant, je
dois fuir, et quitter le pays. Celle qui te portera ce mot te racontera
tout. Je voulais te dire adieu. On ne veut pas. On prétend que je
serais arrêté avant. Je suis si malheureux que je n'ai plus de
volonté. Je vais passer la frontière, mais je resterai tout près,
jusqu'à ce que tu m'aies écrit; celle qui te remet ma lettre me
rapportera ta réponse. Dis-moi ce que je dois faire. Quoi que tu me
dises, je le ferai. Veux-tu que je revienne? Dis-moi de revenir! Je ne
puis supporter l'idée de te laisser seule. Comment feras-tu pour vivre?
Pardonne-moi! Pardonne-moi! Je t'aime et je t'embrasse...»
--Dépêchons-nous, monsieur; sans quoi, il serait trop tard, dit
le bon ami de Lorchen, en entr'ouvrant la porte.
Christophe signa hâtivement, et donna la lettre à Lorchen:
--Vous la remettrez vous-même?
--J'y vais, dit-elle.
Elle était déjà prête à partir.
--Demain, continua-t-elle, je vous porterai la réponse: vous m'attendrez
à Leiden,--(la première station, au sortir d'Allemagne)--sur le quai
de la gare.
(La curieuse avait lu la lettre de Christophe, par-dessus son épaule,
tandis qu'il écrivait.)
--Vous me direz bien tout, et comment elle aura supporté ce coup, et
tout ce qu'elle aura dit? Vous ne me cacherezrien? disait Christophe,
suppliant.
--Je vous dirai tout.
Ils n'étaient plus aussi libres de se parler: sur le seuil de la porte,
l'homme les regardait.
--Et puis, monsieur Christophe, dit Lorchen, j'irai la voir quelquefois,
je vous enverrai de ses nouvelles: n'ayez point d'inquiétude.
Elle lui donna une poignée de main vigoureuse, comme un homme.
--Allons! fit le paysan.
--Allons! dit Christophe.
Ils sortirent tous trois. Sur la route, ils se séparèrent. Lorchen
alla d'un côté, et Christophe avec son guide, de l'autre. Ils ne
causaient point. Le croissant de la lune, enveloppée de vapeurs,
disparaissait derrière les bois. Une lumière très pâle flottait sur
les champs. Dans les creux, les brouillards s'étaient levés, épais et
blancs comme du lait. Les arbres grelottants baignaient dans l'air
humide... Quelques minutes à peine après la sortie du village, le
paysan se rejeta brusquement en arrière, et fit signe à Christophe de
s'arrêter. Ils écoutèrent. Sur la route, devant eux, s'approchait le
pas cadencé d'une troupe. Le paysan enjamba la haie et entra dans les
champs. Christophe fit comme lui. Ils s'éloignèrent à travers les
labours. Ils entendirent passer sur le chemin les soldats. Dans la nuit,
le paysan leur montra le poing. Christophe avait le cœur serré, comme
l'animal traqué. Ils se remirent en route, évitant les villages et les
fermes isolées, où les aboiements des chiens les dénonçaient à tout
le pays. Au revers d'une colline boisée, ils aperçurent dans le
lointain les feux rouges de la ligne du chemin de fer. S'orientant
d'après ces phares, ils décidèrent de se diriger vers la première
station. Ce ne fut pas aisé. À mesure qu'ils descendaient dans la
vallée, ils s'enfonçaient dans les brouillards. Ils eurent à sauter
deux ou trois petits ruisseaux. Ils se trouvèrent ensuite dans
d'immenses champs de betteraves et de terre labourée; ils crurent
qu'ils n'en sortiraient jamais. La plaine était bosselée: c'était une
suite de renflements et de creux, où l'on risquait de tomber. Enfin,
après avoir erré au hasard, noyés dans la brume, ils aperçurent tout
à coup, à quelques pas, les fanaux de la voie ferrée sur le faîte
d'un remblais. Ils grimpèrent le talus. Au risque d'être surpris, ils
suivirent le long des rails, jusqu'à une centaine de mètres de la
station: là, ils reprirent la route. Ils arrivèrent à la gare, vingt
minutes avant le passage du train. Malgré les recommandations de
Lorchen, le paysan laissa Christophe: il avait hâte d'être revenu,
pour voir ce qu'on avait fait des autres et de son bien.
Christophe prit une place pour Leiden, et il attendit seul dans la salle
des troisièmes déserte. Un employé, qui somnolait sur une banquette,
vint regarder le billet de Christophe et lui ouvrir la porte, à
l'arrivée du train. Personne dans le wagon. Dans le train, tout
dormait. Tout dormait dans les champs. Seul, Christophe ne dormait
point, malgré sa fatigue. À mesure que les lourdes roues de fer le
rapprochaient de la frontière, il sentait le désir trépidant d'être
hors d'atteinte. Dans une heure, il serait libre. Mais d'ici là, il
suffisait d'un mot pour qu'il fût arrêté... Arrêté! Tout son être
se révoltait. Être étouffé par la force odieuse!... Il n'en
respirait plus. Sa mère, son pays qu'il quittait, avaient disparu de sa
pensée. Dans l'égoïsme de sa liberté menacée, il ne pensait qu'à
cette liberté qu'il voulait sauver. À quelque prix que ce fût! Oui,
même au prix d'un crime... Il se reprochait amèrement d'avoir pris ce
train, au lieu d'avoir continué sa route à pied jusqu'à la
frontière. Il avait voulu gagner quelques heures. Belle avance! Il
allait se jeter dans la gueule du loup. Sûrement, on l'attendait à la
gare frontière; des ordres devaient être donnés... Il songea, un
moment, à descendre du train en marche, avant la station; il ouvrit
même la portière du wagon; mais il était trop tard: on arrivait. Le
train s'arrêta. Cinq minutes. Une éternité. Christophe, rejeté dans
le fond de son compartiment, abrité derrière le rideau, regardait
anxieusement le quai, où se tenait immobile un gendarme. Le chef de
gare sortit de son bureau, une dépêche à la main, et se dirigea
précipitamment du côté du gendarme. Christophe ne douta point qu'il
ne s'agît de lui. Il chercha une arme. Nulle autre qu'un fort couteau
à deux lames. Il l'ouvrit dans sa poche. Un employé, avec une lanterne
attachée sur la poitrine, avait croisé le chef et courut le long du
train. Christophe le vit venir. Le poing crispé dans sa poche, sur le
manche du couteau, il pensa:
--Je suis perdu!
Il était dans un tel état de surexcitation qu'il eût été capable de
plonger son couteau dans la poitrine de l'homme, si celui-ci avait eu la
malencontreuse idée de venir à lui et d'ouvrir son compartiment. Mais
l'employé s'arrêta au wagon voisin, pour vérifier le billet d'un
voyageur qui venait de monter. Le train se remit en marche. Christophe
comprimait les battements de son cœur. Il ne bougeait pas. Il osait à
peine se dire qu'il était sauvé. Il ne voulait pas se le dire, tant
que la frontière ne serait point passée... Le jour commençait à
poindre. Les silhouettes des arbres sortaient de la nuit. L'ombre
fantastique d'une voiture passa sur la route, avec un bruit de grelots
et un œil clignotant... La figure collée contre la vitre, Christophe
tâchait de voir le poteau aux armes impériales, qui marquait les
bornes de sa servitude. Il le cherchait encore dans la lumière
naissante, quand le train siffla pour annoncer l'arrivée à la
première station belge.
Il se leva, il ouvrit toute grande la portière, il but l'air glacé.
Libre! Toute sa vie devant lui! Joie de vivre!...--Et aussitôt tomba
sur lui, d'un coup, la tristesse de ce qu'il laissait, la tristesse de
ce qu'il allait trouver; et la lassitude de cette nuit d'émotions le
terrassa. Il s'affaissa sur la banquette. Une minute à peine le
séparait de l'arrivée en gare. Quand, une minute plus tard, un
employé ouvrit la portière du wagon, il trouva Christophe endormi.
Secoué par le bras, Christophe s'éveilla, confus, croyant avoir dormi
une heure; il descendit lourdement, se traîna à la douane; et,
définitivement accepté sur le territoire étranger, n'ayant plus à se
défendre, il se coucha tout de son long sur un banc de la salle
d'attente, et se laissa tomber dans le sommeil, comme une masse.
Il se réveilla vers midi. Lorchen ne pouvait guère venir avant deux ou
trois heures. En attendant l'arrivée des trains, il faisait les cent
pas sur le quai de la petite gare. Il continua tout droit au milieu des
prairies. C'était un jour gris et sans joie, qui sentait les approches
de l'hiver. La lumière était endormie. Le sifflet plaintif d'un train
en manœuvre rompait seul le triste silence. Christophe s'arrêta à
quelques pas de la frontière, dans la campagne déserte. Devant lui une
toute petite mare, une flaque d'eau très claire, où se reflétait le
ciel mélancolique. Elle était close d'une palissade, et bordée de
deux arbres. À droite, un peuplier, à la cime dépouillée, qui
tremblait. Derrière, un grand noyer, aux branches noires et nues, comme
un polype monstrueux. Des grappes de corbeaux s'y balançaient
lourdement. Les dernières feuilles exsangues se détachaient
d'elles-mêmes, et tombaient une à une sur l'étang immobile...
Il lui semblait qu'il avait déjà vu cela: ces deux arbres, cet
étang...--Et brusquement, il eut une de ces minutes de vertige, qui
s'ouvrent de loin en loin dans la plaine de la vie. Une trouée dans le
Temps. On ne sait plus où on est, qui on est, dans quel siècle l'on
vit, depuis combien de siècles on est ainsi. Christophe avait le
sentiment que cela avait déjà été, que ce qui était maintenant
n'était pas maintenant, mais dans un autre temps. Il n'était plus
lui-même. Il se voyait du dehors, de très loin, comme un autre qui
déjà s'était tenu debout, ici, à cette place. Il entendait une ruche
de souvenirs inconnus; ses artères bruissaient:
«Ainsi... Ainsi... Ainsi...»
Le grondement des siècles...
Bien d'autres Krafft avant lui avaient subi les épreuves qu'il
subissait aujourd'hui, et goûté la détresse de cette dernière heure
sur la terre natale. Race toujours errante, et de partout bannie par son
indépendance et son inquiétude. Race toujours en proie à un démon
intérieur, qui ne lui permettait de se fixer nulle part. Race attachée
pourtant au sol d'où on l'arrachait, et ne pouvant s'en déprendre...
Christophe repassait à son tour par les mêmes étapes; et ses pas
retrouvaient sur le chemin les traces de ceux qui l'avaient précédé.
Il regardait, les yeux pleins de larmes, se perdre dans la brume la
terre de la patrie, à laquelle il fallait dire adieu... N'avait-il pas
désiré ardemment la quitter?--Oui; mais à présent qu'il la quittait
vraiment, il se sentait étreint d'angoisse. Il n'y a qu'un cœur de
bête qui puisse se séparer sans émotion de la terre maternelle.
Heureux ou malheureux, on a vécu ensemble; elle a été la compagne et
la mère: on a dormi en elle, on a dormi sur elle, on en est imprégné;
elle garde dans son sein le trésor de nos rêves, de notre vie passée,
et la poussière sacrée de ceux que nous avons aimés. Christophe
revoyait la suite de ses jours et les chères images qu'il laissait sur
cette terre, ou dessous. Ses souffrances ne lui étaient pas moins
chères que ses joies. Minna, Sabine, Ada, le grand-père, l'oncle
Gottfried, le vieux Schulz,--tout reparut à ses yeux, en l'espace de
quelques minutes. Il ne pouvait s'arracher à ses morts: (car il
comptait aussi Ada parmi les morts). L'idée de sa mère, qu'il
laissait, seule vivante de tous ceux qu'il aimait, au milieu de ces
fantômes, lui était intolérable. Il fut sur le point de repasser la
frontière, tant il se trouvait lâche d'avoir cherché la fuite. Il
était décidé, si la réponse que Lorchen devait lui apporter de sa
mère trahissait une douleur trop grande, à revenir coûte que coûte.
Mais s'il ne recevait rien? Si Lorchen n'avait pu arriver jusqu'à
Louisa, ou rapporter la réponse? Eh bien, il reviendrait.
Il retourna à la gare. Après une morne attente, le train parut enfin.
Christophe guettait à une portière la figure hardie de Lorchen: car il
était certain qu'elle tiendrait sa promesse; mais elle ne se montra
pas. Il courut, inquiet, d'un compartiment à l'autre. Comme il se
heurtait dans sa course au flot des voyageurs, il remarqua une figure,
qui ne lui parut pas inconnue. C'était une petite fille de treize à
quatorze ans, joufflue, courtaude, et rouge comme une pomme, avec un
gros petit nez retroussé, une grande bouche, et une natte épaisse
enroulée autour de la tête. En la regardant mieux, il vit qu'elle
tenait à la main une vieille valise qui ressemblait à la sienne. Elle
l'observait aussi, de côté, comme un moineau; et quand elle vit qu'il
la regardait, elle fit quelques pas vers lui; mais elle resta plantée
en face de Christophe, et le dévisagea de ses petits yeux de souris,
sans dire un mot. Christophe la reconnut: c'était une petite vachère
de la ferme de Lorchen. Montrant la valise, il dit:
--C'est à moi, n'est-ce pas?
La petite ne bougea pas, et répondit d'un air nigaud:
--Savoir. D'où que vous venez, d'abord?
--De Buir.
--Et qui qui vous l'envoie?
--Lorchen. Allons, donne!
La gamine tendit la valise:
--La v'là!
Et elle ajouta:
--Oh! je vous ai bien reconnu tout de suite!
--Alors, qu'est-ce que tu attendais?
--J'attendais que vous me disiez que c'était vous.
--Et Lorchen? demandait Christophe. Pourquoi n'est-elle pas venue?
La petite ne répondait pas. Christophe comprit qu'elle ne voulait rien
dire, au milieu de cette foule. Ils durent passer d'abord à la visite
des bagages. Quand ce fut fini, Christophe entraîna la fillette à
l'extrémité du quai:
--La police est venue, raconta la gamine, à présent très loquace. Ils
sont arrivés presque tout de suite après votre départ. Ils sont
entrés dans les maisons, ils ont interrogé tout le monde, ils ont
arrêté le grand Sami, et Christian, et le père Kaspar. Et aussi,
Mélanie et Gertrude, bien qu'elles criaient qu'elles n'avaient rien
fait; et elles pleuraient; et Gertrude a griffé les gendarmes. On avait
beau leur dire que c'était vous qui aviez tout fait.
--Comment, moi! s'exclama Christophe.
--Bien oui, fit la petite tranquillement, ça ne faisait rien, n'est-ce
pas, puisque vous étiez parti? Alors, ils vous ont cherché partout, et
on a envoyé après vous, de tous les côtés.
--Et Lorchen?
--Lorchen n'était pas là. Elle est revenue plus tard, après avoir été
en ville.
--Est-ce qu'elle a vu ma mère?
--Oui. Voilà la lettre. Et elle voulait venir; mais on l'a arrêtée aussi.
--Alors, comment as-tu pu?
--Voilà: elle est rentrée au village, sans que la police l'ait vue; et
elle allait repartir. Mais Irmina, la sœur de Gertrude, l'a dénoncée.
On est venu pour la prendre. Alors, quand elle a vu venir les gendarmes,
elle est montée dans sa chambre, et elle leur a crié qu'elle
descendait tout de suite, qu'elle s'habillait. Moi, j'étais dans la
vigne, derrière la maison; elle m'a appelée tout bas par la fenêtre:
«Lydia! Lydia!» Je suis venue; elle m'a passé votre valise et la
lettre que votre mère lui avait données; et elle m'a expliqué où je
vous trouverais; elle m'a dit de courir et de ne pas me laisser prendre.
J'ai couru, et me voilà.
--Elle n'a rien dit de plus?
--Si. Elle m'a dit de vous remettre aussi ce fichu, pour vous montrer
que je venais de sa part.
Christophe reconnut le fichu blanc, à pois rouges et fleurs brodées,
que Lorchen, en le quittant, la veille, avait noué autour de sa tête.
L'invraisemblance naïve du prétexte, dont elle s'était servie pour
lui envoyer ce souvenir amoureux, ne le fit pas sourire.
--Maintenant, fit la petite, voilà l'autre train qui remonte. Il faut
que je rentre chez nous. Bonsoir.
--Attends donc, dit Christophe. Et l'argent pour venir, comment
as-tu fait?
--Lorchen me l'a donné.
--Prends tout de même, dit Christophe, lui mettant quelques pièces
dans la main.
Il retint par le bras la petite qui voulait se sauver.
--Et puis,... fit-il.
Il se pencha, et l'embrassa sur les deux joues. La fillette faisait
mine de protester.
--Ne te défends donc pas, dit Christophe. Ce n'est pas pour toi.
--Oh! je sais bien, fit la gamine, railleuse, c'est pour Lorchen.
Ce n'était pas seulement Lorchen, que Christophe embrassait sur les
joues rebondies de la petite vachère: c'était toute son Allemagne.
La petite s'échappa, et courut vers le train qui partait. Elle resta à
la portière et lui fit des signaux avec son mouchoir, jusqu'à ce
qu'elle ne le vît plus. Il suivit des yeux la rustique messagère, qui
venait de lui apporter, pour la dernière fois, le souffle de son pays
et de ceux qu'il aimait.
Quand elle eut disparu, il se trouva tout à fait seul, cette fois,
étranger sur une terre étrangère. Il tenait à la main la lettre de
sa mère et le fichu amoureux. Il serra celui-ci sur sa poitrine, et il
voulut ouvrir la lettre; mais sa main tremblait. Qu'allait-il lire?
Quelle souffrance allait-il trouver? ... Non, il ne supporterait pas le
reproche douloureux, qu'il croyait déjà entendre: il reviendrait sur
ses pas.
Il déplia enfin la lettre et lut:
«Mon pauvre enfant, ne te tourmente pas de moi. Je serai sage. Le bon
Dieu m'a punie. Je ne devais pas être égoïste et te garder ici. Va à
Paris. Peut-être que ce sera mieux pour toi. Ne t'occupe pas de moi. Je
sais me tirer d'affaire. L'essentiel, c'est que tu sois heureux. Je
t'embrasse.
Maman.
«Écris-moi, quand tu pourras.»
Christophe s'assit sur sa valise, et pleura.
Le portier de la gare appelait les voyageurs pour Paris. Le train pesant
arrivait avec fracas. Christophe essuya ses larmes, se leva, et se dit:
--Il le faut.
Il regarda le ciel, du côté où devait se trouver Paris. Le ciel,
sombre partout, était plus sombre là. C'était comme un gouffre
d'ombre. Christophe eut le cœur serré; mais il se répéta:
--Il le faut.
Il monta dans le train, et, penché à la fenêtre, il continuait de
regarder l'horizon menaçant:
--Ô Paris! pensait-il, Paris! Viens à mon secours! Sauve-moi! Sauve
mes pensées!
L'obscur brouillard s'épaississait. Derrière Christophe, au-dessus du
pays qu'il quittait, un petit coin de ciel, bleu pâle, large comme deux
yeux,--comme les yeux de Sabine,--sourit tristement au milieu des voiles
lourds des nuées, et s'éteignit. Le train partit. La pluie tomba.--La
nuit tomba.
LA FOIRE SUR LA PLACE
PRÉFACE A LA PREMIÈRE ÉDITION
DIALOGUE DE L'AUTEUR
AVEC SON OMBRE
MOI
_Décidément, c'est une gageure, Christophe? Tu as entrepris de me
brouiller avec le monde entier?_
CHRISTOPHE
_Ne fais donc pas l'étonné. Dès le premier instant, tu savais où je
te menais._
MOI
_Tu critiques trop de choses. Tu irrites tes ennemis, et tu troubles tes
amis. Quand quelque chose va mal dans une maison convenable, ne sais-tu
pas qu'il est de bon goût de ne pas en parler?_
CHRISTOPHE
_Qu'y faire? Je n'ai point de goût._
MOI
_Je le sais: tu es un Huron. Maladroit! Ils te feront passer pour
l'ennemi de tout le monde. Déjà, en Allemagne, tu t'es acquis la
réputation d'être un anti-Allemand. Tu te feras, en France, celle
d'être un anti-Français, ou--ce qui est plus grave--d'être un
antisémite. Prends garde. Ne parle point des Juifs_...
Ils t'ont fait trop de bien pour en dire du mal....
CHRISTOPHE
_Pourquoi n'en dirais-je pas tout le bien et tout le mal que j'en pense?_
MOI
_Tu en dis surtout le mal._
CHRISTOPHE
_Le bien viendra ensuite. Faut-il les ménager plus que les chrétiens?
Si je leur fais bonne mesure, c'est qu'ils en valent la peine. Je leur
dois une place d'honneur, puisqu'ils l'ont prise à la tête de notre
Occident, où la lumière s'éteint. Certains d'entre eux menacent de
mort notre civilisation. Mais je n'ignore pas que d'autres, parmi eux,
sont une de nos richesses d'action et de pensée. Je sais ce qu'il y a
encore de grandeur dans leur race. Je sais toutes les puissances de
dévouement, tout le désintéressement orgueilleux, tout l'amour et le
désir du mieux, l'énergie inlassable, le travail opiniâtre et obscur
de milliers d'entre eux. Je sais qu'il y a en eux un Dieu. Et c'est pour
cela que j'en veux à ceux qui l'ont renié, à ceux qui, pour un
succès dégradant et pour un vil bonheur, trahissent les destinées de
leur peuple. Les combattre, c'est prendre le parti de leur peuple contre
eux, de même qu'en attaquant les Français corrompus, c'est la France
que je défends._
MOI
_Mon garçon, tu te mêles de ce qui ne te regarde pas. Souviens-toi de
la femme de Sganarelle, qui veut être rossée._ «Entre l'arbre et le
doigt...» _Les affaires d'Israël ne sont pas les nôtres. Et quant à
celles de la France, la France est comme Martine, elle consent à être
battue; mais elle n'admet point qu'on lui dise qu'elle l'est._
CHRISTOPHE
_Il faut pourtant lui dire la vérité, et d'autant plus qu'on l'aime.
Qui la dira, si ce n'est moi?--Ce ne sera pas toi. Vous êtes tous liés
entre vous par des relations de société, des égards y des scrupules.
Moi, je n'ai pas de liens, je ne suis pas de votre monde. Je n'ai jamais
fait partie d'aucune de vos coteries, d'aucune de vos querelles. Je ne
suis pas forcé de faire chorus avec vous, ou d'être complice de votre
silence._
MOI
_Tu es un étranger._
CHRISTOPHE
_Oui, l'on dira, n'est-ce pas? qu'un musicien allemand n'a pas le droit
de vous juger et ne saurait vous comprendre?--Bon, je me trompe
peut-être. Mais du moins, je vous dirai ce que pensent de vous certains
grands étrangers, que tu connais comme moi,--des plus grands parmi nos
amis morts, et parmi les vivants.--S'ils se trompent, leurs pensées
valent pourtant la peine d'être connues; et elles peuvent vous servir.
Cela vaudra toujours mieux pour vous que de vous persuader, comme vous
le faites, que tout le monde vous admire, et de vous admirer
vous-mêmes,--ou de vous dénigrer,--alternativement. À quoi sert de
crier, par accès périodiques, comme c'est la mode chez vous, que vous
êtes le plus grand peuple du monde,--et puis, que la décadence des
races latines est irrémédiable,--que toutes les grandes idées
viennent de France,--et puis, que vous n'êtes plus bons qu'à amuser
l'Europe? Il s'agit de ne pas vous fermer les yeux sur le mal qui vous
ronge, et de ne pas être accablés, mais exaltés au contraire par le
sentiment de la bataille à livrer pour la vie et l'honneur de votre
race. Qui a senti l'âme chevillée au corps de cette race qui ne veut
pas mourir, peut et doit hardiment mettre à nu ses vices et ses
ridicules, afin de les combattre,--afin de combattre surtout ceux qui
les exploitent et qui en vivent._
MOI
_Ne touche pas à la France, même pour la défendre. Tu troubles les
braves gens._
CHRISTOPHE
_Les braves gens,--sans doute!--les braves gens, à qui cela fait de la
peine qu'on ne trouve pas tout très bien, qu'on leur montre tant de
choses tristes et laides! Eux-mêmes sont exploités; mais ils n'en
veulent pas convenir. Ils ont tant de chagrin de constater le mal chez
les autres qu'ils aiment encore mieux être victimes. Ils veulent qu'on
leur répète, au moins une fois par jour, que tout est pour le mieux
dans la meilleure des nations et que_
«...tu resteras, ô France, la première...»