Une heure passa: Christophe jouait toujours; ils n'avaient pas échangé

une parole. Quand Christophe eut fini, ils ne dirent mot. Tout était

silencieux: la maison, la rue dormaient. Christophe se retourna, et vit

le vieil homme, qui pleurait: il se leva et alla l'embrasser. Ils

causèrent tout bas, dans le calme de la nuit. Le tic-tac de l'horloge,

amorti, battait dans une chambre voisine. Schulz parlait à mi-voix, les

mains jointes, le corps penché en avant; il racontait à Christophe,

qui l'interrogeait, sa vie, ses tristesses; à tout instant, il avait

des scrupules de se plaindre, il éprouvait le besoin de dire:

--J'ai tort... je n'ai pas le droit de me plaindre... tout le monde

a été très bon pour moi...

Et il ne se plaignait pas, en effet: c'était seulement une mélancolie

involontaire qui se dégageait du sobre récit de sa vie solitaire. Il y

mêlait, aux moments les plus douloureux, des professions de foi d'un

idéalisme très vague et très sentimental, qui agaçaient Christophe,

mais qu'il eût été cruel de contredire. Au fond, c'était, chez

Schulz, bien moins une croyance ferme qu'un désir passionné de

croire,--un espoir incertain, auquel il se cramponnait, comme à une

bouée. Il en cherchait confirmation dans les yeux de Christophe.

Christophe entendait l'appel des yeux de son ami, qui s'attachaient à

lui avec une confiance touchante, qui imploraient de lui--qui lui

dictaient sa réponse. Alors il dit les paroles de foi tranquille et de

force que le vieux attendait, et qui lui firent du bien. Le vieux et le

jeune avaient oublié les années qui les séparaient: ils étaient l'un

près de l'autre, comme deux frères du même âge, qui s'aiment et qui

s'entr'aident; le plus faible cherchait un appui auprès du plus fort:

le vieillard se réfugiait dans l'âme du jeune homme.

Ils se quittèrent, après minuit. Christophe devait se lever de bonne

heure pour reprendre le même train qui l'avait amené. Aussi ne

flâna-t-il point en se déshabillant. Le vieux avait préparé la

chambre de son hôte, comme s'il devait y passer plusieurs mois. Il

avait mis sur la table des roses dans un vase, et une branche de

laurier. Il avait installé un buvard tout neuf sur le bureau. Il avait

fait porter, dans la matinée, un piano droit. Il avait choisi et placé

sur la planchette, ou chevet du lit, quelques-uns de ses livres les plus

précieux et les plus aimés. Pas un détail auquel il n'eût pensé

avec amour. Ce fut peine perdue: Christophe n'en vit rien. Il se jeta

sur son lit, et dormit aussitôt, à poings fermés.

Schulz ne dormit pas. Il ruminait à la fois toute la joie qu'il avait

eue, et tout le chagrin qu'il avait déjà du départ de l'ami. Il

repassait dans sa tête les paroles qu'ils s'étaient dites. Il songeait

que le cher Christophe dormait près de lui, de l'autre côté du mur,

contre lequel son lit était appuyé. Il était écrasé de fatigue,

courbaturé, oppressé; il sentait qu'il s'était refroidi pendant la

promenade et qu'il allait avoir une rechute; mais il n'avait qu'une

pensée:

--Pourvu que cela dure jusqu'après son départ!

Et il tremblait d'avoir un accès de toux, qui réveillât Christophe.

Il était plein de reconnaissance envers Dieu, et se mit à composer des

vers sur le cantique du vieux Siméon: _Nunc dimittis_... Il se leva, en

sueur, pour écrire ces vers, et il resta assis à sa table, jusqu'à ce

qu'il les eût recopiés soigneusement, avec une dédicace débordante

d'affection, et sa signature au bas, la date et l'heure. Puis, il se

recoucha, ayant le frisson, et ne put se réchauffer, de tout le reste

de la nuit.

L'aube vint. Schulz songeait, avec regret, à l'aube de la veille. Mais

il se blâma de gâter par ces pensées les dernières minutes de

bonheur qui lui restaient; il savait bien que, le lendemain, il

regretterait l'heure qui s'enfuyait maintenant; il s'appliqua à n'en

rien perdre. Il tendait l'oreille au moindre bruit de la chambre à

côté. Mais Christophe ne bougeait point. Où il s'était couché, il

se trouvait encore; il n'avait pas fait un mouvement. Six heures et

demie étaient sonnées, et il dormait toujours. Rien n'eût été plus

facile que de lui laisser manquer le train; et, sans doute, eût-il pris

la chose en riant. Mais le vieux était trop scrupuleux pour disposer

d'un ami, sans son consentement. Il avait beau se répéter:

--Ce ne sera point ma faute. Je n'y serai pour rien. Il suffit de ne

rien dire. Et s'il ne se réveille pas à temps, j'aurai encore tout un

jour à passer avec lui.

Il se répliqua:

--Non, je n'en ai pas le droit.

Et il se crut obligé d'aller le réveiller. Il frappa à sa porte.

Christophe n'entendit pas tout de suite: il fallut insister. Cela

faisait gros cœur au vieux, qui pensait:

--Ah! comme il dormait bien! Il serait resté là jusqu'à midi!...

Enfin, la voix joyeuse de Christophe répondit, de l'autre côté de la

cloison. Quand il sut l'heure, il s'exclama; et on l'entendit s'agiter

dans sa chambre, faire bruyamment sa toilette, chanter des bribes

d'airs, tout en interpellant amicalement Schulz à travers la muraille,

et disant des drôleries, qui faisaient rire le vieux, malgré son

chagrin. La porte s'ouvrit: il parut, frais, reposé, la figure

heureuse; il ne pensait pas du tout à la peine qu'il faisait. En

réalité, rien ne le pressait de partir; il ne lui en eût rien coûté

de rester quelques jours de plus; et cela eût fait tant de plaisir à

Schulz! Mais Christophe ne pouvait s'en douter exactement. D'ailleurs,

quelque affection qu'il eût pour le vieux, il était bien aise de s'en

aller: il était fatigué par cette journée de conversation

perpétuelle, par ces âmes qui s'accrochaient à lui, avec une

affection désespérée. Et puis, il était jeune, il pensait qu'ils

auraient le temps de se revoir: il ne partait pas pour le bout du

monde!--Le vieillard savait que lui, serait bientôt plus loin qu'au

bout du monde; et il regardait Christophe, pour toute l'éternité.

Il l'accompagna à la gare, malgré son extrême fatigue. Une petite

pluie fine, froide, tombait sans bruit. À la station, Christophe

s'aperçut, en ouvrant son porte-monnaie, qu'il n'avait plus assez

d'argent pour prendre son billet de retour jusqu'à chez lui. Il savait

que Schulz lui prêterait, avec joie; mais il ne voulut pas le lui

demander... Pourquoi? Pourquoi refuser à celui qui vous aime

l'occasion--le bonheur de vous rendre service?... Il ne le voulut pas,

par discrétion, par amour-propre peut-être. Il prit un billet jusqu'à

une station intermédiaire, se disant qu'il ferait le reste du chemin à

pied.

L'heure du départ sonna. Sur le marchepied du wagon, ils

s'embrassèrent. Schulz glissa dans la main de Christophe sa poésie

écrite pendant la nuit. Il resta sur le quai, au pied du compartiment.

Ils n'avaient plus rien à se dire, comme il arrive quand les adieux se

prolongent; mais les yeux de Schulz continuaient de parler: ils ne se

détachèrent pas du visage de Christophe, jusqu'à ce que le train

partît.

Le wagon disparut à un tournant de la voie. Schulz se retrouva seul. Il

revint par l'avenue boueuse; il se traînait: il sentait brusquement la

fatigue, le froid, la tristesse du jour pluvieux. Il eut grand'peine à

regagner sa maison et à monter l'escalier. À peine rentré dans sa

chambre, il fut pris d'une crise d'étouffement et de toux. Salomé vint

à son secours. Au milieu de ses gémissements involontaires, il

répétait:

--Quel bonheur!... Quel bonheur que c'ait attendu!...

Il se sentait très mal. Il se coucha. Salomé alla chercher le

médecin. Dans son lit, tout son corps s'abandonnait, comme une loque.

Il n'aurait pu faire un mouvement; seule, sa poitrine haletait, comme un

soufflet de forge. Sa tête était lourde et fiévreuse. Il passa la

journée entière à revivre, minute par minute, toute la journée de la

veille: il se torturait ainsi, et il se reprochait ensuite de se

plaindre, après un tel bonheur. Les mains jointes, le cœur gonflé

d'amour, il remerciait Dieu.

Rasséréné par cette journée, rendu plus confiant en soi par

l'affection qu'il laissait derrière lui, Christophe revenait au pays.

Arrivé au terme de son billet, il descendit gaiement, et se mit en

route, à pied. Il avait une soixantaine de kilomètres à faire. Il

n'était pas pressé, et flânait comme un écolier. C'était Avril. La

campagne n'était pas très avancée. Les feuilles se dépliaient, comme

de petites mains ridées, au bout des branches noires; quelques pommiers

étaient en fleurs, et les frêles églantines souriaient, le long des

haies. Par-dessus la forêt déplumée, où commençait à pousser un

fin duvet vert-tendre, se dressait, au faîte d'une petite colline, tel

un trophée au bout d'une lance, un vieux château roman. Dans le ciel

bleu très doux, voguaient des nuages très noirs. Les ombres couraient

sur la campagne printanière; des giboulées passaient; puis, le clair

soleil renaissait, et les oiseaux chantaient.

Christophe s'aperçut que, depuis quelques instants, il songeait à

l'oncle Gottfried. Il y avait bien longtemps qu'il n'avait plus pensé

au pauvre homme; et il se demandait pourquoi son souvenir lui revenait

en ce moment, avec obstination; il en était hanté, tandis qu'il

cheminait sur une avenue, bordée de peupliers, le long d'un canal

miroitant; cette image le poursuivait de telle sorte qu'au détour d'un

grand mur, il lui sembla qu'il allait le voir venir à sa rencontre.

Le ciel s'était assombri. Une violente averse de pluie et de grêle se

mit à tomber, et le tonnerre gronda au loin. Christophe était près

d'un village, dont il voyait les façades roses et les toits rouges, au

milieu des bouquets d'arbres. Il hâta le pas, et se mit à l'abri sous

le toit avançant de la première maison. Les grêlons cinglaient dru;

ils tintaient sur les tuiles, et rebondissaient dans la rue, comme des

grains de plomb. Les ornières coulaient à pleins bords. À travers les

vergers en fleurs, un arc-en-ciel tendait son écharpe éclatante et

barbare sur les nuées bleu-sombre.

Sur le seuil de la porte, debout, une jeune fille tricotait. Elle dit

amicalement à Christophe d'entrer. Il accepta l'invitation. La salle

où il pénétra servait à la fois de cuisine, de salle à manger, et

de chambre à coucher. Au fond, une marmite était suspendue sur un

grand feu. Une paysanne, qui épluchait des légumes, souhaita le

bonjour à Christophe, et lui dit de s'approcher du feu, pour se

sécher. La jeune fille alla chercher une bouteille et lui servit à

boire. Assise de l'autre côté de la table, elle continuait de

tricoter, tout en s'occupant de deux enfants, qui jouaient à s'enfoncer

dans le cou de ces épis d'herbes, qu'on nomme à la campagne des

«voleurs» ou des «ramonas». Elle lia conversation avec Christophe.

Il ne s'aperçut qu'après un moment qu'elle était aveugle. Elle

n'était point belle. C'était une forte fille, les joues rouges, les

dents blanches, les bras solides; mais les traits manquaient de

régularité: elle avait l'air souriant et un peu inexpressif de

beaucoup d'aveugles, et aussi, leur manie de parler des choses et des

gens, comme si elle les voyait. Au premier moment, Christophe,

interloqué, se demanda si elle se moquait, quand elle lui dit qu'il

avait bonne mine, et que la campagne était très jolie aujourd'hui.

Mais après avoir regardé tour à tour l'aveugle et la femme qui

épluchait, il vit que cela n'étonnait personne. Les deux femmes

interrogèrent amicalement Christophe, s'informant d'où il venait, par

où il avait passé. L'aveugle se mêlait à l'entretien, avec une

animation un peu exagérée; elle approuvait, ou commentait les

observations de Christophe sur le chemin et sur les champs.

Naturellement, ses remarques tombaient souvent à faux. Elle semblait

vouloir se persuader qu'elle voyait aussi bien que lui.

D'autres gens de la famille étaient rentrés: un robuste paysan, d'une

trentaine d'années, et sa jeune femme. Christophe causait avec les uns

et avec les autres; et, regardant le ciel qui s'éclaircissait, il

attendait le moment de repartir. L'aveugle chantonnait un air, tout en

faisant marcher les aiguilles de son tricot. Cet air rappelait à

Christophe des choses anciennes.

--Comment! vous connaissez cela? dit-il.

(Gottfried le lui avait autrefois appris.)

Il fredonna la suite. La jeune fille se mit à rire. Elle chantait la

première moitié des phrases, et il s'amusait à les terminer. Il

venait de se lever, pour aller inspecter l'état du temps et il faisait

le tour de la chambre, en furetant machinalement du regard dans tous les

coins, quand il aperçut, dans un angle, près du dressoir, un objet,

qui le fit tressauter. C'était un long bâton recourbé, dont le

manche, grossièrement sculpté, représentait un petit homme courbé

qui saluait. Christophe le connaissait bien: il avait joué tout enfant

avec. Il sauta sur la canne, et demanda d'une voix étranglée:

--D'où avez-vous... D'où avez-vous cela?

L'homme regarda, et dit:

--C'est un ami qui l'a laissé; un ancien ami, qui est mort.

Christophe cria:

--Gottfried?

Tous se retournèrent, en demandant:

--Comment savez-vous...?

Et quand Christophe eut dit que Gottfried était son oncle, ce fut un

émoi général. L'aveugle s'était levée; son peloton de laine avait

roulé à travers la chambre; elle marchait sur son ouvrage, et avait

pris les mains de Christophe, en répétant:

--Vous êtes son neveu?

Tout le monde parlait à la fois. Christophe demandait, de son côté:

--Mais vous, comment... comment le connaissez-vous?

L'homme répondit:

--C'est ici qu'il est mort.

On se rassit; et quand l'agitation fut un peu calmée, la mère raconta,

en reprenant son travail, que Gottfried venait à la maison, depuis des

années; toujours il s'y arrêtait, à l'aller et au retour, dans

chacune de ses tournées. La dernière fois qu'il était venu--(c'était

en juillet dernier),--il semblait très las; et, son ballot déchargé,

il avait été un moment avant de pouvoir articuler une parole; mais on

n'y avait pas pris garde, parce qu'on était habitué à le voir ainsi,

quand il arrivait: on savait qu'il avait le souffle court. Il ne se

plaignait pas. Jamais il ne se plaignait: il trouvait toujours un sujet

de contentement dans les choses désagréables. Quand il faisait un

travail exténuant, il se réjouissait en pensant comme il serait bien

dans son lit, le soir; et quand il était souffrant, il disait comme

cela serait bon, quand il ne souffrirait plus...

--Et c'est un tort, Monsieur, d'être toujours content, ajoutait la

bonne femme; car quand on ne se plaint pas, les autres ne vous plaignent

pas. Moi, je me plains toujours...

Donc, on n'avait pas fait attention à lui. On l'avait même plaisanté

sur sa bonne mine, et Modesta--(c'était le nom de la jeune fille

aveugle),--qui était venue le décharger de son paquet, lui avait

demandé s'il ne serait donc jamais las de courir ainsi, comme un jeune

homme. Il souriait, pour toute réponse; car il ne pouvait parler. Il

s'assit sur le banc devant la porte. Chacun partit à son ouvrage: les

hommes, aux champs; la mère, à sa cuisine. Modesta vint près du banc:

debout, adossée à la porte, son tricot à la main, elle causait avec

Gottfried. Il ne lui répondait pas: elle ne lui demandait pas de

réponse, elle lui racontait tout ce qui s'était passé depuis sa

dernière visite. Il respirait avec peine; et elle l'entendit faire des

efforts pour parler. Au lieu de s'en inquiéter, elle lui dit:

--Ne parle pas. Repose-toi. Tu parleras tout à l'heure... S'il

est possible de se fatiguer, comme cela!...

Alors, il ne parla plus. Elle reprit son récit, croyant qu'il

écoutait. Il soupira, et se tut. Quand la mère sortit, un peu plus

tard, elle trouva Modesta, qui continuait de parler, et, sur le banc,

Gottfried, immobile, la tête renversée en arrière et tournée vers le

ciel: depuis quelques minutes, Modesta causait avec un mort. Elle

comprit alors que le pauvre homme avait essayé de dire quelques mots,

avant de mourir, mais qu'il n'avait pas pu; alors, il s'était

résigné, avec son sourire triste, et il avait fermé les yeux, dans la

paix du soir d'été...

La pluie avait cessé. La bru alla à l'étable; le fils prit sa pioche

et déblaya, devant la porte, la rigole que la boue avait obstruée.

Modesta avait disparu dès le commencement du récit. Christophe restait

seul dans la chambre avec la mère, et se taisait, ému. La vieille, un

peu bavarde, ne pouvait supporter un silence prolongé; et elle se mit

à lui raconter toute l'histoire de sa connaissance avec Gottfried. Cela

datait de très loin. Quand elle était toute jeune, Gottfried l'aimait.

Il n'osait pas le lui dire; mais on en plaisantait; elle se moquait de

lui, tous se moquaient de lui:--(c'était l'habitude, partout où il

passait.)--Gottfried n'en revenait pas moins, fidèlement, chaque

année. Il trouvait naturel qu'on se moquât de lui, naturel qu'elle ne

l'aimât point, naturel qu'elle se fût mariée et qu'elle fût heureuse

avec un autre. Elle avait été trop heureuse, elle s'était trop

vantée de son bonheur: le malheur arriva. Son mari mourut subitement.

Puis, sa fille,--une belle fille saine, vigoureuse, que tout le monde

admirait, et qui allait se marier avec le fils du plus riche paysan de

la contrée, perdit la vue, par accident. Un jour qu'elle était montée

dans le grand poirier derrière la maison, pour cueillir les fruits,

l'échelle glissa: en tombant, une branche cassée la heurta rudement,

près de l'œil. On crut qu'elle en serait quitte pour une cicatrice;

mais depuis, elle ne cessa de souffrir d'élancements dans le front: un

œil s'obscurcit, puis l'autre; et tous les soins furent inutiles.

Naturellement, le mariage avait été rompu; le futur s'était

éclipsé, sans autre explication; et, de tous les garçons, qui,

un mois avant, se seraient assommés mutuellement pour un tour

de valse avec elle, pas un n'avait eu le courage--(c'est bien

compréhensible)--de se mettre une infirme sur les bras. Alors, Modesta,

jusque-là insouciante et rieuse, tomba dans un tel désespoir qu'elle

voulait mourir. Elle refusait de manger, elle pleurait, du matin au

soir; et, la nuit, on l'entendait encore se lamenter dans son lit. On ne

savait plus que faire, on ne pouvait que se désoler avec elle; et elle

n'en pleurait que de plus belle. On finit par être excédé de ses

plaintes; alors, on la rabrouait, et elle parlait d'aller se jeter dans

le canal. Le pasteur venait quelquefois: il l'entretenait du bon Dieu,

des choses éternelles, et des mérites qu'elle s'acquérait pour

l'autre monde, en supportant ses peines; mais cela ne la consolait pas

du tout. Un jour, Gottfried revint. Modesta n'avait jamais été bien

bonne pour lui. Non qu'elle fût mauvaise; mais dédaigneuse; et puis,

elle ne réfléchissait pas, elle aimait à rire: il n'y avait pas de

malices qu'elle ne lui eût faites. Quand il apprit son malheur, il fut

bouleversé. Pourtant, il ne lui en montra rien. Il alla s'asseoir

auprès d'elle, ne fit aucune allusion à l'accident, et se mit à

causer tranquillement, comme il faisait, avant. Il n'eut pas un mot pour

la plaindre; il avait l'air de ne pas même s'apercevoir qu'elle était

aveugle. Seulement, il ne lui parlait jamais de ce qu'elle ne pouvait

voir; il lui parlait de tout ce qu'elle pouvait entendre, ou remarquer,

dans son état; et il faisait cela, simplement, comme une chose

naturelle: on eût dit qu'il était, lui aussi, aveugle. D'abord, elle

n'écoutait pas, et continuait de pleurer. Mais le lendemain, elle

écouta mieux, et même elle lui parla un peu...

--Et, continuait la mère, je ne sais pas ce qu'il a bien pu lui dire.

Car nous avions les foins à faire, et je n'avais pas le temps de

m'occuper d'elle. Mais, le soir, quand nous sommes revenus des champs,

nous l'avons trouvée qui causait tranquillement. Et depuis, elle a

toujours été mieux. Elle semblait oublier son mal. De temps en temps,

cela la reprenait encore: elle pleurait, ou bien elle essayait de parler

à Gottfried de choses tristes; mais celui-ci ne semblait pas entendre;

il continuait de causer posément de choses qui la calmaient et qui

l'intéressaient. Il la décida enfin à se promener hors de la maison,

d'où elle n'avait plus voulu sortir depuis l'accident. Il lui fit faire

quelques pas d'abord autour du jardin, puis des courses plus longues

dans les champs. Et elle est arrivée maintenant à se reconnaître

partout et à tout distinguer, comme si elle voyait. Elle remarque même

des choses, auxquelles nous ne faisons pas attention; et elle

s'intéresse à tout, elle qui ne s'intéressait pas, avant, à

grand'chose en dehors d'elle. Cette fois-là, Gottfried s'attarda chez

nous plus longtemps que d'habitude. Nous n'osions pas lui demander de

remettre son départ; mais il resta, de lui-même, jusqu'à ce qu'il

l'eût vue plus tranquille. Et un jour,--elle était là, dans la

cour,--je l'ai entendue rire. Je ne peux pas vous dire l'effet que cela

m'a fait. Gottfried avait l'air bien content aussi. Il était assis

près de moi. Nous nous sommes regardés, et je n'ai pas de honte à

vous dire, Monsieur, que je l'ai embrassé, et de bien bon cœur. Alors,

il m'a dit:

--Maintenant, je crois que je puis m'en aller. On n'a plus besoin de moi.

J'ai essayé de le retenir. Mais il m'a dit:

--Non. Maintenant, il faut que je m'en aille. Je ne peux plus rester.

Tout le monde savait qu'il était comme le Juif errant: il ne pouvait

demeurer en place; on n'a pas insisté. Alors, il est parti; mais il

faisait en sorte de repasser plus souvent par ici; et c'était, à

chaque fois, une joie pour Modesta: après chacun de ses passages, elle

était toujours mieux. Elle s'est remise au ménage; son frère s'est

marié; elle s'occupe des enfants; et maintenant, elle ne se plaint plus

jamais, elle a toujours l'air contente. Je me demande quelquefois si

elle serait aussi heureuse, en ayant ses deux yeux. Oui, ma foi,

Monsieur, il y a bien des jours où on se dit qu'il vaudrait mieux être

comme elle, et ne pas voir certaines vilaines gens et certaines

méchantes choses. Le monde devient bien laid; il empire, de jour en

jour... Pourtant, j'aurais grand peur que le bon Dieu me prît au mot;

et, pour moi, à vrai dire, j'aime encore mieux continuer à voir le

monde, tout vilain qu'il est...

Modesta reparut, et l'entretien changea. Christophe voulait repartir,

maintenant que le temps était rétabli; mais ils n'y consentirent pas.

Il fallut qu'il acceptât de rester souper et de passer la nuit avec

eux. Modesta s'assit auprès de Christophe, et ne le quitta pas de la

soirée. Il eût voulu causer intimement avec la jeune fille, dont le

sort le remplissait de pitié. Mais elle ne lui en offrit aucune

occasion. Elle cherchait seulement à l'interroger sur Gottfried. Quand

Christophe lui en apprenait des choses qu'elle ignorait, elle était

contente et un peu jalouse. Elle-même ne racontait rien de Gottfried

qu'à regret: on sentait qu'elle ne disait pas tout; ou, quand elle

avait parlé, elle le regrettait ensuite: ses souvenirs étaient sa

propriété, elle n'aimait pas à les partager avec un autre; elle

mettait à cette affection une âpreté de paysanne attachée à sa

terre: il lui eût été désagréable de penser qu'un autre aimât

Gottfried, aussi bien qu'elle. Elle n'en voulait rien croire; et

Christophe, qui lisait en elle, lui laissa cette satisfaction. En

l'écoutant parler, il s'apercevait que, bien qu'elle eût vu jadis

Gottfried avec des yeux sans indulgence, elle s'était fait de lui,

depuis qu'elle était aveugle, une image différente de la réalité; et

elle avait reporté sur ce fantôme le besoin d'amour qui était en

elle. Rien n'était venu contrarier ce travail d'illusion. Avec

l'intrépide sûreté des aveugles, qui inventent tranquillement ce

qu'ils ne savent pas, elle dit à Christophe:

--Vous lui ressemblez.

Il comprit que, depuis des années, elle avait pris l'habitude de vivre

dans sa maison aux volets clos, où n'entrait plus la vérité. Et

maintenant qu'elle avait appris à voir dans l'ombre qui l'entourait, et

même à oublier l'ombre, peut-être qu'elle aurait eu peur d'un rayon

de lumière filtrant dans ses ténèbres. Elle évoquait devant

Christophe une foule de petits riens un peu niais, dans une conversation

décousue et souriante, où Christophe ne trouvait pas son compte. Il

était agacé de ce bavardage, il ne pouvait comprendre qu'un être qui

avait tant souffert, n'eût pas puisé plus de sérieux dans sa

souffrance et se complût à ces futilités; il faisait de temps en

temps un essai pour parler de choses plus graves; mais elles ne

trouvaient aucun écho: Modesta ne pouvait pas--ou ne voulait pas--l'y

suivre.

Jean-Christophe, Volume 2 La Révolte, La Foire sur la Place · 第 18 / 39 段