Christophe se dirigea vers le toit rouge de l'auberge des _Trois Rois_,

au-dessus duquel flottait un petit drapeau. Des chapelets d'oignons

étaient pendus à la façade, et les fenêtres étaient garnies de

fleurs de capucines rouges et jaunes. Il entra dans la salle, pleine de

fumée de tabac, où s'étalaient aux murs des chromos jaunies, et, à

la place d'honneur, le portrait colorié de l'Empereur-Roi, entouré

d'une guirlande de feuilles de chêne. On dansait. Christophe était

bien sûr que sa belle amie serait là. Et en effet, ce fut la première

figure qu'il aperçut. Il s'établit dans un angle de la pièce, d'où

il pouvait suivre en paix les évolutions des danseurs. Mais, quelque

soin qu'il eut pris pour ne pas être remarqué, Lorchen sut bien le

découvrir dans son coin. Tout en tournant d'interminables valses, elle

lui lançait par-dessus l'épaule de son danseur de rapides œillades;

et, pour mieux l'exciter, elle coquetait avec les garçons du village,

en riant de sa grande bouche bien fendue. Elle parlait fort et disait

des niaiseries, ne différant point en cela de ces jeunes filles du

monde, qui, lorsqu'on les regarde, se croient obligées de rire, de

s'agiter, d'être sottes pour la galerie, au lieu de le rester pour

elles seules.--En quoi elles ne sont pas si sottes: car elles savent que

la galerie les regarde et ne les écoute pas.--Christophe, les coudes

sur la table et le menton sur les poings, suivait le manège de la fille

avec des yeux ardents et furieux: il avait l'esprit assez libre pour

n'être pas dupe de ses roueries; mais il ne l'avait pas assez pour ne

pas s'y laisser prendre; et tour à tour, il grognait de colère, ou

bien il riait sous cape, et haussait les épaules, de donner dans le

panneau.

Un autre l'observait: c'était le père de Lorchen. Petit et trapu, une

grosse tête au nez court, le crâne chauve rissolé par le soleil, avec

une couronne de cheveux qui avaient été blonds et frisottaient par

boucles épaisses comme un Saint-Jean de Dürer, bien rasé, la figure

impassible, sa longue pipe au coin de la bouche, il causait très

lentement avec d'autres paysans, tout en suivant du coin de l'œil la

mimique de Christophe; et il avait un rire silencieux. À un moment, il

toussota; un éclair de malice brillant dans ses petits yeux gris, il

vint s'asseoir de côté à la table de Christophe. Christophe,

mécontent, tourna vers lui un visage renfrogné: il rencontra le regard

narquois du vieux qui, sans extraire sa pipe de sa bouche, lui adressa

familièrement la parole. Christophe le connaissait: il le tenait pour

une vieille canaille; mais le faible qu'il avait pour la fille le

rendait indulgent pour le père, et même lui inspirait un bizarre

plaisir à se trouver avec lui: le vieux malin s'en doutait. Après

avoir parlé de la pluie et du beau temps, et fait une allusion

goguenarde aux belles filles, et à ce qu'il ne dansait pas, il conclut

que Christophe avait bien raison de ne pas se donner de mal, et qu'on

était mieux à table, les coudes devant son pot; et il se fit inviter

sans façon à en vider un. En buvant, le vieux causait, sans se

presser. Il parlait de ses petites affaires, de la difficulté qu'on

avait à vivre, des mauvais temps, de la cherté de tout. Christophe ne

répondait que par quelques grognements: cela ne l'intéressait pas; il

regardait Lorchen. Il y avait des moments de silence: le paysan

attendait un mot; nulle réponse ne venait: il reprenait tranquillement.

Christophe se demandait ce qui lui valait l'honneur de la société du

vieux et de ses confidences. Il finit par comprendre. Le vieux, après

avoir épuisé ses doléances, passa à un autre chapitre: il vanta

l'excellence de ses produits, de ses légumes, de sa volaille, de ses

œufs, de son lait; et brusquement, il demanda si Christophe ne pourrait

pas lui procurer la clientèle du château. Christophe sursauta:

--Comment diable savait-il?... Il le connaissait donc?

--Oui bien, disait le vieux. Tout se sait...

Il n'ajoutait pas:

--... quand on se donne la peine de faire sa petite police soi-même.

Christophe se fit un malin plaisir de lui apprendre que, bien que «tout

se sût», on ne savait pas sans doute qu'il venait de se brouiller avec

la petite cour, et que, si jamais il avait pu se flatter de quelque

crédit auprès de l'office et des cuisines du château,--(ce dont il

doutait fort)--ce crédit, à l'heure présente, était mort et

enterré. Le vieux eut un froncement imperceptible de la bouche. Il ne

se découragea pourtant pas; et, après un moment, il demanda si

Christophe ne pourrait pas du moins le recommander à telle et telle

famille. Et il lui nomma toutes celles avec qui Christophe se trouvait

en relations: car il s'était renseigné très exactement, au marché.

Christophe eût été furieux de cet espionnage, s'il n'avait eu plutôt

envie de rire, en pensant que le vieux serait volé, malgré toute sa

malice: (car il ne se doutait pas que la recommandation qu'il demandait

était plus capable de lui faire perdre sa clientèle, que de lui en

procurer de nouvelle). Il le laissa donc dévider en pure perte son

écheveau de petites ruses grossières; et il ne répondait ni oui, ni

non. Mais le paysan insistait; et, s'attaquant enfin à Christophe

lui-même et à Louisa, qu'il avait gardés pour la fin, il voulut à

toute force leur colloquer son lait, son beurre, et sa crème. Il

ajoutait que, puisque Christophe était musicien, rien ne faisait plus

de bien pour la voix qu'un œuf frais avalé cru, matin et soir: et il

se faisait fort de lui en fournir de tout chauds sortis du cul de la

poule. Cette idée que le vieux le prenait pour un chanteur fit éclater

de rire Christophe. Le paysan en profita pour faire venir une autre

bouteille. Après quoi, ayant tiré de Christophe tout ce qu'il pouvait

pour l'instant, il s'en alla, sans autre cérémonie.

La nuit était venue. Les danses étaient de plus en plus animées.

Lorchen ne prêtait aucune attention à Christophe: elle avait trop à

faire de tourner la tête a un jeune drôle du village, fils d'un riche

fermier, que toutes les filles se disputaient. Christophe s'intéressait

à la lutte: ces demoiselles se souriaient, et elles se fussent

griffées avec délices. Christophe, bon enfant, s'oubliait, et faisait

des vœux pour le triomphe de Lorchen. Mais quand ce triomphe fut

obtenu, il se sentit un peu triste. Il se le reprocha. Il n'aimait pas

Lorchen: il était bien naturel qu'elle aimât qui elle voulait.

--Sans doute. Mais il n'était pas gai de se sentir si seul. Tous ces

gens ne s'intéressaient à lui que pour l'exploiter, et se moquer de

lui ensuite. Il soupira, sourit en regardant Lorchen, que la joie de

faire enrager ses rivales rendait dix fois plus jolie, et il se disposa

à partir. Il était près de neuf heures: il avait deux bonnes lieues

à faire pour rentrer en ville.

Il se levait de table, quand la porte s'ouvrit; et une dizaine de

soldats firent irruption. Leur entrée jeta un froid dans la salle. Les

gens se mirent à chuchoter. Quelques couples qui dansaient

s'arrêtèrent, pour jeter des regards inquiets sur les nouveaux

arrivants. Les paysans debout près de la porte affectèrent de leur

tourner le dos et de causer entre eux; mais, sans en avoir l'air, ils

eurent bien soin de se ranger prudemment, pour les laisser passer.

--Depuis quelque temps, tout le pays était en lutte sourde avec la

garnison des forts qui entouraient la ville. Les soldats s'ennuyaient à

périr, et se vengeaient sur les paysans. Ils se moquaient d'eux

grossièrement, ils les malmenaient, ils traitaient les filles comme en

pays conquis. La semaine d'avant, quelques-uns d'entre eux, pris de vin,

avaient troublé une fête dans un village voisin, et assommé à

moitié un fermier. Christophe, au courant des choses, partageait

l'état d'esprit des paysans; et, se rasseyant à sa place, il attendit

ce qui allait se passer.

Les soldats, sans s'inquiéter de la malveillance qui accueillait leur

entrée, allèrent bruyamment s'asseoir aux tables pleines, d'où ils

bousculèrent les gens, pour se faire place: ce fut l'affaire d'un

moment. La plupart s'écartèrent en grommelant. Un vieux, assis au bout

d'un banc, ne se rangea pas assez vite: ils soulevèrent le banc, et le

vieux culbuta, au milieu des éclats de rire. Christophe se leva,

indigné; mais, comme il était sur le point d'intervenir, il vit le

vieux, qui se ramassait péniblement, et, au lieu de se plaindre, se

confondait en excuses. Deux des soldats vinrent à la table de

Christophe: il les regardait venir, serrant les poings. Mais il n'eut

pas à se défendre. C'étaient deux grands diables athlétiques et

bonasses, qui suivaient, comme des moutons, un ou deux risque-tout et

tâchaient de les imiter. Ils furent intimidés par l'air hautain de

Christophe; et, quand il leur dit, d'un ton sec:

--La place est prise...

ils s'excusèrent précipitamment, et se reculèrent au bout du banc,

afin de ne pas le gêner. Sa voix avait eu les inflexions du maître: la

servilité naturelle reprenait le dessus. Ils voyaient bien que

Christophe n'était pas un paysan.

Christophe, un peu apaisé par cette attitude soumise, put observer les

choses avec plus de sang-froid. Il n'eut pas de peine à voir que toute

la bande était menée par un sous-officier,--un petit boule-dogue, aux

yeux durs,--face de larbin hypocrite et méchant: un des héros de la

bagarre de l'autre dimanche. Assis à une table voisine de Christophe,

et déjà ivre, il dévisageait les gens et lançait des sarcasmes

injurieux, qu'ils affectaient de ne pas entendre. Il s'attaquait surtout

aux couples qui dansaient, décrivant leurs avantages ou leurs défauts

physiques, avec une ignominie d'expressions qui soulevait les rires de

ses compagnons. Les filles rougissaient, et les larmes leur venaient aux

yeux; les garçons serraient les dents et rageaient en silence. Le

regard du bourreau faisait lentement le tour de la salle, en

n'épargnant personne: Christophe le vit venir vers lui. Il saisit sa

chope, et, le poing sur la table, il attendit, décidé à lui jeter le

verre à la tête, à la première insulte. Il se disait:

--Je suis fou. Je ferais mieux de m'en aller. Je vais me faire ouvrir le

ventre; et après, si j'en réchappe, on me mettra en prison: le jeu

n'en vaut pas la chandelle. Partons, avant qu'il ne m'ait provoqué.

Mais son orgueil s'y refusait: il ne voulait pas avoir l'air de fuir

devant ces oiseaux-là.--Le regard sournois et brutal se posa sur lui.

Christophe, raidi, le fixa avec colère. Le sous-officier le considéra,

un instant: la figure de Christophe le mit en verve; il poussa du coude

son voisin, lui désigna le jeune homme, en ricanant; et déjà il

ouvrait la bouche pour l'injurier. Christophe, ramassé sur lui-même,

allait lancer son verre à toute volée.--Cette fois encore, le hasard

le sauva. Au moment où l'ivrogne allait parler, un couple maladroit de

danseurs vint buter contre lui et fit tomber son verre. Il se retourna

furieux, et déversa sur eux un tombereau d'injures. Son attention

était détournée: il ne pensait plus à Christophe. Celui-ci attendit

encore quelques minutes; puis, voyant que son ennemi ne cherchait plus

à reprendre l'entretien, il se leva, prit lentement son chapeau, et

s'achemina sans se presser vers la porte. Il ne quittait pas des yeux le

banc où l'autre était assis, pour bien lui faire sentir qu'il ne

cédait pas devant lui. Mais le sous-officier l'avait décidément

oublié: personne ne s'occupait de lui.

Il tournait la poignée de la porte: quelques secondes encore, et il

était dehors. Mais il était dit qu'il n'en sortirait pas indemne. Un

brouhaha s'élevait dans le fond de la salle. Les soldats, après avoir

bu, avaient décidé de danser. Et comme toutes les filles avaient leurs

cavaliers, ils chassèrent les danseurs, qui se laissèrent faire. Mais

Lorchen ne l'entendait pas ainsi. Ce n'était pas pour rien qu'elle

avait ces yeux hardis et ce menton volontaire, qui plaisaient à

Christophe. Elle valsait comme une folle, quand le sous-officier, qui

avait jeté son dévolu sur elle, vint lui arracher son danseur. Elle

tapa du pied, cria, et, repoussant le soldat, elle déclara que jamais

elle ne danserait avec un malotru comme lui. L'autre la poursuivit. Il

bourrait de coups de poing les gens derrière lesquels elle cherchait à

s'abriter. Enfin, elle se réfugia derrière une table; et là,

protégée de lui pendant un moment, elle reprit du souffle pour

l'injurier; elle voyait que sa résistance ne servirait à rien et elle

trépignait de fureur, cherchait les mots les plus blessants, et

comparait sa tête à celle de divers animaux de la basse-cour. Lui,

penché vers elle, de l'autre côté de la table, avait un mauvais

sourire, et ses yeux luisaient de colère. Brusquement, il prit son

élan, et sauta par-dessus la table. Il l'empoigna. Elle se débattit,

comme une vachère, à coups de poing et de pied. Il n'était pas trop

bien d'aplomb sur ses jambes, et faillit perdre l'équilibre. Furieux,

il la poussa contre le mur, et la gifla. Il ne recommença pas:

quelqu'un lui avait sauté sur le dos, le giflait à tour de bras, et le

lançait d'un coup de pied, au milieu des buveurs. C'était Christophe,

qui s'était rué sur lui, bousculant tables et gens. Le sous-officier

se retourna, fou de rage, tirant son sabre. Avant qu'il eût pu s'en

servir, Christophe l'assomma d'un coup d'escabeau. Le tout avait été

si prompt qu'aucun des spectateurs n'eut l'idée d'intervenir. Mais

quand on vit le soldat s'abattre sur le carreau, comme un bœuf, un

tumulte épouvantable s'éleva. Les autres soldats coururent sur

Christophe, le sabre hors du fourreau. Les paysans se jetèrent sur eux.

La mêlée fut générale. Les chopes volaient à travers la salle, les

tables étaient renversées. Les paysans se réveillaient: il y avait de

vieilles rancunes à assouvir. Les gens roulaient par terre, et se

mordaient avec fureur. Le danseur évincé de Lorchen, un solide valet

de ferme, avait empoigné la tête d'un soldat qui l'avait insulté tout

à l'heure, et la martelait contre un mur. Lorchen, armée d'une trique,

tapait comme une sourde. Les autres filles se sauvaient en hurlant, sauf

deux ou trois gaillardes, qui s'en donnaient à cœur-joie. L'une

d'elles, une grosse petite blonde, voyant un soldat gigantesque,--le

même qui s'était assis à la table de Christophe,--défoncer à coups

de genoux la poitrine de son adversaire renversé, courut au foyer,

revint, et tirant en arrière la tête de la brute, elle lui appliqua

dans les yeux une poignée de cendres brûlantes. L'homme poussa des

mugissements. La fille jubilait, insultant l'ennemi désarmé, que les

paysans maintenant assommaient à leur aise. Enfin, les soldats, trop

faibles, se replièrent au dehors, laissant deux d'entre eux sur le

carreau. La lutte continua dans la rue du village. Ils faisaient

irruption dans les maisons, en poussant des cris de mort, et voulaient

tout saccager. Les paysans les avaient suivis avec leurs fourches; ils

lançaient sur l'ennemi leurs chiens hargneux. Un troisième soldat

tomba, le ventre troué d'un coup de trident. Les autres durent

s'enfuir, pourchassés jusqu'au delà du village; et, de loin, ils

criaient, en se sauvant à travers champs, qu'ils allaient chercher les

camarades et qu'ils reviendraient tout à l'heure.

Les paysans, restés maîtres du terrain, retournèrent à l'auberge:

ils exultaient; c'était la revanche, depuis longtemps attendue, des

avanies qu'ils avaient subies. Ils ne pensaient pas encore aux

conséquences de l'échauffourée. Ils parlaient tous à la fois, et

chacun vantait ses prouesses. Ils fraternisèrent avec Christophe, tout

joyeux de se sentir rapproché d'eux. Lorchen vint lui prendre la main,

et resta un instant à la tenir dans sa menotte rude, en lui ricanant au

nez. Elle ne le trouvait plus ridicule, à cette heure.

On s'occupa des blessés. Parmi les gens du village, il n'y avait que

des dents cassées, quelques côtes enfoncées, des bosses et des bleus,

sans grave conséquence. Mais il n'en était pas de même des soldats.

Trois étaient sérieusement atteints: le colosse aux yeux brûlés, qui

avait eu l'épaule à moitié emportée d'un coup de hache; l'homme

éventré, qui râlait, et le sous-officier, assommé par Christophe. On

les avait étendus par terre, près du foyer. Le sous-officier, le moins

blessé des trois, venait de rouvrir les yeux. Il regarda longuement,

d'un regard chargé de haine, le cercle des paysans penchés autour de

lui. À peine eut-il repris conscience de ce qui s'était passé qu'il

commença à les insulter. Il jurait qu'il se vengerait, qu'il leur

ferait leur affaire à tous; il étranglait de rage; on sentait que s'il

pouvait, il les exterminerait. Ils essayèrent de rire; mais leur rire

était forcé. Un jeune paysan cria au blessé:

--Ferme ta gueule, ou je te tue!

Le sous-officier essaya de se redresser, et, fixant celui qui venait

de parler, avec ses yeux injectés de sang:

--Salauds! dit-il, tuez-moi! On vous coupera la tête.

Il continuait à vociférer. L'homme éventré poussait des cris aigus,

comme un cochon qu'on saigne. Le troisième était immobile et rigide

comme un mort. Une terreur écrasante tomba sur les paysans. Lorchen et

quelques femmes emportèrent les blessés dans une autre chambre. Les

vociférations du sous-officier et les cris du mourant s'assourdirent.

Les paysans se taisaient: ils demeuraient à la même place, faisant le

cercle, comme si les trois corps étaient toujours étendus à leurs

pieds; ils n'osaient pas bouger et se regardaient, épeurés. À la fin,

le père de Lorchen dit:

--Vous avez fait de bel ouvrage!

Il y eut un murmure angoissé: ils avalaient leur salive. Puis, ils se

mirent à parler tous à la fois. D'abord, ils chuchotaient, comme s'ils

avaient peur qu'on ne les écoutât à la porte; mais bientôt, le ton

s'éleva et devint plus âpre: ils s'accusaient l'un l'autre; ils se

reprochaient mutuellement les coups qu'ils avaient donnés. La dispute

s'envenimait: ils semblaient sur le point d'en venir aux mains. Le père

de Lorchen les mit tous d'accord. Les bras croisés, se tournant vers

Christophe, il le désigna du menton:

--Et celui-là, dit-il, qu'est-ce qu'il est venu faire ici?

Toute la colère de la foule se retourna contre Christophe:

--C'est vrai! C'est vrai! criait-on, c'est lui qui a commencé! Sans

lui, rien ne serait arrivé!

Christophe, abasourdi, essaya de répondre:

--Ce que j'en ai fait, ce n'est pas pour moi, c'est pour vous, vous

le savez bien.

Mais ils lui répliquaient, furieux:

--Est-ce que nous ne sommes pas capables de nous défendre seuls? Est-ce

que nous avions besoin qu'un monsieur de la ville vînt nous dire ce

qu'il fallait faire? Qui vous a demandé votre avis? Et d'abord, qui

vous a prié de venir? Vous ne pouviez pas rester chez vous?

Christophe haussa les épaules, et se dirigea vers la porte. Mais le

père de Lorchen lui barra le chemin, en glapissant.

--C'est ça! c'est ça! criait-il, il voudrait filer maintenant, après

qu'il nous a tous mis dans le pétrin. Il ne partira pas!

Les paysans hurlèrent:

--Il ne partira pas! C'est lui qui est cause de tout. C'est lui qui

doit payer pour tout!

Ils l'entouraient, en lui montrant le poing. Christophe voyait se

resserrer le cercle de figures menaçantes: la peur les rendait

enragés. Il ne dit pas un mot, fit une grimace de dégoût, et, jetant

son chapeau sur une table, il alla s'asseoir au fond de la salle, et

leur tourna le dos.

Mais Lorchen, indignée, se jeta au milieu des paysans. Sa jolie figure

était rouge et froncée de colère. Elle repoussa rudement ceux qui

entouraient Christophe:

--Tas de lâches! Bêtes brutes! cria-t-elle. Vous n'êtes pas honteux?

Vous voudriez faire croire que c'est lui qui a tout fait! Comme si on ne

vous avait pas vus! Comme s'il y en avait un seul qui n'avait pas cogné

de son mieux!... S'il y en avait un seul qui était resté les bras

croisés, pendant que les autres se battaient, je lui cracherais à la

figure, et je l'appellerais: Lâche! Lâche!...

Les paysans, surpris par cette sortie inattendue, restèrent, un instant,

silencieux; puis, ils se remirent à crier:

--C'est lui qui a commencé! Sans lui, il n'y aurait rien eu.

Le père de Lorchen faisait en vain des signes à sa fille. Elle reprit:

--Bien sûr que c'est lui qui a commencé! Il n'y a pas de quoi vous

vanter. Sans lui, vous vous laissiez insulter, vous nous laissiez

insulter, poltrons! froussards!

Elle apostropha son ami:

--Et toi, tu ne disais rien, tu faisais la bouche en cœur, tu tendais

le derrière aux coups de botte; pour un peu, tu aurais remercié! Tu

n'as pas honte?... Vous n'avez pas honte, tous? Vous n'êtes pas des

hommes! Courage de brebis, toujours le nez en terre! Il a fallu que

celui-là vous donnât l'exemple!--Et maintenant, vous voudriez lui

faire tout retomber sur le dos?... Eh bien, cela ne sera pas, c'est moi

qui vous le dis! Il s'est battu pour nous. Ou bien vous le sauverez, ou

bien vous trinquerez avec lui: je vous en donne ma parole!

Le père de Lorchen la tirait par le bras; il était hors de lui et criait:

--Tais-toi! tais-toi!... Te tairas-tu, bougre de chienne!

Mais elle le repoussa, et continua, de plus belle. Les paysans

vociféraient. Elle criait plus fort qu'eux, d'une voix aiguë, qui

crevait le tympan:

--D'abord, toi, qu'est-ce que tu as à dire? Tu crois que je ne t'ai pas

vu tout à l'heure piler à coups de talons celui-là qui est quasi

comme mort dans la chambre à côté? Et toi, montre un peu tes

mains!... Il y a encore du sang dessus. Tu crois que je ne t'ai pas vu

avec ton couteau? Je dirai tout ce que j'ai vu, tout, si vous faites la

moindre chose contre lui. Je vous ferai tous condamner.

Les paysans, exaspérés, approchaient leur figure furieuse de la figure

de Lorchen, et lui braillaient au nez. Un d'eux fit mine de la calotter;

mais le bon ami de Lorchen le saisit au collet, et ils se secouèrent

tous deux, prêts à se rouer de coups. Un vieux dit à Lorchen:

--Si nous sommes condamnés, tu le seras aussi.

--Je le serai aussi, fit-elle. Je suis moins lâche que vous.

Et elle reprit sa musique.

Ils ne savaient plus que faire. Ils s'adressaient au père:

--Est-ce que tu ne la feras pas taire?

Le vieux avait compris qu'il n'était pas prudent de pousser à bout

Lorchen. Il leur fit signe de se calmer. Le silence tomba. Lorchen seule

continua de parler; puis, ne trouvant plus de riposte, comme un feu sans

aliment, elle s'arrêta. Après un moment, son père toussota, et dit:

--Eh bien, donc, qu'est-ce que tu veux? Tu ne veux pourtant pas

nous perdre?

Elle dit:

--Je veux qu'on le sauve.

Ils se mirent à réfléchir. Christophe n'avait pas bougé de place:

raidi dans son orgueil, il semblait ne pas entendre qu'il s'agissait de

lui; mais il était ému de l'intervention de Lorchen. Lorchen ne

paraissait pas davantage savoir qu'il était là: adossée à la table

où il était assis, elle fixait d'un air de défi les paysans, qui

fumaient, en regardant à terre. Enfin, son père, après avoir

mâchonné sa pipe, dit:

--Qu'on dise ou qu'on ne dise pas quelque chose,--s'il reste, son

affaire est claire. Le maréchal des logis l'a reconnu: il ne lui fera

pas grâce. Il n'y a qu'un parti pour lui, c'est qu'il file tout de

suite, de l'autre côté de la frontière.

Il avait réfléchi qu'après tout, il serait plus avantageux pour eux

que Christophe se sauvât: il se dénonçait ainsi lui-même; et, quand

il ne serait plus là pour se défendre, on n'aurait pas de peine à se

décharger sur lui de tout le gros de l'affaire. Les autres

approuvèrent. Ils se comprenaient parfaitement.--Maintenant qu'ils

étaient décidés, ils avaient hâte que Christophe fut déjà parti.

Sans manifester aucune gêne de ce qu'ils avaient dit, un moment avant,

ils se rapprochèrent de lui, feignant de s'intéresser vivement à son

salut.

--Pas une minute à perdre, monsieur, dit le père de Lorchen. Ils vont

revenir. Une demi-heure pour aller au fort. Une demi-heure pour

retourner... Il n'y a que le temps de filer.

Christophe s'était levé. Lui aussi avait réfléchi. Il savait que

s'il restait, il était perdu. Mais partir, partir sans revoir sa

mère?... Non, ce n'était pas possible. Il dit qu'il retournerait

d'abord en ville, qu'il aurait encore le temps d'en repartir dans la

nuit, et de passer la frontière. Mais ils poussèrent les hauts cris.

Tout à l'heure, ils lui avaient barré la porte, pour l'empêcher de

fuir: maintenant, ils s'opposaient à ce qu'il ne prit pas la fuite.

Rentrer en ville, c'était se faire pincer, à coup sûr: avant qu'il

fut seulement arrivé, on serait prévenu là-bas; on l'arrêterait chez

lui.--Il s'obstinait. Lorchen l'avait compris:

--C'est votre maman que vous voulez voir?... J'irai à votre place.

--Quand?

--Cette nuit.

--C'est vrai? Vous feriez cela?

--J'y vais.

Elle prit son fichu, et s'en enveloppa.

--Écrivez quelque chose, je lui porterai... Venez par ici, je vais

vous donner de l'encre.

Jean-Christophe, Volume 2 La Révolte, La Foire sur la Place · 第 21 / 39 段