On alla se coucher. Christophe fut longtemps avant de pouvoir dormir. Il

pensait à Gottfried, dont il s'efforçait de dégager l'image des

souvenirs puérils de Modesta. Il n'y parvenait pas sans peine, et il

s'en irritait. Il avait le cœur serré, en songeant que l'oncle était

mort ici, que dans ce lit, sans doute, son corps avait reposé. Il

tâchait de revivre l'angoisse de ses derniers instants, lorsque, ne

pouvant parler et se faire comprendre de l'aveugle, il avait fermé les

yeux, pour mourir. Qu'il eût voulu lever ces paupières et lire les

pensées qui se cachaient dessous, le mystère de cette âme, qui s'en

était allée, sans se faire connaître, sans se connaître peut-être!

Elle ne le cherchait point; et toute sa sagesse était de ne pas vouloir

la sagesse, de ne jamais prétendre imposer sa volonté aux choses, mais

de s'abandonner à leur cours, de l'accepter et de l'aimer. Ainsi, il

s'assimilait leur essence mystérieuse; et s'il avait fait tant de bien

à l'aveugle, à Christophe, à tant d'autres sans doute qu'on

ignorerait toujours, c'est qu'au lieu d'apporter les paroles habituelles

de révolte humaine contre la nature, il apportait la paix de la nature,

la réconciliation. Il était bienfaisant, à la façon des champs et

des bois... Christophe évoquait le souvenir des soirs passés avec

Gottfried dans la campagne, de ses promenades d'enfant, des récits et

des chants dans la nuit. Il se rappelait la dernière course qu'il avait

faite avec l'oncle, sur la colline, au-dessus de la ville, par un matin

désespéré d'hiver; et les larmes lui remontaient aux yeux. Il ne

voulait pas dormir; il ne voulait rien perdre de cette veillée sacrée,

dans ce petit pays, plein de l'âme de Gottfried, où ses pas l'avaient

conduit. Mais tandis qu'il écoutait le bruit de la fontaine, qui

coulait par saccades, et le cri aigu des chauves-souris, la robuste

fatigue de la jeunesse l'emporta sur sa volonté; et le sommeil le prit.

Quand il se réveilla, le soleil brillait; tout le monde à la ferme

était déjà au travail. Il ne trouva dans la salle du bas que la

vieille et les petits. Le jeune ménage était aux champs, et Modesta

était allée traire; on la chercha en vain. Christophe ne consentit pas

à attendre son retour: il tenait peu à la, revoir, et il se dit

pressé. Il se remit en route, après avoir chargé la bonne femme de

ses saluts pour les autres.

Il sortait du village, quand, au détour du chemin, sur un talus, au

pied d'une haie d'aubépine, il vit l'aveugle assise. Elle se leva au

bruit de ses pas, vint à lui, en souriant, lui prit la main, et dit:

--Venez!

Ils montèrent à travers prés, jusqu'à un petit champ fleuri, tout

parsemé de croix, qui dominait le village. Elle l'emmena près d'une

tombe, et elle lui dit:

--C'est là.

Ils s'agenouillèrent. Christophe se souvenait d'une autre tombe, sur

laquelle il s'était agenouillé avec Gottfried; et il pensait:

--Bientôt ce sera mon tour.

Mais cette pensée n'avait, en ce moment, rien de triste. La paix

montait de la terre. Christophe, penché sur la fosse, criait tout bas

à Gottfried:

--Entre en moi!...

Modesta, les doigts joints, priait, remuant les lèvres en silence. Puis

elle fit le tour de la tombe, à genoux, tâtant avec ses mains les

herbes et les fleurs; elle semblait les caresser; ses doigts

intelligents voyaient: ils arrachaient doucement les tiges de lierre

mortes et les violettes fanées. Pour se relever, elle appuya sa main

sur la dalle: Christophe vit ses doigts passer furtivement sur le nom de

Gottfried, effleurant chaque lettre. Elle dit:

--La terre est douce, ce matin.

Elle lui tendit la main; il donna la sienne. Elle lui fit toucher le sol

humide et tiède. Il ne lâcha point sa main; leurs doigts entrelacés

s'enfonçaient dans la terre. Il embrassa Modesta. Elle lui baisa les

lèvres.

Ils se relevèrent. Elle lui tendit quelques violettes fraîches qu'elle

avait cueillies, et garda les fanées dans son sein. Après avoir

épousseté leurs genoux, ils sortirent du cimetière sans échanger un

mot. Dans les champs gazouillaient les alouettes. Des papillons blancs

dansaient autour de leur tête. Ils s'assirent dans un pré. Les fumées

du village montaient toutes droites dans le ciel lavé par la pluie. Le

canal immobile miroitait entre les peupliers. Une buée de lumière

bleue duvetait les prairies et les bois.

Après un silence, Modesta parla à mi-voix de la beauté du jour, comme

si elle le voyait. Les lèvres entr'ouvertes, elle buvait l'air; elle

épiait le bruit des êtres. Christophe savait aussi le prix de cette

musique. Il dit les mots qu'elle pensait, qu'elle n'aurait pu dire. Il

nomma certains des cris et des frémissements imperceptibles, qu'on

entendait sous l'herbe ou dans les profondeurs de l'air. Elle dit:

--Ah! vous voyez cela aussi?

Il répondit que Gottfried lui avait appris à les distinguer.

--Vous aussi? fit-elle, avec un peu de dépit.

Il avait envie de lui dire:

--Ne soyez pas jalouse!

Mais il vit la divine lumière qui souriait autour d'eux, il regarda

ses yeux morts, et il fut pénétré de pitié.

--Ainsi, demanda-t-il, c'est Gottfried qui vous a appris?

Elle dit que oui, qu'elle en jouissait maintenant plus

qu'avant...--(Elle ne dit pas: «avant quoi»; elle évitait de

prononcer le mot d'«aveugle».)

Ils se turent, un moment. Christophe la regardait avec commisération.

Elle se sentait regardée. Il eût voulu lui dire qu'il la plaignait, il

eût voulu qu'elle se confiât à lui. Il demanda affectueusement:

--Vous avez souffert?

Elle resta muette et raidie. Elle arrachait des brins d'herbe et les

mâchait en silence. Après quelques instants,--(le chant de l'alouette

s'enfonçait dans le ciel),--Christophe raconta que, lui aussi, avait

souffert, et que Gottfried l'avait aidé. Il dit ses chagrins, ses

épreuves, comme s'il pensait tout haut. Le visage de l'aveugle

s'éclairait à ce récit, qu'elle suivait attentivement. Christophe,

qui l'observait, la vit près de parler: elle fit un mouvement pour se

rapprocher et lui tendre la main. Il s'avança aussi;--mais déjà, elle

était rentrée dans son impassibilité; et, quand il eut fini, elle ne

répondit à son récit que quelques mots banals. Derrière son front

bombé, sans un pli, on sentait une obstination de paysan, dure comme un

caillou. Elle dit qu'il lui fallait revenir à la maison, pour s'occuper

des enfants de son frère: elle en parlait avec une tranquillité

riante.

Il lui demanda:

--Vous êtes heureuse?

Elle sembla l'être davantage de le lui entendre dire. Elle dit que oui,

elle insista sur les raisons qu'elle avait de l'être; elle essayait de

le lui persuader; elle parlait des enfants, de la maison...

--Oui, dit-elle, je suis très heureuse!

Elle se leva pour partir; il se leva aussi. Ils se dirent adieu, d'un

ton indifférent et gai. La main de Modesta tremblait un peu dans la

main de Christophe. Elle dit:

--Vous aurez beau temps aujourd'hui, pour la marche.

Et elle lui fit des recommandations pour un tournant de chemin, où

il ne fallait pas se tromper.

Ils se quittèrent. Il descendit la colline. Quand il fut au bas, il se

retourna. Elle était sur le sommet, debout, à la même place: elle

agitait son mouchoir, et lui faisait des signaux, comme si elle le

voyait.

Il y avait dans cette obstination à nier son mal quelque chose

d'héroïque et de ridicule, qui touchait Christophe, et qui lui était

pénible. Il sentait combien Modesta était digne de pitié et même

d'admiration; et il n'aurait pu vivre deux jours avec elle.--Tout en

continuant sa route, entre les haies fleuries, il songeait aussi au cher

vieux Schulz, à ces yeux de vieillard, clairs et tendres, devant

lesquels avaient passé tant de chagrins, et qui ne voulaient pas les

voir, qui ne voyaient pas la réalité blessante.

--Comment me voit-il moi-même? se demandait-il. Je suis si différent

de l'idée qu'il a de moi! Je suis pour lui, comme il veut que je sois.

Tout est à son image, pur et noble comme lui. Il ne pourrait supporter

la vie, s'il l'apercevait telle qu'elle est.

Et il songeait à cette fille, enveloppée de ténèbres, qui niait ses

ténèbres et voulait se persuader que ce qui était n'était pas, et

que ce qui n'était pas était.

Alors, il vit la grandeur de l'idéalisme allemand, qu'il avait tant de

fois haï, parce qu'il est chez les âmes médiocres une source

d'hypocrite niaiserie. Il vit la beauté de cette foi qui se crée un

monde au milieu du monde, et différent du monde, comme un îlot dans

l'océan.--Mais il ne pouvait supporter cette foi pour lui-même, il

refusait de se réfugier dans cette Ile des Morts... La vie! La

vérité! Il ne voulait pas être un héros qui ment. Peut-être ce

mensonge optimiste était-il nécessaire aux êtres faibles, pour vivre;

et Christophe eût regardé comme un crime d'arracher à ces malheureux

l'illusion qui les soutenait. Mais pour lui-même, il n'eût pu recourir

à de tels subterfuges: il aimait mieux mourir que vivre d'illusions...

L'art n'était-il donc pas une illusion aussi?--Non, il ne devait pas

l'être. La vérité! La vérité! Les yeux grands ouverts, aspirer par

tous les pores le souffle tout-puissant de la vie, voir les choses comme

elles sont, voir l'infortune en face,--et rire!

Plusieurs mois passèrent. Christophe avait perdu l'espoir de sortir de

sa ville. Le seul qui eût pu le sauver, Hassler, lui avait refusé son

aide. Et l'amitié du vieux Schulz ne lui avait été donnée que pour

lui être aussitôt retirée.

Il lui avait écrit, une fois, à son retour; et il en avait reçu deux

lettres affectueuses; mais par un sentiment de lassitude, et surtout à

cause de la difficulté qu'il avait à s'exprimer par lettre, il tarda

à le remercier de ses chères paroles; il remettait de jour en jour sa

réponse. Et comme il allait enfin se décider à écrire, il reçut un

mot de Kunz, lui annonçant la mort de son vieux compagnon. Schulz avait

eu, disait-il, une rechute de bronchite, qui dégénéra en pneumonie;

il avait défendu qu'on inquiétât Christophe, dont il parlait sans

cesse. En dépit de sa faiblesse extrême et de tant d'années de

maladie, une longue et pénible fin ne lui avait pas été épargnée.

Il avait chargé Kunz d'apprendre la nouvelle à Christophe, en lui

disant que jusqu'à la dernière heure il avait pensé à lui, qu'il le

remerciait de tout le bonheur qu'il lui devait, et que sa bénédiction

le suivrait, tant que Christophe vivrait.--Ce que Kunz ne disait pas,

c'était que la journée passée avec Christophe avait été

probablement l'origine de la rechute et la cause de la mort.

Christophe pleura en silence, et il sentit alors tout le prix de l'ami

qu'il avait perdu, et combien il l'aimait; il souffrit, comme toujours,

de ne le lui avoir pas mieux dit. Maintenant, il était trop tard. Et

que lui restait-il? Le bon Schulz n'avait fait que paraître, juste

assez pour que le vide semblât plus vide, après qu'il n'était

plus.--Quant à Kunz et à Pottpetschmidt, ils n'avaient d'autre prix

que l'amitié qu'ils avaient eue pour Schulz, et que Schulz avait eue

pour eux. Christophe leur écrivit une fois; et leurs relations en

restèrent là.--Il essaya aussi d'écrire à Modesta; mais elle lui fit

répondre une lettre banale, où elle ne parlait que de choses

indifférentes. Il renonça à poursuivre l'entretien. Il n'écrivit

plus à personne, et personne ne lui écrivit.

Silence. Silence. De jour en jour, le lourd manteau du silence

s'abattait sur Christophe. C'était comme une pluie de cendres qui

tombait sur lui. Le soir semblait venir déjà; et Christophe

commençait à peine à vivre: il ne voulait pas se résigner déjà!

L'heure de dormir n'était pas venue. Il fallait vivre...

Et il ne pouvait plus vivre en Allemagne. La souffrance de son génie

comprimé par l'étroitesse de la petite ville l'exaspérait jusqu'à

l'injustice. Ses nerfs étaient à nu: tout le blessait, au sang. Il

était comme une de ces misérables bêtes sauvages, qui agonisaient

d'ennui dans les trous et les cages où on les avait enfermées,

au _Stadtgarten_ (jardin de la ville). Christophe allait les

voir, par sympathie; il contemplait leurs admirables yeux, où

brûlaient--s'éteignaient de jour en jour--des flammes farouches et

désespérées. Ah! comme eût mieux valu le coup de fusil brutal, qui

délivre! Tout, plutôt que l'indifférence féroce de ces hommes qui

les empêchaient de vivre et de mourir!

Le plus oppressant, pour Christophe, n'était pas l'hostilité des gens:

c'était leur nature inconsistante, sans forme et sans fond. Que

n'avait-il affaire à l'opposition têtue d'une de ces races au crâne

étroit et dur, qui se refusent à comprendre toute pensée nouvelle!

Contre la force, on a la force, le pic et la mine qui taillent et font

sauter la roche. Mais que peut on contre une masse amorphe; qui cède

comme une gelée, s'enfonce sous la moindre pression, et ne garde aucune

empreinte? Toutes les pensées, toutes les énergies, tout disparaissait

dans la fondrière: à peine si, quand une pierre tombait, quelques

rides tressaillaient à la surface du gouffre; la mâchoire s'ouvrait,

se refermait: et de ce qui avait été, il ne restait plus aucune trace.

Ils n'étaient pas des ennemis. Plût à Dieu qu'ils fussent des

ennemis! Ils étaient des gens qui n'avaient la force ni d'aimer, ni de

haïr, ni de croire, ni de ne pas croire,--en religion, en art, en

politique, dans la vie journalière:--toute leur vigueur se dépensait

à tâcher de concilier l'inconciliable. Surtout depuis les victoires

allemandes, ils s'évertuaient à faire un compromis, un mic-mac

écœurant de la force nouvelle et des principes anciens. Le vieil

idéalisme n'avait pas été renoncé: c'eût été là un effort de

franchise, dont on n'était pas capable; on s'était contenté de le

fausser, pour le faire servir à l'intérêt allemand. À l'exemple de

Hegel, serein et double, qui avait attendu jusqu'après Leipzig et

Waterloo pour assimiler la cause de sa philosophie avec l'État

prussien,--l'intérêt ayant changé, les principes avaient changé.

Quand on était battu, on disait que l'Allemagne avait l'humanité pour

idéal. Maintenant qu'on battait les autres, on disait que l'Allemagne

était l'idéal de l'humanité. Quand les autres patries étaient les

plus puissantes, on disait, avec Lessing, que «_l'amour de la patrie

était une faiblesse héroïque, dont on se passait fort bien_», et

l'on s'appelait: un «_citoyen du monde_». À présent qu'on

l'emportait, on n'avait pas assez de mépris pour les utopies «_à la

française_»: paix universelle, fraternité, progrès pacifique, droits

de l'homme, égalité naturelle; on disait que le peuple le plus fort

avait contre les autres un droit absolu, et que les autres, étant plus

faibles, étaient sans droit contre lui. Il était Dieu vivant et

l'Idée incarnée, dont le progrès s'accomplit par la guerre, la

violence, l'oppression. La Force était devenue sainte, maintenant qu'on

l'avait avec soi. La Force était devenue tout idéalisme et toute

intelligence.

À vrai dire, l'Allemagne avait tant souffert, pendant des siècles,

d'avoir l'idéalisme et de n'avoir pas la force, qu'elle était

excusable, après tant d'épreuves, de faire le triste aveu qu'avant

tout, il fallait la Force. Mais quelle amertume cachée dans cette

confession du peuple de Herder et de Gœthe! Cette victoire allemande

était une abdication, une dégradation de l'idéal allemand... Hélas!

Il n'y avait que trop de facilités à cette abdication dans la

déplorable tendance des meilleurs Allemands à se soumettre.

--«_Ce qui caractérise l'Allemand, disait Moser, il y a déjà plus

d'un siècle, c'est l'obéissance._»

Et madame de Staël:

--«_Ils sont vigoureusement soumis. Ils se servent de raisonnements

philosophiques pour expliquer ce qu'il y a de moins philosophique au

monde: le respect pour la force, et l'attendrissement de la peur, qui

change ce respect, en admiration._»

Christophe retrouvait ce sentiment, du plus grand au plus petit en

Allemagne,--depuis le Guillaume Tell de Schiller, ce petit bourgeois

compassé, aux muscles de portefaix, qui, comme dit le libre Juif

Bœrne, «_pour concilier l'honneur et la peur, passe devant le poteau

du «cher Monsieur» Gessler, les yeux baissés, afin de pouvoir

alléguer qu'il n'a pas vu le chapeau, pas désobéi_»,--jusqu'au vieux

et respectable professeur Weisse, âgé de soixante-dix ans, un des

savants les plus honorés de la ville, qui, lorsqu'il voyait venir un

_Herr Lieutenant_, se hâtait de lui céder le haut du trottoir et de

descendre sur la chaussée. Le sang de Christophe bouillait, quand il

était témoin d'un de ces menus actes de servilité journalière. Il en

souffrait, comme si c'était lui-même qui s'était abaissé. Les

manières hautaines des officiers, qu'il croisait dans la rue, leur

raideur insolente, lui causaient une sourde colère: il affectait de ne

point se déranger pour leur faire place: il leur rendait, en passant,

l'arrogance de leurs regards. Peu s'en fallut, plus d'une fois, qu'il ne

s'attirât une affaire; on eût dit qu'il la cherchait. Cependant, il

était le premier à comprendre l'inutilité dangereuse de pareilles

bravades; mais il avait des moments d'aberration: la contrainte

perpétuelle qu'il s'imposait et ses robustes forces accumulées, qui ne

se dépensaient point, le rendaient enragé. Alors, il était prêt à

commettre toutes les sottises; il avait le sentiment que, s'il restait

encore un an ici, il était perdu. Il avait la haine du militarisme

brutal, qu'il sentait peser sur lui, de ces sabres sonnant sur le pavé,

de ces faisceaux d'armes et de ces canons postés devant les casernes,

la gueule braquée contre la ville, prêts à tirer. Des romans à

scandale, qui faisaient grand bruit alors, dénonçaient la corruption

des garnisons; les officiers y étaient représentés comme des êtres

malfaisants, qui, en dehors de leur métier d'automates, ne savaient

qu'être oisifs, boire, jouer, s'endetter, se faire entretenir, médire

les uns des autres, et, du haut en bas de la hiérarchie, abuser de leur

autorité contre leurs inférieurs. L'idée qu'il serait un jour forcé

de leur obéir serrait Christophe à la gorge. Il ne le pourrait pas,

non, il ne pourrait jamais le supporter, se déshonorer à ses yeux, en

subissant leurs humiliations et leurs injustices... Il ne savait pas

quelle grandeur morale il y avait chez certains d'entre eux, et tout ce

qu'ils souffraient eux-mêmes: leurs illusions perdues, tant de force,

de jeunesse, d'honneur, de foi, de désir passionné du sacrifice, mal

employés, gâchés,--le non-sens d'une carrière, qui, si elle est

simplement une carrière, si elle n'a point le sacrifice pour but, n'est

plus qu'une agitation morne, une inepte parade, un rituel qu'on récite,

sans croire à ce qu'on dit...

La patrie ne suffisait plus à Christophe. Il sentait en lui cette force

inconnue, qui s'éveille, soudaine et irrésistible, chez les oiseaux,

à des époques précises, comme le flux et le reflux de la

mer:--l'instinct des grandes migrations. En lisant les volumes de Herder

et de Fichte, que le vieux Schulz lui avait légués, il y retrouvait

des âmes comme la sienne,--non «_des fils de la terre_», servilement

attachés à la glèbe, mais «_des esprits, fils du soleil_», qui se

tournent invinciblement vers la lumière.

Où irait-il? Il ne savait. Mais ses yeux regardaient vers le Midi

latin. Et d'abord, vers la France. La France, éternel recours de

l'Allemagne en désarroi. Que de fois la pensée allemande s'était

servie d'elle, sans cesser d'en médire! Même depuis 70, quelle

attraction se dégageait de la Ville, qu'on avait tenue fumante et

broyée sous les canons allemands! Les formes de la pensée et de l'art

les plus révolutionnaires et les plus rétrogrades y avaient trouvé

tour à tour, et parfois en même temps, des exemples ou des

inspirations. Christophe, comme tant d'autres grands musiciens allemands

dans la détresse, se tournait vers Paris... Que connaissait-il des

Français?--Deux visages féminins, et quelques lectures au hasard. Cela

lui suffisait pour imaginer un pays de lumière, de gaieté, de

bravoure, voire d'un peu de jactance gauloise, qui ne messied pas à la

jeunesse audacieuse du cœur. Il y croyait, parce qu'il avait besoin d'y

croire, parce que, de toute son âme, il voulait que ce fût ainsi.

Il résolut de partir.--Mais il ne pouvait partir, à cause de sa mère.

Louisa vieillissait. Elle adorait son fils, qui était toute sa joie; et

elle était tout ce qu'il aimait le plus sur terre. Cependant, ils se

faisaient souffrir mutuellement. Elle ne comprenait guère Christophe,

et ne s'inquiétait pas de le comprendre: elle ne s'inquiétait que de

l'aimer. Elle avait un esprit borné, timide, obscur, et un cœur

admirable, un immense besoin d'aimer et d'être aimée, qui avait

quelque chose de touchant et d'oppressant. Elle respectait son fils,

parce qu'il lui paraissait très savant; mais elle faisait tout ce qu'il

fallait pour étouffer son génie. Elle pensait qu'il resterait, toute

sa vie, auprès d'elle, dans leur petite ville. Depuis des années, ils

vivaient ensemble; et elle ne pouvait plus imaginer qu'il n'en serait

pas toujours de même. Elle était heureuse, ainsi: comment ne l'eût-il

pas été? Ses rêves n'allaient pas plus loin qu'à lui voir épouser

la fille d'un bourgeois aisé de la ville, à l'entendre jouer à

l'orgue de son église, le dimanche, et à ne jamais le quitter. Elle

voyait son garçon, comme s'il avait toujours douze ans; elle eût voulu

qu'il n'eût jamais davantage. Elle torturait innocemment le malheureux

homme, qui suffoquait dans cet étroit horizon.

Et pourtant, il y avait beaucoup de vrai,--une grandeur morale--dans

cette philosophie inconsciente de la mère, qui ne pouvait comprendre

l'ambition et mettait tout le bonheur de la vie dans les affections de

famille et l'humble devoir accompli. C'était une âme qui voulait

aimer, qui ne voulait qu'aimer. Renoncer plutôt à la vie, à la

raison, à la logique, au monde, a tout, plutôt qu'à l'amour! Et cet

amour était infini, suppliant, exigeant; il donnait tout, et il voulait

tout; il renonçait à vivre pour aimer, et il voulait ce renoncement

des autres, des aimés. Puissance de l'amour d'une âme simple! Elle lui

fait trouver, du premier coup, ce que les raisonnements tâtonnants d'un

génie incertain, comme Tolstoy, ou l'art trop raffiné d'une

civilisation qui se meurt, concluent après une vie--des siècles--de

luttes forcenées et d'efforts épuisants!... Mais le monde impérieux,

qui grondait dans Christophe, avait de bien autres lois et réclamait

une autre sagesse.

Depuis longtemps, il voulait annoncer sa résolution à sa mère. Mais

il tremblait à l'idée du chagrin qu'il lui ferait: au moment de

parler, il était lâche, il remettait à plus tard. Deux ou trois fois,

il fit de timides allusions à son départ; Louisa ne les prit pas au

sérieux:--peut-être feignit-elle de ne pas les prendre au sérieux,

pour lui persuader qu'il parlait ainsi par jeu. Alors, il n'osait

poursuivre; mais il restait sombre, préoccupé; et l'on se doutait

qu'il avait sur le cœur un secret qui lui pesait. Et la pauvre femme,

qui avait l'intuition de ce que pouvait être ce secret, s'efforçait

peureusement d'en retarder l'aveu. À des instants de silence, le soir,

quand ils étaient l'un près de l'autre, assis, à la lumière de la

lampe, brusquement elle sentait qu'il allait parler; alors, prise de

terreur, elle se mettait à parler, très vite, et au hasard, n'importe

de quoi: à peine si elle savait ce qu'elle disait; mais à tout prix,

il fallait l'empêcher de parler. D'ordinaire, son instinct lui faisait

trouver le meilleur argument qui l'obligeât au silence: elle se

plaignait doucement de sa santé, de ses mains et de ses pieds gonflés,

de ses jambes qui s'ankylosaient: elle exagérait son mal, elle se

disait une vieille impotente, qui n'est plus bonne à rien. Il n'était

pas dupe de ses ruses naïves; il la regardait tristement, avec un muet

reproche; et, après un moment, il se levait, prétextant qu'il était

fatigué, qu'il allait se coucher.

Mais tous ces expédients ne pouvaient sauver Louisa longtemps. Un soir

qu'elle y avait de nouveau recours, Christophe ramassa son courage, et,

posant sa main sur celle de la vieille femme, il lui dit:

--Non, mère, j'ai quelque chose à te dire.

Louisa fut saisie; mais elle tâcha de prendre un air riant, pour

répondre,--la gorge contractée:

--Et quoi donc, mon petit?

Jean-Christophe, Volume 2 La Révolte, La Foire sur la Place · 第 19 / 39 段