Madame Reinhart commença par protester qu'elles étaient amies intimes

et qu'elles se confiaient tout. Mais quand il fallut entrer dans le

détail, ce tout se réduisit à fort peu de chose. Elles s'étaient

rencontrées en visite. Madame Reinhart avait fait des avances à la

jeune fille; et, avec son habituelle cordialité, elle l'avait invitée

à venir la voir. La jeune fille était venue deux ou trois fois, et

elles avaient causé. Ce n'avait pas été sans peine que la curieuse

Lili avait réussi à savoir quelque chose de la vie de la petite

Française: la jeune fille était fort réservée; il fallait lui

arracher son histoire, lambeau par lambeau. Madame Reinhart avait tout

juste appris qu'elle se nommait Antoinette Jeannin; elle était sans

fortune, et avait, pour toute famille, un jeune frère resté à Paris,

qu'elle se dévouait à soutenir. Elle parlait de lui sans cesse:

c'était le seul sujet sur lequel elle se montrât un peu expansive; et

Lili Reinhart avait gagné sa confiance, en témoignant une sympathie

apitoyée pour le jeune garçon, seul à Paris, sans parents, sans amis,

pensionnaire dans un lycée. C'était pour subvenir aux frais de son

éducation qu'Antoinette avait accepté une place à l'étranger. Mais

les deux pauvres enfants ne pouvaient vivre l'un sans l'autre; ils

s'écrivaient, chaque jour; et le moindre retard à l'arrivée de la

lettre attendue les jetait dans une inquiétude maladive. Antoinette ne

cessait de se tourmenter pour son frère: l'enfant n'avait pas le

courage de lui cacher la tristesse de sa solitude; chacune de ses

plaintes résonnait dans le cœur d'Antoinette avec une intensité

déchirante; elle se torturait à la pensée qu'il souffrait, et elle

s'imaginait souvent qu'il était malade, mais qu'il ne voulait pas le

dire. La bonne madame Reinhart avait dû bien des fois la rabrouer

amicalement, pour ces craintes sans motif; et elle réussissait, pour un

moment, à lui rendre confiance.--Sur la famille d'Antoinette, sur sa

condition, sur le fond de son âme, elle n'avait rien pu savoir. À la

première question, la jeune fille se repliait sur elle-même, avec une

timidité effarouchée. Elle était instruite; elle paraissait avoir une

expérience précoce; elle semblait à la fois naïve et désabusée,

pieuse et sans illusions. Elle n'avait pas été heureuse ici, dans une

famille sans tact et sans bonté.--Comment elle était partie, madame

Reinhart ne savait pas au juste. On prétendait qu'elle s'était mal

conduite. Angelika n'en croyait rien; elle eût mis sa main au feu que

c'étaient de dégoûtantes calomnies, bien dignes de cette ville sotte

et malfaisante. Mais il y avait eu des histoires: peu importaient

lesquelles, n'est-ce pas?

--Oui, dit Christophe, qui baissait la tête.

--Enfin, elle est partie.

--Et que vous a-t-elle dit, en partant?

--Ah! dit Lili Reinhart, je n'ai pas eu de chance. Justement, j'étais

allée à Cologne pour deux jours! Au retour... _Zu spät!_ (Trop

tard!)... s'interrompit-elle, pour semoncer sa bonne, qui lui apportait

le citron trop tard pour le prendre dans son thé.

Et elle ajouta sentencieusement, avec la solennité naturelle que les

vraies âmes allemandes mettent à officier les actes familiers de

l'existence quotidienne:

--Comme si souvent dans la vie!...

(On ne savait s'il s'agissait du citron, ou de l'histoire interrompue.)

Elle reprit:

--Au retour, j'ai trouvé un mot d'elle, me remerciant de tout ce que

j'avais fait, et me disant qu'elle retournait à Paris. Elle n'a pas

laissé d'adresse.

--Et elle n'a plus écrit?

--Plus rien.

Christophe vit de nouveau disparaître dans la nuit la mélancolique

figure, dont les yeux lui étaient réapparus, un moment, tels qu'ils le

regardaient, pour la dernière fois, à travers la glace du wagon.

L'énigme de la France se posait de nouveau avec plus d'insistance.

Christophe ne se lassait pas d'interroger madame Reinhart sur ce pays

qu'elle prétendait connaître. Et madame Reinhart, qui n'y était

jamais allée, ne manquait point de le renseigner. Reinhart, excellent

patriote, plein de préjugés contre la France, qu'il ne connaissait pas

mieux que sa femme, risquait parfois des réserves, quand l'enthousiasme

de Lili devenait trop excessif; mais elle redoublait ses assertions avec

plus d'énergie, et Christophe, sans savoir, de confiance, faisait

chorus.

Ce qui lui fut plus précieux encore que les souvenirs de Lili Reinhart,

ce furent ses livres. Elle s'était fait une petite bibliothèque de

volumes français: des manuels d'école, quelques romans, quelques

pièces achetées au hasard. À Christophe, avide de s'instruire et ne

connaissant rien de la France, ils parurent un trésor, quand Reinhart

les mit obligeamment à sa disposition.

Il prit, pour commencer, des recueils de morceaux choisis, d'anciens

livres scolaires, qui avaient servi à Lili Reinhart ou à son mari,

quand ils allaient en classe. Reinhart assurait qu'il lui fallait

débuter par là, s'il voulait apprendre à se débrouiller au milieu de

cette littérature, qui lui était totalement inconnue. Christophe,

plein de respect pour ceux qui en savaient plus que lui, obéit

religieusement; et, le soir même, il se mit à lire. Il tâcha d'abord

de se rendre compte sommairement des richesses qu'il possédait.

Il fit connaissance avec des écrivains français, qui se nommaient:

Théodore-Henri Barrau, François Pétis de la Croix, Frédéric Baudry,

Emile Delérot, Charles-Auguste-Désiré Filon, Samuel Descombaz, et

Prosper Baur. Il lut des poésies de l'abbé Joseph Reyre, de Pierre

Lachambaudie, du duc de Nivernois, de André van Hasselt, d'Andrieux, de

madame Colet, de Constance-Marie princesse de Salm-Dyck, de Henriette

Hollard, de Gabriel-Jean-Baptiste-Ernest-Wilfrid Legouvé, d'Hippolyte

Violeau, de Jean Reboul, de Jean Racine, de Jean de Béranger, de

Frédéric Béchard, de Gustave Nadaud, d'Édouard Plouvier, d'Eugène

Manuel, de Hugo, de Millevoye, de Chênedollé, de James Lacour

Delâtre, de Félix Chavannes, de Francis-Edouard-Joachim dit François

Coppée, et de Louis Belmontet. Christophe, perdu, noyé, submergé dans

ce déluge poétique, passa à la prose. Il y trouva Gustave de

Molinari, Fléchier, Ferdinand-Edouard Buisson, Mérimée, Malte-Brun,

Voltaire, Lamé-Fleury, Dumas père, J.-J. Rousseau, Mézières,

Mirabeau, de Mazade, Claretie, Cortambert, Frédéric II, et monsieur de

Voguë. L'historien français le plus souvent cité était Maximilien

Samson-Frédéric Schœll. Christophe trouva dans cette anthologie

française la Proclamation du nouvel Empire d'Allemagne; et il lut un

portrait des Allemands par Frédéric-Constant de Rougemont, où il

apprit que «_l'Allemand naissait pour vivre dans le monde de l'âme. Il

n'a point la gaieté bruyante et légère du Français. Il a beaucoup

d'âme; ses affections sont tendres, profondes. Il est infatigable dans

ses travaux et persévérant dans ses entreprises. Il n'est pas de

peuple qui soit plus moral, et chez qui la durée de la vie soit aussi

longue. L'Allemagne compte un nombre extraordinaire d'écrivains. Elle a

le génie des beaux-arts. Tandis que les habitants des autres pays

mettent leur gloire à être Français, Anglais, Espagnols, l'Allemand

au contraire embrasse dans son amour impartial l'humanité entière.

Enfin, par sa position au centre même de l'Europe, la nation allemande

semble être à la fois le cœur et la raison supérieure de

l'humanité._»

Christophe, fatigué, étonné, ferma le livre et pensa:

--Les Français sont de bons garçons; mais ils ne sont pas forts.

Il prit un autre volume. Celui-ci était d'un niveau supérieur; il

s'adressait aux grandes Écoles. Musset y tenait trois pages, et Victor

Duruy trente. Lamartine sept pages, et Thiers près de quarante. On

donnait _le Cid_ tout entier,--presque tout entier:--(on avait supprimé

les monologues de don Diègue et de Rodrigue, parce qu'ils faisaient

longueur...)--Lanfrey exaltait la Prusse contre Napoléon Ier: aussi, la

place ne lui avait pas été mesurée; il en tenait plus, à lui seul,

que tous les grands classiques du dix-huitième siècle. De copieux

récits des défaites françaises de 1870 avaient été puisés dans _la

Débâcle_ de Zola. On ne voyait là ni Montaigne, ni La Rochefoucauld,

ni La Bruyère, ni Diderot, ni Stendhal, ni Balzac, ni Flaubert. En

revanche, Pascal, absent de l'autre livre, apparaissait dans celui-ci,

à titre de curiosité; et Christophe apprit en passant que ce

convulsionnaire «_faisait partie des pères de Port-Royal, institution

de jeunes filles, près de Paris..._[2]»

Christophe fut sur le point d'envoyer tout promener: la tête lui

tournait; il n'y voyait plus rien. Il se disait: «Jamais je n'en

sortirai.» Il était incapable de se formuler un jugement. Il

feuilletait au hasard, depuis des heures, sans savoir où il allait. Il

ne lisait pas facilement le français; et, quand il s'était donné bien

du mal pour comprendre un passage, c'étaient presque toujours des

choses insignifiantes et ronflantes.

Cependant, du milieu de ce chaos, des traits de lumière jaillissaient,

des coups d'épée, des mots cinglants et sabrants, des rires

héroïques. Peu à peu, une impression se dégageait de cette première

lecture, peut-être par le fait du plan tendancieux des recueils. Les

éditeurs allemands avaient surtout choisi dans ces morceaux tout ce qui

pouvait établir, au témoignage des Français eux-mêmes, les défauts

des Français et la supériorité allemande. Mais ils ne se doutaient

pas que ce qu'ils mettaient ainsi en lumière, aux yeux d'un esprit

indépendant, comme Christophe, c'était l'étonnante liberté de ces

Français, qui critiquaient tout chez eux et louaient leurs adversaires.

Michelet célébrait Frédéric II, Lanfrey les Anglais de Trafalgar,

Charras la Prusse de 1813. Nul ennemi de Napoléon n'avait osé en

parler d'une façon aussi dure. Les choses les plus respectées

n'étaient pas à l'abri de leur esprit frondeur. Jusque sous le grand

Roi, les poètes à perruques avaient leur franc-parler. Molière

n'épargnait rien. La Fontaine raillait tout. Boileau flétrissait la

noblesse. Voltaire insultait la guerre, fessait la religion, bafouait la

patrie. Moralistes, satiriques, pamphlétaires, auteurs comiques,

rivalisaient d'audace joyeuse ou sombre. C'était un manque de respect

universel. Les honnêtes éditeurs allemands en étaient quelquefois

effarés; ils éprouvaient le besoin de rassurer leur conscience, en

cherchant à excuser Pascal, qui mettait dans le même sac les

cuisiniers, les crocheteurs, les soldats et les goujats; ils

protestaient, en note, que Pascal n'eût point parlé ainsi, s'il avait

connu les nobles armées modernes. Ils ne manquaient pas non plus de

rappeler avec quel bonheur Lessing avait corrigé les Fables de la

Fontaine, changeant d'après le conseil du Genevois Rousseau, le fromage

de maître Corbeau en un morceau de viande empoisonnée, dont meurt le

vil renard:

«_Puissiez-vous ne jamais obtenir que du poison, maudits flatteurs!_»

Ils clignotaient des yeux devant la vérité nue; mais Christophe se

réjouissait: il aimait la lumière. De-ci, de-là, il avait bien un

petit heurt, lui aussi; il n'était pas habitué à cette indépendance

effrénée, qui, aux yeux de l'Allemand le plus libre, malgré tout

habitué à la discipline, fait l'effet de l'anarchie. Il était

dérouté d'ailleurs par l'ironie française: il prenait certaines

choses trop au sérieux; d'autres, qui étaient d'implacables

négations, lui semblaient au contraire des paradoxes plaisants.

N'importe! Étonné ou choqué, il était attiré, peu à peu. Il avait

renoncé à classer ses impressions; il passait d'un sentiment à

l'autre: il vivait. La gaieté des récits français:--Chamfort, Ségur,

Dumas père, Mérimée, pêle-mêle entassés,--lui dilatait l'esprit;

et, de temps en temps, par bouffées, montait de quelque page l'odeur

enivrante et farouche des Révolutions.

Il était près du matin, quand Louisa, qui dormait dans la chambre

voisine, vit, en se réveillant, la lumière filtrer entre les fentes de

la porte de Christophe. Elle frappa au mur et lui demanda s'il était

malade. Une chaise grinça sur le plancher; la porte s'ouvrit; et

Christophe apparut, en chemise, une bougie et un livre à la main, avec

des gestes solennels et burlesques. Louisa, saisie, se dressa sur son

lit, pensant qu'il était fou. Il se mita rire, et, agitant sa bougie,

il déclamait une scène de Molière. Au milieu d'une phrase, il pouffa;

il s'assit au pied du lit de sa mère, pour reprendre haleine; la

lumière tremblait dans sa main. Louisa, rassurée, bougonnait

affectueusement:

--Qu'est-ce qu'il a? Qu'est-ce qu'il a? Veux-tu aller te coucher!... Mon

pauvre garçon, tu deviens donc tout à fait idiot?

Mais il repartait de plus belle:

--Tu dois écouter cela!

Et, s'installant à son chevet, il se mit à lui lire la pièce, en

reprenant depuis le commencement. Il croyait voir Corinne; il entendait

son accent hâbleur, Louisa protestait:

--Va-t'en! Va-t'en! Tu vas prendre froid. Tu m'ennuies. Laisse-moi

dormir!

Il continuait, inexorable. Il gonflait la voix, il remuait les bras, il

s'étranglait de rire; et il demandait à sa mère si ce n'était pas

admirable. Louisa lui avait tourné le dos, et, pelotonnée dans ses

couvertures, elle se bouchait les oreilles et disait:

--Laisse-moi tranquille!...

Mais elle riait tout bas de l'entendre rire. À la fin, elle cessa de

protester. Et comme Christophe, ayant terminé l'acte, la prenait

vainement à témoin de l'intérêt de sa lecture, il se pencha sur

elle, et vit qu'elle dormait. Alors, il sourit, lui baisa doucement les

cheveux, et, sans bruit, rentra chez lui.

Il retourna puiser dans la bibliothèque des Reinhart. Tous les livres y

passèrent, pêle-mêle, les uns après les autres. Christophe dévora

tout. Il avait un tel désir d'aimer le pays de Corinne et de

l'inconnue, tant d'enthousiasme à dépenser qu'il en trouva l'emploi.

Même dans des œuvres de second ordre, une page, un mot lui faisait

l'effet d'une bouffée d'air libre. Il se l'exagérait, surtout quand il

en parlait à madame Reinhart, qui ne manquait pas de surenchérir. Bien

qu'elle fût ignorante comme une carpe, elle s'amusait à opposer la

culture française à la culture allemande, et elle humiliait celle-ci

au profit de celle-là, pour faire enrager son mari et pour se venger

des ennuis qu'elle avait à subir de la petite ville.

Reinhart s'indignait. En dehors de sa science, il en était resté aux

notions enseignées à l'école. Pour lui, les Français étaient des

gens adroits, intelligents dans les choses pratiques, aimables, sachant

causer, mais légers, susceptibles, vantards, incapables d'aucun

sérieux, d'aucun sentiment fort, d'aucune sincérité,--un peuple sans

musique, sans philosophie, sans poésie, (à part _l'Art Poétique_,

Béranger, et François Coppée),--le peuple du pathos, des grands

gestes, de la parole exagérée, et de la pornographie. Il n'avait pas

assez de mots pour flétrir l'immoralité latine; et, faute de mieux, il

revenait toujours à celui de _frivolité_, qui, dans sa bouche, comme

dans celle de ses compatriotes, prenait un sens particulièrement

désobligeant. Il terminait par le couplet habituel en l'honneur du

noble peuple allemand,--le peuple moral («_Par là_, dit Herder, _il se

distingue de tous les autres peuples_»,)--le peuple fidèle (_treues

Volk... Treu_) cela veut tout dire: sincère, fidèle, loyal, et

droit--le Peuple par excellence, comme dit Fichte,--la Force allemande,

symbole de toute justice et de toute vérité,--la Pensée

allemande,--le _Gemüt_ allemand,--la langue allemande, seule langue

originale, seule conservée pure, comme la race elle-même,--les femmes

allemandes, le vin allemand, et le chant allemand... «_L'Allemagne,

l'Allemagne au-dessus de tout, dans le monde!_»

Christophe protestait. Madame Reinhart s'esclaffait. Ils criaient très

fort tous les trois. Ils s'entendaient très bien ensemble: ils savaient

tous les trois qu'ils étaient de bons Allemands.

Christophe venait souvent causer, dîner, se promener avec ses nouveaux

amis. Lili Reinhart le choyait, lui faisait des soupers succulents: elle

était enchantée de trouver ce prétexte pour satisfaire sa propre

gourmandise. Elle avait toutes sortes d'attentions sentimentales et

culinaires. Pour l'anniversaire de Christophe, elle lui fit une tarte

sur laquelle étaient plantées vingt bougies, et, au milieu, une petite

figure en sucre, vêtue à la grecque, qui avait la prétention, de

représenter Iphigénie, et qui tenait un bouquet. Christophe,

profondément Allemand, en dépit qu'il en eut, était touché par ces

manifestations pas très raffinées d'une affection véritable.

Les excellents Reinhart savaient trouver des moyens plus délicats de

prouver leur active amitié. À l'instigation de sa femme, Reinhart, qui

lisait à peine les notes de musique, acheta une vingtaine d'exemplaires

des _Lieder_ de Christophe,--(les premiers qui fussent sortis de la

boutique de l'éditeur);--il les répandit en Allemagne, de différents

côtés, parmi ses connaissances universitaires; il en fit envoyer un

certain nombre à des libraires de Leipzig et de Berlin, avec qui il

était en relations pour ses ouvrages scolaires. Cette initiative

touchante et maladroite, dont Christophe ne sut rien, ne donna

d'ailleurs aucun fruit, pour le moment. Les _Lieder_ envoyés de côté

et d'autre semblèrent avoir fait long feu: personne n'en parla; et les

Reinhart, chagrins de cette indifférence, s'applaudissaient d'avoir

tenu Christophe en dehors de leurs démarches; car il en aurait eu plus

de peine que de réconfort.--Mais, en réalité, rien ne se perd, comme

on a tant de fois l'occasion de le constater dans la vie; nul effort ne

reste vain. On n'en sait rien, pendant des années; puis, un jour, on

s'aperçoit que la pensée a fait son chemin. Les Lieder de Christophe

allèrent à petits pas au cœur de quelques braves gens, perdus dans

leur province, trop timides, ou trop las, pour le lui dire.

Un seul lui écrivit. Deux ou trois mois après les envois de Reinhart,

Christophe reçut une lettre: émue, cérémonieuse, enthousiaste, de

formes surannées, elle venait d'une petite ville de Thuringe, et était

signée «_Universitätsmusikdirektor Professor Dr_ Peter Schulz ».

Ce fut une grande joie pour Christophe, une plus grande encore pour les

Reinhart, quand il ouvrit chez eux la lettre qu'il avait oubliée deux

jours dans sa poche. Ils la lurent ensemble. Reinhart échangeait avec

sa femme des signes d'intelligence, que ne remarquait pas Christophe.

Celui-ci semblait radieux, quand brusquement Reinhart le vit s'assombrir

et s'interrompre, au milieu de sa lecture.

--Eh bien, pourquoi t'arrêtes-tu? demanda-t-il.

(Ils se tutoyaient déjà.)

Christophe jeta la lettre sur la table, avec colère.

--Non, c'est trop fort! dit-il.

--Quoi donc?

--Lis!

Il tourna le dos à la table, et s'en alla bouder dans un coin.

Reinhart lut, avec sa femme, et ne trouva que les expressions de

l'admiration la plus éperdue.

--Je ne vois pas, dit-il, étonné.

--Tu ne vois pas? Tu ne vois pas?...--cria Christophe, en reprenant la

lettre, et en la lui mettant sous les yeux.--Mais tu ne sais donc pas

lire? Tu ne vois pas qu'il est aussi un «_Brahmine_»?

Alors seulement, Reinhart remarqua que le _Universitätsmusikdirector_,

dans une ligne de sa lettre, comparait les _Lieder_ de Christophe à

ceux de Brahms... Christophe se lamentait:

--Un ami! Je trouve enfin un ami!... Et à peine je l'ai gagné que

je l'ai déjà perdu!...

Il était suffoqué par la comparaison. Si on l'eût laissé faire,

sur-le-champ, il eût répondu par une lettre de sottises. Ou,

peut-être, à la réflexion, il se fût cru très sage et très

généreux, en ne répondant rien du tout. Heureusement, les Reinhart,

tout en s'amusant de sa mauvaise humeur, l'empêchèrent de commettre

une absurdité de plus. Ils lui firent écrire un mot de remerciements.

Mais ce mot, écrit en rechignant, était froid et contraint.

L'enthousiasme de Peter Schulz n'en fut pas ébranlé: il envoya encore

deux ou trois lettres, débordantes d'affection. Christophe n'était pas

un bon épistolier; et, quoiqu'un peu réconcilié avec l'ami inconnu

par le ton de sincérité qu'il sentait à travers ses lignes, il laissa

tomber la correspondance. Schulz finit par se taire. Christophe n'y

pensa plus.

Il voyait maintenant les Reinhart, chaque jour, et souvent plusieurs

fois par jour. Ils passaient presque toutes leurs soirées ensemble.

Après une journée, seul, concentré en lui-même, il avait un besoin

physique de parler, de dire ce qu'il avait en tête, même si on ne le

comprenait pas, de rire avec ou sans raison, de se dépenser, de se

détendre.

Il leur faisait de la musique. N'ayant pas d'autre moyen de témoigner

sa reconnaissance, il se mettait au piano et jouait pendant des heures.

Madame Reinhart n'était pas du tout musicienne, et elle avait grand

peine à ne pas bâiller; mais, par sympathie pour Christophe, elle

feignait de s'intéresser à ce qu'il jouait. Reinhart, sans être

beaucoup plus musicien, était touché, d'une façon matérielle, par

certaines pages; et alors, il était remué violemment, jusqu'à en

avoir les larmes aux yeux: ce qui lui semblait idiot. Le reste du temps,

rien: c'était du bruit pour lui. Règle générale, d'ailleurs: il

n'était jamais ému que par ce qu'il y avait de moins bon dans

l'œuvre,--des passages tout à fait insignifiants.--Ils se persuadaient

tous deux qu'ils comprenaient Christophe; et Christophe voulait se le

persuader aussi. Il lui prenait bien de temps en temps une envie

malicieuse de se moquer d'eux: il leur tendait des pièges, il leur

jouait des choses qui n'avaient aucun sens, d'ineptes pots-pourris; et

il leur laissait croire qu'il en était l'auteur. Puis, quand ils

avaient bien admiré, il leur avouait la farce. Alors, ils se

méfiaient; et, depuis, quand Christophe prenait des airs mystérieux

pour leur jouer un morceau, ils s'imaginaient qu'il voulait encore les

attraper; et ils le critiquaient. Christophe les laissait dire, faisait

chorus, convenait que cette musique ne valait pas le diable, puis,

brusquement, s'esclaffait:

--Cré coquins! Comme vous avez raison!... C'est de moi!

Il était heureux, comme un roi, de les avoir trompés. Madame Reinhart,

un peu vexée, venait lui donner une petite tape; mais il riait de si

bon cœur qu'ils riaient avec lui. Ils ne prétendaient pas à

l'infaillibilité. Et comme ils ne savaient plus sur quel pied danser,

Lili Reinhart avait pris le parti de tout critiquer, et son mari de tout

louer: ainsi, ils étaient bien sûrs que l'un des deux serait toujours

de l'avis de Christophe.

C'était moins le musicien qui les attirait en Christophe que le bon

garçon, un peu toqué, affectueux et vivant. Le mal qu'ils avaient

entendu dire de lui les avait disposés en sa faveur: comme lui, ils

étaient oppressés par l'atmosphère de la petite ville; comme lui, ils

étaient francs, ils jugeaient par eux-mêmes, et ils le regardaient

comme un grand enfant, pas très habile dans la vie et victime de sa

franchise.

Christophe ne se faisait pas beaucoup d'illusions sur ses nouveaux amis;

et il était un peu mélancolique de se dire qu'ils ne comprenaient pas

le plus profond de son être, que jamais ils ne le comprendraient. Mais

il était sevré d'amitié, et il en avait tant besoin qu'il leur

gardait une gratitude infinie de vouloir bien l'aimer un peu.

L'expérience de cette dernière année l'avait instruit: il ne se

reconnaissait plus le droit d'être difficile. Deux ans plus tôt, il

n'eût pas été si patient: il se rappelait, avec un remords amusé, sa

sévérité à l'égard des braves et ennuyeux Euler. Hélas! comme il

était devenu sage!... Il en soupirait un peu. Une voix secrète lui

soufflait:

--Oui, mais pour combien de temps?

Cela le faisait sourire, et il était consolé.

Jean-Christophe, Volume 2 La Révolte, La Foire sur la Place · 第 13 / 39 段