partageât son âme!--Mais bien qu'il fût tout jeune encore, il avait
assez d'expérience du monde pour savoir que son vœu était de ceux que
la vie réalise le plus difficilement, et qu'il ne pouvait prétendre à
être plus heureux que la plupart des vrais artistes qui l'avaient
précédé. Il avait appris à connaître l'histoire de quelques-uns
d'entre eux. Certains livres, empruntés à la bibliothèque de
Reinhart, lui avaient fait connaître les terribles épreuves par où
avaient passé les musiciens allemands du dix-septième siècle, et la
tranquille constance, dont telle de ces grandes âmes,--la plus grande
de toutes: l'héroïque Schütz,--avait fait preuve, poursuivant
inébranlablement sa route, au milieu des villes incendiées, des
provinces englouties par la peste, de la patrie envahie, foulée aux
pieds par les bandes de toute l'Europe et--le pire--brisée, lassée,
dégradée par le malheur, n'essayant plus de lutter, indifférente à
tout, n'aspirant qu'au repos. Il pensait: «Qui aurait le droit de se
plaindre devant un pareil exemple? Ils n'avaient point de public, ils
n'avaient point d'avenir; ils écrivaient pour eux seuls et pour Dieu;
ce qu'ils écrivaient aujourd'hui, le jour qui allait venir peut-être
l'anéantirait. Cependant, ils continuaient d'écrire, et ils n'étaient
point tristes: rien ne leur faisait perdre leur bonhomie intrépide; ils
se satisfaisaient de leur chant, et ils ne demandaient à la vie que de
vivre, de gagner tout juste leur pain, de se décharger de leur pensée
dans leur art, et de trouver deux ou trois braves gens, simples, vrais,
pas artistes, qui sans doute ne les comprenaient pas, mais qui les
aimaient bonnement.--Comment eût-il osé être plus exigeant? Il y a un
minimum de bonheur, que l'on peut demander. Mais nul n'a droit à
davantage: c'est à soi-même de se donner le surplus; les autres ne
vous le doivent pas.»
Ces pensées le rassérénaient; et il en aimait mieux ses braves amis
Reinhart. Il ne pensait pas qu'on viendrait lui disputer cette dernière
affection.
Il comptait sans la méchanceté des petites villes. Leurs rancunes sont
tenaces,--d'autant plus qu'elles n'ont aucun but. Une bonne haine, qui
sait ce qu'elle veut, s'apaise quand elle l'a obtenu. Mais des êtres
malfaisants par ennui ne désarment jamais; car ils s'ennuient toujours.
Christophe était une proie offerte à leur désœuvrement. Il était
battu, sans doute; mais il avait l'audace de n'en point paraître
accablé. Il n'inquiétait plus personne; mais il ne s'inquiétait de
personne. Il ne demandait rien: on ne pouvait rien contre lui. Il était
heureux avec ses nouveaux amis, et indifférent à tout ce qu'on disait
ou pensait de lui. Cela ne pouvait se supporter.--Madame Reinhart
irritait encore plus. L'amitié qu'elle affichait pour Christophe, à
l'encontre de toute la ville, semblait, comme son attitude, un défi à
l'opinion. La bonne Lili Reinhart ne défiait rien, ni personne: elle ne
pensait pas à provoquer les autres; elle faisait ce qui lui semblait
bon, sans demander l'avis des autres. C'était la pire provocation.
On était à l'affût de leurs gestes. Ils ne se méfiaient point. L'un
extravagant et l'autre écervelée, ils manquaient de prudence, quand
ils sortaient ensemble, ou même, à la maison, quand, le soir, ils
causaient et riaient, accoudés au balcon. Ils se laissaient aller
innocemment à une familiarité de manières, qui devait fournir un
aliment à la calomnie.
Un matin, Christophe reçut une lettre anonyme. On l'accusait, en termes
bassement injurieux, d'être l'amant de madame Reinhart. Les bras lui en
tombèrent. Jamais il n'avait eu la moindre pensée, même de flirt,
avec elle: il était trop honnête; il avait pour l'adultère une
horreur puritaine: la seule idée de ce partage malpropre lui causait
une répulsion. Prendre la femme d'un ami lui eût semblé un crime; et
Lili Reinhart eût été la dernière personne du monde avec qui il eût
été tenté de le commettre: la pauvre femme n'était point belle, il
n'aurait même pas eu l'excuse d'une passion.
Il retourna chez ses amis, honteux et gêné. Il trouva la même gêne.
Chacun d'eux avait reçu une lettre analogue; mais ils n'osaient pas se
le dire; et, tous trois, s'observant l'un l'autre et s'observant
soi-même, ils n'osaient plus ni bouger, ni parler, et ne faisaient que
des sottises. Si l'insouciance naturelle de Lili Reinhart reprenait le
dessus, un moment, si elle se remettait à rire et dire des
extravagances, brusquement un regard de son mari, ou de Christophe,
l'interloquait; le souvenir de la lettre lui traversait l'esprit; elle
se troublait; Christophe et Reinhart se troublaient aussi. Et chacun
pensait:
--Les autres ne savent-ils pas?
Cependant, ils ne s'en disaient rien et tâchaient de vivre comme avant.
Mais les lettres anonymes continuèrent, de plus en plus insultantes,
ordurières; elles les jetaient dans un état d'énervement et de honte
intolérable. Ils se cachaient, quand ils les recevaient, et ils
n'avaient pas la force de les brûler sans les lire: ils les ouvraient
d'une main tremblante; le cœur leur manquait en dépliant la page; et,
quand ils y lisaient ce qu'ils craignaient d'y lire, avec quelque
variation nouvelle sur le même thème,--inventions ingénieuses et
ignobles d'un esprit appliqué à nuire,--ils en pleuraient tout bas.
Ils s'épuisaient à chercher quel pouvait être le misérable, qui
s'attachait à les poursuivre.
Un jour, madame Reinhart, à bout de forces, avoua à son mari la
persécution dont elle était victime; et il lui avoua, les larmes aux
yeux, qu'il la subissait aussi. En parleraient-ils à Christophe? Ils
n'osaient. Il fallait l'avertir pourtant, afin qu'il fût prudent.--Dès
les premiers mots que madame Reinhart lui dit, en rougissant, elle vit
avec consternation que Christophe recevait aussi des lettres. Cet
acharnement dans la méchanceté les affola. Madame Reinhart ne douta
plus que la ville entière ne fût dans le secret. Au lieu de se
soutenir mutuellement, ils achevèrent de se démoraliser. Ils ne
savaient que faire. Christophe parlait d'aller casser la tête à
quelqu'un.--Mais à qui? Et puis, ce serait alors que les calomnies
auraient beau jeu!... Mettre la police au courant des lettres? Ce serait
rendre publiques leurs insinuations... Faire semblant de les ignorer? Ce
n'était plus possible. Leurs rapports d'amitié étaient maintenant
troublés. Reinhart avait beau avoir une foi absolue en l'honnêteté de
sa femme et de Christophe: il les soupçonnait malgré lui. Il sentait
la dégradante absurdité des ses soupçons; il s'imposait de laisser
seuls ensemble Christophe et sa femme. Mais il souffrait; et sa femme le
voyait bien.
Pour elle, ce fut encore pis. Jamais elle n'avait pensé à flirter avec
Christophe, pas plus que Christophe avec elle. Les calomnies lui
insinuèrent la ridicule idée que Christophe, après tout, avait
peut-être pour elle un sentiment amoureux; et, bien qu'il fût à cent
lieues de lui en rien montrer, elle crut bon de s'en défendre, non par
des allusions précises, mais par des précautions maladroites, que
Christophe ne comprit pas d'abord, et qui, lorsqu'il comprit, le mirent
hors de lui. C'était bête a pleurer! Lui, amoureux de cette brave
petite bourgeoise, bonne, laide et commune!... Et qu'elle le crût!...
Et qu'il ne pût pas se défendre, lui dire, dire au mari:
--Allons donc! Soyez tranquilles! Il n'y a pas de danger!...
Mais non, il ne pouvait pas offenser ces excellentes gens. Et il se
rendait compte, d'ailleurs, que si elle se défendait d'être aimée par
lui, c'était qu'elle commençait secrètement à l'aimer: les lettres
anonymes avaient eu ce beau résultat de lui en avoir soufflé l'idée
sotte et romanesque.
La situation était devenue si pénible et si niaise qu'il n'était plus
possible de continuer. Lili Reinhart, qui, en dépit de ses forfanteries
de langage, n'avait aucune force de caractère, perdit la tête devant
l'hostilité sourde de la ville. Ils se donnèrent des prétextes
honteux pour ne plus se voir:
«Madame Reinhart était souffrante... Reinhart avait à travailler...
Ils s'absentaient pour quelques jours...»
Mensonges maladroits, que le hasard prenait un malin plaisir à démasquer.
Plus franc, Christophe dit:
--Séparons-nous, mes pauvres amis. Nous ne sommes pas de force.
Les Reinhart pleurèrent.--Mais ce fut un soulagement pour eux, après
qu'ils eurent rompu.
La ville pouvait triompher. Cette fois, Christophe était bien seul.
Elle lui avait volé jusqu'au dernier souffle d'air:--l'affection, si
humble soit-elle, sans laquelle aucun cœur ne peut vivre.
[Footnote 1: Sobriquet, sous lequel des pamphlétaires allemands
désignaient entre eux le Kaiser.]
[Footnote 2: Les anthologies de la littérature française, que
Jean-Christophe emprunte à la bibliothèque de ses amis Reinhart, sont:
I.--_Choix de lectures françaises à l'usage des écoles secondaires_, par
HUBERT H. WINGERATH, docteur en philosophie, directeur de l'École réale
Saint-Jean à Strasbourg.--Deuxième partie: classes moyennes.--7e édition,
1902. Dumont-Schauberg.
II.--L. HERBIG et G. F. BURGUY: _La France littéraire_, remaniée par
F. TENDERING, directeur du Real-Gymnasium des Johanneums, Hambourg.--1904.
Brunswick.]
_TROISIÈME PARTIE_
LA DÉLIVRANCE
Il n'avait plus personne. Tous ses amis avaient disparu. Le cher
Gottfried, qui lui était venu en aide à des heures difficiles et dont
il aurait eu tant besoin en ce moment, était parti depuis des mois, et
cette fois, pour toujours. Un soir de l'été dernier, une lettre,
écrite d'une grosse écriture, et qui portait l'adresse d'un village
lointain, avait appris à Louisa que son frère était mort, dans une de
ces tournées vagabondes que le petit colporteur s'obstinait à
continuer, malgré sa mauvaise santé. On l'avait enterré là-bas, dans
le cimetière du pays. La dernière amitié virile et sereine, qui eût
été capable de soutenir Christophe, s'était engloutie dans le
gouffre. Il restait seul, avec sa mère vieillie et indifférente à sa
pensée,--qui ne pouvait que l'aimer, qui ne le comprenait pas. Autour
de lui, l'immense plaine allemande, l'océan morne. À chaque effort
pour en sortir, il s'enfonçait davantage. La ville ennemie le regardait
se noyer...
Comme il se débattait, dans un éclair lui apparut, au milieu de sa
nuit, l'image de Hassler, le grand musicien qu'il avait tant aimé,
quand il était enfant, et dont la gloire maintenant rayonnait sur tout
le pays allemand. Il se souvint des promesses que Hassler lui avait
faites autrefois. Et il se raccrocha aussitôt à cette épave avec une
vigueur désespérée. Hassler pouvait le sauver! Hassler devait le
sauver! Que lui demandait-il? Ni secours, ni argent, ni aide
matérielle. Rien, sinon qu'il le comprît. Hassler avait été
persécuté comme lui. Hassler était un homme libre. Il comprendrait un
homme libre, que la médiocrité allemande poursuivait de ses rancunes
et tachait d'écraser. Ils combattaient le même combat.
Aussitôt qu'il eut cette idée, il l'exécuta. Il prévint sa mère
qu'il serait absent, huit jours; et il prit, le soir même, le train
pour la grande ville du nord de l'Allemagne, où Hassler était
_Kapellmeister._ Il ne pouvait plus attendre. C'était le dernier effort
pour respirer.
Hassler était célèbre. Ses ennemis n'avaient pas désarmé; mais ses
amis criaient qu'il était le plus grand musicien présent, passé, et
futur. Il était entouré de partisans et de dénigrants également
absurdes. Comme il n'était pas d'une forte trempe, il avait été aigri
par ceux-ci, et amolli par ceux-là. Il mettait toute son énergie à
faire ce qui était désagréable à ses critiques et pouvait les faire
crier; il était comme un gamin qui joue des niches. Ces niches étaient
souvent du goût le plus détestable: non seulement, il employait son
talent prodigieux à des excentricités musicales, qui faisaient
hérisser les cheveux sur la tête des pontifes; mais il manifestait une
prédilection taquine pour des textes baroques, pour des sujets
bizarres, pour des situations équivoques et scabreuses, en un mot, pour
tout ce qui pouvait blesser le bon sens et la décence ordinaires. Il
était content, quand le bourgeois hurlait; et le bourgeois ne s'en
faisait pas faute. L'empereur même, qui se mêlait d'art, avec
l'insolente présomption des parvenus et des princes, regardait comme un
scandale public la renommée de Hassler et ne laissait échapper aucune
occasion de manifester à ses œuvres effrontées une indifférence
méprisante. Hassler, enragé et enchanté de cette auguste opposition,
qui, pour les partis avancés de l'art allemand, était presque devenue
une consécration, continuait de plus belle à casser les vitres. À
chaque nouvelle sottise, les amis s'extasiaient et criaient au génie.
La coterie de Hassler se composait surtout de littérateurs, de peintres,
et de critiques décadents, qui avaient assurément le mérite de représenter
le parti de la révolte contre la réaction--éternellement menaçante
dans l'Allemagne du Nord--de l'esprit piétiste et de la morale d'État;
mais leur indépendance s'était exaspérée, dans la lutte, jusqu'au
ridicule, dont ils n'avaient pas conscience; car si beaucoup d'entre
eux ne manquaient point d'un talent assez âpre, ils avaient peu
d'intelligence, et encore moins de goût. Ils ne pouvaient plus sortir
de l'atmosphère factice, qu'ils s'étaient fabriquée; et, comme tous les
cénacles, ils avaient fini par perdre entièrement le sens de la vie
réelle. Ils faisaient loi pour eux-mêmes et pour les centaines de
nigauds qui lisaient leurs revues et acceptaient bouche bée tout ce
qu'il leur plaisait d'édicter. Leur adulation avait été funeste à Hassler,
en le rendant trop complaisant pour lui. Il acceptait sans examen toutes
les idées musicales qui lui passaient par la tête; et il était intimement
persuadé que, quoi qu'il pût écrire d'inférieur à lui-même,
c'était supérieur encore au reste des musiciens. De ce que cette
pensée fût malheureusement trop vraie dans la plupart des cas, il ne
s'ensuivait pas qu'elle fût très saine et propre à faire naître les
grandes œuvres. Hassler avait au fond un parfait mépris pour tous,
amis et ennemis; et ce mépris amer et goguenard s'étendait à
lui-même et à toute la vie. Il s'enfonçait d'autant plus dans son
scepticisme ironique qu'il avait cru autrefois a une quantité de choses
généreuses et naïves. N'ayant pas eu la force de les défendre contre
la lente destruction des jours, ni l'hypocrisie de se persuader qu'il
croyait à ce qu'il ne croyait plus, il s'acharnait à en persifler le
souvenir. Il avait une nature d'Allemand du Sud, indolente et molle, peu
faite pour résister à l'excès de la fortune ou de l'infortune, du
chaud ou du froid, et qui a besoin, pour conserver son équilibre, d'une
température modérée. Il s'était laissé aller, d'une façon
insensible, à jouir paresseusement de la vie: il aimait la bonne
chère, les lourdes boissons, les flâneries oisives, et les molles
pensées. Son art s'en ressentait, quoiqu'il fût trop bien doué pour
que des étincelles de génie n'éclatassent pas encore au milieu de sa
musique lâchée, qui s'abandonnait au goût de la mode. Nul ne sentait
mieux que lui sa déchéance. À vrai dire, il était le seul qui la
sentît,--à de rares moments, que, naturellement, il évitait. Alors,
il était misanthrope, absorbé par ses humeurs noires, ses
préoccupations égoïstes, ses soucis de santé,--indifférent à tout
ce qui avait excité autrefois son enthousiasme ou sa haine.
Tel était l'homme auprès de qui Jean-Christophe venait chercher un
réconfort. Avec quel espoir il arriva, par un matin froid et pluvieux,
dans la ville où vivait celui qui, à ses yeux, symbolisait en art
l'esprit d'indépendance! Il attendait de lui la parole d'amitié et de
vaillance, dont il avait besoin pour continuer l'ingrate et nécessaire
bataille que tout véritable artiste doit livrer au monde, jusqu'à son
dernier souffle, sans désarmer un seul jour: car, comme l'a dit
Schiller, «_la seule relation avec le public, dont on ne se repente
jamais,--c'est la guerre._»
Christophe était si impatient qu'il prit à peine le temps de déposer
son sac dans le premier hôtel venu, près de la gare, avant de courir
au théâtre, pour s'informer de l'adresse de Hassler. Hassler habitait
assez loin du centre, dans un faubourg de la ville. Christophe prit un
tram électrique, en mordant à belles dents un petit pain. Sou cœur
battait, en approchant du but.
Le quartier où Hassler avait élu domicile était bâti dans cette
étrange architecture nouvelle, où la jeune Allemagne déverse une
barbarie érudite, qui s'épuise en laborieux efforts pour avoir du
génie. Au milieu de la ville banale, aux rues droites et sans
caractère, s'élevaient brusquement des hypogées d'Égypte, des
chalets norvégiens, des cloîtres, des bastions, des pavillons
d'Exposition universelle, des maisons ventrues, culs-de-jatte,
enfoncées dans la terre, avec une face inerte, un œil unique, énorme,
des grilles de cachot, des portes écrasées de sous-marins, des
cerceaux de fer, des cryptogrammes d'or dans les barreaux des fenêtres
grillées, des monstres vomissants au-dessus de la porte d'entrée, des
carreaux de faïence bleue, plaqués par-ci, par-là, partout où on ne
les attendait pas, des mosaïques bariolées, représentant Adam et
Ève, des toits couverts en tuiles de couleurs disparates; des
maisons-châteaux forts, au dernier étage crénelé, avec des animaux
difformes sur le faîte, pas de fenêtre d'un côté, puis tout d'un
coup, une suite de trous béants, carrés, rectangulaires, des sortes de
blessures; de grands pans de murs vides, d'où surgissait
soudain,--étayé sur des cariatides nibelungesques,--un balcon massif
à une seule fenêtre: perçant sa rampe de pierre, émergeaient deux
têtes pointues de vieillards barbus et chevelus, des hommes-poissons de
Bœcklin. Sur le fronton d'une de ces prisons, une maison pharaonesque,
à un étage bas, avec deux colosses nus à l'entrée, l'architecte
avait écrit:
«_Que l'artiste montre son univers,
Qui jamais ne fut et jamais ne sera!_»
_Seine Welt zeige der Künstler
Die niemals war noch jemals sein wird!_
Christophe, uniquement absorbé par l'idée de Hassler, regardait avec
des yeux ahuris et n'essayait point de comprendre. Il arriva h la maison
qu'il cherchait, une des plus simples,--en style carolingien. À
l'intérieur, un luxe cossu et banal; dans l'escalier, une atmosphère
lourde de calorifère surchauffé; un ascenseur étroit, dont Christophe
ne profita point, pour avoir le temps de se préparer à sa visite, en
montant les quatre étages, à petits pas, les jambes fléchissantes, le
cœur tremblant d'émotion. Durant ce court trajet, son ancienne
entrevue avec Hassler, son enthousiasme d'enfant, l'image de
grand-père, lui revinrent à l'esprit, comme si c'était hier.
Il était près de onze heures, quand il sonna a la porte. Il fut reçu
par une soubrette délurée, aux façons de _serva padrona_, qui le
dévisagea avec impertinence, et commença par déclarer que «Monsieur
ne pouvait pas recevoir, parce que Monsieur était fatigué». Puis, le
naïf désappointement qui se peignit sur la figure de Christophe
l'amusa sans doute; car, après avoir terminé l'examen indiscret
qu'elle faisait de toute sa personne, elle s'adoucit brusquement, fit
entrer Christophe dans le cabinet de Hassler, et dit qu'elle allait
faire en sorte que Monsieur le reçût. Là-dessus, elle lui décocha
une petite œillade, et ferma la porte.
Il y avait aux murs quelques peintures impressionnistes et des gravures
galantes du dix-huitième siècle français: car Hassler prétendait se
connaître à tous les arts; et il associait dans son goût Manet et
Watteau, selon les indications qu'il avait reçues du cénacle. Le même
mélange de styles se montrait dans l'ameublement, où un fort beau
bureau Louis XV était encadré de fauteuils «art nouveau», et d'un
divan oriental, avec une montagne de coussins multicolores. Les portes
étaient ornées de glaces; et une bibeloterie japonaise couvrait les
étagères et le dessus de la cheminée, où trônait le buste de
Hassler. Dans une coupe, sur un guéridon, s'étalaient une profusion de
photographies de chanteuses, d'admiratrices et d'amis, avec des mots
d'esprit et des exclamations enthousiastes. Un désordre incroyable
régnait sur le bureau; le piano était ouvert; de la poussière sur les
étagères; des cigares à demi brûlés traînaient dans tous les
coins...
Christophe entendit, dans la chambre voisine, une voix maussade qui
grognait; le verbe tranchant de la petite bonne lui répliquait. Il
était clair que Hassler manifestait peu d'enthousiasme à se montrer.
Il était clair aussi que la demoiselle avait mis sous son bonnet que
Hassler se montrerait; et elle ne se gênait pas pour lui répondre avec
une extrême familiarité: sa voix aiguë perçait les murs. Christophe
était mal à l'aise d'entendre certaines remarques qu'elle faisait à
son maître. Mais celui-ci ne s'en affectait point. Au contraire! on
eût dit que ces impertinences l'amusaient; et tout en continuant de
grogner, il gouaillait la fille et prenait plaisir à l'exciter. Enfin
Christophe entendit une porte s'ouvrir, et, toujours grognant et
goguenardant, Hassler qui venait en traînant les pieds.
Il entra. Christophe eut un serrement de cœur. Il le reconnaissait.
Plût à Dieu qu'il ne l'eût pas reconnu! C'était bien Hassler, et ce
n'était plus lui. Il avait toujours son grand front sans une ride, son
visage sans un pli, comme celui d'un enfant; mais il était chauve,
empâté, le teint jaune, l'air endormi, la lèvre inférieure un peu
pendante, la bouche ennuyée et boudeuse. Il voûtait les épaules,
enfonçait ses deux mains dans les poches de son veston débraillé, et
traînait des savates aux pieds; sa chemise formait un bourrelet
au-dessus de sa culotte, qu'il n'avait même pas achevé de boutonner.
Il regarda Christophe de ses yeux somnolents, qui ne s'éclairèrent
pas, quand le jeune homme eut balbutié son nom. Il fit un salut
automatique, sans parler, indiqua de la tête un siège à Christophe,
et s'affaissa, avec un soupir, sur le divan, dont il empila les coussins
autour de lui. Christophe répétait:
--J'ai déjà eu l'honneur... Vous aviez eu la bonté.... Je suis
Christophe Krafft...
Hassler, enfoncé dans le divan, ses longues jambes croisées, ses mains
maigres jointes sur son genou droit, relevé à la hauteur du menton,
répliqua:
--Connais pas.
Christophe, la gorge contractée, entreprit de lui rappeler leur
ancienne rencontre. En n'importe quelle circonstance, il lui eût été
difficile de parler de ces souvenirs intimes; ici, ce lui était une
torture: il s'embrouillait dans ses phrases, ne trouvait pas ses mots,
disait des choses absurdes, qui le faisaient rougir. Hassler le laissait
patauger, sans cesser de le fixer de ses yeux vagues et indifférents.
Quand Christophe fut arrivé au bout de son récit, Hassler continua un
instant de balancer son genou, en silence, comme s'il attendait que
Christophe continuât. Puis, il dit:
--Oui... Cela ne nous rajeunit pas... et s'étira.
Après avoir bâillé, il ajouta:
--... Demande pardon... Pas dormi... Soupé au théâtre, cette nuit...
et bâilla de nouveau.
Christophe espérait que Hassler ferait une allusion à ce qu'il venait
de lui raconter; mais Hassler, que toute cette histoire n'avait
aucunement intéressé, n'en parla plus; et il n'adressa nulle question
à Christophe sur sa vie. Quand il eut fini de bâiller, il lui demanda:
--Il y a longtemps que vous êtes à Berlin?
--Je suis arrivé ce matin, dit Christophe.
--Ah! fit Hassler, sans s'étonner autrement. Quel hôtel?
Sans paraître écouter la réponse, il se souleva paresseusement,
atteignit un bouton électrique, et sonna.
--Permettez, fit-il.
La petite bonne parut, avec son air impertinent.
--Kitty, dit il, est-ce que tu as la prétention de me faire passer
de déjeuner, aujourd'hui?
--Vous ne pensez pourtant pas, dit-elle, que je vais vous apporter votre
manger ici, pendant que vous avez quelqu'un?
--Pourquoi donc pas? fit-il en désignant Christophe, d'un clignement
d'œil railleur. Il me nourrit l'esprit; je vais nourrir le corps.
--Est-ce que vous n'avez pas honte de faire assister à votre repas,
comme une bête dans une ménagerie?
Hassler, au lieu de se fâcher, se mit à rire, et corrigea:
--Comme une bête en ménage...
--Apporte toujours, continua-t-il, je mangerai la honte avec.
Elle se retira, en haussant les épaules.