Christophe annonça, en balbutiant, son intention de partir. Elle tenta

bien de prendre la chose en plaisanterie et de détourner la

conversation, comme à l'ordinaire; mais il ne se déridait pas, et

continuait, cette fois, d'un air si volontaire et si sérieux qu'il n'y

avait plus moyen de douter. Alors, elle se tut, tout son sang s'arrêta,

et elle restait muette et glacée, à le regarder avec des yeux

épouvantés. Une telle douleur montait dans ces yeux que la parole lui

manqua, à lui aussi; et ils demeurèrent tous deux sans voix. Quand

elle put enfin retrouver le souffle, elle dit,--(ses lèvres

tremblaient):

--Ce n'est pas possible... Ce n'est pas possible...

Deux grosses larmes coulaient le long de ses joues. Il détourna la

tête avec découragement, et se cacha la figure dans ses mains. Ils

pleurèrent. Après quelque temps, il s'en alla dans sa chambre et s'y

enferma jusqu'au lendemain. Ils ne firent plus allusion à ce qui

s'était passé; et comme il n'en parlait plus, elle voulut se

convaincre qu'il avait renoncé. Mais elle vivait dans des transes.

Vint un moment où il ne put plus se taire. Il fallait parler, dût-il

lui déchirer le cœur: il souffrait trop. L'égoïsme de sa peine

l'emportait sur la pensée de celle qu'il ferait. Il parla. Il alla

jusqu'au bout, évitant de regarder sa mère, de peur de se laisser

troubler. Il fixa même le jour de son départ, pour n'avoir plus à

soutenir une seconde discussion:--(il ne savait pas s'il retrouverait,

une seconde fois, le triste courage qu'il avait aujourd'hui).--Louisa

criait:

--Non, non, tais-toi!...

Il se raidissait, et continuait avec une résolution implacable. Quand

il eut fini,--(elle sanglotait),--il lui prit les mains et tâcha de lui

faire comprendre comment il était absolument nécessaire à son art, à

sa vie, qu'il partît pour quelque temps. Elle se refusait à écouler,

elle pleurait, et répétait:

--Non, non!... Je ne veux pas...

Après avoir vainement tenté de raisonner avec elle, il la laissa,

pensant que la nuit changerait le cours de ses idées. Mais lorsqu'ils

se retrouvèrent, le lendemain, à table, il recommença sans pitié à

reparler de son projet. Elle laissa retomber la bouchée de pain qu'elle

portait à ses lèvres, et dit, d'un ton de reproche douloureux:

--Tu veux donc me torturer?

Il fut ému, mais il dit:

--Chère maman, il le faut.

--Mais non, mais non! répétait-elle, il ne le faut pas... C'est pour

me faire de la peine... C'est une folie...

Ils voulurent se convaincre l'un l'autre; mais ils ne s'écoutaient pas.

Il comprit qu'il était inutile de discuter: cela ne servait qu'à se

faire souffrir davantage; et il commença, ostensiblement, ses

préparatifs de départ.

Quand elle vit qu'aucune de ses prières ne l'arrêtait, Louisa tomba

dans une tristesse morne. Elle passait ses journées, enfermée dans sa

chambre, sans lumière, quand le soir venait; elle ne parlait plus, elle

ne mangeait plus; la nuit, il l'entendait pleurer. Il en était

crucifié. Il eût crié de douleur dans son lit, où il se retournait,

toute la nuit, sans dormir, en proie à ses remords. Il l'aimait tant!

Pourquoi fallait-il qu'il la fît souffrir?... Hélas! Elle ne serait

pas la seule; il le voyait clairement... Pourquoi le destin avait-il mis

en lui le désir et la force d'une mission, qui devait faire souffrir

ceux qu'il aimait?

--Ah! pensait-il, si j'étais libre, si je n'étais pas contraint par

cette force cruelle d'être ce que je dois être, ou sinon, de mourir

dans la honte et le dégoût de moi-même, comme je vous rendrais

heureux, vous que j'aime! Laissez-moi vivre d'abord, agir, lutter,

souffrir; et puis, je vous reviendrai, plus aimant. Que je voudrais ne

faire qu'aimer, aimer, aimer!...

Jamais il n'eût résisté au reproche perpétuel de cette âme

désolée, si ce reproche avait eu la force de rester muet. Mais Louisa,

faible et un peu bavarde, ne put garder pour elle la peine qui

l'étouffait. Elle la dit à ses voisines. Elle la dit à ses deux

autres fils. Ils ne pouvaient perdre une si belle occasion de mettre

Christophe dans son tort. Surtout Rodolphe, qui n'avait pas cessé de

jalouser son frère aîné, quoiqu'il n'en eût guère de raisons pour

le moment,--Rodolphe, que le moindre éloge de Christophe blessait au

vif, et qui redoutait en secret, sans oser s'avouer cette basse pensée,

ses succès à venir,--(car il était assez intelligent pour sentir la

force de son frère, et pour craindre que d'autres ne la sentissent,

comme lui),--Rodolphe fut trop heureux d'écraser Christophe sous le

poids de sa supériorité. Il ne s'était jamais préoccupé de sa

mère, dont il savait la gêne; bien qu'il fût largement en situation

de lui venir en aide, il en laissait tout le soin à Christophe. Mais,

quand il apprit le projet de Christophe, il se découvrit sur-le-champ

des trésors d'affection. Il s'indigna contre cette prétention

d'abandonner sa mère, et il la qualifia de monstrueux égoïsme. Il eut

le front d'aller le répéter à Christophe. Il lui fit la leçon, de

très haut, comme à un enfant qui mérite le fouet; il lui rappela,

d'un air rogue, ses devoirs envers sa mère, et tous les sacrifices

qu'elle avait faits pour lui. Christophe faillit en crever de rage. Il

flanqua Rodolphe à la porte, à coups de pied au cul, en le traitant de

polisson et de chien d'hypocrite. Rodolphe se vengea, en montant la

tête à sa mère. Louisa, excitée par lui, commença à se persuader

que Christophe agissait en mauvais fils. Elle entendait répéter qu'il

n'avait pas le droit de partir, et elle ne demandait qu'à le croire. Au

lieu de s'en tenir à ses pleurs, qui étaient son arme la plus forte,

elle fit à Christophe des reproches injustes, qui le révoltèrent. Ils

se dirent l'un à l'autre des choses pénibles; et le résultat fut que

Christophe, qui jusque-là hésitait encore, ne pensa plus qu'à presser

ses préparatifs de départ. Il sut que les charitables voisins

s'apitoyaient sur sa mère, et que l'opinion du quartier la

représentait comme une victime, et lui comme un bourreau. Il serra les

dents, et ne démordit plus de sa résolution.

Les jours passaient. Christophe et Louisa se parlaient à peine. Au lieu

de jouir, jusqu'à la moindre goutte, des derniers jours passés

ensemble, ces deux êtres qui s'aimaient perdaient le temps qui leur

restait,--comme c'est trop souvent le cas,--en une de ces stériles

bouderies, où s'engloutissent tant d'affections. Ils ne se voyaient

qu'à table, où ils étaient assis l'un en face de l'autre, ne se

regardant pas, ne se parlant pas, se forçant à manger quelques

bouchées, moins pour manger que pour se donner une contenance. À

grand'peine, Christophe parvenait à extraire quelques mots de sa gorge:

mais Louisa ne répondait pas; et quand, à son tour, elle voulait

parler, c'était lui qui se taisait. Cet état de choses était

intolérable pour tous deux; et plus il se prolongeait, plus il devenait

difficile d'en sortir. Allaient-ils donc se séparer ainsi? Louisa se

rendait compte maintenant qu'elle avait été injuste et maladroite;

mais elle souffrait trop pour savoir comment regagner le cœur de son

fils, qu'elle pensait avoir perdu, et empêcher ce départ, dont elle se

refusait à envisager l'idée. Christophe regardait à la dérobée le

visage blême et gonflé de sa mère, et il était bourrelé de remords;

mais décidé à partir, et, sachant qu'il y allait de sa vie, il

souhaitait lâchement d'être déjà parti, pour s'enfuir de ses

remords.

Son départ était fixé au surlendemain. Un de leurs tristes

tête-à-tête venait de finir. Au sortir du souper, où ils ne

s'étaient pas dit un mot, Christophe s'était retiré dans sa chambre;

et, assis devant sa table, la tête dans ses mains, incapable d'aucun

travail, il se rongeait l'esprit. La nuit s'avançait; il était près

d'une heure du matin. Tout à coup, il entendit du bruit, une chaise

renversée, dans la chambre voisine. La porte s'ouvrit, et sa mère, en

chemise, pieds nus, se jeta à son cou, en sanglotant. Elle brûlait de

fièvre, elle embrassait son fils, et elle gémissait, au milieu de ses

hoquets de désespoir:

--Ne pars pas! ne pars pas! Je t'en supplie! Je t'en supplie! Mon petit,

ne pars pas!... J'en mourrai... Je ne peux pas, je ne peux pas le

supporter!...

Bouleversé et effrayé, il l'embrassait, répétant:

--Chère maman, calme-toi, calme-toi, je t'en prie!

Mais elle continuait:

--Je ne peux pas le supporter... Je n'ai plus que toi. Si tu pars,

qu'est-ce que je deviendrai? Je mourrai si tu pars. Je ne veux pas

mourir loin de toi. Je ne veux pas mourir seule. Attends que je sois

morte!...

Ses paroles lui déchiraient le cœur. Il ne savait que dire pour la

consoler. Quelles raisons pouvaient tenir contre ce déchaînement

d'amour et de douleur! Il la prit sur ses genoux, et tâcha de la

calmer, avec des baisers et des mots affectueux. La vieille femme se

taisait peu à peu, et pleurait doucement. Quand elle fut un peu

apaisée, il lui dit:

--Recouche-toi: tu vas prendre froid.

Elle répéta:

--Ne pars pas!

Il dit, tout bas:

--Je ne partirai pas.

Elle tressaillit, et lui saisit la main:

--C'est vrai? dit-elle. C'est vrai?

Il détourna la tête, avec découragement:

--Demain, dit-il, demain, je te dirai... Laisse-moi, je t'en supplie!...

Elle se leva docilement, et regagna sa chambre.

Le lendemain matin, elle avait honte de cette crise de désespoir qui

s'était emparée d'elle, comme une folie, au milieu de la nuit; et elle

tremblait de ce que son fils allait lui dire. Elle l'attendait, assise,

dans un coin de sa chambre; elle avait pris un tricot pour s'occuper;

mais ses mains se refusaient à le tenir: elle le laissa tomber.

Christophe entra. Ils se dirent bonjour à mi-voix, sans se regarder en

face. Il était sombre, il alla se poster devant la fenêtre, le dos

tourné à sa mère, et il resta sans parler. Un combat se livrait en

lui; il en savait trop le résultat d'avance, et il cherchait à le

retarder. Louisa n'osait lui adresser la parole et provoquer la réponse

qu'elle attendait et redoutait. Elle se força à reprendre le tricot;

mais elle ne voyait pas ce qu'elle faisait, et ses mailles allaient de

travers. Dehors, il pleuvait. Après un long silence, Christophe vint

près d'elle. Elle ne fit pas un mouvement; mais son cœur battait.

Christophe la regardait, immobile; puis, brusquement, il se jeta à

genoux, cacha sa figure dans la robe de sa mère; et, sans dire un mot,

il pleura. Alors, elle comprit qu'il restait; et son cœur s'allégea

d'une angoisse mortelle;--mais aussitôt, le remords y entra: car elle

sentit tout ce que son fils lui sacrifiait; et elle commença de

souffrir tout ce que Christophe avait souffert, quand c'était elle

qu'il sacrifiait. Elle se pencha sur lui et couvrit de baisers son front

et ses cheveux. Ils mêlèrent en silence leurs larmes et leur peine.

Enfin, il releva la tête; et Louisa, lui prenant la figure dans ses

mains, le regardait, les yeux dans les yeux. Elle eût voulu lui dire:

--Pars!

Et elle ne le pouvait pas.

Il eût voulu lui dire:

--Je suis heureux de rester.

Et il ne le pouvait pas.

La situation était inextricable; ni l'un ni l'autre n'y pouvait rien

changer. Elle soupira, dans son douloureux amour:

--Ah! si l'on pouvait être nés tous ensemble, pour mourir tous ensemble!

Ce vœu naïf le pénétra de tendresse; il essuya ses larmes, et,

s'efforçant de sourire, il dit:

--On mourra tous ensemble.

Elle insistait:

--Bien sûr? Tu ne pars pas?

Il se releva:

--C'est dit. N'en parlons plus. Il n'y a plus à y revenir.

Christophe tint parole: il ne parla plus de départ; mais il ne

dépendait pas de lui qu'il n'y pensât plus. Il resta; mais il fit

chèrement payer son sacrifice à sa mère, par sa tristesse et sa

mauvaise humeur. Et Louisa, maladroite,--d'autant plus maladroite

qu'elle savait qu'elle l'était et faisait immanquablement ce qu'il ne

fallait pas faire,--Louisa, qui ne connaissait que trop la cause de son

chagrin, insistait pour qu'il la dît. Elle le harcelait de sa chère

affection, inquiète, vexante, raisonneuse, qui lui rappelait, à tout

instant, qu'ils étaient différents l'un de l'autre,--ce qu'il tâchait

d'oublier. Combien de fois avait-il voulu s'ouvrir à elle avec

confiance! Mais, au moment de parler, la muraille de Chine se relevait

entre eux; et il renfonçait ses secrets. Elle le devinait; mais elle

n'osait pas provoquer ses confidences, ou elle ne savait pas le faire.

Quand elle essayait, elle ne réussissait qu'à refouler encore plus

profondément ces secrets qui lui pesaient tant et qu'il brûlait de

dire.

Mille petites choses, d'innocentes manies, la séparaient aussi de

Christophe, qu'elles irritaient. La bonne vieille radotait un peu. Elle

avait un besoin de répéter les commérages du voisinage, ou cette

tendresse de nourrice, qui s'obstine à rappeler les niaiseries des

premières années, tout ce qui vous rattache au berceau. On a eu tant

de peine à en sortir, à devenir un homme! Et il faut que la nourrice

de Juliette vienne vous étaler les langes salis, les médiocres

pensées, toute cette époque néfaste, où une âme naissante se débat

contre l'oppression de la vile matière et du milieu étouffant!

Au milieu de tout cela, elle avait des élans de tendresse

touchante,--comme avec un petit enfant,--qui lui prenaient le cœur; et

il s'y abandonnait,--comme un petit enfant.

Le pire était de vivre, du matin au soir, comme ils faisaient,

ensemble, toujours ensemble, isolés du reste des gens. Lorsqu'on

souffre, étant deux, et qu'on ne peut remédier à la souffrance l'un

de l'autre, il est fatal qu'on l'exaspère: chacun finit par rendre

l'autre responsable de ce qu'il souffre; et chacun finit par le croire.

Mieux vaudrait être seul: on est seul à souffrir.

C'était pour tous deux une torture de chaque jour. Ils n'en seraient

jamais sortis, si le hasard n'était venu, comme il arrive souvent,

trancher, d'une façon malheureuse en apparence,--intelligente au

fond,--l'indécision cruelle, où ils se débattaient.

Un dimanche d'octobre. Quatre heures de l'après-midi. Le temps était

radieux. Christophe était resté, tout le jour, dans sa chambre,

replié sur lui-même, «suçant sa mélancolie».

Il n'y tint plus, il eut un besoin furieux de sortir, de marcher, de

dépenser sa force, de s'exténuer de fatigue, afin de ne plus penser.

Il était en froid avec sa mère, depuis la veille. Il fut sur le point

de s'en aller, sans lui dire au revoir. Mais, déjà sur le palier, il

pensa au chagrin qu'elle en aurait, pour toute la soirée, où elle

resterait seule. Il rentra, se donnant le prétexte qu'il avait oublié

quelque chose. La porte de la chambre de sa mère était entrebâillée.

Il passa la tête par l'ouverture. Il vit sa mère, quelques secondes...

Quelle place ces secondes devaient tenir dans le reste de sa vie!...

Louisa venait de rentrer des vêpres. Elle était assise à sa place

favorite, dans l'angle de la fenêtre. Le mur de la maison d'en face,

d'un blanc sale et crevassé, masquait la vue; mais, de l'encoignure où

elle était, on pouvait voir à droite, par delà les deux cours des

maisons voisines, un petit coin de pelouse grand comme un mouchoir de

poche. Sur le rebord de la fenêtre, un pot de volubilis grimpait le

long de ficelles et tendait sur l'échelle aérienne son fin réseau,

qu'un rayon de soleil caressait. Louisa, assise sur une chaise

basse, le dos rond, sa grosse Bible ouverte sur ses genoux, ne

lisait pas. Ses deux mains posées à plat sur le livre,--ses mains

aux veines gonflées, aux ongles de travailleuse, carrés et un peu

recourbés,--elle couvait des yeux avec amour la petite plante et le

lambeau de ciel qu'on voyait au travers. Un reflet du soleil sur les

feuilles vert-dorées éclairait son visage fatigué, marbré d'un peu

de couperose, ses cheveux blancs très fins et peu épais, et sa bouche

entr'ouverte, qui souriait. Elle jouissait de cette heure de repos.

C'était son meilleur moment de la semaine. Elle en profitait pour se

plonger dans cet état très doux à ceux qui peinent, où l'on ne pense

à rien: dans la torpeur de l'être, rien ne parle plus que le cœur, à

demi endormi.

--Maman, dit-il, j'ai envie de sortir. Je vais faire un tour du côté

de Buir; je rentrerai un peu tard.

Louisa, qui somnolait, tressaillit légèrement. Puis, elle tourna la

tête vers lui, et le regarda de ses bons yeux paisibles.

--Va, mon petit, lui dit-elle: tu as raison, profite du beau temps.

Elle lui sourit. Il lui sourit. Ils restèrent un instant à se regarder;

puis, ils se firent un petit bonsoir affectueux, de la tête et des yeux.

Il referma doucement la porte. Elle revint lentement à sa rêverie, où

le sourire de son fils jetait un reflet lumineux, comme le rayon du

soleil sur les feuilles pâles du volubilis.

Ainsi, il la laissa--pour toute sa vie.

Soir d'octobre. Un soleil tiède et pâle. La campagne languissante

s'assoupit. De petites cloches de villages tintent sans se presser dans

le silence des champs. Au milieu des labours, des colonnes de fumées

montent lentement. Une fine brume flotte au loin. Les brouillards

blancs, tapis dans la terre humide, attendent pour se lever l'approche

de la nuit... Un chien de chasse, le nez rivé au sol, décrivait des

circuits dans un champ de betteraves. Des troupes de corneilles

tournaient dans le ciel gris.

Christophe, tout en rêvant et sans s'être fixé de but, allait,

d'instinct, vers un but. Depuis quelques semaines, ses promenades autour

de la ville gravitaient vers un village, où il était sûr de

rencontrer une belle fille qui l'attirait. Ce n'était qu'un attrait,

mais fort vif et un peu trouble. Christophe ne pouvait guère se passer

d'aimer quelqu'un; son cœur restait rarement vide: toujours il était

meublé de quelque image qui en était l'idole. Peu lui importait, le

plus souvent, que cette idole sût qu'il l'aimait: mais il avait besoin

d'aimer; il fallait qu'il ne fît jamais nuit dans son cœur.

L'objet de la flamme nouvelle était la fille d'un paysan, qu'il avait

rencontrée, comme Éliézer rencontra Rébecca, auprès d'une fontaine;

mais elle ne lui avait pas offert à boire: elle lui avait jeté de

l'eau à la figure. Agenouillée au bord d'un ruisseau, dans un creux de

la berge, entre deux saules dont les racines formaient autour d'elle

comme un nid, elle lavait du linge avec vigueur; et sa langue n'était

pas moins active que ses bras: elle causait et riait très fort avec

d'autres filles du village, qui lavaient, de l'autre côté du ruisseau.

Christophe s'était couché sur l'herbe, à quelques pas; et, le menton

appuyé sur ses mains, il les regardait. Cela ne les intimidait guère:

elles continuaient leur bavardage, en un style qui ne manquait pas de

verdeur. À peine écoutait-il: il entendait seulement le son de leurs

voix riantes, mêlé au bruit des battoirs, au lointain meuglement des

vaches dans les prés; et il rêvassait, ne quittant pas des yeux la

belle lavandière.--Les filles ne tardèrent pas à distinguer l'objet

de ses attentions; elles y firent entre elles des allusions malignes; sa

préférée ne lançait pas à son adresse les remarques les moins

mordantes. Comme il ne bougeait toujours point, elle se leva, prit un

paquet de linge lavé et tordu, et se mit à l'étendre sur les

buissons, en se rapprochant de lui, afin d'avoir un prétexte pour le

dévisager. En passant à côté, elle s'arrangea de façon à

l'éclabousser avec ses draps mouillés, et elle le regarda

effrontément, en riant. Elle était maigre et robuste, le menton fort,

un peu en galoche, le nez court, les sourcils bien arqués, les yeux

bleu foncé, hardis, brillants et durs, la bouche belle, aux lèvres

grosses, avançant un peu, comme celles d'un masque grec, une masse de

cheveux blonds tordus sur la nuque, et le teint halé. Elle portait la

tête très droite, ricanait à chaque mot qu'elle disait, et marchait

comme un homme, en balançant ses mains ensoleillées. Elle continuait

d'étendre son linge, en regardant Christophe, d'un regard

provocant,--attendant qu'il parlât. Christophe la fixait aussi; mais il

ne désirait aucunement lui parler. À la fin, elle lui éclata de rire

au nez, et s'en retourna vers ses compagnes. Il resta à sa place,

étendu, jusqu'à ce que le soir tombât, et qu'il la vît partir, sa

hotte sur le dos, et ses bras nus croisés, courbant l'échine, toujours

causant et riant.

Il la retrouva, deux ou trois jours après, au marché de la ville, au

milieu des montagnes de carottes, de tomates, de concombres et de choux.

Il flânait, regardant la foule des marchandes, qui se tenaient debout,

alignées devant leurs paniers, comme des esclaves à vendre. L'homme de

la police passait devant chacune, avec son escarcelle et son rouleau de

tickets, recevant une piécette, délivrant un papier. La marchande de

café allait de rang en rang, avec une corbeille pleine de petites

cafetières. Une vieille religieuse, joviale et rebondie, faisait le

tour du marché, deux grands paniers au bras, et, sans humilité,

quémandait des légumes, en parlant du bon Dieu. On criait; les

antiques balances, aux plateaux peints en vert, cliquetaient et

tintaient, avec un bruit de chaînes; les gros chiens, attelés aux

petites voitures, aboyaient joyeusement, tout fiers de leur importance.

Au milieu de la cohue, Christophe aperçut Rébecca.--De son vrai nom,

elle s'appelait Lorchen.--Sur son blond chignon, elle avait mis une

feuille de chou, blanche et verte, qui lui faisait un casque dentelé.

Assise sur un panier, devant des tas d'oignons dorés, de petites raves

roses, de haricots verts, et de pommes rubicondes, elle croquait ses

pommes, l'une après l'autre, sans s'occuper de les vendre. Elle ne

cessait pas de manger. De temps en temps, elle s'essuyait le menton et

le cou avec son tablier, relevait ses cheveux avec son bras, se frottait

la joue contre son épaule, ou le nez au dos de sa main. Ou, les mains

sur ses genoux, elle faisait passer indéfiniment de l'une à l'autre

une poignée de petits pois. Et elle regardait à droite, à gauche,

d'un air désœuvré. Mais elle ne perdait rien de ce qui se faisait

autour d'elle, et, sans en avoir l'air, elle cueillait tous les regards

qui lui étaient destinés. Elle vit parfaitement Christophe. En causant

avec les acheteurs, elle fronçait le sourcil pour observer, par-dessus

leurs têtes, son admirateur. Elle semblait digne et grave, comme un

pape; mais sous cape, elle se moquait de Christophe. Il le méritait

bien: il restait là planté, h quelques pas, la dévorant des yeux; et

puis, il s'en alla, sans lui avoir parlé.

Il revint plus d'une fois rôder autour du village où elle habitait.

Elle allait et venait dans la cour de sa ferme: il s'arrêtait sur la

route pour la regarder. Il ne s'avouait pas que c'était pour elle qu'il

venait; et, en vérité, c'était presque sans y penser. Quand il était

absorbé par la composition d'une œuvre, il se trouvait dans un état

de somnambule: tandis que son âme consciente suivait ses pensées

musicales, le reste de son être demeurait livré à l'autre âme

inconsciente, qui guette la moindre distraction de l'esprit pour prendre

la clef des champs. Il était souvent étourdi par le bourdonnement de

sa musique, quand il se trouvait en face d'elle; et il continuait de

rêvasser, en la regardant. Il n'eût pu dire qu'il l'aimât, il n'y

songeait même pas; il avait plaisir à la voir: rien de plus. Il ne se

rendait pas compte du désir qui le ramenait vers elle.

Cette insistance faisait jaser. On s'en gaussait à la ferme, où l'on

avait fini par savoir qui était Christophe. On le laissait tranquille,

d'ailleurs; car il était inoffensif. Pour tout dire, il avait l'air

d'un sot: et il ne s'en inquiétait pas.

C'était la fête au village. Des gamins écrasaient des pois fulminants

entre deux cailloux, en criant: «Vive l'Empereur!» (_Kaiser lebe!

Hoch!_) On entendait meugler un veau, enfermé dans son étable, et les

chants des buveurs au cabaret. Des cerfs-volants aux queues de comètes

frétillaient dans l'air, au-dessus des champs. Les poules grattaient

avec frénésie le fumier d'or: le vent s'engouffrait dans leurs plumes,

comme dans les jupes d'une vieille dame. Un cochon rose dormait

voluptueusement sur le flanc, au soleil.

Jean-Christophe, Volume 2 La Révolte, La Foire sur la Place · 第 20 / 39 段